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CONCLUSION

L ORIGINALITÉ DE ROUSSEAU

« Il ne faut pas s'étonner, disait Chamfort, du goût de Jean- Jacques Rousseau pour la retraite : de pareilles âmes sont exposées à se voir seules, à vivre isolées, comme l'aigle ; mais, comme lui, l'étendue de leurs regards et la hauteur de leur vol sontle charme de leur solitude, » Si j'ai cité ce mot de Chamfort, c'est parce que le trait le plus frappant, et le plus essentiel aussi, par lequel s'est manifestée Voriginalité de Rousseau, c'est Y isolement : et, comme ce n'est pas l'originalité de l'homme (elle nous est suffisamment connue), mais Voriginalité de Vœuvre^ que je voudrais dégager et résumer dans ces dernières pages, quand je parle de « l'isolement » de Rousseau, ce que j'ai en vue ici, c'est uniquement l'isolement intellectuel auquel l'a peu à peu condamné son génie.

Et tout d'abord, comparée aux écrits de ses contemporains, son œuvre lui fait une place à part : le dix-huitième siècle est le siècle de la raison et de la philosophie ; or Rousseau, on l'a vu, c'est l'homme qui s'est plu à dire et redire aux « philosophes » : il y a, dans le ciel et sur la terre, et surtout dans la « conscience », plus de choses que n'en explique votre « raison ». Ils sont, eux, franchement athées ou, tout au plus, et seulement par raison démonstrative, vaguement déistes ; il est, lui, religieux dans l'âme et il est même chrétien. Seulement son christianisme est si particulier qu'il encourt aussi bien le blâme des pasteurs protestants que les anathèmes du clergé catholique : il est donc bien véritablement dans son siècle un isolé. C'est à bon droit qu'il se vante d'être « sans parti » ; et cette solitude volontaire a, dans le siècle des sectes religieuses et des coteries philosophiques, je ne sais quoi d'audacieux et d'altier qui a induit

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Chamfort à le comparer un peu pompeusement à un aigle planant au haut des airs : et, en effet, il a pu parler lui-même sans forfanterie « de son essor » et de son « vol rapide » loin des chemins battus que suivaient ses contemporains.

Qu'est-il donc et, tout d'abord, d'où vient-il? Je veux dire : cette œuvre, si différente des écrits du jour, est-elle d'un Français ou d'un étranger ? Il écrit bien en France, mais son premier mot, en tête de son premier Discours, est pour déclarer, comme autrefois Ovide chez les Scythes, qu'il est parmi nous a un barbare et un incompris. » Est-il donc, comme il aime à s'intituler, un simple « citoyen de Genève >»? On l'a dit, mais on a oublié, en le revendiquant tout entier pour Genève, que, s'il a incontestablement certains traits du caractère et de l'esprit genevois, ce sont les écrivains français qui ont formé son génie. Le mot de Sainte-Beuve reste vrai : « Celui qui se proclamait le citoyen de Genève par excellence est sorti du cercle natal ; il a éclaté ailleurs, mais c'a été en rompant avec les siens (1). » Et, en effet, s'il est trop genevois pour certains Français de son temps, pour un Voltaire, par exemple, qui ne cessera de railler son « style allobroge », il est aussi trop français, et même, quoiqu'il s'en défende, trop « philosophe » pour les calvinistes genevois. Il est, bien réellement, un écrivain français ; mais il doit, il est vrai, une part de son originalité à sa qualité d'étranger : il ne pense pas, du moins pas entièrement, ce qu'on pense à Paris ; il ne sent pas, et surtout il n'exprime ce qu'il sent comme on s'exprime à Genève.

Isolé donc, pour ainsi dire, dans l'espace parmi ses contemporains et en lutte avec eux tous, le voici maintenant qui va nous apparaître isolé dans le temps par rapport à ses devanciers. Remarquons d'abord que ce qui lui permet de re distinguer de ceux-ci et d'innover à son aise, c'est qu'il est autodidacte : en cette qualité, il est moins gêné que d'autres par le respect des maîtres, par ce culte un peu superstitieux qu'ont appris dans les collèges les écrivains de son temps : il a donc pu rompre sur bien des points avec la tradition classique ; et, en effet, bien

(1) Sainte-Beuve : Causeries du lundis XV, 132.

plus que la raison, c'est la sensibilité qui inspire et anime son œuvre littéraire. Et il a fait de même dans le domaine de la morale et de la religion : répudiant le rationalisme pur de l'Encyclopédie, il a réhabilité « le sentiment intérieur», et à la raison raisonnante il a opposé délibérément les raisons du cœur (1).

C'est encore sa sensibilité qui a fait la profonde originalité de son style, et c'est pourquoi l'on a pu dire de lui que « la rénovation qu'il a opérée dans les sentiments, il l'a opérée du même coup dans la langue (2). » Les écrivains de son siècle, étant « philosophes », expriment des idées, c'est-à-dire en somme des abstractions, tandis que lui, il dit les émotions de son cœur. Il se plaint quelque part que « la langue devienne de jour en jour plus philosophique et moins éloquente (3) ». Mais avec lui la langue française a rappris l'éloquence, non pas la timide éloquence académique que définissait alors Buffon dans son Discours sur le style, mais la grande, la véritable éloquence, celle-là même qui avait retenti dans la chaire chrétienne au siècle précédent et qui s'était tue avec Bossuet: or qu'est-ce après tout que l'éloquence sinon le cœur qui sait parler au cœur? Nous avons analysé chemin faisant toutes les ressources de cette prose véhémente et savante (trop savante parfois), qui a fait de lui l'orateur et on peut même dire le prédicateur dont la parole a été au dix-huitième siècle la plus émouvante et la plus écoutée. Mais c'est surtout l'auteur de la Nouvelle Héloïse et des Confessions, qui a brillé par l'originalité de son style, parce

(1) Quand je parle de « l'isolement » et de « l'originalité » de Rousseau, je n'en parle que par rapport aux grands écrivains de son temps, à ceux dont les œuvres étaient connues de tous ; mais je n'oublie pas que beaucoup des idées, et, en particulier, des idées religieuses qu'il a développées et « enflammées >), étaient en germe dans maint écrit de l'époque, comme l'a montré Maurice Masson àsins sa. Religion de Rousseau (II, 224). Seulement ces idées, soupçonnées, ou même exprimées par un Murait ou une Marie Huber, on n'a eu à compter avec elles que du jour où la voix du Vicaire savoyard les a fait entendre au monde entier,

(2) Gohin : Les transformations de la langue française pendant la deuxième moitié du xviii^ siècle, 1902, p. 111.

(3) Fragment d'un Essai sur les langues (Œuvres et corresp. inédites, publiées par Streckeisen- Moultou) .

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.que, dans ces œuvres-là, ce le style » a bien été vraiment « l'homme même », un homme qui, en présence de ses semblables et en face de la nature, sans cesse s'attendrit et tressaille, et laisse parier dans ses livres ses impressions présentes, ou le souvenir, toujours vivant et tour à tour délicieux ou douloureux, de ses impressions passées. On a contesté l'harmonie de son style (1), cette harmonie qu'il était si fier d'avoir fait entendre dans le langage de sa chère Julie : « on peut employer un style plus pur, mais non pas plus doux, ni plus harmonieux » (Nouv. Hél. VI, 8) (2). Je crois, en effet, que c'est en enchantant l'oreille des lectrices que Julie peu à peu avait ravi leurs cœurs ; et, aujourd'hui encore, pour être sensible au rythme souple et berceur de sa prose, il n'y a qu'à lire à haute voix certaines des pages les mieux venues de sa Nouvelle Héloïse (3).

Il est, je crois, le plus musicien des auteurs de son temps ; et cependant ce n'est pas par sa phrase musicale qu'il a été un (( isolé » et un écrivain novateur au dix-huitième siècle. Si Julie, en effet, avait charmé ses contemporains par son « doux et harmonieux style », n'est-ce pas aussi par la douceur et les caresses de son langage, autant que par les tendresses de son âme, que Zaïre avait été, de l'aveu même de Rousseau, une « enchanteresse » ? Mais ce que ni Voltaire, dans tous ses romans et ses contes en prose ou en vers, ni aucun des innombrables conteurs ou romanciers du siècle n'a su trouver, ce sont des phrases sans prétention comme celles-ci, où Sainte-Beuve trouvait je ne sais « quelle simplicité noiivelley familière et pénétrante » ; c'est au début des Confessions, et le passage est bien connu : « iMa mère avait laissé des romans ; nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres amusants ;

(1) Faguet : Rousseau artiste, p. 197.

(2) « L'harmonie, écrivait-il à Rey (8 juillet 1758) me paraît d'une si grande importance en fait de style que je la mets immédiatement après la clarté, même avant la correction. »

(3) Voir le commentaire ingénieux que M. Lanson a fait du rythme de la Nouvelle Héloïse dans son Art de la prose, 1908, p. 201.

mais bientôt l'intérêt devint si vif. que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : allons nous coucher, je suis plus enfant que toi. » Notons, avec Sainte-Beuve, cette hirondelle qui « annonce un nouveau printemps de la langue (1). »

Rousseau ne voit pas le monde extérieur avec ses yeux seulement, mais avec son cœur ; et son cœur, mêlant aux spectacles de la nature ses espoirs et ses craintes, ajoute à des détails purement matériels un sens moral qui les rend aussi touchants que pittoresques : si Julie « voit déjà blanchir la dent de Jaman », c'est parce que son âme inquiète y lit la menace des grands froids que devra affronter Saint-Preux s'il ne hâte pas son voyage « en un pays si rude » qu'est le Valais. Et quand, plus tard, le même Saint-Preux reverra la Meillerie avec Julie, devenue, hélas! M"^« de Wolmar, c'est de même son cœur et ses yeux à la fois qui seront impressionnés parla nature environnante : « des torêts de noirs sapins nous ombrageaient tristement à droite. »

On a dressé diligemment des listes curieuses, qu'on eût pu aisément allonger, des provincialismes (2), et des archaïsmes (3) qui distinguent la prose de Rousseau de celle de ses contemporains. Les provincialismes, il les a empruntés à la Suisse romande et à la Savoie, et il doit ses archaïsmes tout particulièrement à ses deux auteurs favoris, Montaigne et Amyot; mais archaïsmes et provincialismes, ce n'est pas son ingéniosité ou sa mémoire qui est allée laborieusement les piller ici ou là ; ils se sont offerts d'eux-mêmes à sa sensibilité qui les a comme retrempés à la flamme de ses passions, et c'est pourquoi, gauloise ou romande, sa phrase vit et palpite. C'est donc au fond parce qu'il est passionné que son style est si personnel. S'il a, comme on l'en a loué, « rajeuni la prose moderne », et si, pour

(1) Causeries du lundi, IH, 82.

(2) Alexis François : Annales J.-J. Rousseau, III.

(3) Gohin : Loc. cit., 138.

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la rajeunir et l'enrichir, il a su faire passer dans cette prose tant de mots pittoresques ou vulgaires, ou même empruntés au latin ou tombés depuis longtemps en désuétude, c'est parce qu'il a, pour emprunter une image à Joubert, donné des entrailles à tous ces mots.

Je voudrais montrer par un exemple comment l'originalité de son style se montre parfois dans l'emploi de certains mots, vulgaires ou familiers, dont il rehausse, pour ainsi dire, le sens par la noblesse du sentiment ou de la pensée qu'il leur donne à exprimer. En novembre 1915, le tribunal militaire territorial, siégeant à Genève, condamnait à huit mois de prison une femme convaincue d'espionnage au bénéfice de l'Allemagne. Née en France (et une correspondance du journal Le Temps, du 23 novembre, donne son nom, que je tairai), elle avait été arrêtée à Lille et emmenée par les Allemands à Anvers. Là, sommée, sous menace de représailles envers sa famille, de pratiquer l'espionnage, la malheureuse avait fait parvenir à l'ennemi des renseignements sur les armées belge et française. A cette triste histoire, et plutôt que de m'indigner, je me contenterai d'ajouter ces mots de Jean-Jacques : « L'homme est un être trop noble pour devoir servir simplement d'instrument à d'autres... Il n'est jamais permis de détériorer une âme humaine pour l'avantage des autres (N. HéL, V, 2). »

(( Aimez la raison », avait dit Boileau. Mais, réplique Rousseau, « la raison ne fait rien de grand » ; et, quoi qu'en disent les philosophes, (( si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit. » Voyez « mes jeunes gens » dans ma Nouvelle Héloïse : « leurs lettres n'attachent que peu à peu... La grâce et la facilité n'y sont pas, ni la raison, ni l'esprit ; le sentiment g est, il se communique au cœur par degrés et lui seul à la fin supplée à tout. » (Seconde Préface). Or, c'est par leur conformité à la raison que les œuvres classiques ont acquis, comme chacun sait, leur caractère de large humanité ou, comme on dit, d'universalité, car c'est par la raison que les hommes se ressemblent à travers les âges : un Racine ne dit-il pas, par exemple, que c'est à un Euripide qu'il doit ce qu'il a mis de « raisonnable »

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(de conforme à la nature humaine) dans son caractère de Phèdre ? Mais si la raison rapproche les pays et les siècles et donne aux œuvres littéraires, comme on l'a dit, je ne sais quoi de général et d'impersonnel, au contraire la sensibilité, étant essentiellement difTérente d'une personne à l'autre, distingue les hommes entre eux et imprime aux œuvres qu'elle inspire un cachet essentiellement personnel. C'est bien pour cela que l'être extraordinairement sensible qu'était Rousseau a fondé parmi nous la littérature dite personnelle : de lui procède, il me suffît sans doute de le rappeler, la poésie lyrique du dix-neuvième siècle ; — et de lui aussi date, en France et ailleurs, la littérature confidentielle. S'analyser, parler de soi, sous son propre nom ou sous le nom de personnages imaginaires, c'est ce que Rousseau n'a cessé de faire dans ses Confessions, dans son Émile et sa Nouvelle Héloïse ; et c'est ce que feront, après lui, l'auteur de René ou l'auteur d'Adolphe et tant d'autres auteurs d'ouvrages qui sont plus ou moins des Confessions (1). Un écrivain pourtant, avant Rousseau, ne s'était-il pas analysé

(1) Pour marquer l'influence de Rousseau sur les poètes Ij^riques du dixneuvième siècle, on a mainte fois rapproché (par exemple, Brunetière . L'Evolution de la poésie lyrique en France, I, 61), tel passage de Rousseau de tels vers de Lamartine et de Hugo. Voici, sur cette question, un rapprochement qui me paraît curieux par les précisions qu'il fournit.

En 1825, dans le GZo&e, Rémusat, voulant définir la poésie l^^ique de son temps, écrivait : « L'univers et un seul homme, l'infini et l'individuel, tel est le contraste qui fait le fond de la poésie lyrique. » Or, Rousseau avait dit, dans sa 3"ie Lettre à MaJesherbes : » Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? âe moi, de Vunivers entier... j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace ; mon cœur, resserré dans les hornes des êtres, s'y trouvait trop à l'étroit ; j'étouffais dans l'univers, j'aurais voulu m'élancer dans l'infini. » L'infini ! qu'on se rappelle le mot de Lamartine dans sa lettre à Virieu, du 11 octobre 1818 : « Tu as trouvé le vrai mot: l'infini... C'est cela, il faut le mettre en réserve, tout est là. » Pour ce qui concerne les rapprochements à faire entre Rousseau et le poète des Méditations, voir les notes précises et curieuses que M. Lanson a mises au bas des poésies de Lamartine dans son édition des Méditations poétiques (Collection des Grands Ecrivains de la France, Hachette, 1915).

Pour ce qui est de René, qu'on se rappelle seulement le titre primitif des Confessions : « Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau contenant le détail des événements de sa vie et de ses sentiments secrets dans toutes les situations oii il s'est trouvé. » Et René de même racontera « les sentiments secrets de son âme. »

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minutieusement et, comme Rousseau, ne s'était-il pas pris luimême pour (( la matière de son livre? » Il est vrai ; mais il y a, entre les Essais de Montaigne et les Confessions de Rousseau, une différence capitale, et ce n'est pas du tout celle dont s'est vanté Rousseau, jaloux d'établir sa supériorité sur son rival qui, ici encore, avait peut-être été son modèle : Montaigne, « un faux sincère » d'après lui, ne s'est donné que des « défauts aimables », tandis que lui, Rousseau, a dit, sur son propre compte, « des choses odieuses » ; aussi n'a-t-il pas fait des demiconfessions, mais « des confessions à toute rigueur », et, ce faisant, il a écrit, même après Montaigne, un livre unique au monde. A quoi, sans doute, on pourrait objecter que, si Montaigne dans son livre n'a pas confessé des actions « odieuses », c'est apparemment qu'il n'en avait pas de telles sur la conscience; mais les confessions de Montaigne, en dépit de cette heureuse lacune, sont bien, pour le moins, aussi sincères, et même aussi peu voilées, j'allais dire : aussi impudiques que celles de Rousseau ; car il serait difficile de décider lequel des deux a fait le moins de façon pour se montrer au lecteur, suivant le mot de Montaigne lui-même, à peu près « tout entier et tout nu. »

Il y a bien pourtant, entre les Essais et les Confessions, une différence, et même essentielle, mais c'est celle-ci : tandis que Montaigne, en s'étudiant lui-même, a l'ambition de mieux connaître ce qu'il appelle & la nature humaine en général », et particulièrement celle humanité moyenne, dont il est, lui qui se « tient de la commune sorte » ; au contraire, Rousseau, s'il prétend lui aussi enrichir la psychologie et, comme il le dit dans la rédaction première de ses Confessions, « faire faire à ses lecteurs un pas de plus dans la connaissance des hommes », c'est, à l'inverse de Montaigne, en nous révélant un êli e qui ne ressemble à personne, un exemplaire unique de l'humanilé; il est « autre » que nous, « la nature ayant brisé le moule dans lequel elle l'a jeté. » Bonne ou mauvaise, on voit donc ici son originalité : ce qu'il nous peint, ou, du moins, s'applique à nous peindre en se peignant lui-même, ce n'est plus cet homme

éternel et, dans son fond, toujours le même à travers les vicissitudes de l'histoire, qu'ont étudié les auteurs classiques, y compris Montaigne ; c'est quelque chose d'inédit, un être qui est, ou se croit singulier et « unique», une de ces « exceptions », en un mot, que rechercheront un jour, ou qu'inventeront, les écrivains romantiques. — Voilà donc ce qu'est l'œuvre de Rousseau : comparée d'abord aux écrits de ses contemporains, puis à ceux de ses devanciers, son œuvre diffère essentiellement des uns et des autres : elle est doublement originale.

Que si maintenant nous considérons celte œuvre e/7 elle-même, nous y découvrons (et sans plus parler de ses mérites proprement littéraires, si souvent analysés ici), une originalité nouvelle et tout à fait paradoxale que je crois pouvoir formuler ainsi : il n'y a pas, dans toute la littérature, une œuvre qui soit plus remplie de contradictions et plus une à la fois que l'œuvre de Rousseau.

Les assertions contradictoires dont Rousseau a semé ses écrits, j'admettrai, si l'on veut, qu'il soit possible de les concilier par l'insertion de moyens termes ingénieux, ou par des changements de points de vue, ressources ordinaires des conciliateurs : Rousseau, lui, en tous cas, et malgré sa souple dialectique, est loin d'avoir résolu toutes les contradictions que lui reprochaient déjà de son temps, non seulement un Voltaire qui n'a cessé de les lui jeter à la tête, et qui les a joyeusement collectionnées dans sa Lettre au docteur Pansophe, mais un Borde qui écrivait deux opuscules pour les détailler et les railler (1), ou encore un

(1) « Et en ce temps-là, il paraîtra en France un homme extraordinaire, veau des bords d'un lac ; et il criera au peuple : je suis possédé du démon de l'enthousiasme, j'ai reçu du ciel le don de l'inconséquence », et Borde énumère les inconséquences de Rousseau {Prédiction tirée d'un vieux manuscrit sur la « Nouvelle Héloïse », roman de J.-J. Rousseau, 1761). — « Je crois en un seul homme, génie tout puissant et je n'ai jamais cessé d'être d'accord avec lui autant qu'il l'est avec lui-même. » {Profession de foi philosophique, 1163).

Un peu plus tard, Helvétius regrette que Rousseau ait « sacrifié l'exactitude à l'éloquence », — il la sacrifie, lui, au verbiage — et il ajoute, non sans raison, que Rousseau eût sans doute évité les contradictions dans lesquelles il est tombé, si, « plus sévère observateur de ses propres idées, // les eût plus attentivement comparées entre elles. » (De VHomme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, 1772, Section V).

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Bergier, qui Tinterpellait ainsi dans son Déisme réfuté par luimême : (( S'il fallait compter vos contradictions, ce ne serait pas une petite afïaire (1). »

On voudra bien du reste le remarquer : qu'il y ait dans Rousseau des contradictions véritables, c'est ce qui est établi, non pas seulement, et avec plus ou moins de malice, par les écrivains hostiles à Rousseau, mais ingénument aussi, pourraiton dire, par les fanatiques même de Rousseau, puisque ceux-ci, quand ils veulent prouver que l'authentique doctrine du maître, par exemple sur la propriété, ou la liberté individuelle, ou même la tolérance religieuse, n'est pas dans tel texte de lui invoqué parla critique, ne manquent jamais de chercher, et de trouver aisément, un autre texte qui s'oppose au texte incriminé : le malheur est que les deux textes contraires subsistent, et que subsiste aussi cette très judicieuse remarque du Père Gerdil, qui pourrait s'appliquer d'ailleurs à d'autres qu'à Rousseau : « Je n'ai qu'un mot à dire à ceux qui voudraient entreprendre de justifier M. Rousseau ; ce n'est pas assez de montrer qu'il a dit des choses contraires à celles qu'on lui impute : il faut prouver qu'il n'a pas dit ce quon lui impute (2). »

Plutôt donc que de nous complaire à énumérer, après tant

Quand je parle des contradictions de Rousseau, je néglige volontairement les contradictions entre sa vie et son œuvre, contradictions trop faciles à critiquer, qu'explique la faiblesse humaine, et qui d'ailleurs n'empêchent pas du tout son œuvre, comme l'insinuaient de son temps certains de ses critiques, d'être sincère et vraie. « Le dire, avait dit judicieusement Montaigne, est autre chose que le faire ; il faut considérer le prêche à part et le prêcheur à part. » Quant aux prétendues contradictions de son caractère, j'ai précédemment essayé de les résoudre.

(1) Lamennais s'exprimera presque de la même manière : « Pour un lecteur qui veut s'entendre, ce n'est pas un léger travail que de chercher à mettre l'auteur d'Émile d'accord avec lui-même. Cette tâche a de quoi rebuter le plus subtil argumentateur. » {Essai sur l'indifférence en matière de religion^ P. I, ch. VI).

(2) Masson, dans sa Religion de J.-J. Rousseau, atténue sans cesse les contradictions de Rousseau en les appelant « des contradictions verbales » : pourtant les mots eux-mêmes ont leur valeur, surtout quand ces mots sont le résumé d'idées longuement et passionnément développées et comme le finale de certains airs de bravoure ; ou encore quand ils sont, soit des cris de révolte, soit des aphorismes médités à loisir et faits tout exprès pour se graver à jamais dans l'esprit et, plus encore, dans l'âme du lecteur.

d'autres, et après tout ce que nous en avons dit nous-même au cours de cet ouvrage, les contradictions incontestables de Rousseau, n'est-il pas plus intéressant de chercher pourquoi il s'est contredit, et pourquoi, à notre avis du moins, étant ce qu'il était, il devait se contredire ? Et ne faut-il pas en même temps que nous nous mettions d'accord avec nous-même, quand nous affirmons que l'œuvre de Rousseau est une et contradictoire à la fois ?

Qu'on se rappelle donc sa façon de composer : une idée le séduit, il voit aussitôt tout le parti qu'il en peut tirer et, logicien passionné, il s'abandonne tout à la fois aux entraînements de sa passion et à l'enivrement de sa dialectique. Chemin faisant, il pourra lui arriver de dire sur certaines choses, sur le christianisme, par exemple, le contraire de ce qu'il a dit ailleurs : mais, en ce moment, la logique veut qu'il parle comme il fait, et aussi, croit-il, le sujet qu'il traite : or, il ne voit jamais, il nous l'a dit vingt fois, que le sujet dont il s'occupe et auquel il se donne tout entier ; il en sera quitte pour concilier, plus tard, ce qu'il croit devoir dire aujourd'hui pour que son livre soit bien fait, avec ce qu'il a dit jadis quand il visait un tout autre objet : n'a-t-il pas la ressource des commentaires et, au besoin, des raccords que la finesse ou la subtilité de son esprit lui suggérera aisément? Il pourra se faire aussi que, dans le feu du discours, ou, tout simplement, pour frapper fort, ce qui est assez sa manière, il s'emporte à des exagérations de pensée et à des outrances de langage que son bon sens regrettera après coup, mais que, plutôt que de les effacer, — car il faut bien qu'elles fassent tout leur effet, — il s'efforcera d'atténuer ou de rétracter, sans en avoir l'air, dans des conclusions qui seront alors aussi sages et modérées que ses prémisses étaient téméraires et paradoxales ; et il en résultera, entre les hardiesses qui éclatent au cours de ses développements, et la fin assez terne de ses discours, un si frappant contraste qu'on peut dire en résumé qu'il n'y a peut-être pas d'écrivain qui soit plus révolutionnaire et moins conclusionnaire que lui.

Ajoutons qu'il procède volontiers par morceaux détachés, ce

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qui est très propre à induire un auteur dans des contradictions de détail en lui faisant perdre de vue l'ensemble ou l'idée maitresse du discours. Très caractéristique de sa façon de composer, et aussi du but que trop souvent il vise en écrivant, est cette note de VÉmile (manuscrit Favre) : « Ce discours peut être rendu fort beau (1). »

Je n'oublie pas d'ailleurs tout ce qu'on peut dire pour excuser certaines de ses contradictions — et ce qu'il a très bien dit luimême : « Un auteur qui écrit d'après son cœur est sujet, en se passionnant, à des fougues qui l'entraînent au delà du but Dialogue))). Il est vrai encore qu'il n'y a que ceux qui ont très peu d'idées qui ne se contredisent jamais, et Rousseau a beaucoup d'idées. — Il a beaucoup d'idées et il n'en a pas assez ; ou plutôt il n'exprime pas des idées qu'il a fort bien, mais qu'il préfère laisser dormir dans son arrière-boutique. Et je dirai de même et dans le même esprit : ses contradictions sont nombreuses, et il y en a pourtant qu'on regrette de ne pas trouver chez lui, parce qu'on les attendait, et que, puisqu'il n'a pas voulu se contredire, c'est le lecteur qui le contredit. Ainsi il nous dit, et nous répète sans cesse, que la nature de l'homme est bonne : mais que ne rappelle-t-il aussi, car il ne^ l'ignore pas, s'il lui convient de l'oublier, que, suivant le mot de Voltaire, « la nature humaine est parfois infernale » ? Quand il a développé avec complaisance une de ses thèses extrêmes, on voudrait qu'il ne s'y tînt pas indéfiniment et qu'il songeât un peu à l'idée contraire, à l'antithèse, sauf à conclure par quelque synthèse heureuse, comme en trouvent toujours les esprits souples, les esprits qui, à l'inverse du sien, aiment à faire le tour des idées, dussent-ils, pour cela, sacrifier quelque brillant paradoxe. Montaigne, par exemple, se plaît, comme lui, à médire de la science; mais il se dit à temps que « ceux qui la méprisent témoignent assez de leur bêtise » ; et c'est pourquoi il convient aussitôt que « la science

(1) Voj^ez ce qu'il dit encore dans son Portrait : a Je jette mes pensées éparses et sans suite sur des chiffons de papier ; je couds ensuite tout cela tant bien que mal et c'est ainsi que je fais un livre. Jugez quel livre ! » {Mon Portrait^ dans Annales J.-J. Rousseau, IV, 275).

JÈAN-JAGQUES tlOUSSEAÙ

est un outil de merveilleux service » : à une condition pourtant (ce qui est la synthèse attendue), c'est qu'on ne mette pas cet outil « en des mains viles et basses (Essais, I, 25). » Et voilà, pour le dire en passant, la part de vérité contenue dans les paradoxes de Rousseau et dans ses invectives contre la science et les savants. Cette part de vérité, avouons-le, est plus grande que nous ne l'aurions jamais imaginé : nous savons maintenant, hélas I que ce « merveilleux outil » de la science peut devenir en de certaines mains un outil odieux, et que, suivant la prophétique parole de Rabelais, « science sans conscience n'est que ruine de l'âme » — et ruine des nations 1 Pour en revenir à Montaigne, ses « perpétuelles contradictions », comme disait M"'^ du DefFand, n'empêchaient pas celle-ci de le goûter fort, parce que, disait-elle, « il n'a pas de système. » Mais Rousseau, tout au contraire, dogmatise et pérore sans cesse, et avec tant d'assurance, et de si haut I du haut de « cette chaire d'éloquence portée sur les toits des maisons », comme en parlait et s'en indignait, dans ses lettres à M>n« du Deffand (17 juillet 1766), l'exquise duchesse de Choiseul.

Précisément, si l'on a si souvent reproché à Rousseau ses contradictions, ce n'est pas tant, je crois, parce qu'il n'a pas songé, ou pas réussi, à concilier les idées contraires qu'il émet en ses divers ouvrages, que parce que ces idées, il les formule, à sa manière, d'un ton doctoral qui n'admet pas de réplique. Ainsi, dans son Contrat social, il décide que le christianisme est une religion d'hommes, mais non pas une religion de citoyens. Mais pourquoi se vante-t-il tant, dès lors, dans sa Lettre à Beaumont, « d'être chrétien et sincèrement chrétien », lui qui signe sa Lettre : Jean-Jacques Rousseau citoyen de Genève ? Ou encore pourquoi a-t-il gratifié l'athée Wolmar de toutes les vertus, et même d'une générosité invraisemblable tant elle est héroïque, à l'égard de son rival, alors qu'il écrit, presque à la même date, et de son ton péremptoire, que (c sans la foi, nulle véritable vertu n'existe {Emile, IV) ? »

J'ai dit, ce qui est bien plus intéressant que ses contradictions mêmes, les raisons qui me paraissaient expliquer pourquoi

l'originalité de ROUSSEAU

Rousseau devait se contredire; mais il y a, à ces discordances, une raison dernière et plus prolonde : s'il s'est mis, en effet, dans son œuvre, et s'il y a des contradictions dans cette œuvre, c'est donc en lui-même, c'est dans ce qui constituait essentiellement son génie, que nous devons chercher le principe même de ses contradictions. Qu'était-il donc en son fond ?

Il y avait à la fois en lui, et je ne songe qu'à l'en admirer davantage, un poète et un moraliste au sens très large de ces mots : or l'un de ces deux hommes était merveilleusement propre à contrarier et à contredire l'autre, étant donné que rien, en un sens, ne diffère plus de l'objet de la morale que l'objet de la poésie. Tandis que le moraliste, s'il veut faire œuvre utile, ne doit jamais quitter des yeux le réel, c'est-à dire la société actuelle, puisqu'il prétend agir sur elle et l'améliorer, le poète, au contraire, les yeux fixés sur son idéal, surtout s'il est un rêveur, et Rousseau a passé les trois quarts au moins de sa vie à rêver, néglige ou dédaigne la réalité qui n'est pas belle, et volontiers il souscrirait à cette noble parole de Julie : (( il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas. » Rousseau, il est vrai, n'est pas seulement poète par cette imagination rêveuse qui le fait, dit-il, « ressembler aux orientaux » ; il l'est encore, comme le sont la plupart des poètes, par ses sens affinés et par tous ses sens : « Jean-Jacques m'a paru doué de la sensibilité physique à un assez haut degré ; il dépend beaucoup de ses sens... Un beau paysage, des parfums, de beaux yeux... le bon vin, les bons mets lui plaisant fort ; en un mot il est sensuel» (2^ dialogue); sensuel et voluptueux, comme nous l'ont appris de reste ses Confessions. Mais sensualité et volupté, cela s'accorde, bien moins encore que son rêve de vie pastorale et patriarcale, avec cette morale pratique et avec ce sérieux dans la vie qu'il prêche avec tant d'ardeur : il s'en rend parfaitement compte et voici, ce me semble, peinte au vif par luimême, cette lutte, qui se livre parfois en lui, et que j'essaie d'analyser, entre le poète et le moraliste. Il médite son roman, la Nouvelle Héloïse, dans la plus belle saison de l'année, et, tout entier à son « tendre délire, il se jette dans le pays des

chimères, dans un monde idéal qu'il peuple d'êtres selon son cœur. » Il en oublie si totalement le réel qu'il passe (( des heures et des jours sans compter, planant dans l'empyrée. » Quand vient la mauvaise saison, retenu au logis, il veut se ressaisir, reprendre ses occupations sérieuses, mais cela lui est impossible, il ne s'appartient plus : « le délire ne me quittait plus. » Le moraliste gourmande alors le poète et tente de réfréner sa folle ardeur : « il a près de quarante-cinq ans » et il est (( l'austère Jean- Jacques » ; va-t-il donc « se démentir... en s'inscrivant de sa propre main parmi les auteurs de ces livres etïéminés qui respirent l'amour et la mollesse et qu'il a si durement censurés? » rien n'y fait ; et, tout en sentant « dans toute sa force son inconséquence^ il se jette à plein collier dans ses rêveries. » La grâce de Julie a été la plus forte ; le poète a fait taire le prédicateur ; non pas pour longtemps, car le prédicateur prendra très vite et largement sa revanche et nous aurons un roman qui ne sera pas moins édifiant que voluptueux : cette bouche de Julie, en effet, qui prêche si bien, et une morale si haute, dans la seconde partie du livret c'est la « bouche de roses » qui, dans la première partie, « se pressait sur la bouche de Saint-Preux» et lui prodiguait ses «baisers âcres et pénétrants », tandis que le cœur de Saint-Preux « se mourait sous le poids de la volupté. » Mais quoi 1 c'est ici Rousseau le poète qui use des droits et privilèges de la poésie ; son maître Montaigne n'a-t-il pas dit, et avec raison, que « qui ôteraitaux Muses les imaginations amoureuses, leur déroberait le plus bel entretien qu'elles aient, et la plus noble matière de leur ouvrage ? » (EssaiSi III, 5). Oui bien, mais « leur ouvrage » n'est pas le même que l'ouvrage du moraliste ; et si parfois Montaigne, tout comme Rousseau, fait parler dans le même chapitre et presque dans la même page, ce les Muses » et Minerve, ce n'est pas sans mériter le reproche même que je fais ici à Rousseau et qu'un pénétrant critique a précisément formulé en ces termes : « ce qui déroute, quand on lit Montaigne, et quand on veut tirer au clair sa pensée, c'est que l'on a à faire tour à tour à un Montaigne qui se laisse être poète et à un Montaigne qui veut être sage,

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sans que rien vous avertisse, sans qu'il s'aperçoive peut-être luimême, du double personnage qu'il joue et qui vous déjoue (1). » Dans la seconde Préface de sa Julie, Rousseau écrit : « Vous voulez qu'on soit toujours conséquent ; je doute que cela soit possible à l'homme » ; et cela n'élait guère possible, en effet, à l'homme que la nature avait fait poète et Genève prédicateur.

Cet inévitable conflit entre le moraliste et le romancier n'éclate-t-il pas à la dernière ligne et dans la conclusion suprême de la Nouvelle Héloïse ? Julie meurt en épouse fidèle, en mère parfaite, en chrétienne qui fait l'admiration du pasteur: mais il est temps qu'elle meure, car voyez ce que, sur son lit de mort, elle a écrit pour Saint-Preux : « Je me suis fait longtemps illusion... J'ose m'honorer du passé; mais qui m'eût pu répondre de l'avenir? Un jour de plus peut-être et j'étais coupable. Adieu, adieu, mon doux ami. Hélas ! j'achève de vivre comme j'ai commencé. J'en dis trop peut-être en ce moment où le cœur ne déguise plus rien... mais sans toi quelle félicité goûterais-je ? »

Ainsi le moraliste avait, dans sa lettre à d'Alembert, combattu le théâtre et ses funestes effets; il avait exalté, dans sa Nouvelle Héloïse, les vertus conjugales, la paix du foyer, le bonheur domestique ; et voilà que le poète écrit des pièces de théâtre et que le romancier excuse, et nous fait aimer, une femme mariée restée, au fond du cœur, fidèle à son amant. C'est qu'au fond vertu, famille et vie sans orages, tout cela peut être texte à de beaux sermons, et il y en a de fort beaux dans la Nouvelle Héloïse; mais il faut au romancier qu'est Jean-Jacques, à tout romancier, autre chose que des vies paisibles et des conduites parfaites ; il lui faut même, pour intéresser le lecteur, le contraire de tout ce qui est bonheur tranquille et monotone sagesse : tout romancier, comme tout poète, peut répéter le cri de René : « levez-vous, orages désirés », car c'est vous qui faites éclore les chefs-d'œuvre.

On a dit des peuples heureux qu'ils n'avaient pas d'histoire: on pourrait dire de même, et pour les mêmes raisons, qu'un peuple sage n'aurait pas de littérature, puisque les passions, les travers et les vices, c'est-à-dire tout ce qui défraye la satire,

(1) Guillaume Guizot : Montaigne, Eludes et fragments, 1889, p. 49.

le roman et le drame lui serait inconnu. On saisit ici la parcelle de vérité que contient le premier paradoxe de Rousseau sur la mauvaise influence des lettres et des arts. C'est seulement « aux peuples corrompus qu'il faut des romans », dit-il pour excuser le sien ; et les romans ne conviennent pas seulement, ils contribuent encore à la corruption des peuples. « Jamais, ajoute-t-il dans la première préface de sa Ju/ze, fille sage n'a lu de romans » ; et malheur à elle si elle s'avise d'ouvrir la Nouvelle Héloïse : « celle qui osera en lire une seule page est une fille perdue. »

Maintenant c'est précisément parce qu'il y avait deux hommes en lui, un moraliste et un poète, que Rousseau a embrassé comme d'instinct la thèse que l'on sait; car il y avait, entre sa thèse et la double nature de son génie, un accord préalable et comme une sorte d'harmonie préétablie. Cette thèse, qui n'était pas neuve, tenait dans ces deux idées qui s'opposaient et se conditionnaient en même temps : la nature bonne, la société mauvaise. Or la première de ces deux idées, la glorification de la nature sous toutes ses formes, était une admirable matière pour un poète ; tandis que la seconde, les vices de la société, était tout à fait gibier de moraliste. Rousseau pouvait donc, avec une égale maîtrise, traiter les deux parties de sa thèse et donner tour à tour un libre essor à tout son génie.

Aussi entendez-le, dès son premier Discours, célébrer l'état de nature, ces premiers temps du monde dont il parle déjà en poète : « c'est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment les yeux, et dont on se sent éloigné à regret. » Le regret ! mais c'est le grand inspirateur des poètes, et l'on se souvient avec quels accents pénétrants et mélancoliques l'élégiaque qui est en Rousseau regrette sa jeunesse passée, et passée sans avoir véritablement aimé (regret d'où naîtra sa Nouvelle Héloïse) ; et comment aussi dans ses Confessions et ses Rêveries, il reportera sans cesse sa pensée vers ses «chères Charmettes », vers tous les asiles champêtres où il a goûté un si rapide bonheur et enfin, au soir de sa vie, vers cette île « romantique » de Saint-Pierre qui « lui a laissé de si tendres regrets. »

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Tout cela, les Charmettes et l'Hermitage, Montmorency et Saint-Pierre, c'est ce que nous appelons plus particulièrement la nature pittoresque, et je n'ai pas besoin de rappeler à ce propos toute la poésie dont l'âme de Jean-Jacques a comme doté pour jamais les monts et les bois en les associant aux joies et aux douleurs humaines. Plutôt que de répéter sur ce point ce que j'ai développé ailleurs, je rappellerai que c'est M"'^ de Staël qui a la première compris et signalé cette nouveauté des œuvres de Jean-Jacques : « Un nouveau genre de poésie existe dans les ouvrages en prose de Jean-Jacques Rousseau : c'est l'observation de la nature dans ses rapports avec les sentiments qu'elle fait éprouver... On ne sépare pas, dans son souvenir, le bruit des vagues, l'obscurité des nuages, les oiseaux épouvantés, et le récit des sentiments qui remplissaient l'âme de Saint-Preux et de Julie, lorsque, sur le lac qu'ils traversaient ensemble, leurs cœurs s'entendirent pour la dernière fois (1). »

Voilà donc, el je n'ai fait que le rappeler sommairement, ce qu'au poète Jean- Jacques a inspiré la première partie de sa thèse : la bonté et la beauté de la nature. La seconde partie n'a pas moins bien servi le moralistey lequel justement était armé à miracle, étant le premier polémiste de son siècle, pour combattre et pourfendre les vices de la société. Ajoutons que rien ne se prête mieux aux développements de l'éloquence que la morale, et Rousseau était né orateur. Pour mieux protester contre la frivolité de son siècle, nous l'avons vu fuir et se réfugier en luimême, et cela lui fait une nouvelle originalité : au temps des salons et des distractions mondaines, il fait comme Saint-Preux à Paris : « le soir avec quel charme je rentre en moi-même ! » Il vit, en un mot, d'une vie que connaissent peu ses contemporains, la vie intérieure, et il y puise la force de se soustraire aux idées régnantes et de leur opposer des idées contraires, voire même, ce qui est un autre genre de sécession, des paradoxes. Paradoxes d'ailleurs, ou vérités, c'est toujours avec la conviction communicative de l'orateur, avec les emportements du polé-

(1) «De la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales «, 1801, 1^^' P. Ch. V.

misle, ajoutons, enfin, avec toute la flamme d'un apôtre, que ce moraliste prêche, et parfois impose à son siècle, ses sentiments et ses maximes. Et c'est pourquoi Rivarol pourra écrire son mot fameux : « ce que la morale avait jusqu'ici enseigné aux hommes, Rousseau le commanda et son impérieuse éloquence fut écoutée. »

On voit comment la thèse de Rousseau se prêtait merveilleusement à son génie, comment elle lui a permis de développer ses aptitudes contraires, et de montrer au monde qu'il était à la fois un moraliste de grand talent et un vrai poète en prose ; — au risque, je le répète, de « se démentir », comme il s'en accuse lui-même, toutes les fois que l'austère moraliste, comme dans la Nouvelle Héloïse, intervient où nous espérions n'avoir affaire qu'au poète et au romancier, ou qu'inversement, comme dans Emile, le poète insinue ses rêveries où nous attendions seulement les solides instructions du moraliste.

Son œuvre est discordante? — comme sa vie, qui est pleine de surprises pour son biographe ; comme son caractère qui, étant le plus étonnant mélange de défauts et de qualités, a paru à maint auteur une « énigme » à déchiffrer; comme so7ï génie enfin, où se combattent la logique et la passion, les austérités du moraliste et les « tendres délires » de la poésie.

Et pourtant, dans les directions si diverses de sa pensée, on retrouve toujours la même orientation vers ce principe, proclamé ou sous-entendu, que la nature est bonne et la société mauvaise ; et c'est ce principe qui, à travers ses contradictions nombreuses et, j'ai essayé de le montrer, inévitables, a imprimé à son œuvre, vue de haut et dans son ensemble (le Contrat social excepté), une unité d'inspiration, qui est vraiment la seule qu'il faille lui demander; mais celle-là, du moins, nul ne peut la lui refuser, car ce principe, qui fut l'idée maîtresse de son œuvre, Vexprimait lui-même et tout entier, avec ses rêves idylliques, ses colères contre les puissants et les riches, son amour de la justice et son incurable misanthropie. Cette idée directrice de ses œuvres, il l'a trouvée, en effet, le jour où, songeant à son premier Discours, il s'est trouvé lui-même et a découvert son génie dans celte

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illumination subite sur le chemin de Vincennes, qui a été pour lui le chemin de Damas. Si, à partir de ce moment et de son premier ouvrage, il ne cesse, en exprimant cette idée, de s'exprimer lui-même, c'est parce que c'est en lui qu'il prend conscience à la fois : de la bonté de la nature, puisqu'il se sent foncièrement, naturellement bon; et des vices de la société, puisque ses défaillances et ses pires fautes, par exemple, l'abandon de ses enfants, c'est la société qui, mal faite, en est responsable. J'avais donc raison de parler de Viinité vivante de l'œuvre de Rousseau, parce que cette œuvre, Rousseau, en un sens, la vivait en même temps qu'il l'écrivait. S'il a, suivant le mot de Ripert de Montclar, donné de « si fortes secousses à l'esprit humain », c'est parce qu'il était secoué lui-même par la passion qui lui soufflait, avec ses enthousiasmes et ses colères, ses accents lyriques ou ses véhémentes invectives. Nous n'avons plus seulement ici l'homme de génie qui, suivant la définition de Claude Bernard, « réalise dans une œuvre d'art une idée qui lui est personnelle » ; nous avons un homme qui personnifiait celte idée et qui a écrit celte œuvre avec ses nerfs et en écoutant battre son cœur ; et c'est ce qui explique à la fois, en dépit des contradictions logiques ou verbales, la vivante unité de cette œuvre et son éternelle action sur les âmes.

Chose étrange : il est permis de se demander si cette œuvre si personnelle est absolument sincère. Elle l'est dans la mesure exacte où le fut son auteur, puisqu'il s'est mis en elle tout entier. Or, dans cet auteur, il n'y avait pas seulement le poète et le moraliste dont nous venons de parler et qui étaient dignes, le premier, de notre admiration, et le second, de notre estime; il y avait encore un rhéteur, que nous admirons moins malgré le charme de ses phrases cadencées; et il y avait même, et c'était le pire, un prestigieux sophiste, que nous n'estimons guère, en dépit, où plutôt à cause même de ses trop grandes prouesses dialectiques.

Le rhéteur se trahit en lui dans les pages trop nombreuses«où ce qu'il cherche visiblement, c'est moins l'expression naïve et probe de la vérité, que l'effet à produire sur le lecteur ; cet effet,

il le trouve généralement dans une exagération de sa pensée, exagération qu'on peut bien mettre parfois, mais non pas toujoarsy sur le compte de sa passion et de « sa fièvre » : comme, en effet, il relisait et remaniait sans cesse ce qu'il avait écrit d'un premier jet, on peut dire que, sa fièvre tombée, ses outrances de langage ont été approuvées et souvent, sans doute, renforcées par sa réflexion, et qu'alors, pour produire un plus grand effet, il a comme renchéri sur lui-même. Mais ces propos outrés et, il en faut convenir, admirablement frappés, une fois lancés dans le monde où ils font scandale, on ne peut plus, et d'ailleurs, par amour-propre, on ne veut plus s'en dédire : contre la foule des contradicteurs on les défend donc comme on peut, par des arguments dont les uns sont bons, les autres détestables, et c'est surtout en soutenant ces derniers qu'apparaît, et même que triomphe, le sophiste qui est en Rousseau. On dirait, en effet, que plus ses arguments sont mauvais, plus il prend plaisir et excelle à les faire valoir, parce qu'étant plus difficiles à défendre, leur succès fait plus d'honneur à son génie. C'est sans doute ce qui faisait dire à Rulhière : « Rousseau n'a jamais plus de force que quand il a tort. »

Et enfin cette thèse elle-même qui, on l'a vu, est au centre de son œuvre, a t-il été pleinement sincère en la soutenant, comme il a fait, toute sa vie, malgré les objections que lui faisaient ses innombrables critiques, malgré les démentis que lui infligeait l'histoire ou la réalité ? A coup sûr, et nous l'avons, je crois, amplement démontré, cette thèse répondait, non seulement à la nature de son talent, mais encore à son être intime, atout ce qui s'agitait au fond de lui-même de rêves chimériques et d'ardentes passions ; il était donc naturel qu'il parlât comme il a fait : il parlait, pour ainsi dire, dans le sens de son tempérament et comme l'y poussait son caractère. Seulement il me paraît certain qu'il s'est aperçu bien vite que, pour mieux assurer son succès, pour le maintenir aussi éclatant, aussi vaste que le souhaitait sa fiévreuse ambition, ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'exagérer son tempérament, d'outrer, et, pour ainsi dire, de jouer son caractère. Il savait, par exemple, qu'en un siècle de

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mœurs raffinées et d'esprils blasés, le royaume de ropinion appartient aux violents et aux audacieux et, cynique de propos délibéré, il a tout osé, paradoxes dans ses dissertations et scandales dans ses confessions. Morellet raconte qu'en Italie, quand les capucins reçoivent un novice, ils le mènent au haut d'un clocher et, lui montrant de là tout le pays qui va désormais être le champ de ses courses pieuses, ils lui disent : « De l'effronterie et tout cela est à vous (1). »

Ce qui nous gâte trop souvent Jean-Jacques c'est que, lorsqu'il soutient quelque gageure manifeste, il ne craint pas de mêler à son génie une assez forte dose a d'effronterie ». Est-ce à dire qu'il se mente alors à lui-même ? Pas précisément, car, à force de s'échauffer et de s'exalter, il finit par s'en faire accroire et par être sa propre dupe, — non pas tout à fait pourtant, car il est trop fin, trop sensé aussi, pour se prendre au mol; mais il en résulte que nous ne nous sentons pas toujours avec lui en pleine sécurité. Nous le soupçonnons, peut-être parfois à tort, mais c'est précisément ce qui nous irrite, de n'être qu'à demisincère et, osons le dire, de se moquer de nous : nous nous défions alors de l'habile homme et nous nous efforçons, sans toujours y parvenir, de résister à l'enchanteur.

Kant, qui lui doit tant, écrivait un jour : a il me faut lire et relire Rousseau jusqu'à ce que la beauté de l'expression cesse de me troubler; alors seulement je puis le saisir ayec toute ma raison (2). » « Lire et relire Rousseau », pour essayer de le saisir et de le juger, c'est ce que je devais faire et c'est ce que j'ai fait. « Ma raison » lui a reproché, chemin faisant, bien des sophismes, et beaucoup aussi de ces formules tranchantes qui devaient, contre son intention, servir de devise à des esprits fanatiques ou simplistes. Mais je n'ai eu garde, ç'aurait été lui faire trop grand tort, de le juger avec ma raison seule ; et c'est pourquoi, au moment de me séparer de lui et de son œuvre après l'avoir si longuement étudié, les sentiments qui surnagent en moi, ce sont les deux sentiments qu'il inspirera finalement, je crois, aux

(1) Morellet : Mél de litt., II, 271.

(2) Kant, éd. Hartenstein, 1868, VIII, 618.

lecteurs impartiaux, après qu'ils l'auront, comme je l'ai fait, librement critiqué et parfois sévèrement jugé : l'admiration et la pitié; V admiration , non pour son habileté incomparable à soutenir des paradoxes et des gageures, mais pour son émouvante éloquence, pour son imagination, toujours jeune et riante au milieu des champs et des bois, pour son ardente et fine sensibilité ; la pitié pour ses infortunes, qui furent imméritées, car la cause première de ses malheurs, ce qui le fit condamner et proscrire, ce fut VEmile, qui pourtant est un noble livre ; et la ^ pitié enfin pour ses fautes mêmes, puisqu'après tout, il les a confessées, et que la pire de toutes, qui est l'abandon de ses enfants, il l'a, au fond de l'âme, et jusqu'à sa mort, amèrement regrettée.

J'ajoute (en 1917) à ces réflexions finales, encore un mot pour relever chez Rousseau, et pour honorer en lui, une originalité dernière qui le distingue encore de ses contemporains, et qui le rapproche de nous et de nos cœurs : il est, de tous les écrivains du dix-huitième siècle, celui qui a le mieux parlé de la patrie. Écoutons une dernière fois Saint-Preux, au retour de son long voyage autour du monde : « Plus j'approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L'instant où, des hauteurs du Jura, je découvris le lac de Genève, fut un instant d'extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri..., l'air des Alpes, si salubre et si pur..., ce paysage unique, le plus beau dont l'œil humain fut jamais frappé..., tout cela me jetait dans des transports que je ne puis décrire et semblait me rendre à la fois la jouissance de ma vie entière. » {Nouvelle Héloïse IV, 6).

Et, plus tard, au soir de sa vie, entendons Jean-Jacques évoquer, avec quel accent mélancolique et tendre, les sites aimés du pays natal : « O lac, sur les bords duquel j'ai passé les douces heures de mon enfance 1 charmants paysages où j'ai vu pour la première fois le lever du soleil, où j'ai senti les premières émotions du cœur, hélas ! je ne vous verrai plus. Ces clochers, qui s'élèvent au milieu des chênes et des sapins, ces torrents, ces

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sources, ces prairies, ces montagnes qui m'ont vu naître, elles ne me verront plus I » (au prince de Belozelski, 27 mai 1773).

Ce sont les philosophes français du dix-huitième siècle qui ont eu, comme chacun sait, l'honneur de proclamer avec éloquence et de propager dans le monde les droits de Y humanité ; et Rousseau partage avec eux cet honneur, lui qui, par exemple, de son Émile, a prétendu faire avant tout « un homme ». Mais cet amour généreux de l'humanité ne va-t-il pas affaiblir et supplanter peut-être l'amour plus étroit, et même un peu partial, comme tout grand amour, que l'on doit aux gens de son pays? Rousseau a vu le danger et l'a signalé avec insistance : (( Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares pour se dispenser d'aimer ses voisins. » Le patriote pourtant ne risquet-il pas d'être « dur aux étrangers? » Il est vrai, mais c'est là « un faible inconvénient : l'essentiel est d'être bon aux gens avec qui l'on vit (Emile, 1). » Au reste, ce sentiment de l'humanité lui-même « s'évapore et s'affaiblit en s'étendant sur toute la terre » ; il faut le borner et « le concentrer entre concitoyens. » C'est dire qu'il faut l'entretenir lui-même et le retremper dans l'amour de la patrie ; car seul l'amour de la patrie « a produit ces actions immortelles dont l'éclat éblouit nos faibles yeux. » Et, dès lors, dans le siècle de la philosophie, « osons opposer Socrate même à Caton », c'est-à-dire un philosophe à un citoyen. « Athènes était déjà perdue et Socrate n'avait plus de patrie que le monde entier : Caton porta toujours la sienne au fond de son cœur ; il ne vivait que pour elle et ne put lui survivre. La vertu de Socrate est celle du plus sage des hommes; mais, entre César et Pompée, Caton semble un dieu parmi les mortels {Économie politique). »

Il faut renverser « un exécrable proverbe et faire dire à tout Polonais : Ubi patria, ibi bene. » Pour cela, il faut lui apprendre à aimer sa patrie dès sa première enfance, car « c'est Véducation qui doit donner aux âmes la forme nationale et diriger tellement leurs opinions et leurs goûts qu'elles soient patriotes par incli-

nation, par passion, par nécessité. » Mais qu'est-ce donc au fond que l'amour de la patrie ? Serait-ce le désir, et le droit, d'étendre par des conquêtes le territoire de son pays? « le droit de conquête n'est pas un droit ; car le conquérant et les peuples conquis restent toujours dans l'état de guerre, à moins que la nation, remise en pleine liberté, ne choisisse volontairement son vainqueur pour son chef {Discours sur l'inégalité). » Ainsi le symbole de la patrie, ce n'est pas le glaive du conquérant, et c'est à un roi de Prusse que Rousseau écrivait : « ôlez de devant moi cette épée qui m'éblouit et me blesse. » A la place du glaive, et de l'obéissance servile à un roi batailleur, que mettrons-nous donc ? ce que notre âme a mis dans cette guerre sacrilège contre le droit et contre l'indépendance des peuples, et ce qui était, pour Rousseau, l'amour même de la patrie : c'est, disait-il, « l'amour des lois et de la liberté. » (Considérations sur le gouvernement de Pologne, IV).

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