‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 9 sur 146 · L'ÉVOLUTION MORALE DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

L'ÉVOLUTION MORALE DE LA SOCIÉTÉ

Idées, lois et mœurs, tel est le fond de toute société. Rousseau a critiqué l'évolution intellectuelle de la société dans le Discours sur les sciences et les arts; il critiquera son évolution politique dans le Discours sur r inégalité des conditions; il critiquera son

L évolution morale dans la Lettre sur les spec- \ tttcles^eWe sera la première partie de son œuvre. Avant d'édifier, il fallait détruire. C'est ainsi qu'une logique secrète gouverne les grands hommes et assujettit à l'unité les productions d'un même génie.

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Certes, il ('•tait juste de coinhaltrc cet <?goïsme de l'esprit qui fait que riiommc, satisfait de savoir, se croit dispensé d'aimer, et, parce qu'il a des lumières, dédaigne d'avoir des vertus; il était «juste d'attaquer cette insolence de l'autorité qui soumet le droit à son bon plaisir, ajoute aux inégalités naturelles les inégalités sociales, et fait d'un peuple le misérable jouet des caprices de quelques puissants; il était juste enfin de flétrir ces raffinements où se complaisent les sociétés vieillies, demandant à de dangereux spectacles l'oubli des devoirs de famille, et donnant la préférence à des jeux malsains de i l'inlelligence, à d'inquiètes jouissances des sens sur les joies tranquilles et pures du cœur et de la conscience.

Mais fallait-il confondre dans une même réprobation la culture de l'esprit et l'abus qu'on en peut faire ; la société civile et le règne du despotisme ; les plaisirs esthétiques et la dépravation morale?

Quelle est donc cette audace qui dénonce comme criminellelaristocratiederintelligence et proclame que V homme qui médite est un

LA TRIPLÇ ATTAQUE DE ^QUaSEAU. aS

animal dépravé? Sans doute, être instruit n'est pas être vertueux. Suit-il de là que la connaissance ne soit pas un élément essentiel pour la sage pratique des devoirs? Il ne suffit pas de suivre sa conscience, il faut encore l'éclairer. A mesure que nous connaissons mieux les choses, le bien nous devient plus manifeste, et l-es motifs qui nous y inclinent augmentent en nombre et en force. Par suite, plus diminue l'ignorance d'un homme, plus il est probable que diminueront ses fautes. Il n'y a que probabilité, il n'y a pas certitude, parce que chacun de nous conserve toujours son libre arbitre. Mais groupez ces probabilités individuelle^ et considérez la totalité des hommes : ce qui n'était que probabilité pour chaque individu deviendra certitude pour la masse des individus, par suite de l'accumulation de toutes ces probabilités ajoutées les unes aux autres; dès lors, vous demeurerez convaincu que l'amélioration intellectuelle de l'humanité doit entraîner tut ou tard son amélioration morale, et que les progrès du savoir servent à préparer, dans la mesure où le comportent notre fai-

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blesse et nos inconséquences, le progrès de la vertu.

Il était logique, après avoir mis Ihomme dans l'altornative d'ôtrc méchant ou hcHe, de proférer la vie animale à la vie civile. Mais y a-t-il rien de plus artificiel que cet homme primitif que Rousseau croit ressusciter, et qu'il crée de toutes pièces? Dans cet état de nature auquel il voudrait nous ramener, la vertu n'a point où s'exercer, et la vie morale est impossible. Sans doute, il y a là l'égalité; mais c'est l'égalité dans la bestialité. Je vois coexister des brutes, je ne vois pas vivre des hommes. A coup sûr, la société civile entraîne beaucoup de maux; mais elle est la condition de toute grandeur. Non seulement elle ne peut qu'être, mais encore elle doit être.

Maudire la société, c'était d'avance maudire l'esprit de société, et par suite les spectacles.

Il faut mettre les joies du foyer avant celles du théâtre. S'ensuit-il que le théâtre mérite d'être proscrit.^ H y s^ des spectacles corrupteurs. S'ensuit-il que tous le soient.^ Qui ne sait que chez les hommes réunis le souffle moral est plus grand que chez chacun d'eux

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