PAR UNE BONNE ÉDUCATION DE LA SENSIBILITÉ
Rousseau a toujours peur de sacrifier au formel le réel. Le réel c'est ce qui se sent. S'adresser à la raison ne suffit pas. Il faut s'adresser aussi au cœur et à l'imagination. Là sont les vraies prises sur la volonté humaine.
De là le grand cas que fait Rousseau des symboles, dont l'histoire nous montre l'action si puissante. De là la préférence qu'il donne à l'enseignement en action sur l'enseignement en préceptes. De là la conception de cette Morale sensitive, ouvrage esquissé puis abandonné, où Rousseau se
Fabre. — J.-J. Rousseau. 8
lîit
lia JKAN-JACQtES ROUSSEAU.
proposait de cliercher les causes des variations qui se produisent dans nos dispositions inlimes et qui nous rendent d'un jour h l'autre si dissemblables de nous-mêmes.
Faire voir que nos diverses manières d'élu dépendent en grande partie de l'impression des objets extérieurs, si bien que, dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos actions, nous subissons le contre-coup de nos modifications organiques ; expliquer comment \c> climats, les saisons, les sons, les couleurs, l'obscurité, la lumière, les aliments, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine et par conséquent sur notre âme ; déduire de ces observations les moyens de prévenir, de changer ou de modifier les désirs dès leur naissance, au lieu d'avoir à les attaquer tout formés ; établir enfin un régime extérieur qui, varié selon les circonstances, plaçât et maintînt l'âme dans l'état le plus favorable à la vertu : tel aurait été lobjet de ce livre qui reste à faire.
Les hommes se conduisant par leurs passions plus que par leurs lumières, il importe
L ART D ETRE T'ERTUEUX ET HEUREUX. ii5
de mettre en mouvement les secrets ressorts de leur sensibilité, de telle sorte qu'on développe en eux toutes les passions philanthropiques que comporte Vamour de soi, et qu'on étouffe les mauvaises passions qu'engendre V amour-propre , principe de nos besoins factices et de notre asservissement à l'opinion.
Les hommes sont automates autant qu esprits, selon le mot de Pascal. Il faut les abreuver et les teindre des idées qui leur ,
conviennent, et leur faire acquérir, par la force de l'habitude, cette créance qui, sans %
violence, sans art, sans arguments, incline f
toutes nos puissances.
Façonnés ainsi à la vertu, les hommes ne sépareront plus leur propre bien du bien moral, et ils préféreront être privés du bonheur que de cesser d'en être dignes.
Est-il d'ailleurs un meilleur moyen de se rendre heureux que de diminuer l'excès de ses désirs sur ses facultés, et de ne pas s'éloigner de sa condition naturelle ? N'est-ce pas là une partie essentielle de la vertu .^^ Sans doute, le bonheur n'est pas la vertu, et, quoi
iiO JEAN-JACQUES ROU88EAU.
qucn aient dit les stoïciens, la vertu ne suffit pas pour donner le bonheur ; mais elle seule apprend à jouir du bonheur quand on l'a, et elle seule procure à Tâme un contentement de soi sans lequel il n'y a point de vrai bonheur.