‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 42 sur 146 · CRITIQUE DES DIVERSES RELIGIONS · texte numérisé non relu

CRITIQUE DES DIVERSES RELIGIONS

Puisque ni prétendus miracles, ni prétendues prophéties ne décident rien, va-t-on comparer les doctrines des diverses religions P

Que de langues à apprendre, que de bibliothèques à fouiller! 11 ne suffira pas d'entendre les docteurs d'un parti, il faudra s'instruire des raisons du parti contraire : car où sont les théologiens qui, pour réfuter les arguments de leurs adversaires, ne commencent pas par les alfaiblir?

Et encore, les livres ne sont-ils pas trompeurs? Quelle différence, par exemple, entre la doctrine avec laquelle les docteurs catholiques répondent aux protestants, et celle

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qu'ils enseignent au peuple; entre l'exposé de la religion fait par Bossuet et les instructions journellement données par nos prêtres dans leurs prônes ?

Ce n'est pas assez d'étudier une religion dans les livres de ses sectateurs ; il faut aller l'apprendre chez eux. Chacun a ses traditions, ses coutumes, ses préjugés, qui sont l'esprit de sa croyance et qu'il faut y joindre pour en juger.

Dédaignerons-nous déprime abord les doctrines de certains peuples comme indignes d'examen P Mais songeons que, si les doctrines ^

de ces peuples sont ridicules et méprisables f

pour nous, les nôtres le sont pour eux. (( Dans' quel pays, dit Rousseau, n'y a-t-il pas des j

gens sensés, des gens de bonne foi, d'honnêtes gens, amis de la vérité, qui, pour la professer, ne cherchent qu'à la connaître? Cependant, chacun la voit dans son culte et trouve absurdes les cultes des autres nations. Donc, ces cultes étrangers ne sont pas si extravagants qu'ils nous semblent, ou la raison que nous trouvons dans les nôtres ne prouve rien. ))

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C'est visibleincnt trop borner son examen que de s'en tenir ù comparer les trois grandes religions de l'Europe, le judaïsme, le maliomélismc et le clirislianisme. Nous devons songer que les deux tiers du genre humain ne sont ni juifs, ni mahomélans, ni chrétiens, et qu'il y a des millions et des millions d'hommes qui n'ont jamais ouï parler ni de Moïse, ni de Jésus-Christ, ni de Mahomet.

Mais prenons pour admis qu'une de ces trois religions a sûrement le monopole do la vérité. Rousseau, comme Lessing dans son apologue des trois anneaux*, ne voit pas qu'aucune s'impose, de préférence aux deux autres. « L'une, dit-il, admet une seule révélation; l'autre en admet deux; l'autre en admet trois. Chacune déteste, maudit les deux autres, les accuse d'aveuglement, d'endurcissement, d'opiniâtreté, de mensonge.

Quel homme impartial osera juger entre elles, s'il n'a premièrement bien pesé leurs preuves, bien écouté leurs raisons? Celle qui n'admet qu'une révélation est la plus ancienne et

I. Noir L\ Pensiîe moder.\e. de Luther à Leibniz fp. Sg et suivantes).

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paraît la plus conséquente. Celle qui en admet trois est la plus moderne et paraît la plus sûre. Celle qui en admet deux et rejette la troisième peut bien être la meilleure ; mais elle a tous les préjugés contre elle : l'inconséquence saute aux yeux. »

Rousseau ajoute : « Dans les trois révélations, les livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent. Les Juifs n'entendent plus l'hébreu; les chrétiens n'entendent ni l'hébreu, ni le grec; les Turcs ni les Persans n^entendent point l'arabe; et les Arabes modernes, euxmêmes, ne parlent plus la langue de Mahomet. ,J Ne voilà-t-il pas une manière bien simple d'instruire les hommes, que de leur parler U toujours une langue qu'ils n'entendent point.^^ ^ On traduit ces livres, dira-t-on. Belle réponse I Qui m'assurera que ces livres soient fidèlement traduits ; qu'il est même possible qu'ils le soient; et quand Dieu fait tant que de parler aux hommes, pourquoi faut-il qu'il ait besoin d'interprète.^ »

Si, maintenant, nous considérons à part

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le cJirislianittmc, Irouverons-nuug beaucoup de chrétiens cpii aient pri» la peine d examiner avec soin ce que le judaïsme allr^ue contre eux? En général, ceux qui en ont vu quelque chose ne lont vu que dans les livres des chrétiens. Etrange moyen de s'instruire des raisons du parti contraire!

Au xvf siècle, les théologiens catholiques condamnaient au feu tous les livres des juifs sans distinction. Même en plein xvni* siècle, la publication d'un livre favorisant ouvertement le judaïsme aurait attiré des châtiments à son auteur. Certes, il y a plaisir à réfuter des gens qui n'osent parler. Mais que valent de telles réfutations.^

Comparons le christianisme avec l'idée qu'on doit se faire d'une doctrine venant de la divinité.

N'est-il pas vrai qu'une telle doctrine doit consister en dogmes clairs, lumineux, frappants par leur évidence? Que si on vient annoncer de la part de Dieu, sous le nom de mystères, des dogmes tels que la Trinité, qui sont en parfait désaccord avec la raison, comment pourrai-je comprendre que Dieu se

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contredise? Qui écouterai-jede préférence, ou Dieu qui m'apprend par la raison les vérités éternelles, ou son révélateur qui m'annonce de sa part une absurdité ?

Si l'on m'objecte que ma raison me trompe, ne réfute-t-on pas par là même ce qu'elle dira pour le dogme proposé? Quiconque veut récuser la raison doit convaincre sans se servir d'elle. Car, supposons qu'en raisonnant vous m'ayez convaincu , comment sauraije si ce n'est point ma raison corrompue par le péché qui me fait acquiescera ce que vous me dites?

Mais TEglise ! L'Eglise décide que l'Eglise a droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée?

En somme, de quoi s'agit-il? De croire sur la foi d'autrui, et de soumettre à l'autorité des hommes l'autorité de Dieu parlant à notre raison. Comment admettre que le Dieu qu'il faut adorer soit un Dieu de ténèbres, et qu'il nous ait doués d'un entendement pour nous en interdire l'usage?

Non seulement une doctrine venant de Dieu doit être raisonnable, mais encore elle doit

1^0 .IKAN-JACOUE8 IlOUSfiEAIî.

nous propDsor un culte, une morale et «les maximes conformes aux attri))nt8 de justice et de bonté sans lesquels nous ne saurions concevoir l'essence divine. Or, qu'est-ce qu'une religion qui nous inspire des sentiments d'aversion pour certains de nos semblables ; qui nous remplit de frayeur pour nous-mêmes ; quinouspeintunDieucolère, jaloux, vengeur, partial, un Dieu de la guerre et des combats toujours prêt à détruire et à foudroyer, toujours parlant de tourments, et se vantant de punir mrme les innocents?

Ne dirons-nous pas aux sectateurs de cette religion : Celui qui commence par se choisir à un seul peuple et par proscrire le reste du genre humain, celui qui prescrit à ses fidèles l'extermination de femmes et d'enfants innocents, celui qui destine à des supplices éter- ^ nels le plus grand nombre de ses créatures, celui qui fait un crime aux habitants des antipodes d'ignorer ou de ne pas croire sur parole qu un homme, né et mort il y a deux mille ans dans un coin de l'autre hémisphère, est le Dieu unique, consubstantiel à lui, qu'il faut reconnaître sous peine de damnation.

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