CHAPITRE V
Dans la Nouvelle H Moïse, Rousseau ne se borne pas à opposer la franchise des cœurs vrais à l'hypocrisie des conventions mondaines; il oppose aussi la vie simple des champs à la vie compliquée des villes. L'éloge de l'existence rurale est un thème qui lui est cher, comme plus tard à George Sand, et sur lequel il est souvent revenu avec une éloquence persuasive. De lui ont procédé ces goûts bucoliques qui se mêlèrent aux passions tragiques de la Révolution. De lui est dérivée l'habitude prise par les bourgeois et les ouvriers des villes de promener aux champs leurs loisirs, de s'y retremper, d'en rapporter des fleurs et de la verdure.
Que n'apparaît-il aujourd'hui un autre Rousseau qui proteste victorieusement contre la désertion des campagnes par une multitude de jeunes gens dont le rêve est de cesser d'être de vaillants et robustes agriculteurs pour s'engouffrer dans les villes où ils deviendront des bourgeois fainéants et ventrus !
L'agriculture étant la nourricière du genre humain, l'agriculteur est le maître du monde. C'est aux travailleurs de la terre, seuls capables de se suffire, que doivent recourir les autres travailleurs. L'immense atelier des champs prime les ateliers des villes, et, h la base des trésors de l'industrie et de l'art, il y a le grain de blé d'oii se tire le pain.
L'une des grandes causes de la décadence de l'empire romain fut la désertion des campagnes. En vain Virgile écrivit-il les Géorgiques, sur la demande d'Auguste. Les lettrés admirèrent ce chef-d'œuvre; mais les paysans continuèrent à émigrer vers les villes et à grossir la plèbe réclamant du pain et des spectacles, comme aujourd'hui ils grossissent l'armée des sans-travail. Des appels ne sauraient suffire, si de bonnes lois et d'heu-
Fabhe. — J.-J. Rousseau. 2