‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 2 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON. LA QUERELLE AVEC HUME

Après « la lapidation de Molieis », que nous avons racontée dans une précédente étude, le dimanche 7 septembre 1765, Rousseau se réfugia chez son ami Du Peyrou, à Neuchàtel, où vint aussitôt le rejoindre Thérèse qui devait avoir hâle, elle aussi, d'échapper aux mauvais garnements et aux mégères de Moliers. Nous savons, par une lettre de Rousseau à Rey, qu'il était dès le 12 septembre dans l'île de Saint-Pierre, où depuis quelque temps, on s'en souvient peut-être, il méditait de se rendre. Cette île, située au milieu du lac de Bienne, était la propriété de l'hôpital de Berne. De Neuchàtel, Rousseau se rendit sans doute à La Neuville et, de là, un bateau put le conduire en peu de temps à Saint-Pierre ; il n'y avait qu'une maison, celle du receveur : il y prit pension avec Thérèse (1). Il

Bibliographie : Confessions, II, 12. — Rêveries, Promenade. — Senebier : Histoire littéraire de Genève, 1786, t. ii. — .1. Hill Burton : Life and correspondence of David Hume, London, 1786, t. ii. — Sainte-Beuve : Noiiv. Lundis, IV. — Jansen : Documents sur J. -J. Rousseau, 1885. — Eug. Ritter : J,-J. Rousseau et Charles Bonnet {Étrennes genevoises, 1893). — de Ségur : Julie de Lespinasse {Revue des Deux-Mondes, juillet 1905). — Courtois: Le séjour de J.-J. Rousseau en Angleterre {Annales J.-J. Rousseau, 1910). — Collins : Voltaire, Montesquieu et Rousseau en Angleterre (trad. franc., 1911). — Lévy- Brûhl : La querelle de Hume et de Rousseau [Revue de Métaphysique, mai 1912).

(1) Les bonnes gens de Couvet, dont Rousseau était, on l'a vu, « communier », l'ayant invité à se retirer chez eux, Rousseau les remercie par une lettre (inédite), où on lit ce curieux passage : « J'ai besoin de la paix et vous avez des voisins (les gens de Motiers) qui, malgré vous, ne m'en laisseraient pas jouir : la conduite la plus irréprochable,... la protection des lois... qui n'ont pu me garantir de leurs mains, ne me garantiraient pas, chez vous, de leurs langues. » (15 sept. 1765).

JÉAN-JACQUES ftÔUSSËAtj

se plut tellement à Saint-Pierre qu'à deux reprises il nous â dépeint avec amour cette courte et bienheureuse période de sa vie ; il y a consacré les dernières pages de ses Confessions et cette immortelle Promenade, la cinquième, qui débute par la phrase connue : « De toutes les habitations où j'ai demeuré, et j'en ai eu de charmantes, aucune ne m*a rendu si heureux et ne m'a laissé de si tendres regrets que l'île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne (1). »

Qu'est-ce donc qui l'a rendu si heureux dans cette petite île qui n'avait qu'un seul habitant? C'est précisément cette grande solitude, qui enfin « le séparait des hommes et le mettait à l'abri de leurs outrages. » Saint-Pierre, c'était le port tranquille après la tempête de Motiers ; et c'était aussi, pour le paresseux et le rêveur qu'était Rousseau, la vie oisive et contemplative, les promenades sans fin et sans but : tantôt à travers ces bois paisibles où, devenu botaniste passionné, un Linné sous le bras, il découvrait avec transport quelque variété de bourdaine ou de persicaire, et tantôt sur ce beau lac, où, « étendu tout de son long dans un bateau, les yeux tournés vers le ciel, il se laissait aller et dériver lentement au gré de l'eau. » C'est là, dans ces promenades solitaires, que ce même homme qui, par les singularités de sa conduite et par les violences de sa polémique avait mis Genève presqu'à feu et à sang et Motiers sens dessus dessous, allait, rendu à lui-même et à la paix des champs, inventer, et j'aurai l'occasion d'y revenir, la rêverie moderne. Il devait garder, des journées passées dans ce « doux asile », un si vivant et si cher souvenir que, dans sa vieillesse même, il aimait à « s'y transporter sur les ailes de l'imagination pour y goûter durant quelques heures le même plaisir que s'il l'habitait encore. »

On ne devait pas, hélas î l'y laisser longtemps en paix : le 17

(1) On connaît la suite : a Les rives du lac de Bienne sont bien plus sauvages et plus romantiques que celles du lac de Genève...»

Sur le sens et l'étymologie du mot romantique^ voir une très intéressante discussion philologique de M. Alexis François dans les Annales J.-J. Rousseau, V, 199.

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-I>IERRE ET A WOOTTON 3

octobre 1765 le Sénat de Berne lui intimait l'ordre de sortir de l'île et du territoire bernois. Il en fut plus encore stupéfait qu'indigné, dit-il, car il pensait que, puisqu'il n'écrivait plus, on consentirait enfin à l'oublier, et il comptait passer au moins l'hiver dans sa paisible retraite. La stupéfaction de Rousseau (« je crus rêver en lisant cet ordre d'expulsion ») a été partagée par les historiens, qui estiment que « ce renvoi sans motif, sans prétexte, est inexplicable (1). » Il ne l'est pas plus, à mon sens, que l'arrêt du même Sénat qui, trois ans auparavant, avait expulsé Rousseau d'Yverdon. Le «motif» (VEmile), qu\ avait alors fait bannir Rousseau des Etats de Berne , subsistait toujours, ainsi que l'arrêt d'expulsion ; et à ce motif s'en étaient joints, il me semble, plusieurs autres : tout d'abord les Lettres de la Montagne, lesquelles avaient paru assez dangereuses au Sénat de Berne pour qu'il crût devoir « les défendre très sérieusement à Berne », c'est Rousseau lui-même qui s'exprime ainsi dans une lettre à Rey (28 janvier 1765); et quelques jours plus tard (3 février) n'écrivait-il pas à M™^ de Verdelin : « on ne peut rien imaginer de pareil à la rage qu'ont excitée les Lettres de la Montagne. Messieurs de Berne viennent de défendre cet ouvrage en termes très insultants : je ne serais pas surpris qu'on me fit un mauvais parti sur leurs terres quand fy mettrai les pieds. »

Ce qui avait sans doute excité la colère de Messieurs de Berne contre les Lettres de la Montagne, c'est que Rousseau, non content d'y renouveler, en l'aggravant, sa critique des dogmes établis, avait noirci à plaisir « la tyrannie » des patriciens du Petit Conseil de Genève et bafoué l'orthodoxie chancelante des ministres. Or c'étaient aussi des patriciens qui composaient le Sénat de Berne, et Bonnet, de Genève, avait dès 1762 donné cet avertissement à son ami Haller, de Berne : « Rousseau est sûrement très ennemi de votre gouvernement ; et, s'il en était le maître, votre aristocratie serait bientôt chan-

(1) Berthoud : J. J. R. au Val de Travers, p. 316. Beaudouin dit (II, 362) : « Tout à coup le gouvernement de Berne lui enjoignit de partir. Pourquoi ? on n'en connaît pas la raison, v

gée en pure démocratie (1). » Quant aux ministres, n'étaient-ils pas, dans toute la Suisse protestante, solidaires les uns des autres ? « partout et toujours les prêtres se lient entre eux », écrivait ce mécréant de Mylord Maréchal à propos des démêlés des pasteurs de Neuchàtel avec Rousseau. Et je remarque justement que les pasteurs de Motiers avaient formulé, à l'occasion des Lettres de la Montagne, cette critique qu'il est à propos de relever à cette place : « si l'on ne sévissait pas contre Rousseau, on offenserait les voisins et alliés, principalement le canton de Berne, qui renoncerait à l'alliance de Neuchàtel (2). » Et enfin il y avait, toujours pour « motiver », sinon pour justifier, ce second arrêt d'expulsion, les troubles de Genève et ceux de Motiers qui, ne l'oublions pas, duraient encore à l'époque où nous sommes et qu'on pouvait, sans trop d'injustice, imputer à Rousseau. Il paraissait donc établi que Rousseau était un hôte turbulent et fort dangereux pour les gouvernements qui lui donnaient asile. Et enfin, le décret du Sénat de Berne de 1762 n'ayant pas été rapporté, légalement Rousseau était toujours banni : dans ces conditions, se réfugier en territoire bernois n'était-ce pas se mettre à la gueule du loup ?

Il est bien vrai que Rousseau avait, comme il dit, « fait sonder les dispositions de leurs Excellences de Berne ». Pour ce, il s'était adressé à Mylord Maréchal ; mais Mylord, étant à Potsdam, avait chargé de cet office un certain M. Sturler, qui avait été son voisin à Colombier. M. Sturler avait vu « des chefs de l'État », et il avait « assuré » Mylord que les dits chefs étaient honteux de leur conduite passée et ne demandaient pas mieux, à ce qu'ils disaient ou leur faisait dire Sturler, que « de voir Rousseau domicilié à Saint-Pierre. » Mais des « chefs de l'État » (et combien?) ce n'était pas le Sénat. Mylord, qui avait reçu «les assurances » de Sturler, écrivait le 16 octobre à son ministre Finkenstein : « il semble que Rousseau vit en paix dans le canton de Berne », ce qui marque bien quelqu'inquiétude. Rousseau

(1) E. Ritter : Etrennes genevoises, 1893, p. 204.

(2) Jaiiseii : Djcuments sur J. J. Rousseau, op. cit., 1885, p. 168.

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 5

lui-même, dès les premiers jours de son installation, écrit à Du Peyrou : « me voici àpeu près sûr de rester ici » ; et, un mois plus tard, il n'est pas encore pleinement rassuré. L'intendant de l'hôpital lui ayant fait grise mine, il espère qu'il n'osera pas trop lui témoigner sa mauvaise volonté, quand il saura «qiien général on ne voit pas à Berne de mauvais œil mon séjour ici et que M. le bailli de Nidau paraît aussi m'y voir avec plaisir. Si vous aviez occasion (c'est encore à Du Peyrou qu'il s'adresse) d'en toucher quelque chose à M. Sturler (qui pourtant avait sondé des chefs de l'État), j'avoue que je n'en serais pas fâché, quand ce ne serait que pour savoir au juste les vrais sentiments de leurs Excellences à ce sujet ; car enfin il serait désagréable d'avoir fait beaucoup de dépense pour m'accommoder ici et d'être obligé d'en partir au printemps. » Au reste, dans ses Confessions même, il convient que le repos dont il jouissait avec délice était troublé par l'inquiétude de le perdre : « Je sentais ma situation si précaire que je n'osais y compter. » Il n'avait pas tort de s'inquiéter : le 17 octobre une lettre du bailli de Nidau, dans le gouvernement duquel était l'île de Saint-Pierre, lui intimait, de la part de leurs Excellences, l'ordre de sortir de l'île de Saint-Pierre et de leurs États. Consterné, Rousseau demanda si, en raison de ses infirmités et de la rigueur de la saison, on voulait bien lui accorder quelques semaines pour « prendre les arrangements nécessaires à sa situation. » Il lui fut répondu qu'il devait sortir de l'île dans les vingt-quatre heures et ne rentrer jamais dans le territoire médiat et immédiat de la République sous les plus grièves peines : l'ours de Berne avait la patte lourde !

Cet ordre brutal, Rousseau l'attribua sans hésiter aux suggestions du Petit Conseil de Genève ; il écrivait dès le lendemain à Rey : « il n'est pas difficile de voir d'où le coup part, et les Magistrats de Genève se donnent bien de la peine pour me forcer à leur dire encore une fois leurs vérités. » Le Petit Conseil ou, tout au moins, les partisans les plus exaltés du Petit Conseil, avaientils provoqué l'arrêt d'expulsion en faisant savoir qu'ils l'auraient pour agréable ? il n'est pas impossible. Ce qui me paraît certain, c'est que les Magistrats de Berne s'étaient donné, en frappant

Rousseau, le double plaisir de se débarrasser d'un hôte gênant et de venger leurs collègues de Genève qui durent leur en savoir gré. Voici, en effet, ce qu'écrivait, le lendemain de l'expulsion, Haller, de Berne, à Bonnet, de Genève : « Le Sénat a confirmé hier l'ordre du Conseil secret, par lequel Rousseau doit sortir du pays avant samedi, avec commination en cas de retour dans le pays. Il s'était établi sur l'île du lac de Bienne, malgré un ordre antécédent de 1762, dans lequel on l'avait fait sortir d'Yverdon. il était resté malgré les ordres du Sénat secret. M. le procureurgénéral Meuron, de Neuchâtel, avait intercédé pour lui. On a censuré le bailli (de Nidau) qui n'avait pas exécuté sur le champ les ordres du Sénat secret. La religion insultée et les troubles allumés chez vous sont les motifs du Sénat qui a été unanime. On craint pour vous et Von s'y intéresse vivement (1). »

Que va faire le malheureux Jean-Jacques ? au premier moment il perd la tête : on la perdrait à moins. Chassé de France et décrété à Genève ; puis banni d'Yverdon, contraint de fuir précipitamment de Motiers, et maintenant expulsé avec brutalité de son modeste asile de Saint-Pierre, il peut répéter ce cri de détresse qu'il a proféré, dans une lettre un peu antérieure, à M^^ de Verdelin : « De quelque côté que je me tourne, je ne vois que griffes pour me déchirer et que gueules ouvertes pour m'engloutir. » Dans son affolement il supplie, par une lettre du 20 octobre au bailli de Nidau, Messieurs de Berne de l'emprisonner « pour le reste de ses jours dans un de leurs châteaux ou tel autre lieu de leurs États qu'il leur plaira de choisir... Je me soumets à n'avoir ni papier ni plumes, ni aucune communication au dehors; seulement qu'on me laisse, avec quelques livres,

(1) Étrennes genevoises, 1893. Dans une lettre (inédite) de Rod. de Valtravers, de Rockhall, près de Bienne, à Rousseau, du 17 octobre, on lit ceci : « M. le Baron de Graffenried, de Nydau (le bailli qui a été censuré) a reçu un mandat souverain de Berne pour vous prier de ne point choisir aucune partie de leur domination pour votre domicile. » On a vu que le bailli, trop ami de Jean- Jacques, avait cette fois ponctuellement exécuté l'ordre, non plus secret, mais souverain, de leurs Excellences.

Haller, à la fois patricien de Berne et orthodoxe, fut. à ce double titre, l'ennemi irréconciliable de Jean-Jacques. Voir sur ce point : G. de Reynold : « J.-J. Rousseau et la Suisse » dans les Annales J .^J . Rousseau, VIII, 193.

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 7

la liberté de me promener quelquefois dans un jardin et je suis content. » Cette lettre, absurde et émouvante à la fois, n'obtint naturellement pas de réponse ; et le samedi 22 octobre, jour fixé pour son départ par leurs inflexibles Excellences, Rousseau quittait l'île de Saint-Pierre. Il s'excusait de ne pouvoir, vu l'étendue de leurs États, sortir le même jour du territoire — de ce territoire bernois qu'à son arrivée en Suisse, trois ans auparavant, il avait embrassé dans un fol accès d'enthousiasme en s'écriant : « Je touche une terre de liberté I »

Le voici enfin hors de ce territoire inhospitalier (et je reviendrai plus loin sur son séjour à Saint-Pierre) : mais où va-t-il ? il n'en sait rien. L'hiver, la saison tant redoutée par lui, s'annonce rigoureux ; il est malade et, grave surcroît de misère, il flotte indécis entre plusieurs asiles qu'on lui recommande, sans parvenir à opter définitivement pour aucun. Il va donc devant lui, s'arrête à Bienne où, gagné par « les caresses et les sollicitations », il résout d'attendre le printemps; mais ces caresses sont décidément trompeuses, il en est sûr; et, arrivé le 25 à Bienne, il en repart le 29 « avant qu'on le chasse », écrit-il désemparé à Du Peyrou. Il arrive à Baie le lendemain dans l'intention d'aller rejoindre son grand ami, Mylord Maréchal, à Berlin, et le 2 novembre le voici à Strasbourg, « excédé et rendu. »

Il renaît bien vite dans la cité hospitalière par excellence et, ravi, il écrit à Du Peyrou : « On ne peut rien ajouter aux marques de bienveillance, d'estime et même de respect, qu'on m'y donne, depuis M. le Maréchal (de Contades) et les chefs du pays, jusqu'aux derniers du peuple. » Le directeur du théâtre a pour lui mille attentions : il lui donne, pour son usage personnel, une petite loge grillée, lui fait faire une clef pour entrer incognito ; et, suprême délicatesse, il fait jouer Le Devin du Village, lequel, dit un journal fondé, selon Grimm, tout exprès pour renseigner le public sur ses faits et gestes (1), « fut exécuté

(1) Il est très possible que ce journal soit une invention de Grimm [Corresp. Utt. déc, 1765), ou une chronique rédigée par un correspondant de Grimm ; car Rousseau n'eu parle pas dans ses lettres datées de Strasbourg et je remarque qu'on n'a jamais vu à Strasbourg le dit journal. (Voir D"" Mutterer :

avec tout rapplaudissement public ; le spectacle était rempli dès 4 heures et demie. » Il assiste au concert de la ville, où une jeune fille chante la chanson de Colette : « J'ai perdu mon serviteur ». A peine arrivé à Strasbourg, il avait écrit le 4 novembre à M. de Luze (négociant neuchâtelois) : « Je ne sais comment m'accueilleront les Français » ; et il écrivait (inédit) au colonel de Pury : « Je commence à sentir que je suis hors de Suisse par les prévenances et les honnêtetés de tout le monde. » On peut donc vivre en pays monarchique ! si bien même qu'il écrit à Du Peyrou : « Selon toute apparence, je passerai riiiver ici ; » et, plus expansif avec d'Ivernois : « Je m'y repose avec le plaisir qu'on a de se retrouver parmi les humains, en sortant du milieu des bêtes féroces. » Le bruit courut même que des gens en place avaient écrit au ministre pour savoir si on pouvait le garder à Strasbourg, et le journal en question ajoute : « C'est par l'envie qu'on a qu'il reste qu'on prend cette précaution. » Ce bruit était sans doute fondé, car Grimm, généralement bien informé, écrit : « Vu le décret de prise de corps qui subsiste contre lui, le gouvernement n'a pu permettre qu'il passât l'hiver à Strasbourg. »

Mais Rousseau avait enfin pris un parti : c'était, naturellement, le parti que lui conseillaient les amis qu'il honorait en ce moment de sa confiance. Déjà le 17 novembre un mot bien significatif nous montre à quel point il aimait, lui pourtant si farouchement jaloux de son indépendance, à se laisser conduire par ceux qu'il affectionnait : « Je renonce, disait-il à Du Peyrou, au voyage de Berlin — à moins que Mylord Maréchal, à qui j'ai écrit, ne soit d'un avis contraire. » Or, Mylord lui conseillait l'Angleterre, et aussi ces deux amies si précieuses, dont le dévouement égalait la tendresse, M"^^ de Boufïlers et jVfme (jg Verdelin. Il partira donc, écrit-il le 4 décembre à Hume, dans cinq ou six jours, pour aller se jeter dans ses bras et le

Revue alsacienne illuslrée, ii» 1, 1912.) Musset-Pathay (et d'autres biographes après lui) donne des extraits de ce journal, sans nommer Grimm ; mais comme tous ces extraits se trouvent dans Grimm, il me paraît certain que Musset-Pathay les a pris chez lui.

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 9

suivre en Angleterre : « C'est le conseil de Mylord Maréchal, mon protecteur, mon ami, mon père ; c'est celui de M"™^ de Boufflers, dont la bienveillance éclairée me. guide autant qu'elle me console. »

Le 16 décembre, il arrivait â Paris, descendait chez M™^ Duchesne, veuve du libraire qui avait imprimé VEmile, et en délogeait le 20 pour aller occuper l'hôtel de Saint-Simon, situé dans l'enceinte inviolable du Temple et mis gracieusement à sa disposition par le prince de Conti. Il n'avait pas d'ailleurs à se cacher, ayant obtenu un passeport par l'entremise de M'"^ de Verdelin : il alla donc se promener en habit arménien au Luxembourg et sur le boulevard, aux environs de son logement; on le vit même sur le rempart en carrosse avec des dames; c'est ce que nous apprend le ministre de la République de Genève, M. de Crommelin, qui se donnait la peine d'espionner Rousseau pour le compte du Petit Conseil. Crommelin craignait que Rousseau ne profitât de sa présence à Paris pour intriguer, avec la colonie genevoise, contre le gouvernement de Genève : « Il est aisé de sentir que l'on profitera de ce voyage de circonstance, et je ne doute pas que l'on ne fonde de grandes espérances là-dessus sur les mouvements que Rousseau se donnera sans paraître se mêler de rien. Le Conseil croira bien aussi que je veillerai de près à tout cela et que je saurai tirer parti de l'avantage que j'ai de pouvoir montrer que c'est lui qui est le mobile (1). » Le Petit Conseil pouvait se tranquilliser : Rousseau prêchait plus que jamais à ses amis de Genève la conciliation à tout prix, même au prix de démarches, qu'il conseillait formellement, auprès de Voltaire, lequel offrait de s'entremettre en médiateur entre les deux partis. Représentants et Négatifs. A ce moment même, Rousseau écrivait de Paris à d'Ivernois (30 décembre) une lettre qui, après ses ardents démêlés avec Voltaire, et dans la conviction où il était toujours que Voltaire était son plus redoutable ennemi, lui fait le plus grand honneur : « Je suis très fâché que vous n'ayez pas été voir

(1) A. Roget : Hommes et choses du temps passé, 4^ série, 217 : « Le mobile w, c'est-à-dire l'instigateur des troubles de Genève.

M. de Voltaire. Avez-vous pu penser que cette démarche me ferait de la peine ? Que vous connaissez mal mon cœur î Eh I plût à Dieu qu'une heureuse réconciliation avec lui, opérée par les soins de cet homme illustre, me faisant oublier tous ses torts, me livrât sans mélange à mon admiration pour lui ! » Puis, après avoir mis à très haut prix les services que par ses grandes relations et son crédit peut leur rendre Voltaire, il ajoute avec une vraie chaleur d'âme : « Livrez-vous donc à lui rondement et franchement, gagnez son cœur par cette confiance, prêtez-vous à tout accommodement raisonnable. »

Cependant les visiteurs, et surtout les visiteuses, affluaient chez Rousseau. Crommelin, toujours aux aguets, écrivait à son gouvernement : « Il est incroyable combien Rousseau a de visites, avec quelle dévotion les femmes en particulier y sont allées... Il recevait dans un superbe cabinet tout ce qui venait le voir, donnait des espèces d'audiences de neuf heures à midi et de six à neuf; un valet de chambre de M""^ de Boufflers introduisait; il avait une écritoire à côté de lui parce qu'incessamment, au milieu de ses visites, il arrivait des billets ou messages des belles dames pour s'informer de sa santé ou lui faire des agaceries. » C'est dommage que Crommelin ne nous ait pas donné les noms de ces dames : on eût pu voir par là dans quelles sphères de la société Rousseau à cette époque recrutait ses admiratrices et ses dévotes : elles n'étaient pas toutes de l'aristocratie, comme le prouve ce mot que je relève dans une lettre de lui à cette date : « J'ai du monde de tous les états. » Ainsi la Nouvelle Héloïse et VEmile avaient trouvé des lecteurs, et généralement enthousiastes (on l'a vu déjà pour la Nouvelle Héloïse) dans toutes les classes de la société et, sans doute, dans la haute société et la bourgeoisie. Cette clientèle de Rousseau ira grandissant au cours du siècle, puisque la Nouvelle Héloïse eut, avant l'année 1800, plus de cinquante éditions ou contrefaçons, ce qui a fait dire à M. Mornet : (( La Nouvelle Héloïse fut, et de beaucoup, le plus grand succès littéraire du dix-huitième siècle (1). » Quant à Emile, pour mesurer quelle en fut la portée, il n'y a qu'à voir les imitations

(1) Annales J.-J. Rousseau, 1909.

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 11

d'Emile et les Anti-Emile dont le nombre fut considérable : on n'imite, et on ne réfute avec tant d'acharnement, que ce qui a beaucoup réussi.

Cependant Rousseau commençait à se lasser d'être en proie aux curieux, et il écrit le 26 décembre à M. de Luze, qui devait, avec Hume, l'accompagner en Angleterre : « Je ne saurais. Monsieur, durer plus longtemps sur ce théâtre public. Pourriezvous par charité hâter un peu votre départ? » Il avait fixé le sien au 4 janvier. S'il est vrai, comme l'affirment, semble-t-il, avec raison, Grimm et Crommelin, que Choiseul l'eût fait prier fin décembre par le lieutenant de police d'être censé déjà parti, et de partir réellement le jour fixé par lui, 4 janvier, cet ordre ne lui causa aucun ennui. Il écrivait le P»" janvier à Du Peyrou : « Je pars demain pour le public, et samedi réellement. » Donc, le samedi 4 janvier 1766 « les trois voyageurs (Rousseau, Hume et de Luze) galopaient sur la route de Saint-Denis. Le 8 ils arrivaient à Calais (1). » La mer était mauvaise ; la traversée de Calais à Douvres, se fit de nuit et dura douze heures (le double du temps ordinaire à cette époque). Rousseau, resté sur le pont, se comporta vaillamment, tandis que Hume payait son tribut à la mer, ce qui lui faisait dire sans doute plus tard : « Rousseau se plaint toujours de sa santé, et cependant j'ai rarement vu à son âge un plus robuste petit homme (2). » Enfin le 13 janvier, vers midi, les voyageurs arrivaient à Londres : Rousseau et Hume descendirent à Buckinghani Street, chez John Stewart, ami de Hume, et l'on se mit à la recherche d'un logement pour le fugitif. N'oublions pas de mentionner que Rousseau, comme il avait fait en mettant le pied sur le territoire bernois, eut, en débarquant à Douvres, un bel élan d'enthousiasme : « transporté, dira-t-il plus tard, de toucher enfin cette terre de liberté et d'y être amené par cet homme illustre (Hume), je lui sautai au cou, je l'embrassai étroitement sans rien dire, mais en couvrant son visage de baisers et de pleurs. » Quand il écrivait cette lettre à Malesherbes, le 10 mai 1766, c'est-à dire quatre mois seule-

(1) Courtois : « Le séjour de Rousseau en Angleterre ». Annales J.-J, Rousseau, 1910.

(2) Hume à Adam Smith (en anglais), 8 octobre 1767.

ment après ces larmes d'altendrissement et de joie, Rousseau était en train de maudire Hume et l'Angleterre, ses journalistes malhonnêtes et son alïreux climat : c'est ce revirement si complet, et la querelle retentissante qui s'ensuivit, que je m'efforcerai surtout d'expliquer dans le récit, qui va suivre, du séjour en Angleterre.

Les lecteurs de VEmile avaient dû s'étonner de voir Rousseau demander asile à l'Angleterre; car, au livre II de cet ouvrage, il avait déclaré que « la barbarie anglaise était connue » ; et il accentuait sa prévention contre l'Angleterre dans cette note : « Je sais que les Anglais vantent beaucoup leur liumanité et le bon naturel de la nation, qu'ils appellent good naiured people ; mais ils ont beau crier cela tant qu'ils peuvent, personne ne le répète après eux. » Cependant VÉmile avait paru et « les barbares » s'étaient humanisés; cinq mois après son apparition, Rousseau écrivait à Moultou que l'ouvrage avait le plus grand succès en Angleterre : « on en est à la seconde édition anglaise. Il n'y a pas d'exemple à Londres d'un succès si rapide pour un livre étranger et, nota, malgré le mal que j'y dis des Anglais. » Un succès si flatteur n'avait pas été étranger à sa détermination de passer en Angleterre, non plus sans doute que la perspective, si agréable à un méditatif et à un rêveur qui redoutait par dessus tout les tracas d'un voyage, de faire route avec un négociant pratique, comme M. de Luze, et aussi avec un auteur illustre, comme Hume, qui avait en Angleterre de nombreux et puissants amis.

Le voici donc installé momentanément à Londres : il laisse au serviable Hume le soin de lui dénicher un logement à sa convenance, ce qui n'est pas facile, étant donné son indécision et sa méfiance; et il reçoit à Buckingham Street les curieux qui ont appris son arrivée par un article du London Chronicle. Tout le monde accourt chez lui : parlementaires, ducs et jusqu'au prince héritier. Rousseau est naturellement enchanté de cette affluence de visiteurs, jusqu'au jour, très prochain, où il en sera excédé. Heureusement après maint et maint pourparler, l'habitation rêvée, qui doit, bien entendu, être à la campagne, est

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 13

enfin trouvée : un riche propriétaire, Davenport, admirateur de Rousseau, ayant offert à bas prix (trente livres sterling par an), une de ses maisons située à Wootton, en StafTordsiiire, à cinquante lieues de Londres, Rousseau accepte son ofTre et, après un séjour d'environ un mois et demi (du 28 janvier au 18 mars), à Chiswick, village à cinq milles de Londres, où il avait cherché un refuge contre les importuns, et où il avait attendu Thérèse, restée dans l'île de Saint-Pierre, il partit, lui, sa gouvernante, son bagage, et son inséparable Sultan (c'était son chien), pour sa nouvelle résidence, où il arriva par un temps de neige le 22 mars 1766. Il y devait rester jusqu'au 1^^ mai 1767.

Comme ce qu'il nous importe avant tout de connaître, c'est ce que Wootton fut pour Rousseau, nous devons d'abord voir par ses yeux son nouvel asile, qu'il déclare, dès les premiers jours, « agréable et solitaire », et qu'il dépeint, quand il en connaît tous « les charmes », dans une lettre à Mme de Luze (10 mai 1766) dont il faut citer ce court fragment : « figurezvous, Madame, une maison seule, non fort grande, mais fort propre, bâtie à mi-côte sur le penchant d'un vallon, dont la pente est assez interrompue pour laisser des promenades de plein pied sur la plus belle pelouse de l'univers. Au devant de la maison règne une grande terrasse, d'où l'œil suit, dans une demi-circonférence, quelques lieues d'un paysage formé de prairies, d'arbres, de fermes éparses, de maisons plus ornées, et bordé, en forme de bassin, par des coteaux élevés qui bornent agréablement la vue. Au fond du vallon, qui sert à la fois de garenne et de pâturage, on entend murmurer un ruisseau qui, d'une montagne voisine, vient couler parallèlement à la maison, et dont les petits détours, les cascades, sont dans une telle direction que, des fenêtres et delà terrasse, l'œil peut assez longtemps suivre son cours. Le vallon est garni, par places, de rochers et d'arbres où l'on trouve des réduits délicieux, et qui ne laissent pas de s'éloigner de temps en temps du ruisseau pour offrir sur ses bords des promenades commodes, à l'abri des vents et même de la pluie, en sorte que par le plus vilain temps du monde, je vais tranquillement herboriser sous les roches avec les moutons et les lapins ».

jèaK-jacques Rousseau

A quoi passait-il son temps à Wootton ? on le voit, à se promener d'abord et « à muser » ; à herboriser, soit seul, soit avec cette duchesse de Portland, dont il fit alors la connaissance, et à qui il écrira de loin en loin, pendant une dizaine d'années, à propos de botanique. Il avait un voisin et ami, le mélomane Granville, qu'il allait voir fréquemment en son château à Calwich Abbey, à deux milles de Wootton ; chemin faisant, il rencontrait parfois la charmante nièce de Granville, Mary Dewes, au milieu de ses brebis, un cadeau original de son oncle, et échangeait de galants propos avec « l'aimable bergère », dont il s'intitulait « le vieux berger ». Dans la dure saison, ou quand le temps était mauvais, — il neigeait et pleuvait souvent à Wootton, — le frileux ermite, resté au logis, jouait sur l'épinette quelque morceau de musique italienne, corrigeait les épreuves de son Dictionnaire de musique et surtout, ce qui fut, à cette époque, sa grande occupation, il rédigeait ses Confessions. Ainsi des promenades à pied dans un beau pays, l'indépendance et la solitude, ces deux biens si chers à son cœur, la certitude d'écrire « un livre unique au monde » (ses Confessions), qui le présenterait à la postérité tel qu'il voulait être connu, voilà bien des raisons pour oublier ses infortunes passées et goûter le bonheur, le plus grand de tous à ses yeux, de vivre loin des gens de lettres et des gens du monde, « content vis-à-vis de soi-même. » Aussi de quel ton parle- 1- il de la vie nouvelle qu'il mène à Wootton I a J'ai dépouillé le vieil homme, écrit-il à Coindet (29 mars 1766), et, hors quelques amis, parmi lesquels je vous compte, j'oublie tout ce qui se rapporte à cette terre étrangère qui s'appelle le continent. Les auteurs, les décrets, les livres, cette acre fumée de gloire qui fait pleurer, tout cela sont des folies de l'autre monde auxquelles je ne prends plus de part. »

Pendant qu'il passait de si heureux jours à Wootton, que devenait Hume, ce Mentor dévoué à qui Rousseau, en prenant possession de « l'agréable asile » qu'il tenait de ses soins, écrivait avec effusion : « Conservez-moi toujours votre amitié, mon cher patron (c'est le nom qu'il lui avait donné par reconnais-

hOÙSSEAU A L*ILE DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 15

Sance), aimez-moi pour moi, qui vous dois tant, pour vous* même ; aimez-moi pour le bien que vous m'avez fait. » Davenport, qui habitait une autre de ses propriétés, mais venait faire d'assez longs séjours à Wootton, avait écrit à Hume (14mai 1766) que Rousseau «jouissait d'une excellente santé, qu'il paraissait se plaire à Wootton, qu'il était, du reste, tout à fait sociable et excellent compagnon (1). » Hume s'applaudissait donc d'avoir contribué au bonheur d'un homme, qu'il aimait à la fois pour ses infortunes et pour ses cliefs-d'œuvre, lorsqu'il reçut, le 23 juin 1766, de Rousseau, une lettre qui le plongea dans la plus protonde stupeur. Rousseau, entre autres choses, lui disait sans ambages : « Vous m'amenez en Angleleri e, en apparence pour m'y procurer un asile et, en effet, pour m'y déshonorer... Je me dois de n'avoir plus de commerce avec vous. » Hume, justement offensé, et d'ailleurs ne comprenant rien à cette brutale épître, demanda à Rousseau des explications, et Rousseau les lui fournit dans sa grande lettre, bientôt fameuse, du 10 juillet 1766.

Dans cette lettre, Rousseau exposait minutieusement et, du reste, avec un art souverain, les soupçons, puis les griefs, qu'il avait peu à peu accumulés, dans son àme ulcérée, contre Hume, et sans lui en souffler mot, depuis près de trois mois ; car, dès le 31 mars, Hume lui est déjà suspect, puisqu'il écrit alors à d'Ivernois, parlant de Hume : « s'il n'est pas un fourbe, j'aurai bien des réparations à lui faire » ; et il ajoute avec une effroyable candeur : « Je ne puis voir encore quelles sont ses intentions, mais je ne puis m'empécher de les croire sinistres », Le 9 avril ayant, suivant sa méthode, rassemblé des faits, « réfléchi et combiné », il sait désormais à quoi s'en tenir, et il fait connaître à M™^ de Boufflers « ce Hume auquel elle l'a livré. » Dix jours plus tard, s'étant dit sans doute que Hume devait être de connivence avec ses ennemis, il aperçoit maintenant « des traîtres qui, ne pouvant le déshonorer dans les lieux où il avait vécu, l'ont entraîné dans un pays où il est inconnu, et dont il ignore la langue, afin d'y exécuter plus aisément leur abominable projet » (à lord *** 19 avril 1766). Mais quels sont ces traîtres?

(1) Burton : Life and Correspond, of D. Hume, Edinburgh 1846, II, 324.

il ne les nomme pas encore ici, ni, un peu plus tard, dans sa lettre à Malesherbes du 10 mai, où il reproduit les accusations contre Hume, déjà contenues dans sa lettre à Mme de Boufflers ; je ne les relève pas, parce qu'il va les reprendre et les préciser dans sa longue lettre à Hume dont j'aurai à parler plus loin. Mais le 31 mai (lettre à Du Peyrou), il connaît les auteurs du complot et il les nomme : « Je regarde le triumvirat de Voltaire, de d'Alembert et de Hume comme certain. » On voit, par ces citations, comment Rousseau, parlant d'un soupçon, injurieux déjà pour Hume, mais vague encore et qu'il hésite à formuler, arrive peu à peu, à force de raisonner, et toujours sur les mêmes faits, aux plus formelles accusations. Quels sont donc ces faits qui, interprétés à sa manière, ont fini par faire éclater à ses yeux l'évidente fourberie de Hume ? C'est ce que va nous dire une rapide analyse de la célèbre lettre à Hume, du 10 juillet 17GG. Déjà le 26 juin Hume avait envoyé à Davenport la Icllre où il sommait Rousseau de s'expliquer sur ses outrageantes et éiiigmaliques accusations du 23 juin, et il avait prié Davenport de vouloir bien, en transmellant sa leltre à Rousseau, appuyer sa pressante demande d'exi)licalions. Rousseau répondit le juillet à Davenport qu'il donnerait satisfaction à Hume ; mais il prit son temps pour aligner ses griefs en bel ordre, el les présenter sous une forme éloquente (car il aurait peut-êlre intérêt à rendre sa lettre publique), et le 10 juillet seulement, son réquisitoire élant rédigé et recopié de sa plus belle écriture, il l'adressa à l'accusé (1).

Le début en est singulièrement adroit. Hume, ayant supposé que (( quelqu'infâme accusateur l'avait noirci » auprès de Rousseau, avait demandé à celui-ci de le lui faire connaître; Rousseau lui répond : « Vous demandez avec beaucoup de confiance qu'on vous nomme votre accusateur. Cet accusateur. Monsieur, est le seul homme qui, déposant contre vous, pouvait se faire écouler de moi : c'est vous même... Je vous parlerai avec la même fran-

(1) Burton donne un fac-similé de la lettre de rupture du 23 juin et ajoute que le réquisitoire du 10 juillet est aussi bien écrit : or le fac-similé du 23 juin est un chef-d'œuvre de calligraphie.

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 17

chise que si vous étiez un autre en qui j'eusse toute la confiance que je n'ai plus en vous. Je vous ferai l'histoire des mouvements de mon âme et de ce qui les a produits ; et nommant M. Hume en tierce personne, je vous ferai juge vous-même de ce que je dois penser de lui. » Et il entame le récit de ses premières relations avec Hume. Il est venu le joindre à Paris : a Hume y vil, et y vit trop peut-être, l'accueil que je reçus d'un grand prince et j'ose dire du public. » L'accueil du public I jusqu'à quel point, et dans quelle intention, bonne ou mauvaise, le public s occupe de lui, voilà ce qui le préoccupe par dessus tout, voilà ce qu'il va rechercher et noler avec un soin jaloux dans celle lettre, dont on verra plus tard toute l'importance.

A propos de l'arrivée à Douvres, il rappelle avec complaisance à Hume « les baisers et les larmes », dont, en débarquant, il couvrit son visage: car il tient essentiellement à bien élablir la sensibilité de son âme. Les voici à Londres : Hume a me présente à tout le monde ; son cœur paraissait pour moi des

plus tendres, d Malheureusement, il a l'idée de faire faire le portrait de Rousseau en grand, et cela déjà ne plaît pas à Rousseau, qui juge « cette fantaisie trop affichée et y trouve je ne sais quel air d'ostentation. » Car enfin, on sait que « M. Hume n'est pas liomme à jeter son argent par la fenêtre. » Il est vrai que Hume nous apprendra plus tard que c'est son ami, le peintre Ramsay, qui eut l'idée de faire le portrait de Rousseau et qu'il le lui offrit pour rien.

Après mainte recherche, continue Rousseau, Hume lui propose à la campagne une habilation à son gré et il part pour Woolton. Hume c arrange tout, aplanit tous les obslacles », c'est Rousseau qui le proclame : seulement, si on y regarde de près, tous ces soins, « pour le bien réel qu'ils lui ont fail, ont plus d'apparence que de poids. » Et, en effet, Rousseau « n'était pas tellement inconnu en Angleterre, qu'arrivé seul, il eût manqué d'assistance et de service » ; et si quelques personnes l'ont recherché pour M. Hume, d'aulres aussi l'ont recherché pour lui-même. Et donc, en résumé, « tout ce qui s'est fail de bien se serait fait sans M. Hume à peu près de même, et peut-être

mieux. » Reste le mal : et ici, n'étant plus entravée par la préoccupation de rabaisser les services rendus, l'éloquence de Rousseau se donne libre carrière à la suite de son imagination affolée.

Au premier plan, le souci de sa popularité : avant qu'il mît le pied en Angleterre, il y jouissait d'une réputation telle que « les papiers publics étaient pleins de ses éloges. » Ce ton se soutint à son arrivée : les papiers publics « l'annoncèrent en triomphe.» Puis, brusquement, changement à vue : on ne parle plus de lui ; ou, si on en parle, c'est pour le noircir; un Magazine n'a-t-il pas imprimé qu'il était fils d'un musicien ! Comment expliquer un revirement si subit? rien de plus simple, puisqu'il coïncide avec le retour de Hume en Angleterre, et que Hume est lié avec tous les libraires et gens de lettres de Londres : c'est donc bien évidemment Hume qui a organisé cette conspiration du silence. Mais pourquoi, grands dieux ! dans quel but et dans quel intérêt? c'est à quoi ne s'attarde pas Rousseau, et il va son chemin comme un somnambule qui suit son idée et ne voit qu'elle. Hume admire-t-il ses œuvres ? il ne se laisse pas prendre à « ses flagorneries. » Tout à l'heure Hume ne le faisait pas assez encenser par la main des journalistes, ses âriiis ; maintenant il l'encense trop de sa propre main ; et le fin bonhomme qu'est Hume d'annoter malicieusement, dans la brochure qu'il publiera pour sa défense, et dont nous parlerons plus loin : « J'ai peutêtre en effet trop loué M. Rousseau ; mais M. Rousseau ne s'en est jamais plaint. »

Autre grief contre Hume et des plus sérieux aux yeux de Rousseau : il a logé à Londres dans la même maison que le fils de Tronchin, son mortel ennemi. Rousseau a eu le malheur de passer lui-même plusieurs jours avec sa gouvernante (détail important et à ne pas oublier), dans cette maudite maison, et l'accueil qu'on leur a fait l'a fixé sur la façon dont les deux compères (Hume et Tronchin fils), ont dû parler de Thérèse et de lui. Une phrase d'une lettre de Rousseau à M""^ de Boufflers, du 9 avril 1766, apporte à ce passage du réquisitoire un commentaire lumineux : «Je ne puis vous exprimer à quel point la haine

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON l9

et le dédain se sont manifestés contre moi dans les hôtesses et les servantes (de ladite maison) et de quel accueil infâme on y a régalé M^^^ Le Vasseur. » Hôtesses et servantes ne sachant pas un mot de français, c'est dans leurs mauvaises manières que Thérèse a dû découvrir tant d'infamie. N'est-ce pas encore la main de Thérèse qu'il faut voir dans le méfait tani reproché à Hume par Rousseau? il décachète, lit ou supprime sa correspondance. Or, je remarque qu'une lettre de d'Ivernois à Rousseau a été (c'est Rousseau qui s'en plaint) « recachetée au moyen d'un fer à repasser qui, maladroitement appliqué, avait brûlé le papier autour de l'empreinte. » Ce fer à repasser n'est-il pas, pour ainsi dire, le cachet même de Thérèse ?

Voici maintenant, c'est plus intéressant, l'histoire d'une lettre qui fit grand bruit à Paris : c'est la lettre bien connue où Walpole, sous le nom supposé du roi de Prusse, offrait à Jean-Jacques un asile et lui promettait de lui faire du bien, s'il le trouvait bon. « Mais, disait-il en terminant, si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez les tels que vous les voudrez : je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits ; et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas avec vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. — Votre bon ami, Frédéric. » Quand il connut cette lettre, Rousseau, au lieu d'en rire, s'en alarma naturellement outre mesure, surtout quand il la vit imprimée dans les journaux anglais : ne faisait-on pas savoir par là aux lecteurs qu'il « aimait à être lapidé », et les lecteurs ne seraient-ils pas tentés de lui donner cet amusement? Sans rendre Walpole responsable de tout ce que l'imagination effarouchée de Rousseau vit dans cette lettre, il est certain que la lettre était plus plaisante que charitable : « les malheurs » de Rousseau n'étaient pas tous imaginaires ; et de l'en railler lorsque, chassé de Suisse, il venait demander asile à l'Angleterre, le moment était mal choisi, surtout pour un Anglais. Mais qu'a donc à faire avec Hume la lettre de W^alpole ? le voici : d'abord, pour Rousseau, elle n'est pas de Walpole, mais de d'Alembert. El pourquoi de d'Alembert? mais parce que d'Alenibert est le seul homme de lettres d'un certain nom qui ne

soit pas allé voir Rousseau lors de sou passage à Paris ; ce qui prouve du reste, et Rousseau s'en est toujours douté, qu'il est son ennemi secret. D'ailleurs, affirme Rousseau avec son ordinaire assurance: «Je reconnus (dans la lettre de Walpole) la plume de M. d'Alembert aussi sûrement que si je la lui avais vu écrire. » Il avait de même, et sans plus d'hésitation, « reconnu à son style et tranquillement dénoncé Vernes comme l'auteur du Sentiment des citoyens, qui était de Voltaire. Or d'Alembert est l'ami de Hume, et voilà précisément « le trait de lumière qui vint l'éclairer sur la cause secrète du changement étonnant cl prompt du public anglais à son égard : c'est à Paris (chez d'Alembert et ses complices) qu'était le foyer du complot qui s'exécutait à Londres » (par les soins de Hume).

Il ne reste plus qu'à prendre sur le fait le comploteur Hume et c'est à quoi réussit Rousseau dans la grande affaire de la pension. Un soir, pendant que les deux voyageurs (Hume et Rousseau) étaient retenus à Calais par les vents contraires, Hume avait demandé à Rousseau s'il n'accepterait pas une pension du roi d'Angleterre, au cas que le roi voulût bien la lui offrir. Le grand enfant qu'était Rousseau demanda à consulter là-dessus celui qu'il appelait « son père », Mylord Maréchal. Mylord répondit naturellement que Rousseau pouvait, sans se déshonorer, accepter la pension. Entre temps Hume, qui ne doutait pas de l'assentiment de Mylord, avait fait des démarches auprès du général Conway, secrétaire d'Etat, et une pension de cent livres avait été promise par le roi, à condition qu'elle resterait secrète, précaution qui s'expliquait suffisamment par ce fait que l'opinion publique n'avait pas unanimement applaudi à l'arrivée du fugitif en Angleterre. Par exemple, des hommes tels que Gray et Burke l'avaient en très petite estime et ne s'en cachaient pas ; et Jolmson affirmait, dans sa manière bourrue, que Rousseau était un « coquin » et « qu'il signerait plus volontiers une sentence pour la déportation de Rousseau que pour celle d'aucun criminel sorti d'Old Bailey depuis de longues années (1). »

(l)Collins: Voltaire, Montesquieu et Rousseau en Angleterre, trad. franc. 1911, p. 201.

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON

L'affaire de la pension ayant traîné pour différentes raisons. Hume finit par obtenir une promesse formelle et s'empressa d'en faire part à Rousseau. Celui-ci, au lieu de répondre à Hume, écrivit à Conway une lettre énigmatique, comme il en écrivait toutes les fois qu'il ne savait pas exactement, ou qu'il hésitait à dire, ce qu'il voulait, mais d'où je détache cette phrase qui, à la rigueur, est suffisamment claire : « loin de me refuser aux bienfaits du Roi, par l'orgueil qu'on m'impute, je le mettrais à m'en glorifier ; et tout ce que j'y vois de pénible est de ne pouvoir m'en honorer aux yeux du public comme aux miens. » Si cette phrase signifiait quelque chose, elle voulait dire qu'il n'accepterait pas la pension tant qu'on maintiendrait la condition qu'elle restât secrète. Hume le comprit ainsi, et, sans se blesser de n'avoir pas reçu de Rousseau la réponse de remerciement à laquelle il avait droit, il pria le général Conway de surseoira toute résolution, et écrivit à Rousseau pour le prier d'accepter, comme il avait fait précédemment, la condition du secret. Rousseau ne lui répondant pas davantage, il en conclut qu'il ne le déciderait à accepter la pension que si elle était accordée publiquement ; et, avec une patience qu'on peut qualifier d'angélique, il fit de nouvelles et pressantes démarches et il put enfin le 23 juin annoncer à Rousseau qu'il Fe faisait fort d'obtenir pour lui une pension dont il ne serait plus fait mystère.

Rousseau, cette fois, sortant de son silence, remercia son serviable ami en ces termes : « Vous vous êtes mal caché, je vous connais et vous ne l'ignorez pas... » Ahuri, Hume demanda des explications : elles font l'objet du réquisitoire que je continue donc d'analyser ; mais, sans ces préliminaires, les explications de Rousseau sur la fameuse pension auraient été inintelligibles. Ces explications sont d'ailleurs aussi étonnantes dans la forme que dans le fond. Les rattachant à la lettre de Walpole, Rousseau explique qu'ayant à protester publiquement contre l'insertion de cette lettre dans les Magazines, ce n'est pas du tout à Hume qu'il a adressé sa plainte : et c'est là ce qu'il appelle drôlement <( un premier soufflet sur la joue de mon patron. » Mais Hume

ne sent pas le soufflet : c'est évidemment parce qu'il le sait mérité. De plus, Rousseau avait dit, dans sa protestation aux journaux, que l'auteur de la prétendue lettre de Frédéric a avait des complices en Angleterre. » Or, en parlant ainsi, il désignait, paraît-il, « avec la plus grande clarté » Hume en personne. Et c'est le a second soufflet sur la joue de mon patron. » Mais Hume ne sent toujours rien. Enfin Hume l'ayant pressé, comme on l'a vu, d'accepter la pension, non-seulement Rousseau ne lui répond pas, mais, dans sa lettre à Gonway, il ne le nomme même pas. C'est le « troisième soufflet sur la joue de mon patron » ; et Hume ne sent rien encore ! ce Hume est donc ladre ! Mais si, par hasard, il n'avait pas deviné les allusions, on pourrait même dire : les énigmes de Rousseau, ni l'outrage que recouvraient ses silences? c'est impossible, selon Rousseau, car « tout cela parle du ton le plus fort, je ne dis pas à tout liomme qui aurait quelque sentiment dans l'âme, mais à toutiiomme qui n'est pas liébété. » Et donc Hume, ne s'étant pas indigné, est un homme jugé.

Enfin, et c'est le bouquet, Hume s'est traiii deux fois. Un soir. Hume et Rousseau étant au coin du feu, (ici je complète le récit de Rousseau par un détail pittoresque que, j'emprunte à Hume), Hume se met tout à coup « à fixer Rousseau (c'est Rousseau qui s'exprime de la sorte), mais d'un regard si sec, si ardent », que Rousseau croit, si j'ai bien compris, y lire tous les crimes de Hume. Rempli d'inquiétude et d'horreur, il s'agite, il va étouffer ; heureusement, pris subitement de remords, il a un épanchement qui le sauve : il se jette sur les genoux de Hume, passe ses bras autour de son cou, et, baignant son visage de larmes, il s'écrie (je laisse désormais parler uniquement Rousseau) : « Non, non, David Hume n'est pas un traître ; s'il n'était le meilleur des hommes, il en serait le plus noir. » David Hume me rend po//me/î/ (entendez : froidement) mes émbrassements, et, tout en me frappant de petits coups dans le dos (voit-on la scène !) me répète plusieurs fois d'un ton tranquille : « quoi, mon cher Monsieur! quoi donc, mon cher Monsieur ! » Il ne me dit rien de plus (!) » — Mais, demandera le lecteur, qu'est-ce que tout cela j)rouve? — QuB Hume n'a pas de cœur, tandis que le cœur de

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 28

Rousseau déborde de tendresse; et si ce contraste ne vous a pas suffisamment édifié sur la scélératesse de Hume, eli bien ! lisez la preuve que Rousseau a gardée pour la fin, et qu'il juge donc souveraine.

Une nuit Hume a parlé ; c'était en rêve. Rousseau l'a entendu qui disait distinctement : « Je tiens Jean-Jacques Rousseau !» L'Écossais Hume, cette nuit-là, rêvait, paraît-il, en français. Ce n'est pas tant par ces mots même que Rousseau fut impressionné, mais par le ton dont ils furent prononcés, un ton véhément qui, et c'est là le point, s'accordait tout à fait avec les regards ardents de tout à l'heure ; cet accord a paru si décisif à Jean-Jacques qu'il en est encore ému, et c'est la dernière preuve qu'il donne, en la dramatisant, de la culpabilité de Hume. 11 faut au moins citer ce court passage : ce Ces mots (je tiens Jenn- Jacques Rousseau) dont le ton retentit sur mon cœur comme s'ils venaient d'être prononcés, les longs et funestes regards tant de fois lancés sur moi, les petits coups sur le dos avec les mots de : a mon cher Monsieur » en réponse au soupçon d'être un traître, tout cela m'affecte à un tel point après le reste que ces souvenirs, fassent-ils 5e«/5, fermeraient tout retour à la confiance, et il n'y a pas une nuit où ces mots : «je tiens Jean-Jacques Rousseau » ne sonnent encore à mon oreille, comme si je les entendais de nouveau (1). »

Si j'ai tenu à mettre sous les yeux du lecteur, en la résumant de mon mieux, cette longue lettre de Rousseau (elle a H6 pages dans YExposé que publiera Hume), c'est parce qu'elle est un témoin irrécusable, et tristement significatif, de l'état d'esprit de Rousseau à ce moment de sa vie. Voilà donc quelles sombres

(1) Il est fort possible que Rousseau ait entendu, soit dans une hallucination, soit en rêvant lui-même, ces mots : « Je tiens Jean-Jacques Rousseau. » Et qui sait ? ces mots même ont pu être, chez lui, un souvenir inconscient de Plutarque, son auteur favori. On se rappelle qu'en arrivant à Motiers, il s'est, dans une lettre à Frédéric, comparé à Thémistocle venant demander asile à Xerxès. Or, Plutarque raconte que Xerxès en fut « si transporté de joie que, la nuit, on l'entendit s'écrier trois fois, au milieu de son sommeil « J'ai Thémistocle l'Athénien ! » De même Rousseau entend Hume proférer les mots terribles (t plusieurs fois la nuit. » J'in cité le Plutarque d'Amyot, c'est-à-diie celui que lisait Uoiisseau, nous le s:t\<>us par Ik'ruardin de Suint-Pierre.

rêveries et quelles niaiseries emphatiques hantaient le cerveau de riioinine qui venait d'écrire, il y avait deux ans à peine, les admirables Lettres de la Montagne! Gomment avait-il pu, en si peu de temps, en arriver là, et que s'était-il donc passé à Woolton qui expliquât une si rapide et si profonde déchéance?

Le pays, dont il avait fait choix pour sa résidence, n'était-il pas, pour un ami de la nature et de la solitude tel que lui, pittoresque et solitaire à souhait ? Le pays était beau peut-être, mais non pas du genre de beauté qui plaisait à Jean-Jacques : il n'y retrouvait pas les paysages riants et animés de la Suisse, de cette Suisse si maudite — et si regrettée ! Il écrivait le 10 mai 1766 à Mme de Luze (et j'ai déjà cité un fragment de cette lettre) : « le pays est beau, mais triste ; la nature y est engourdie et paresseuse ; à peine avons-nous déjà des violettes ; les arbres n'ont encore aucune feuille; jamais on n'y entend de rossignols, tous les signes du printemps disparaissent devant moi. » Le 29 mars il écrit à Coindet qu'il ne peut « jouir des charmes de la campagne, parce que le pays est encore sous la neige. »

Mais, le printemps enfin venu, quels tableaux la nature va-telle lui donner à contempler ?Nous les pouvons voir comme lui grâce à la description, précise et vivante, d'un auteur anglais, Howith, qui a visité et bien examiné la contrée : « Quand je gravis le mont du Weaver (Rousseau l'apercevait de sa fenêtre), et que je vis toute l'étendue vaste et silencieuse et, plus près de moi, les landes de bruyères, les longues lignes des murailles de pierres, deux ou trois tumulus, un petit troupeau qui paissait, et que je perçus, seuls bruits qui arrivassent jusqu'à moi, le bêlement d'un mouton ou le cri rauque d'un corbeau,... je sentis que cette profonde solitude, que trouvait Rousseau toutes les fois qu'il se promenait pour herboriser, suffisait pour faire lever dans son imagination malade les fantômes de ses ennemis et de leurs machinations (1). »

Il est certain qu'une contrée si sauvage et silencieuse a pu

(1) W. Howitt : Visites to remarkable Places, etc.. ; in English History and Poelry. London, 1840. Voir Annales J.-J. R. VI, 87.

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON

assombrir l'imagination de Rousseau, tandis que les rigueurs d'un climat a humide et froid », c'est lui qui parle ainsi, ont encore aggravé ses maux : (( mon corps souffre encore plus que mon cœur », écrit-il à Malesherbes (10 mai 1766); « la perte totale du sommeil me livre aux plus tristes idées ; l'air du pays joint à cela sa sombre influence et je sens que j'ai trop vécu. » Il désirait la solitude et, très malheureusement pour lui, il a été servi à souhait. Il ne lit plus : c'est l'époque où il vend sa bibliothèque (1) ; il s'occupe bien, mais cest de lui-même, tandis qu'il rédige ses Confessions, c'est-à-dire «l'histoire de son âme ». Il a beau herboriser : comme il n'est pas très avancé en botanique, il en convient lui-même, la recherche des plantes et l'arrangement de ses herbiers ne sont pour lui rien de plus que de simples distractions. Il retombe donc toujours sur lui-même : il songe à ses infortunes, à tous ceux qui le persécutent, et le voilà en proie à ses noirs soupçons. Ceux-ci peu à peu se précisent, s'enchainent, et finissent par former un système si bien lié qu'il lui paraît irréfutable — comme son acte d'accusation contre Hume. Durant le voyage de Paris à Londres, Hume, qui s'était appliqué à l'étudier (comme en témoigne sa correspondance), avait écrit de Londres (17 janvier 1766) à M'"*^ de Boufflers : « il ne se connaît pas lui-même quand il se croit né pour la solitude absolue. » El quand Rousseau se décide à aller habiter Woolton, le même Hume écrit à son ami, le docteur Blair : « il tient absolument à s'enfoncer dans la solitude, malgré mes remontrances et je prévois qu'il y sera malheureux. » Et (qu'on me permette d'insister), ce qui doit lui rendre plus pesante cette solitude de Wootton, c'est que, dans la maison qu'il habite, en dehors de Thérèse, il ne peut parler à personne. Il a bien appris quelques mots d'anglais, mais les gens de la maison parlent le dialecte du Staffordshire, dont il ne comprend pas un mot : (( leur terrible baragouin est indéchiffrable à mon oreille. » Thérèse lui sert d'interprète — en faisant parler ses doigts : c'est un service qu'elle lui rend, comme de faire bouillir son pot;

(1) Environ mille volumes achetés par Dutens qui malheureusement ne nous en a pas donné le détail. Voir Annales J -J . R. VI, 77.

mais tous ces services-là, Thérèse les lui a fait payer peut-être un peu cher à Woolton, comme ou va le voir.

On se souvient que Thérèse nous est apparue une fois ou deux entre Rousseau et Hume, et pas tout à fait à son avantage. Dans son factum, Rousseau reproclie à Hume les tête-à-têle qu'il aurait eus avec Thérèse et les questions indiscrètes qu'il aurait faites, sur son compte, à ladite Thérèse : pas n'est besoin de chercher qui a renseigné Rousseau sur les susdits tête-à-tête arrangés, sans doute, de bonne sorte. Le décachetage clandestin de ses lettres, qui a si fort ému Rousseau, et l'a renforcé dans ses soupçons, j'ai cru qu'on pouvait peut-être l'imputer à Thérèse. Voici comment j'imagine que les choses ont pu se passer : une lettre est arrivée décachetée à Rousseau (le cas était fréquent à cette époque): Rousseau s'est inquiété ; Thérèse, qui connaît son esprit ombrageux, et qui sait dans quel sens elle doit l'orienter pour le mener où elle veut, a éveillé, ou peut-être simplement confirmé ses soupçons sur Hume. Mais que veutelle donc ? l'entraîner à fuir ce maudit pays, où elle crève d'ennui et, disons-le à sa décharge, où elle est très excusable de s'ennuyer à mort. Car elle n'a, comme Rousseau, et elle en pàtit plus que lui, étant très bavarde, personne à qui parler dans les interminables journées d'hiver de Wootton. Quand elle apprend par Hume l'agitation de Rousseau à propos de la lettre supposée de Frédéric, M*"^ de Boufflers, qui connaît aussi intimement Thérèse que Rousseau, écrit à Hume le 6 mai 1766 : « Je ne puis croire que le violent chagrin dont parle Jean-Jacques (dans sa protestation aux journaux anglais) vienne de la lettre de M. Walpole, quoique sûrement elle l'a dù beaucoup affecter. Je crains bien plutôt que quelque dégoût de M'^^ Le Vasseur, ou quelque querelle entre eux, n'en soit la cause (1). » Et enfin qu'on me permette encore cette citation, non nioins révélatrice : M'"^ de Verdelin, initiée, elle aussi, aux détails de ménage de Rousseau, en réponse à une lettre (perdue) où Rousseau lui fait part de ses griefs contre Hume, lui écrit le 27 avril 1766, avec d'habiles ménagements : « Je vous avoue que j'ai bien de la peine

^1) Burton, II, 32;;.

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 27

à VOUS croire trahi. Je crois que votre compague de voyage, trop occupée de prévenir les uialheurs qui peuvent vous menacer, voit quelquefois les choses en noir et vous les fait voir de même. »

Pour amener Rousseau à déguerpir, il y avait un moyen infaillible, et qui était on ne peut plus à la portée de Thérèse : c'était d'avoir une bonne querelle avec les gens de la maison. Thérèse n'y manqua pas. Non contente de « quereller du malin au soir la nourrice de Davenport, une bonne femme de 90 ans qui ne savait pas le français», ainsi s'exprime Dutens (1), elle eut une violente dispute avec la cuisinière; elle l'accusait d'avoir jeté des cendres dans son potage et l'esclandre qui s'ensuivit précipita le départ de Rousseau. Parlant, à ce propos, de Thérèse, Hume écrivait à Davenport : « On m'a assuré que c'est elle qui a été cause de la querelle entre Rousseau et moi (2). » Si, comme on l'a pu voir, ce n'est pas elle assurément qui a « causé » la querelle, il n'est pas, je crois, téméraire d'avancer qu'elle a dû l'attiser de son mieux, car c'était encore là un bon moyen de dégoûter Rousseau de l'Angleterre et des Anglais.

Qu'on récapitule maintenant les ennuis que Rousseau a éprouvés à Wootton, et je crois les avoir tous énumérés; on en conclura qu'ils ont bien pu à la longue assombrir son esprit, mais non pas du tout jusqu'à le faire diuaguer : or, son réquisitoire contre Hume est un tissu d'insanités. C'est que la querelle avec Hume n'est que la première grande crise d'un mal qui date de plus loin, et qui a ses racines profondes dans l'àme même et jusque dans l'organisme de Rousseau. Nous allons assister, lors du départ de Wootton, à une manifestation éclatante de ce mal tragique, et il sera temps alors de l'étudier de plus près et, si possible, de le délinir. Nous avons à montrer maintenant, et suivant l'ordre des temps, l'attitude de Hume en face des accusations de Rousseau, et les vastes proportions que va prendre celte sotie querelle dans les milieux mondains et littéraires de Paris.

Que lit Hume quand il eut reçu le réquisitoire de Rousseau? Il avait le choix entre deux partis : le premier, et le meilleur,

(1) Voir Annales J.-.T. R.. VI. 8(), note 7. ,2) Ihid., 284.

c'était de mettre la lettre dans sa poche et de se tenir coi (1). Le second parli était, s'il voulait répondre, d'écrire simplement à Rousseau deux ou trois mots dans le goût de ceci : « Mon cher Jean-Jacques, en lisant votre étonnante épitre, je suis tombé des nues; puis je m'en suis indigné; puis j'en ai ri : j'en ris encore. Je ne songe pas à me défendre : vous me défendez trop bien vous-même par l'originale façon dont vous présentez les petits services que j'ai pu vous rendre. Si vous publiez, comme je crois, votre belle lettre, publiez donc aussi ma réponse. Votre « patron » indigne, D. H. » Hume choisit un troisième parli, qui était le pire : il se défendit. Mais, pour comprendre pourquoi et comment il se défendit, c'est à Paris qu'il nous faut transporter, parce que c'est là qu'est en train de se dessiner la tournure que va prendre cette retentissante querelle.

Quand, sur la prière de M™^ de Boufïlers, qui était son amie, comme elle était celle de Jean-Jacques, Hume avait accepté d'emmener avec lui et de patronner Rousseau en Angleterre, il avait été taxé d'imprudence par la société holbachique très hostile, comme on sait, à Rousseau; et même le baron d'Holbach avait sententieusement averti Hume « qu'il allait réchauffer une vipère dans son sein (2). » Mais Rousseau s'était, pendant le voyage, montré charmant, comme il savait si bien l'être, surtout au début de ses liaisons ; et Hume, ravi, écrivait au docteur Blair : « Rousseau est vraiment un aimable homme. Les philosophes de Paris m'avaient prédit que je n'irais pas jusqu'à Calais sans me quereller avec lui; mais je crois que je pourrais passer ma vie entière avec lui sans que nous cessions de nous estimer et de nous aimer (H). » Et il écrivait de même à d'Holbach, si l'on en croit Marmontel qui cite, évidemment de mémoire, une de ses lettres au baron, mais dont les derniers mots s'accordent très bien avec la lettre précédente : « plus je le vois (Rousseau), plus je l'estime et je l'aime. » Quand les premiers nuages s'étaient levés sur cette belle amitié, Rousseau avait

(1) C'est le sentiment de Grimm : Corr. litt., oct. 1766.

(2) Marmontel, Mémoires, VIII.

(3) Burton. II, 310.

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 29

fait part de ses soupçons à M"^^ de Boufflers ; mais celle-ci s'était bien gardée de les ébruiter. C'est ici qu'il faut donner la parole à Garât, dont le récit, encore qu'écrit dans sa manière emphatique, est si vivant et si dramatique : « On ne se figurait plus Hume et Jean-Jacques que dans les bras l'un de l'autre, que baignés des larmes de joie et de reconnaissance. Tout à coup on porte à un souper nombreux chez M. Necker, on lit tout haut une lettre de Hume au baron d'Holbach, dont les premiers mots sont : « Mon clier baron, Jean-Jacques est un scélérat. » On lit tout haut ces autres mots de Jean-Jacques à Hume : « Vous êtes un traître ; vous ne m'avez mené ici que pour me perdre et me déshonorer. » Ces deux mots traître et scélérat, dans un temps oii ils n'étaient pas prodigués, comme ils l'ont été depuis, retentissent dans ce souper, et la nuit même, dans une partie de la capitale, comme deux coups de tocsin (1). »

Garât exagère à peine : l'effet produit à Paris par l'annonce, si imprévue et si brutale, de la rupture entre les deux amis, fut vraiment extraordinaire : « qui se serait imaginé, écrit Hume à M'"^ de Boufflers, qu'une histoire privée, racontée à un particulier, allait faire en un moment le tour du royaume ! si le roi d'Angleterre avait déclaré la guerre à la France, cette nouvelle ne serait pas devenue plus vite le sujet des conversations (2). » L'élonnement de Hume prouve qu'il connaissait mal le Paris de ce temps. Il semble de même qu'en choisissant d'Holbach pour confident (et quel singulier confident ! « le maître d'hôtel » des Encyclopédistes), il avait un peu méconnu envers M'"" de Boufflers les devoirs de l'amitié, et c'est ce que la comtesse s'empressa de lui marquer avec sa belle franchise : Hume s'étant, un peu tard, décidé à la mettre au courant de la querelle, M"'^ de Boufflers lui répondit aussitôt : « l'état d'incertitude où vous m'avez laissée était plus pénible sans doute que la pleine connaissance du fait. Concevez tous les motifs que j'avais de croire l'histoire fabuleuse, combien ma surprise et mon ignorance, que j'exprimais naïvement dans mes lettres (à ceux qui m'en deman-

(1) Mémoires historiques sur le xviii* siècle et sur M. Suard, 1821, t. II, 158.

(2) Burton, II, 347.

daient des nouvelles), contribuaient à la faire regarder comme telle par les personnes qui concluaient, ainsi que moi, que le baron d'Holbach n'eût pas dû être votre premier confident. » Et tout le monde « concluait » ainsi : aussi bien Grimm, par un mot en passant, de sa Correspondance littéraire (octobre 1766), que M™'' du Dedaiid, qui n'aimait pas trop M"™^ de Boufflers, et trouvait plaisant le silence de Hume à son égard ; elle écrit, à propos de « toute cette histoire », à la duchesse de Clioiseul : «ce que j'y trouve d'ineffable, c'est que M. Hume n'ait pas écrit un mot de loul cela à M. le prince de Conli ni h M""^ de Boufflers. » Et elle ajoutait malignement, ce qui nous montre bien tout le bruit qui se faisait autour de cette affaire ; «on est fort curieux de savoir quel parti ils prendront. On croit que ce sera celui d'abandonner Jean- Jacques » ; ils, c'est tous ceux à Paris qui sont connus pour être les protecteurs ou les amis de Rousseau, au premier rang desquels il faut mettre M»»^ de Luxembourg, qui s'inquiétait fort, pour son ancien hôte de Montmorency, des suites fâcheuses de tout cet esclandre. « Je ne puis souffrir, écrivait M"»*" deChoiseul à M'"*^ du Deffand (17 juillet), (lue M"^^ la maréchale de Luxembourg se tourmente à se rendre malade des malheurs qu'attirent à Rousseau ses folies fastueuses, quand il est bien sûr qu'il ne sacrifierait pas pour elle un grain de son insolent orgueil. »

Cependant personne ne connaissait encore à Paris le fond de la querelle. Hume hésitait à publier les pièces du procès. Jusqu'ici il n'avait jamais répondu un seul mot «à cinquante écrivains au moins qui l'avaient attaqué avec la dernière violence » ; mais il ne s'agissait alors que de ses ouvrages : ici au contraire « on incriminait sa conduite même et sa moralité» (à l'abbé Le Blanc, 12 août 1766). Et si Rousseau, comme il en avait sans doute l'intention, allait publier sa lettre? cette lettre était, après tout, malgré ses absurdités, une belle pièce d'éloquence (elle fut jugée telle par beaucoup de gens), qui pouvait emporter tous les suffrages (1). Ses amis de Paris rassuraient Hume :

(1) « Il semble, écrivait Voltaire à Damilaville (3 novembre 1766), qu'on ait trouvé de l'éloquence dans son extravagante lettre à Hume... On voit évidemment que ce charlatan, en écrivant sa lettre, songe à la rendre publique. L'art y éclate à cluuiue ligne. »

nOUSSÈAU A L*ILE DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 3l

« faites-nous donc l'honneur de croire que nous n'avons pas plus besoin de justification en France qu'en Angleterre », lui écrivait M'"« de Saint-Maur (1). D'Alembert et M"^ de Lespinasse, à deux reprises, le dissuadaient de rien publier (2). Mais Hume se voyait d'avance cloué au pilori dans ces Mémoires que Rousseau était en train de rédiger à Wootton» et dont Davenport, un « bon juge » à ses yeux, l'assurait « qu'ils seraient certainement le plus séduisant de ses ouvrages. » Grimni, exprimant à sa manière ces transes de Hume, disait plaisamment qu'il « avait peur d'attraper un legs dans le testament de Jean-Jacques. » On sait que Rousseau s'est arrêté, dans ses Confessions, au moment de son départ pour l'Angleterre ; mais il est certain que Hume l'a échappé belle, car le dernier mot des Confessions est pour lui : « on verra dans ma troisième partie, si jamais j'ai la force de l'écrire, comment, croyant partir pour Berlin, je partis, en effet, pour l'Angleterre, et comment les deux dames qui voulaient disposer de moi (M"»^ de Bouffters et M""^ de Verdelin), après m'a voir, à force d'intrigues, chassé de la Suisse, où je n'étais pas assez en leur pouvoir, parvinrent enfin à me livrer à leur ami. » L'ami, c'est Hume ; et à la façon dont Rousseau parle ici de ses deux plus charmantes dévotes, on devine comment il eût traité leur prétendu complice ; il est vrai que d'être accusé en si belle compagnie, cela seul eût servi à Hume de sauvegarde contre les attaques de Rousseau.

Cependant Hume, après avoir anxieusement consulté, sur le parti à prendre, tous les amis, français et anglais, qu'il avait à Paris, lit parvenir à d'Alembert la grande lettre de Rousseau, sa réponse et un récit de l'afTaire. Le 21 juillet on tint conseil chez M"^ de Lespinasse, où se trouvaient réunis, ce soir-là, Turgot, l'abbé Morellet, Saurin, Marmontel et Duclos, sans parler de

(Ij I^ettre inédite donnée par M. Lévy-Bruhl : « La querelle de Hume et de Rousseau », dans : Revue de Métaphysique, mai 1912, p. 423.

(^) Voir leurs lettres dans M. de Ségur : « Julie de Lespinasse » Revue des deux Mondes, l" juillet 1905, p. 61. Ces lettres prouvent que Walpole se trompait lorsqu'il^écrivait à Hume : « il est indispensable à la réputation de vos gens de lettres que vou-s leur donniez le plaisir de voir Rousseau livré au public, non pas parce qu'il vous a attaqué, mais parce qu'il les a attaqués, eux. » (Burton, II, 361)

d'Alembert. Après en avoir mûrement délibéré, voici ce qu'au nom de tous écrivit d'Alembert le 21 juillet à Hume : « tous unanimement, nous sommes d'avis que vous devez donner cette hisloire au public, avec toules ses circonstances. » Suivaient quelques conseils sur la façon, modérée, dont Hume devait rédiger sa publication (1).

Hume publia donc un factum qui comprenait : un récit de sa liaison avec Rousseau jusqu'à la letire de rupture de Rousseau ; celte letire; sa réponse à cette lettre ; l'attestation de Walpole comme étant l'auteur de la leltre attribuée au roi de Prusse; une déclaration dans laquelle d'Alembert, non-seulement désavouait, mais blâmait la lettre de Walpole. Il avait envoyé ces pièces à Suard, qui traduisit les parties rédigées en anglais, composa un « Avertissement des Éditeurs », et, après que le tout eut été revu et considérablement remanié par d'Alembert, et peut-être par d'Holbacb, le public put s'édifier pleinement sur cette grande et ridicule affaire en lisant V « Exposé succinct de la contesialion qui s'est élevée entre M. Hume et Rousseau, avec les pièces justificatives » à Londres, 1766.

On n'a guère vu de chefs-d'œuvre, au dire de La Bruyère, qui soient l'ouvrage de plusieurs : VExposé succinct n'est pas un chef-d'œuvre d'habileté, il est bien certain que Hume avait rendu les plus grands services à Rousseau, et Garât n'en donne même qu'une faible idée, quand il dit que Hume avait comme transporté Jean-Jacques dans ses bras en Angleterre. Mais faire valoir ces services dans VExposé, c'était commettre une double

(1) Il est à noter que Tiirgot écrivit le 7 septembre, à Hume, une longue lettre, dans laquelle, après avoir dit que Rousseau « le défiait de publier les pièces sans se déshonorer, à moins qu'il ne les falsifiât », ajoutait : « Si cette espèce de défi devenait public à un certain point, et faisait plus d'impression en Angleterre qu'il n'en peut faire en France, peut-être serez-vous obligé d'imprimer. » C'était là une importante restriction au conseil (donné selon d'Alembert, à l'unanimité) de publier, et il est vraisemblable que Turgot avait parlé chez M^'e de Lespinasse comme il fit plus tard dans sa lettre à Hume. Quant au « défi » en question, » c'est sans doute une allusion à une lettre de Rousseau au libraire Guy, avec prière de la montrer à ses amis, et oii on lisait le passage suivant : a plus je pense à la publication promise par M. Hume, moins je puis concevoir qu'il l'exécute. S'il Tose faire, à moins d'énormes falsifications, je prédis hardiment que, malgré son extrême adresse et celle de ses amis, sans mcme que je m'en mêle, M. Hume est démasqué.» (2 août 1766).

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON

maladresse; car c'était les amoindrir du même coup, et c'était aussi oublier que Rousseau, dont on donnait la lettre, avait été obligé, pour les interpréter à sa façon, d'en parler lui-même : il fallait donc se contenter, et se féliciter, de les faire connaître par lui au public. Il n'y a, dans tous ces rabâchages, qu'une phrase qui vaille, et c'est celle-ci : « s'il n'était pas ridicule d'employer le raisonnement sur un semblable sujet et contre un tel homme, je demanderais à M. Rousseau pourquoi il me suppose le dessein de lui nuire. «Cette simple question coupait court à tout. Bien entendu, si elle était suffisante pour le public, et même pour les amis de Rousseau, qui la lui avaient déjà posée, elle n'était pas pour arrêter Rousseau qui avait son explication toute prête : « Quand vous me demandez, écrit-il à M""^ de Verdelin (août 1766), quel est le sujet (Hume), qui ose solliciter son maître (le roi d'Angleterre) pour un homme qu'il veut avilir, vous ne voyez pas qu'il faisait de cette sollicitation (pour la pension), son grand moyen pour m'accuser bientôt de la plus noire ingratitude. »

La différence qu'il y a entre un fou et un imbécile, c'est que l'imbécile raisonne à faux sur des principes ou des faits qui peuvent être vrais, tandis que le fou peut raisonner juste sur des principes faux : et le principe, ici, inébranlable, c'est que Hume veut déshonorer Rousseau ; dès lors, ses plus grands services ne peuvent être que « des pièges qui couvrent les plus noirs desseins. » (à M'"^ de Boufflers, 30 août 1766). Soit ; mais, encore une fois, pourquoi, dans quel intérêt, a-t-il conçu de tels desseins? ici Rousseau a une lueur: « il sent qu'il a été attiré en Angleterre en vertu d'un projet qui commençait à s'exécuter, mais dont il ignore le but » (lettre à Hume) ; et cet aveu, notonsle, prouve sa parfaite sincérité ; mais la lueur disparaît aussitôt, parce que le raisonnement, très sûr quand il marche seul, est dévoyé ici par la sensibilité qui se jette à la traverse et s'emporte aux pires extravagances : son émotion est telle qu'il « ne saurait dire le nom de Hume sans un serrement de cœur et un mouvement convulsif. » (à Mylord Maréchal, 2 septembre 1766). Dans ses lettres à ses amis. Hume se demande si Rousseau est

JEAN-JACQUES ROÙSàÈAïJ

un fou OU un scélérat, et il finit par conclure qu'il est l*un et l'autre ; mais il me semble que l'un exclut l'autre, et que la folie supprime, ou atténue singulièrement la scélératesse, et qu'ainsi l'auteur de la lettre, parfaitement insensée, à Hume, méritait quelque commisération. Mais, en cette affaire, si Rousseau déraisonne à plaisir. Hume fonce et frappe sans pitié.

La raison, que le citoyen de Genève avait perdue, et la pitié, que n'avait pas su avoir le philosophe écossais, s'exprimèrent à la fois par la plume d'une Française, la charmante comtesse de Boufflers. Quand elle avait appris, par la rumeur publique, l'éclat qu'avait fait .Hume par son imprudente lettre à d'Holbach, M™^ de Boufflers avait dit aussitôt à Hume ce qu'elle en pensait ; (( J'ose croire que si vous aviez été auprès de moi, lorsque cette cruelle offense vous a été faite, elle vous eût inspiré plus de compassion que de colère. » (25 juillet 1766). Cependant c'est Rousseau, pour lequel elle professe une si tendre amitié, qui est incomparablement le plus coupable : quelle va être son attitude envers lui ? C'est ce qu'on se demandait, avec une maligne curiosité, dans le cercle de M™^ du Deffand. Celle-ci, qui n'aimait ni Rousseau ni Hume, les renvoyait gaiement dos à dos : « Rousseau est un coquin et un fou ; mais je n'aime guère le paysan » (du Danube?) Puis elle plaisante sur les sentiments qu'elle prête à M™^ de Boufflers : « le parti dont il résultera le plus de célébrité est celui qu'on prendra. Le paysan est un plus grand personnage que l'Arménien (Rousseau). L'Arménien sera abandonné, mais le paysan a eu le tort de ne pas écrire d'abord : on en a été mécontente, on veut le lui faire sentir. » Mais son mécontentement, on le fit sentir aussi à l'Arménien et, deux jours après sa gronderie à Hume, M'^® de Boufflers écrivait de la même plume, à Rousseau, ce que Sainte-Beuve appelle justement son « admirable lettre de remontrance » du 27 juillet 1766 (1). M'"^ de Boufflers s'y exprimait ainsi : « M. Hume m'a

(1) Sainte-Beuve a commis une légère inadvertance ; ce que M'^^ du Delfand, appelle, dans sa lettre à Walpole du 5 août 1766 « un chef-d'œuvre », ce n'est pas, comme dit Sainte-Beuve (N. L. IV, 205) la lettre de M'°e de Boufflers à Rousseau, mais sa lettre à Hume : il n'y a qu'à lire la lettré même de M'^" du Deffand. La lettre « chef-d'œuvre », donc la lettre à Hume, a été donnée par Musset-Pathay : Hibt. de la vie et des œuvres de J.-J.R., I, 131.

tlOtiSSEAU A L*iLE DE SAINt-PIERRE ET A WOOTTON

envoyé, Monsieur, la lettre outrageante que vous lui avez écrite. Je n'en vis jamais de semblable. Tous vos amis sont dans la consternation et réduits au silence... Mais quelles sont donc ces injures dont vous vous plaignez ? quel est le fondement de ces horribles reproches que vous vous permetlez ?... M. Hume un lâche, un traître 1 Grand Dieu ! mais quelle apparence qu'il ait vécu cinquante ans aimé, respecté au milieu de ses compatriotes, sans être connu? attendait-il votre arrivée pour lever le masque, pour ternir une vie glorieuse plus qu'à moitié passée? et pour quel intérêt? Ce ne peut être ni jalousie, ni rivalité; vos génies sont différents, ainsi que vos langages... Ce serait donc seulement le plaisir de faire le mal et de se déshonorer gratuitement qui lui aurait inspiré les noirceurs dont vous l'accusez. Qui connut jamais de pareils scélérats, de pareils insensés? Je veux néanmoins supposer un moment qu'il en existe ; je veux de plus supposer que M. Hume soit un de ces prodiges; vous n'êtes pas justifié pour cela, Monsieur; vous l'avez cru trop tôt ; vous n'avez pas pris des mesures suffisantes pour vous garantir de l'erreur. Vous avez en France des amis et des protecteurs : vous n'en avez consulté aucun. Et quand bien même vous eussiez fait tout ce que vous avez omis, quand vous auriez acquis toutes les preuves imaginables de l'attentat le plus noir, vous eussiez dû encore modérer votre emportement contre un homme qui vous a réellement servi. Les liens de l'amitié sont respectables, même après qu'ils sont rompus et les seules apparences le sont aussi. M. le prince de Conti, M'"^ la Maréchale de Luxembourg et moi, nous attendons impatiemment vos explications sur cette incompréhensible conduite ; de grâce, Monsieur, ne les différez pas. Que nous sachions au moins comment vous excuser, si l'on ne peut vous disculper entièrement. Le silence auquel nous sommes forcés vous nuit plus que toute chose (1). » C'est ainsi que M'"^ de Boufflers, qui n'était pas seuil) Rousseau répondit, seulement un mois plus tard, par une lettre absurde, où il disait à sa grande amie, entre autres aménités : <i peut-être auriez-vous pu, Madame, prendre pour vous un peu des leçons que vous me donnez, n'être pas si facile à croire que je croyais si facilement aux trahisons... Je

lement, comme M*"e du Dgffand, une femme d'esprit, mais une femme de cœur, entendait et pratiquait les difficiles devoirs de l'amitié. Après les tristes folies de Jean-Jacques, et les maladresses entassées par Hume et ses amis, c'est un réconfort de lire les lettres si généreuses et si sensées de la comtesse de Boufflers (1).

Grimm, tout en blâmant Hume d'avoir fait le public juge de ses démêlés, avait prédit que son Exposé « serait à coup sûr bien vendu » (octobre 1766). Il ne s'était pas trompé, car le bruit de la querelle avait couru toute l'Europe, et rien n'est plus aisé que de trouver aujourd'hui, et malgré son caractère éphémère, des exemplaires de VExposé; — et tout cela nous atteste encore la grande réputation dont jouissait Rousseau à cette époque. U Exposé eut donc un très grand succès de librairie, mais il n'eut que celui-là, et l'on pouvait s'y attendre. Voltaire lui-même, qui n'avait pourtant pas une peur exagérée du chamaillis, mais qui, voyant les choses de loin, avait gardé son sang-froid, avait estimé que w ces vérités ne méritaient pas d'être publiées » ; et il ajoutait avec bon sens que « la publicité de cette querelle ne ferait tort qu'à la philosophie » (à Damilaville, 15 octobre 1766). Elle fit grand tort, en tous cas, aux deux philosophes. On reprocha à Hume, dit Bachaumont (23 octobre 1766), de « n'avoir pas conservé le noble dédain qu'il avait témoigné d'abord et

souhaiterais seulement que, dans l'abîme de malheurs où je suis plongé, les personnes que j'honore m'écrivissent des lettres moins accablantes, afin que j'eusse au moins la consolation de conserver pour elles tous les sentiments qu'elles m'ont inspiré. » M^e de Boufflers se le tint pour dit, et nous n'aurons plus d'elle que deux courtes lettres, écrites à Rousseau deux ans plus iard.

(1) Musset-Pathaj'^ {Hist. de la vie et des ouvrages de J.-J. R , II, 115) affirme fet son affirmation a été recueillie par certains biographes) que Hume a manqué, en toute cette affaire, de franchise et de loyauté ; et, pour le prouver, il cite ce passage d'une lettre de lui à M^^e de Barbantane : « dites à Mme de Boufflers que la seule plaisanterie que je me sois permise, relativement à la prétendue lettre du roi de Prusse, fut faite par moi à la table de lord Ossory » ; (or, dans l'Exposé succinct. Hume affirme qu'il n'a eu aucune part à la lettre de Walpole). La citation de Musset-Pathay ne prouve rien, parce que le passage en question (en anglais), dit exactement le contraire de ce qu'il y a lu. Hume a écrit ; a Horace Walpole's letter was not founded on any pleasantry of mine. The only pleasantry in that letter came from his own mouth in mine company, at Lord Ossory's table, wich my lord remembars very well. » [Haine's Prioate Correspond., 146. Voir Burton, II, 322).

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 37

qu'une àine plus philosophe eût montré jusqu'au bout. On y lit (dans V Exposé) des reproches sur des objets de reconnaissance qu'il eût été plus honnête de taire. »

Mais, comme il fallait s'y attendre, c'est surtout Rousseau qu'atteignit le blâme public. Ses amis étaient consternés. De Genève, son cher Coindet lui écrivait le 28 juillet 1766 : « Vous ne sauriez imaginer le tort que vous font toutes ces tracasseries » (inédit). Et Du Peyrou lui-même, son intrépide défenseur dans sa querelle avec Montmollin, lui mandait, le 9 novembre, de Neuchàlel : « Je vois avec la plus amère douleur qu'il n'y a qu'un cri contre vous » (inédit). De Paris, M""^ du Deffand écrivait à Voltaire : « les protectrices de Rousseau sont bien embarrassées » (18 septembre 1766) ; et Grimm nous dépeint avec humour le désarroi de se» partisans : ceux ci s'étaient applaudi de sa liaison avec Hume, dont la droiture et la bonhomie étaient si bien établies ; et, de cette amitié, qui devait être si durable, ils tiraient un argument terrible contre les anciens amis, devenus les ennemis de Rousseau. Et voilà que leur bel argument se cassait le nez : « les partisans de Rousseau, dit Grimm, furent d'abord un peu étourdis de ce coup imprévu, et il survint à ses dévotes des migraines effroyables » (octobre 1766). Tronchin, lui, ne se tient pas de joie : « l'aventure de Rousseau avec David Hume, écrit-il de Paris à son fils, le 4 août 1766, a fait ici un bruit prodigieux. Il n'y conserve pas un seul ami ; M"'^^ Luxembourg, de Beauvau, de Boufflers l'ont abandonné (ce qui était faux). On n'en parle plus que comme d'un méchant coquin. Il n'y a qu'une voix là-dessus. Jamais homme n'a été coulé plus rapidement à fond. » Et Tronchin, qui est pourtant médecin, ne s'avise pas qu'il pourrait bien y avoir, dans le cas de Rousseau, tout autre chose que de la « coquinerie ».

Cependant Rousseau avait déjà (comme il est à croire qu'il aura de toute éternité), deux sortes très différentes d'amis : les uns, à qui l'admiration et l'amitié même n'avaient pas fait perdre tout jugement, avaient gémi tout bas de son égarement, et, malgré ses torts, même envers eux, continuaient de l'aimer, comme le

firent M'"^ de Boufflers et M"*® de Luxembourg ; mais les autres, étant de ces amis dont Voltaire demandait à Dieu de le préserver, s'empressèrent de défendre l'objet de leur culte contre Hume et contre l'évidence. L'Exposé succinct avait à peine paru qu'un anonyme le combattait dans un opuscule intitulé : «Justification de J -J. Rousseau dans la contestation qui lui est survenue avec M. Hume », Londres 1766. L'opuscule est empreint d'une amusante candeur : l'auteur est profondément surpris, paraît-il, «de l'abattement singulier des amis de Rousseau » ; car, pour lui, il a lu, avec toute l'attention possible, l'Ea^pose succinct, et voici quelle a été son impression : «Je n'y ai trouvé que les traits d'une belle âme, généreuse, délicate et trop sensible, et telle que Rousseau nous l'a si bien fait connaître dans ses écrits, et encore plus dans sa conduite. » Quant à la malheureuse lettre de Rousseau à Hume, on l'a évidemment mal comprise, car l'auteur se fait fort de démontrer que « cette lettre, qui fait la consternation de ses amis et le triomphe de ses ennemis, cette lettre qui attire à Rousseau le reproche du plus lâche de tous les vices, celui de l'ingratitude, est précisément ce qui doit l'en justifier sans réplique. » Nous ne suivrons pas l'auteur dans sa triomphante « Justification » : on ne discute pas avec les croyants; et pour ce panégyriste, comme pour tant d'autres qui vont venir, la foi en Rousseau est une religion. Il est indubitable, par exemple, pour ce néophyte, que « M. Hume, en réfléchissant sur sa conduite, ne pouvait se déguiser qu'il avait donné lieu aux soupçons de Rousseau. » — Rousseau, du moins, déraisonne avec talent. — On peut se contenter ici de la courte appréciation de Voltaire : « Je viens de recevoir la Justification ; quel est le sot qui a écrit cette sottise? » (28 novembre 1766) (1).

(1) M. Lanson (dans son Manuel bibliographique de la Littérature française moderne, 1500-1900, dont on ne saurait lui être trop reconnaissant) se demande (t. III, 797) si ce sot ne s'appellerait pas Du Peyrou ? Je ne crois pas : d'une part, l'auteur assure « qu'il n'a jamais vu Rousseau ; d'autre part, et surtout. Du Peyrou avait écrit le 31 juillet 1766 à Rousseau : « Vous avez, je n'en doute pas, des preuves de la mauvaise foi de cet homme (de Hume) ; mais voici de quoi je doute, c'est que ces preuves puissent être preuves pour le public » (inédit). Du Peyrou, qui connaît son ami, se méfie donc fin juillet, et c'est le 9 novembre seulement qu'il informe Rousseau (j'ai cité plus haut ce

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 39

La Justification fut renforcée, ou plutôt aggravée, par deux opuscules dus à la plume d'une femme. Si l'auteur de la Justification est bel et bien a un sot », que dirons-nous de la « Lettre à l'auteur de la Justification », et des « Réflexions sur ce qui s'est passé au sujet de la rupture de J.-J. Rousseau et de M. Hume? » Non pas précisément que ces deux opuscules sont d'une sotte, puisque l'auteur, M""^ de La Tour de Franqueville, ne manquait pas d'esprit (ses lettres à Rousseau en font toi), mais qu'ils sont d'une personne qui est assotée de Jean-Jacques, et l'amour a le droit d'être aveugle. M*"* de La Tour de Franqueville a été, de toutes les amoureuses de Jean-Jacques, une des plus passionnées et des plus dévouées. Quand Rousseau reçut, de la main du libraire Guy, la première de ces deux brochures, bien qu'elle fût anonyme, il écrivit aussitôt à M""^ de La Tour : « En la lisant, le cœur m'a battu, et j'ai reconnu ma chère Marianne. » Ce mot aimable, de la part de l'ours, était évidemment pour le cœur de M"'^ de La Tour la meilleure des récompenses. Il n'y a pas lieu d'ailleurs de s'arrêter à cette protestation de l'amitié qu'est l'opuscule visé par Rousseau, pas plus qu'aux « Réflexions » du même auteur (1). Relevons seulement, dans cette dernière brochure, ce trait amusant, relatif à Thérèse : « M^'^ Levasseur n'est pas jolie, mais elle a la physionomie honnête, le maintien décent » — ce qui doit être vrai, M""^ de La Tour étant, un peu, une rivale de Thérèse.

passage) « qu'il n'y a qu'un cri contre lui. » Or, Voltaire avait déjà lu le 28 novembre la Justification imprimée. Enfin, en octobre 1766, Rousseau est en train de se disputer avec Du Peyrou qui lui avait écrit, entre autres choses désagréables, qu'il «avait mis de la méchanceté dans sa lettre du 10 juillet >; (contre Hume). Faguet pense (Les amies de Rousseau, 389) que « la Justification est probablement de Lalliaud >^ sans dire sur quoi il fonde cette probabilité : peut-être sur une lettre de Rousseau à Lalliaud, du 15 novembre 1766, où il remercie celui-ci de lui « rendre les vrais services de l'amitié », sans spécifier lesquels. Mais le 7 février 1767 (à M'^e de La Tour), il ne sait pas encore de qui est la brochure. (Comparer aussi sa lettre à Dutens du 5 février 1767) M"»e du Deffand écrivait à Walpole : t Mon colporteur m'apporte la Justification de Jean-Jacques : je soupçonne que l'auteur pourrait être un sacristain, non des Minimes, mais du Temple de l'Idole » (de M"'" de Boufflers.)

(1) Ces deux brochures ont été imprimées au tome III du Supplément des Œuvres complètes de Rousseau (Genève, 1782;, avec tous les autres écrits de M"»» de La Tour en faveur de Rousseau, sous ce titre ; « La vertu vengée par l'amitié. »

Rousseau, lui, ne répondit pas à VExposé succinct de Hume. Après la colère, qui était trop souvent son inspiratrice, était venue la détente, et même la dépression qui succédait toujours à ses plus grandes crises. Il se contenta de rabrouer ceux de ses amis qui, comme M'"^ de Boufïlers, n'avaient pas craint de lui donner tort, ou qui, comme Du Peyrou, avaient risqué un doute timide sur la légitimité de ses griefs : « Avant de parler de ma justification, répliquait-il à ce dernier (4, 13 octobre 1766), parlons de la vôtre... Je suis las de me justifier sans cesse auprès de mes amis et d'essuyer leurs réprimandes quand j'ai mérité tous leurs applaudissements. » Pourquoi ne l'applaudissient-ils pas, en effet, quand « sa lettre à Hume est un prodige de force d'âme et de modération ? » C'est qu'il est très sincèrement convaincu de n'avoir que trop raison contre Hume; et, par exemple, lui qui croit de tout son cœur à la Providence, il écrit tranquillement : « Si je savais que M. Hume ne fût pas démasqué avant sa mort, j'aurais peine à croire encore à la Providence » (à M"'^ de Verdelin, août 1766).

Hume n'avait pas cette belle assurance : on sent, dans ses lettres, postérieures k VExposé, qu'il n'est pas très certain d'avoir, en le publiant, pris le bon parti. Parlant des Mémoires de Rousseau, qui continuent de l'obséder, il écrit à Adam Smith, le 17 octobre 1767 : « Quoi qu'il en soit, cet incident (la rédaction des Mémoires), que je prévoyais, me justifiera en quelque mesure d'avoir publié ses lettres, et peut excuser une démarche que vous, et moi-même, nous avons été parfois tentés de blâmer et souvent de regretter (1). » Bien d'autres qu'Adam Smith, et

(1) Voici qui prouve que ce « regret » chez Hume était sincère. M. Davenport ayant prié le général Conway d'accorder enfin à Rousseau, malgré toutes les restrictions et chicanes de celui-ci, la fameuse pension, Conway répondit qu'il ne ferait rien sans l'approbation de Hume ; et Hume s'empressa d'appuyer la demande de Davenport en faveur de son hôte. Plus tard, il prie instamment Davenport de continuer ses bons offices à Rousseau (2 septembre 1766). Enfin il voudrait, si possible, adoucir, à l'égard de Rousseau, les rigueurs du gouvernement français, comme nous l'apprend une lettre de Turgot ; « Quant à lui permettre de résider en France, écrit Turgot à Hume (lei juin 1767), la chose est possible hors du ressort du Parlement de Paris, mais il faut que le Roi y consente. Il n'y a que l'intérêt même que vous y prenez et la singularité de cette circonstance qui puisse peut-être adoucir le Roi sur le compte de Rousseau en faisant demander la chose en votre nom par M. deChoiseul ». (Burton, II, 381).

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON

Rousseau tout le premier, avaient blâmé, et à bon droit, la publication de lettres qui avaient été adressées, non pas au public, mais au seul David Hume : Hume ne pouvait donc en disposer sans l'autorisation de leur auteur. Rousseau objectait très justement à Du Peyrou : « Vous me marquez que j'ai rompu publiquement avec M. Hume? où avez-vous pris cela? Mettez-vous donc sur mon compte le vacarme qu'a fait le bon David, pendant que je n'ai pas dit un seul mot, si ce n'est à lui seul, dans le plus grand secret? La méchanceté consiste dans le dessein de nuire. Quand ma lettre eût contenu des choses effroyables, quel mal pouvait-elle faire à M. Hume, n'étant vue que de lui seul? » (8 janvier 1767).

Ce n'est du reste pas la seule indiscrétion (et indélicatesse serait peut-être le mot juste), qu'on pourrait, en toute cette affaire, reprocher « au paysan. » On se souvient que Rousseau avait, dans sa lettre à Hume, nettement accusé d'Alembert d'avoir écrit la lettre supposée du roi de Prusse. D'Alembert, dans une déclaration publique imprimée avec VExposé, nonseulement avait protesté en nommant Walpole comme l'auteur véritable de la lettre de Frédéric, mais il affirmait qu'il n'avait jamais été, comme le prétendait Rousseau, son ennemi, « ni déclaré, ni secret. » Et, de fait, il avait plus d'une fois essayé d'arrêter le bras de Voltaire quand il le supposait prêt à frapper Rousseau. Pourquoi donc Rousseau avait-il si sûrement reconnu « la plume de d'Alembert » dans la lettre de Walpole ? peut-être simplement parce que d'Alembert était un plaisantin qui excellait à contrefaire les gens ; l'auteur de la lettre avait joué le personnage du roi de Prusse : c'était encore là une <( imitation » de d'Alembert ! Il n'en fallait pas plus à Rousseau pour deviner un persécuteur. Quand Hume, avant la publication de VExposé, avait appris à d'Alembert l'accusation formulée contre lui par Rousseau, d'Alembert s'était esclaffé : « ah ! pardieu, avait-il écrit à Hume (4 août 1766), mon cher Jean- Jacques, il n'y a pas moyen d'y tenir !... C'est donc moi qui suis l'auteur de la lettre de M. Walpole ! et vous êtes sûr de cela comme si vous l'aviez vu ! Et j'ai fait un complot avec M. Hume

pour VOUS perdre ! je ne me suis jamais douté de cela et je vous félicite d'avoir de si bonnes lunettes. » Puis il donne son paquet à Walpole : « Je rirai éternellement des charlatans comme Rousseau, et des poltrons comme Walpole qui n'osent les attaquer à découvert (1). » Il voit d'ailleurs, comme le public, dans la lettre de Walpole, la main de M"^^ du Deffand (2) ; et, comme il a pour celle-ci une haine violente, il parle d'elle en termes grossiers, comme il le fait toutes les fois qu'il reproche à Voltaire son amitié pour cette « catin. » Ici, dans la lettre à Hume, M"^^ du Deffand est, « une carogne » et « une ordure. » Que fait Hume de cette lettre ? il s'empresse de la communiquer, et à qui ? à Walpole, qui est, comme on sait, l'ami adoré de M"*^ du Deffand. Walpole riposte aussitôt dans sa réponse à Hume : « porter la haine contre une femme vieille et aveugle au point de haïr ses amis sans autre motif est triste et misérable... D'Alembert peut s'offenser qu'on lui attribue ma lettre ; il a raison de le faire ; car je serais, moi, désolé qu'on m'attribuât ses Eloges et ses traductions de Tacite. Cependant je lui pardonnerai tout pourvu qu'il ne me traduise jamais... Je me souviens que la première fois que j'ai entendu M™*" du Deffand prononcer le nom de d'Alembert, je dis qu'on m'avait assuré que c'était un bon mime, mais que je ne pouvais le croire un bon écrivain ; elle me releva

(1) De Ségur : Revue des Deux-Mondes, juillet 1905.

\2) M™« du Deffand avait-elle collaboré à la lettre de Walpole ? Ce qui est certain, c'est que la lettre de Walpole n'est pas de Walpole seul. Rousseau ayant protesté (le 2 mars 1766) contre l'insertion de la dite lettre dans le journal St-Jame's Chronicle, Walpole répliqua par une nouvelle lettre intitulée « Lettre d'Emile à Jean-Jacques Rousseau », dans laquelle il se moque assez lourdement « de la colère » et de « l'habit turc o de Jean-Jacques. 11 adressa sa lettre à M^^ du Deffand qui ne la communiqua qu'à quelques intimes et en parla à l'auteur dans ces termes : « moyennant trois ou quatre mots qu'on y a changés, elle est parfaite. » Elle réfrénait d'ailleurs un peu plus tard le zèle épistolaire de Walpole en l'avertissant qu'il n'était peut-être pas bien de « tourmenter un malheureux qui n'avait eu aucun tort envers lui. * Cette seconde lettre de Walpole ne parut pas ; on la trouvera dans les (( Lettres de M^e du Deffand à Walpole » (édit. Pay et Toynbée 1,3 note). M^^ du Deffand affirmait qu'elle n'était pour rien dans la première lettre de Walpole (ibid., I, 145) ; les correcteurs de celle-ci avaient été Helvétius et le duc de Nivernais, comme Walpole en convient dans une lettre à Conway du 12 janvier 1766 (ibid. U5 note).

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 43

et dit qu'il était extrêmement amusant (1). » Il est à présumer que Hume cette fois garda cette lettre pour lui.

Au milieu de toutes ces Réflexions, Justifications et Répliques, que devenait donc Voltaire? Avant la publication de V Exposé succincty il avait, on s'en souvient, très sagement souhaité qu'on n'invitât pas le public à s'occuper, c'est-à-dire ici, à rire des philosophes en querelle. Mais une fois le public saisi et la bataille engagée, va-t il se borner à compter les coups — sans en donner lui-même ? On pense bien que, dès l'instant qu'il s'agit de ferrailler contre Jean-Jacques, il n'est pas homme à laisser son épée au fourreau. Attentif d'ailleurs à toutes les démarches de son rival, il avait pris soin qu'en Angleterre Rousseau ne restât pas sans nouvelles de lui. Certaine lettre anonyme « Au docteur Pansophe » avait paru, traduite en anglais, dans les Magazines ; Rousseau s'en plaint dès le 10 mai à du Peyrou, et, dans son réquisitoire contre Hume, l'attribuant sans hésiter à Voltaire, il dit que Voltaire a voulu par là « lui attirer le mépris et la haine de ceux chez lesquels il s'est réfugié. » Il paraît certain que l'auteur de la dite lettre a bien en vue ce noble objet ; il suffit d'en citer ce passage (il y en a beaucoup d'autres aussi généreux) : « si vous allez à la comédie, on dira : le voilà cet éminent génie qui nous reproche de n'avoir pas « un bon naturel » ; qui dit que « les sujets de Sa Majesté ne sont pas libres. » Suivaient les critiques, bien connues et infatigablement rééditées, sur les ouvrages de Rousseau et ses contradictions. Rousseau, dans une lettre à d'Yvernois (31 mai 1766) n'a pas mal jugé ce nouveau coup de Jarnac de son implacable ennemi : « il est si bête qu'il ne fait qu'apprendre à tout le monde combien il se tourmente de moi. » Nous pouvons ajouter que, par son cruel acharnement à poursuivre Rousseau malheureux. Voltaire ne réussissait qu'à exciter la pitié en faveur de sa victime : Grimm estima qu'il disait au docteur Pansophe (Rousseau) a beaucoup de vérités dures qu'il aurait tout aussi bien fait de lui épargner. Ce pauvre

(1) De Ségur, op. cit.

Jean-Jacques est assez malheureux par son propre fait pour qu'on ait de l'indulgence pour lui. Mais M. de Voltaire n'entend pas cette morale » (mai 1766).

Non content de désavouer la lettre àPansophe, Voltaire l'endossa bravement à l'abbé Goyer et, celui-ci l'ayant répudiée, il la passa à Borde, lequel refusa de la prendre à son compte. Et Voltaire de répliquer allègrement à Borde : « l'abbé Coyer me jure qu'il n'est pas l'auteur de la Lettre à Pansophe ; c'est donc vous qui l'êtes. Vous dites que ce n'est pas vous, c'est donc l'abbé Coyer. Il n'y a certainement que l'un de vous deux qui puisse l'avoir écrite. Le troisième n'existe pas. »

C'est ce troisième qui, sans exister davantage, écrivit, en novembre 1766, les « Notes sur la lettre de M. de Voltaire à M. Hume par M. L. » Mais, avant les Notes, voyons d'abord la Lettre même, ici visée, de Voltaire à Hume : dans celle-ci» signée cette fois et âatée de Ferney le 26 octobre 1766, Voltaire, selon Grimm, « donne le coup de grâce à ce pauvre Jean- Jacques. » Après avoir « juré » qu'il n'a pas écrit la Lettre à Pansophe, et qu'il n'a d'ailleurs jamais persécuté Rousseau, il réchauffe ses calembredaines sur la Nouvelte-Héloïse, sur l'affaire Montmollin, et exhibe triomphalement des lettres de Rousseau, alors qu'il était à Venise secrétaire de Montaigu, lettres qu'il a, après avoir remué ciel et terre (voir sa Correspondance) fini par déterrer. Le chevalier de Taulés, secrétaire d'ambassade à Genève, a fait chercher aux Affaires étrangères ces précieuses lettres, qui feront longtemps la joie de Voltaire, et desquelles il appert que Rousseau a été « le domestique de M. le Comte de Montaigu » — son domestique, répliquera Rousseau, c'est-à-dire attaché à sa maison, mais non pas son valet (à M. de Chauvel, 5 janvier 1767). Nous savons ce qui en est (voir Rousseau : de Genève à VHermitage). Au reste Fréron, qui a en mains les lettres originales de Rousseau, grâce à du Theil, alors commis aux Affaires étrangères, assure en goguenardant que M. de Voltaire « en a fait un extrait infidèfe, non par méchanceté (il en est incapable), mais sans doute par inadvertance. » Et il ajoute que ces lettres (( qu'il a bien lues, si

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 45

elles étaient imprimées (on ne le pouvaitsans la permission de M. de Choiseul), feraient beaucoup d'honneur à M. Rousseau (1)».

Fréron estime que la lettre de M. de Voltaire à M. Hume fait moins d'honneur à Voltaire, et, après en avoir cité un passage, assez grossier : « quel sel piquant, s'écrie-t-il ; il faut en convenir, ce Voltaire est divin. » Sur les contradictions que Voltaire pour la centième fois reproche à Rousseau, Fréron, qui, comme on sait, ne manque pas d'esprit, fait une jolie remarque : rr ce que l'on peut dire à l'avantage de M. de Voltaire, c'est qu'il a d'auttint meilleure grâce à relever les contradictions de M. Rousseau, qu'il ne s'est jamais contredit luimême dans ses ouvrages ni dans sa conduite. » Ce qui suit est plus joli encore. Dans sa Lettre à Pansophe, pour prouver que Jean-Jacques a eu tort d'attaquer la religion. Voltaire termine par une profession de foi qui suggère à Fréron les plaisantes réflexions que voici : (( M. Rousseau et beaucoup d'autres ont accusé M. de Voltaire de ne pas croire en Dieu : c'est une calomnie atroce. Non-seulement il a toujours cru en Dieu, mais il n'a pas cessé un instant d'être bon chrétien par sa foi et par ses œuvres ; il l'assure dans cette Lettre et peut-on en exiger d'autres preuves que cette protestation même d'un homme aussi ennemi de tout mensonge et de toute tausseté? Il fait en ces termes la profession de ses sentiments religieux : « J'adore un Etre créateur, intelligent... ô Dieu, qui vois mon cœur et ma raison, pardonne- moi mes offenses, comme je pardonne celles de Jean- Jacques Pansophe. » A quoi Fréron n'ajoute qu'un mot, mais qui porte : « il est fâcheux que cette profession finisse par une plaisanterie. » Le ((Frelon,)) comme l'appelait Voltaire, avait un dard qui n'était point trop mal aiguisé.

On sait de quelles épithètes, aussi flatteuses que variées, Voltaire a gratifié le critique qui l'a si souvent et parfois si finenement piqué. Mais parmi les noms qu'il lui donne le plus souvent, il en est un qui cette fois, et en un sens tout au moins, lui convient à lui-même, et c'est celui d'Aliboron, parce que son

(1) Année littéraire, ITGfi, Lettre VIIL

JEAN-JACQUES ftOUSSEAÛ

nouveau factum (Notes sur la Lettre de M. de Voltaire à M. tiume)i c'est bien le coup de pied de l'âne donné au malheureux que tout le monde alors, sauf Voltaire, prenait en pitié. Dans sa Lettre à M. Hume, il avait raillé et calomnié Rousseau : dans ses Notes, il éprouve le besoin de renchérir sur ses railleries et ses calomnies sous prétexte de combler les lacunes de sa Lettre. Par exemple, il avait dit, dans sa Lettre, que, pour avoir le droit de communier, Rousseau avait écrit à Montmollin une déclaration où il s'engageait à combattre le livre de VEsprit, d'Helvétius — et Rousseau n'a jamais rien écrit de semblable à Montmollin. Voltaire, dans ses Notes, complète ainsi sa Lettre : « Non seulement la déclaration de J.-J. Rousseau contre le livre de V Esprit est entre les mains de M. de Montmollin, mais elle est imprimée dans un écrit de M. de Montmollin intitulé : Réfutation d'un libelle, p. 90. » — Or il n'y a rien de tel ni page 90, ni ailleurs dans cet écrit.

Et voici la dernière Note de celui qui avait solennellement promis à Dieu, dans sa lettre à Pansophe, de pardonner à Jean- Jacques : « il y a des faiblesses et des humiliations qu'on doit laisser dans les ténèbres, quand les affligés restent dans une obscu rité modeste, quand ils ne distillent point le fiel et l'outrage. Mais c'est ici un procès personnel qui exclut tous les égards ; et, puisqu'il est permis à un Diogène subalterne et manqué d'appeler jongleur le premier médecin de Monseigneur le duc d'Orléans (que les gens d'esprit sont bêtes ! dira l'auteur de Figaro), il est permis à un ami de M. Tronchin (lequel ne détestait pas moins Voltaire que Rousseau), de montrer ce que c'est que le personnage qui ose l'insulter. On peut, sur le fumier où il grince des dents contre le genre humain lui jeter du pain s'il en a besoin (I) ; mais il a fallu le faire connaître et mettre ceux qni peuvent le nourrir (!) à l'abri de leurs morsures. » Se peut il rien de plus humiliant... pour Voltaire ? Grimm, malgré ses griefs contre Rousseau, se révolte : « Les Notes, qu'on vient d'ajouter à la Lettre de M. de Voltaire à M. Hume, forment un vilain et dégoûtant libelle, dicté par la passion, qui est toujours bête, et où l'on reproche à M. Rousseau de vilaines choses qui, vraies ou fausses,

t\OUSSEAtJ A l'île DE SAINT -PIERRE Et A WOOTTON 4?

ne doivent jamais souiller la plume d'un honnête homme ». C'est Ximenès qui a répandu ces Notes en disant qu'elles sont de Voltaire. Mais Grimm n'en veut rien croire ; il reconnaît, dit-il (quel châtiment pour Voltaire !) le style et la manière de Ximenès, de ce Ximenès à qui Voltaire a dans ses affaires diverses « assigné le département des vilenies. » (janvier 1767).

Jadis, à l'Hermitage, quand Rousseau était en train de se brouiller avec ses amis, Saint-Lambert lui avait écrit, et ce mot ne convient pas mal à tous ceux qui ont pris part à la querelle que je viens de raconter : « ô philosophes dignes des étrivières ! » Mais ce que Saint-Lambert disait alors de Rousseau s'applique plus que jamais à l'auteur du réquisitoire insensé contig Hume : « Vous êtes le plus fou de tous, mais vous êtes le moins coupable. » C'est ce que va nous démontrer et surabondamment, hélas ! sa fuite éperdue de Wootton, laquelle est la navrante conclusion de sa dispute avec Hume.

Le !«• mai 1767 Rousseau quittait brusquement Wootton dans l'intention de se diriger sur Londres et Douvres pour, de là, gagner le continent, il avait pris congé de son hôte à sa façon en laissant pour lui, sur une table, une courte lettre qui ne parvint qu'assez tard à son adresse : Davenport, en effet, qui ne se doutait de rien et qui venait, après une assez longue absence, de rentrer chez lui, à Cheshire, invitait Rousseau et Thérèse à l'aller voir et ce, par une lettre du 4 mai, c'est-à-dire trois jours après que Rousseau était parli. Mais pourquoi donc ce brusque départ de Wootton? Pour plusieurs raisons dont Rousseau n'eut peut-être pas pleinement conscience, et qu'il nous faut essayer de démêler.

La raison principale, je crois, c'est qu'il ne pouvait pas supporter plus longtemps la solitude à laquelle il s'était luimême condamné. J'ai parlé déjà de cette ignorance de la langue anglaise qui avait rendu plus complet encore son isolement dans ce triste pays de Stafïordshire. Or, dans les lettres qui précèdent de peu son départ, je retrouve celle même plainte : il est (( étranger, ignorant la langue du pays, ne pouvant parler ni entendre. » Il écrit le 4 avril 1767, alors qu'il désespère d'échapper

à ses persécuteurs : « que puis-je faire tant que personne ne vient à mon secours? Quand vous m'écrivez tranquillement : « adressez-vous à celui-ci ou à celui-là », c'est comme si vous me disiez : adressez-vous à un habitant de la lune. Mon cher hôte (c'est ainsi qu'il appelait Du Peyrou) libre et maitre dans sa maison de Neuchâtel, parlant la langue et entouré de gens de bonne volonté, juge de ma situation par la sienne ; il se trompe un peu. » Deux personnes avaient, pour ainsi dire, à elles seules, peuplé jusqu'alors sa solitude : son hôte Davenport et son voisin et ami Granville : or, je remarque que, lorsqu'il quitte Wootlon le l^"" mai, Davenport est absent depuis très longtemps, et, dans la lettre même où il prend congé de lui, Rousseau se plaint de sa longue absence; Granville lui-même est aux eaux de Balh, d'où il ne reviendra qu'après le départ de Rousseau. Il a donc été seul pendant plusieurs mois en tête-à-tête avec Thérèse, laquelle a, je l'ai déjà montré, toutes les raisons possibles de le pousser à partir.

Cette grande solitude de Wootton, il l'a comme aggravée encore par sa méfiance : croyant toutes ses lettres interceptées (et plusieurs ont pu l'être, nous l'avons vu), il a découragé ses correspondants ; il n'écrit plus, si ce n'est à son plus intime ami, Du Peyrou, et à g son père », Mylord Maréchal. Or voici que Mylord Maréchal, désapprouvant ses accusations contre Hume, contre « le bon David », comme il l'appelle, décide de ne plus écrire à son « cher fils », à Rousseau, que de loin en loin. Rousseau en est atterré : « si vous tenez votre cruelle résolution, j'en mourrai. » (11 décembre 1766); et, comme Mylord ne répond pas : « mon protecteur, mon bienfaiteur, mon ami, mon père, aucun de ces titres ne pourra-t-il vous émouvoir? Je me prosterne à vos pieds pour obtenir un seul mot. » Mylord fut inflexible, et l'abandon, en un pareil moment, d'un ami si cher et si nécessaire à son cœur, dut plonger Rousseau dans le plus profond abattement (1).

Enfin, au silence désapprobateur de Mylord, il faut ajouter

(1) La dernière lettre de Mylord Maréchal à Rousseau est datée de Potsdam le 22 novembre 1765 : « Ne trouvez pas mauvais que j'abrège la correspondance. »

ROUSSEAU A l'île DE SAINT-PIERRE ET A WOOTTON 49

un autre silence, dont Rousseau souffre peut-être aussi cruellement, c'est le silence des journaux anglais sur son compte. Hume exagère à peine quand il dit de Rousseau à Adam Smilli : « ce qu'il désire le plus au monde, c'est qu'on parle de lui. » Dans une lettre à Malesherbes (10 mai 1766), aussi bien que dans sa grande lettre à Hume, Rousseau se plaint, et presque dans les mêmes termes, de cette unanimité des papiers publics à l'ignorer tout à coup après l'accueil enthousiaste qu'on lui avait fait jadis : « pas un de ceux qui m'avaient tant loué absent ne parut, moi présent, se souvenir de mon existence. » Ainsi personne ne s'occupe plus de lui, alors qu'hier encore il remplissait le monde du bruit de ses œuvres et de ses infortunes. Ce morne silence, qui succédait si brusquement à son éclatante renommée et au séjour triomphal qu'il venait de faire à Paris, puis à Londres, dut profondément blesser sa vanité et, du même coup, affecter sa raison déjà chancelante. Il perd dès lors la tramontane, et en arrive à se méfier de tout et de tous : de son cousin même, Jean Rousseau, qui habite Londres, est très fier de lui, et lui donne des preuves non équivoques de son dévoûment; rien n'y fait : son cousin, lui aussi, s'est laissé enrôler et le voilà devenu « l'âme damnée de Hume » ; c'est lui, bien sûr, qui, à Londres, intercepte toutes les lettres à son- adresse : (( c'est entre Londres et Wootton que le filet est tendu et il est impossible que rien en échappe » (à Du Peyrou, 2 avril 1767). Pour dépister les espions de Hume, il invente un cachet ; puis, pour plus de sûreté, un second cachet; et, s'il se sert du premier, ce sera « pour donner le change. »

Mais pourquoi donc est-il épié et surveillé de toutes parts ? c'est qu'on veut s'emparer de ses Mémoires, parce qu'on a peur de la lumière qui en jaillira, et fera éclater à la fois son innocence et les crimes de ses ennemis : « il s'agit de sauver mes papiers, car on les guette avec une grande vigilance et l'on espère bien qu'ils n'échapperont pas. » Heureusement Du Peyrou a en Angleterre un ami sûr, le Suisse de Cerjeat, qui habite Louth en Lincolnshire, et Rousseau n'a qu'une idée, c'est de le rejoindre ; mais le pourra-t-il ? « Je suis de tous côtés sous le piège ; il est impossible que je m'en tire, si votre ami ne m'en tire pas...

Il n'y a dans ma position que la vue d'un homme sûr qui puisse m'être utile. Présence ou rien. » (2 et 4 avril 1767). On voit son affolement.

Il part donc le l^*" mai dans l'intention d'aller se mettre sous la protection de Cerjeat; s'arrête quelques jours, on ne sait pourquoi, au village de Spalding, à cent cinquante kilomètres de Wootton ; et, de là, il écrit le 5 mai une lettre au lord Chancelier, dans laquelle, invoquant « l'impossibilité éprouvée (?) d'aller plus loin seul et sans danger », il le supplie de vouloir bien lui accorder, à ses frais, un guide autorisé qui le conduise sûrement jusqu'à Douvres, où il désire s'embarquer. Mais, six jours plus tard, il a changé d'avis : il écrit le 11 mai à Davenport pour lui faire part de son désir de retourner chez lui (!) ; car, dit-il, « Je préfère infiniment le séjour de votre maison à celui de toute autre captivité. » Puis, le 14 désespérant d'avoir de Davenport une réponse à sa lettre, car il est convaincu que ses lettres n'arrivent pas à leur adresse, il se décide à partir pour Londres, sans être sûr, écrit-il encore à Davenport, de pouvoir y arriver ; mais que Davenport garde ses malles, qu'il a laissées à Wootton : car il espère bien retourner à Wootton — quand il sera sur le continent ! Seulement, sera-t-il assez heureux pour mettre le, pied sur la terre française? il se croit, en effet, emprisonné en Angleterre, car voici l'infernale machination de ses ennemis : ils l'ont entraîné dans une île pour le séparer du reste de l'univers et pour l'avoir tout à fait à leur merci.

Sa première lettre à Davenport étant tout de même parvenue à celui-ci le 17, le lendemain le postillon de Davenport partait à franc étrier pour Spalding : mais Rousseau n'y était plus. Arrivé le 16 à Douvres, il écrivit ce jour même, à Conway, une lettre qui est le pendant de la lettre à Hume, ou plutôt qui est plus folle encore. On y lit des phrases telles que celles-ci : « Je veux sortir, Monsieur, de l'Angleterre ou de la vie ; et je sens bien que je n'ai pas le choix. Les manœuvres sinistres que je vois m'annoncent le sort qui m'attend, si je feins seulement de m'embarquer. J'y suis déterminé pourtant, parce que toutes les horreurs de la mort n'ont rien de comparable à celles qui m'environnent. Objet de la risée et de Vexécration publique, je

koussÈAu A l'île dè saint-pierre et a wootton 5l

Ile me vois environné que de signes affreux qui m'annoncent ma destinée. C'est trop souffrir, Monsieur, et toute interdiction de correspondance m'annonce assez que, si tôt que l'argent qui me reste sera dépensé, je n'ai plus qu'à mourir. » Dans sa détresse, il supplie Conway de le laisser partir, et il promet en échange d'abandonner pour toujours le projet d'écrire sa vie : ses Mémoires, que redoutent tant ses ennemis, ne verront jamais le jour ; il ne se plaindra jamais de l'Angleterre et ne parlera jamais de Hume, ou (l il n'en parlera qu'avec honneur. >^ Mais quels garants offre-t-il à Conway pour l'exécution de toutes ses promesses ? d'abord il partira à vide laissant tous ses papiers en Angleterre. Mais il imagine un autre garant qui est d'une bien singulière originalité : il accepte la pension du Roi 1 par là, il se lie lui-même et s'interdit de mal parler de l'Angleterre. Et il terminait, avec cette emphase qui ne l'abandonne jamais, parce qu'il ne peut jamais, même dans le plus grand désarroi, s'empêcher de songer à l'effet produit : « Je ne vous en dirai pas davantage, si ce n'est ce dernier mot qui vaut la peine d'être répété : je vois mon heure extrême qui se prépare ; je suis résolu, s'il le faut, de Taller chercher et de périr, ou d'être libre : il n'y a plus de milieu. »

Enfin le 21 mai, sans attendre la réponse à cette lettre, à laquelle sans doute il ne pensait plus, il s'embarquait à Douvres, et le 22 abordait à Calais « transporté », dit-il, d'avoir reconquis sa liberté, comme il l'avait été l'année précédente lorsque, le 11 janvier 1766, il avait abordé à Douvres, et que « transporté, disait-il encore, de toucher cette terre de liberté », il avait sauté au cou de Hume et avait couvert son visage de baisers et de pleurs. C'est un cri de joie qu'il a poussé quand il a abordé en Angleterre; maintenant qu'il en sort, c'est un cri de délivrance et, on l'a vu, dans les deux cas, il est « transporté ». Mais ces transports, et plus particulièrement le dernier, ne seraient-ils pas, pour parler crûment^ des transports au cerveau ? il n'en faut pas douter; c'est bien la triste conclusion qui s'impose. Mais alors, depuis quand Rousseau est- il fou, et de quel genre est donc sa folie ? c'est ce qu'il nous faut maintenant tacher d'élucider.

Page 1