‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 14 sur 16 · L'ÉVOLUTION RELIGIEUSE DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

L'ÉVOLUTION RELIGIEUSE DE ROUSSEAU

français : « Vous avez bonne grâce à venir nous prêcher la tolérance, me dirait-on ; tandis que vos gens se montrent plus intolérants que nous, votre propre histoire dément vos principes et prouve que les réformés, doux peut-être quand ils sont faibles, sont très violents dès qu'ils sont les plus forts. Les uns vous décrètent, les autres vous bannissent, les autres vous reçoivent en rechignant... Non, puisqu'ils persécutent, ils doivent être persécutés ; c'est la loi de l'Evangile, qui veut qu'on fasse à chacun comme il a fait aux autres (1). »

Le pasteur Petitpierre, de Neuchâtel, qui avait sans doute fait à Rousseau « la proposition » dont il s'agit, « par le canal de M. Pourtalès », réplique rondement à Rousseau que « les raisons qu'il articule, dans sa lettre à M. Pourtalès, ne sont pas dignes de lui. Il s'agit bien là, vraiment, de savoir ce que tel ou tel peut mériter personnellement par la loi du talion I » Les protestants suisses sont intolérants comme les catholiques français : eh bien ! qu'il fasse front des deux côtés aux persécuteurs I « Père, gardez à droite ; père, gardez à gauche », criait le jeune Philippe au roi Jean son père à la bataille de Poitiers : ainsi le bouillant Ribotte excite Rousseau à « foudroyer tous les persécuteurs et tous ensemble 1 » Mais le vieux batailleur de VEmile songe à la retraite : « mes cheveux gris, répond il le 15 juillet 1764, m'avertissent que je ne suis plus qu'un vétéran. Eh 1 Messieurs, chacun son tour, je vous prie ; si vous êtes curieux des coups, allez en chercher votre part; pour moi, j'en ai bien la mienne... Quand un homme revient d'un long combat, hors d'haleine et couvert de blessures, est-il temps de l'exhorter à reprendre les armes, tandis qu'on se tient soi-même en repos ? »

Reconnaissons, en effet, que, pour l'exhorter à guerroyer contre les catholiques de France, les Pourtalès et les Petitpierre choisissaient mal leur moment : nous sommes en juillet 1764 ; or c'est le temps où Rousseau, pris vivement à partie et, semble-t-il, accablé par les Lettres de la Campagne, du Procureur général Tronchin, est en train de rédiger, pour sa défense, ses

(1) Voir, pour les lettres qui suivent, le Bulletin de l'histoire du protestantisme français, 111,322.

longues et admirables Lettres de la Montagne, qu'il achève d'imprimer en novembre de la même année. Après ce dur labeur, il dut se sentir épuisé. Ajoutons qu'il avait un autre motif, qu'il ne dit pas, pour refuser ce qu'on lui demandait : pourchassé dans son pays, il devait dès lors tourner les yeux vers Paris et la France, et il ne lui convenait pas de donner à la cour et au clergé français, en leur reprochant leur intolérance, de nouveaux griefs contre lui ; de fait il a pris grand soin, nous le savons par sa lettre à Malesherbes du 14 novembre 1764, de ménager, dans ses Lettres de la Montagne, le gouvernement et le clergé français : « Je n'y parle des Français qu'avec éloge il n'y a pas un mot contre les catholiques ni leur clergé; les rieurs y sont toujours pour lui contre nos ministres, »

Cette cause des protestants français persécutés, qu'il refuse obstinément de plaider auprès du clergé et du parlement, un autre va la prendre en mains et à cœur. Dans la lettre déjà citée du 28 septembre 1761, Rousseau disait :« Vous avez pris un meilleur expédient en écrivant à M. (Voltaire). Il est fort ami de... (Richelieu), et se ferait certainement écouter s'il lui parlait pour nos frères; mais je doute qu'il mette un grand zèle à sa recommandation ; mon cher Monsieur, la volonté lui manque, à moi le pouvoir. » On connait au contraire « le zèle » de Voltaire et sa « volonté » tenace, quand il se fera l'avocat de Calas en faveur duquel précisément Ribotte a sollicité l'appui de Rousseau. Dans sa correspondance avec Pourtalès et Petitpierrc, dont nous nous occupons en ce moment, Rousseau, pressé pour la seconde fois d'agir en faveur des prolestants français, répond le 15 juillet 1764 que le repos dont jouissent maintenant les protestants de France, « il peut bien y avoir contribué par de bonnes raisons politiques bien exposées, et non, comme tant d'autres (entendez peut-être : comme Voltaire), par de vaines déclamations : » pas si vaines que cela, puisqu'elles vont enfin aboutir l'année suivante à la réhabilitation de Calas (le 9 mars 1765).

Si, à l'époque où Rousseau échangeait les lettres qu'on vient de lire avec Pourtalès et Petitpierre (1764), le gouvernement français se montrait moins sévère envers les réformés, le clergé,

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lui, n'avait pas désarmé, et il ne cessait de réclamer l'exécution pleine et entière des édits contre les protestants. Parmi ces édits, il en était un que réprouvait de plus en plus l'opinion publique, parce que, comme l'avait démontré dans son retentissant Mémoire, Ripert de Monlclar,il allait directement contre «l'intérêt de l'État, qui est de conserver l'ordre dans les familles et dans les successions par la certitude et la facilité des mariages (1). » Or les mariages des protestants, faits en dehors de l'église catholique, étaient, comme on sait, tenus pour nuls et leurs enfants n'étaient donc que des bâtards. Un pasteur français, Gal-Pomaret, avait fait présenter à la Cour un Mémoire sur les mariages des protestants, et un certain Foulquier, de Lausanne, qui avait fait la connaissance de Rousseau, lui avait envoyé le dit Mémoire, auquel il avait paru s'intéresser. Rousseau remercie, trouve l'ouvrage bon, mais conseille, lui, un Mémoire aux évèques de France, écrit « en termes décents et respectueux,., où, sur des principes qu'ils n'oseraient désavouer, on interpellerait leur équité, leur charité,., leur patriotisme et même leur christianisme » (18 octobre 1764). Foulquier communique la lettre de Rousseau au pasteur Pomaret qui, suivant le conseil qu'on lui donne, rédige aussitôt un Mémoire aux Évêques de France, que Foulquier envoie à Rousseau avec prière de vouloir bien en dire son avis et y faire « les remarques qu'il jugera utiles » (12 décembre 1764) (2). Rousseau répond (le 25 décembre) qu'il y a de bonnes choses dans le Mémoire aux évêques, mais blâme le plan et l'exécutioa ; car, dit-il fort judicieusement, « l'idée d'adresser un Mémoire aux évêques n'a pas tant pour but de les persuader eux-mêmes (c'était chose impossible, en effet), que de persuader indirectement la cour et le public catholique, qui seront plus à portée de donner au corps épiscopal le tort dont on ne les chargera pas eux-mêmes... On peut leur prouver (aux évêques), que leurs devoirs de citoyens, loin d'être opposés à ceux de leur ministère, en reçoivent de

(1) Mémoire ihéologique et politique au sujet des mariages clandestins des protestants^ 1755.

(2) Bull, du prot. franc., III, 328.

nouvelles forces... Il y a mille choses vives et saillantes à dire là-dessus. » Mais ces choses^ il laisse à ses correspondants le soin de les dire, car, pour lui, il lui est «absolument impossible, et il en a bien du regret, d'entreprendre ce Mémoire. » Après avoir fait à son travail les corrections et additions qu'avait suggérées Rousseau, et y avoir ajouté quelques réflexions sur l'intolérance, Pomaret lui soumet de nouveau son Mémoire ainsi amendé : « Quelle ne serait pas sa joie, si ces réflexions avaient le bonheur de plaire à M . Rousseau et s'il voulait l'honorer jusqu'au point de lui apprendre, par une de ses lettres toujours admirables, ce qu'il en aura pensé » (16 janvier 1765). Mais Rousseau était tout entier, lui, à ce qu'allaient « penser » ses concitoyens de ses Lettres de la Montagne qui venaient de paraître, et il ne répondit plus aux lettres et aux prières de Foulquier et de Pomaret.

Les rapports (connus) de Rousseau avec les protestants français se terminent par un court échange de lettres entre lui et un certain Peyraube : nous ne savons ni qui était ce Peyraube, ni exactement le but qu'il poursuivait : « Il s'agissait, à ce qu'il semble, dit M. Ritter, de quelque liberté que les négociants étrangers, établis à Bordeaux, demandaient pour l'exercice du culte réformé. Les protestants français en auraient profité sans doute (1). » Peyraube demande à Rousseau un mot d'introduction et de recommandation auprès de M. de Malesherbes, et Rousseau envoie le billet demandé : a mais, ajoute-t-il, quant à moi, entièrement dépaysé aux lieux où vous êtes (Paris), sans amis et sans avis qui m'informent de ce qui s'y passe, sans désir et sans intérêt d'en être mieux instruit,... je n'ai que des vœux à vous offrir, et je le fais bien sincèrement » (Motiers, 20janv. 1765).

Ainsi des vœux et des conseils : des vœux sincères, sans doute, et de bons conseils, c'est tout ce que les protestants français ont obtenu de Rousseau. Il était alors, nous l'avons dit à sa décharge, en pleins démêlés avec ses concitoyens, il avait sa propre cause à défendre : et pourtant !... Jadis, dans sa Lettre à

(l)BiilL du prot. franç. oct. 1898,

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d' Alembert y\e reproche qu'il faisait à Alceste, c'était de n'être pas assez «détaché de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre humain. Il fallait que le misanthrope fût toujours furieux contre les vices publics et toujours tranquille sur les méchancetés personnelles dont il était victime. » C'était peutêtre beaucoup lui demander : en tous cas, si c'est là le caractère du parfait misanthrope, convenons que, dans ses rapports avec les protestants de France, Alceste-Rousseau n'a pas été ce misanthrope-là.

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