‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 3 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA FOLIE DE ROUSSEAU

Quand Hume et les philosophes disaient de Rousseau qu'il était fou, c'était surtout pour eux une façon de parler : ainsi, quand nous entendons quelqu'un soutenir une absurdité évidente, nous nous laissons aller à dire qu'il est fou, sans le juger pour cela digne des petites-maisons. Deux choses empêchaient Hume êt ses amis de croire sérieusement à la folie de Rousseau : d'une part, cet homme, qui avait écrit à Hume la lettre insensée du 10 juillet 1766, était pourtant l'auteur de VEmile ; et même, dans cette lettre du 10 juillet. Hume le reconnaissait expressément dans son Exposé succinct, « on retrouvait des traces bien marquées de l'éloquence et du génie de Rousseau. » Il n'était donc pas réellement fou, concluait-on, puisque son génie subsistait. D'autre part, ses plus ridicules accusations contre Hume, on se disait qu'il n'y croyait pas et qu'il les avait imaginées simplement par méchanceté, pour s'affranchir de la reconnaissance qu'il devait à Hume et qui pesait à son âme naturellement ingrate. Mais, dès lors, et la conclusion était toujours la même, il était méchant, non pas fou ; — à moins, ajoutait Hume, qu'on ne le rangeât parmi ces (( têtes faibles qui flottent continuellement entre la raison et la folie. » Et Hume montrait combien il était « flottant » lui-même et indécis dans sa façon de juger Rousseau, quand il écrivait : « j'avoue que je penche beaucoup vers cette opinion (que Rousseau est entre la raison et la folie), quoiqu'en même temps je doute fort, qu'en aucune circonstance de sa vie,

Bibliographie : D"- Gabanés : Le Cabinet secret de l'histoire, 3^ série, 1900. — Régis : Chronique médicale, 1900. — Gilbert Ballet : Traité de pathologie mentale, 1903. — Régis : Précis de psychiatrie, 1909. — Sérieux et Gapgras : Les folies raisonnantes. Le délire d'interprétation, 1909. — Biiiet : L'Année psychologique, t. XVI et XVII, 1910 et 1911.

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M. Rousseau ait joui plus entièrement qu'aujourd'iiui de toute sa raison. » Bref, on ne savait à quoi s'en tenir sur l'état d'esprit de Rousseau. Mais nous, qui avons lu les Confessions et les Dialogues, nous surtout qui, grâce aux travaux des aliénistes, sommes un peu mieux renseignés (sans l'être pleinement, et le serons-nous jamais ?) sur tout ce qui touche à la folie, nous pouvons, je crois, répondre, un peu plus catégoriquement qu'on ne le pouvait faire au dix-huitième siècle, à cette troublante question qui dut rendre si perplexes les meilleurs amis de Rousseau : l'auteur, à la fois éloquent et absurde, de la lettre à Hume, oui ou non, était-il fou ?

Avant tout, nous savons qu'il était sincère jusque dans ses plus absurdes récriminatiolis ; et donc il déraisonnait? Sans nul doute ; mais est-ce à dire qu'il était fou ? pour affirmer de quelqu'un qu'il est atteint de folie, il ne suffit pas de montrer qu'il déraisonne : il faut, disent les aliénistes, établir encore qu'il déraisonne d'une manière connue, déterminée et classée (1). Il faudrait de plus, dans le cas présent, trouver une espèce de folie qui n'envahit pas l'esprit tout entier, puisqu'elle ne devrait pas empêcher cet esprit d'écrire les Rêveries du Promeneur solitaire^ et même une bonne partie des Confessions. Or justement une telle folie existe, et c'est si bien la folie de Rousseau qu'il en a inconsciemment révélé tous les symptômes et marqué tous les progrès avec une précision et même, quand il s'analyse, avec une finesse psychologique que les descriptions des aliénisles modernes n'ont pas dépassée. Cette folie, c'est « la folie systématisée », plus communément connue sous le nom de « folie de la persécution » ; on l'a étudiée encore, dans un ouvrage récent, sous le nom de « délire d'interprétation (2). »

Mais d'abord comment Rousseau est-il devenu fou ? Il va de

(1) Binet : L'année psychologique, t. XVII, 305.

(2) Sérieux et Capgras : Les folies raisonnantes. Le délire d'interprétation,

C'est Laségue qui, dans un court et substantiel Mémoire paru en 1852 dans les Archives générales de Médecine, a le premier nommé, et parfaitement décrit « cette forme de délire partiel à laquelle, dit-il dans sa conclusion, je donne, faute d'un meilleur terme, le nom âe délire de persécutions. »

MM. Sérieux et Capgras ont consacré plusieurs pages de leur livre au délire d'interprétation dans Rousseau : « Les folies raisonnantes », p. 182.

soi que la cause première (hérédité ou vice d'organisme) nous échappe ; mais nous pouvons saisir ce que les philosophes et les aliénistes appellent les « causes occasionnelles », c'est-à-dire, ce qui a très vraisemblablement développé et orienté sa folie. Or ces causes sont les unes, pour ainsi dire, intérieures, et les autres extérieures à Rousseau : les premières sont sa constitution physique et son caractère ; les secondes, les événements de sa vie.

Sa constitution physique nous est en somme mal connue, malgré les confidences de Rousseau lui-même sur sa santé, et malgré les travaux des médecins qui ont fait de ces confidences l'objet de leurs études. Rousseau d'abord : Dieu sait s'il aime à s'ausculter et à se décrire ! mais faut-il ajouter foi à toutes ses doléances ? il se croit atteint d'une foule de maladies, dont quelquesunes, au moins, ont dû être imaginaires ; car, par exemple, à Motiers, il se dit mourant alors qu'il fait sept bonnes lieues de son pied léger. Il se plaint sans cesse de ses insomnies ; or un jour que, dans une excursion aux environs de Motiers, il croit n'avoir pas fermé l'œil de la nuit, il a par ses ronflements empêché son voisin de lit de dormir. Enfin tandis qu'il va en poste à Montpellier faire soigner son polype au cœur, les œillades et les faveurs de M*"* Larnage suffisent à le guérir. Quand il fait la traversée de Calais à Douvres, il émerveille Hume par les preuves d'endurance qu'il donne pendant tout le voyage : « c'est, dit Hume, un malade imaginaire » (à M'»^ de Boufflers 19 janvier 1766).

Quant aux médecins, il n'est guère d'années où leurs Revues ne nons apportent quelque consultation nouvelle sur « la vraie maladie de Rousseau ». Un pauvre être qui serait affligé de tous les maux qu'a découverts en lui la science médicale n'aurait pas longtemps à vivre : or Rousseau a atteint, travaillant et se promenant tous les jours, sa soixante-sixième année, ce qui est un bel âge pour un moribond (1).

(1) Voir particulièrement : docteur Cabanés : Le cabinet secret de l'histoire, 3« série, 1900 : « Quelle était la maladie de J.-J. Rousseau ?» — Docteur Régis : (( Etude médicale sur J.-J. R. » {Chronique médicale, 1900), étude approfondie, qui tend à prouver que Rousseau était « un neurasthénique artério-scléreuxi » Neurasthénique f il est pourtant bien gai, et d'une gaieté d'enfant,

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S'il est peut-être bien difficile de diagnostiquer, à deux cents ans de distance, les maladies de Rousseau, et s'il est, comme je le crois, téméraire d'affirmer en lui « une hérédité chargée » d'après le peu que nous savons de ses ascendants, voici, par contre, ce qui est très sûr : il a pâti dans sa jeunesse ; et, plus tard, ses malheurs réels ajoutés au dur labeur de ses années de production — et quelle production I quatre grandes œuvres en quatre ans ; ~- il est certain, dis-je, que tant de fatigues et tant d'épreuves ont dû altérer sa santé, déjà ébranlée par certaines infirmités physiques et morales, dont il faut bien que je parle. Il était affligé, ce qui est assez fréquent chez « les obsédés », de deux propensions contraires, l'une inhibitive, l'autre impulsive ; en termes plus explicites, la pollakiurie se rencontre chez lui avec la difficulté émotive d'uriner. En outre, car il faut tout dire, puisqu'il a tout dit lui-même, il est à la fois masochiste et exhibitionniste ; il se livre au libertinage solitaire et c'est là, à l'en croire lui-même, « l'habitude la plus funeste à laquelle un jeune homme puisse être assujetti. » (Emile, IV). Or ces tristes infirmités et ces penchants vicieux, voilà, à n'en pas douter, les fourriers de sa folie (1).

J'ajoute que son caractère le prédisposait à la folie de la persécution ou, ce qui est peut-être plus exact, mais, en défidans ses promenades et ses excursions à Montmorency, à Motiers et ailleurs. Artério-scléreux ? je ne ferais, dans mon incompétence, aucune difficulté de l'admettre, si je ne lisais, dans la même Chronique médicale, les raisons pour lesquelles il paraît impossible au docteur Gourtade que Rousseau ait été artério-scléreux. Quant au docteur Môbius, dont l'ouvrage {Rousseaii's Krankheitsgeschichte, 1889), a fait l'objet d'un article de Brunetière {Etudes critiques, IV), selon moi, il connaît mal Rousseau ; et d'ailleurs, au lieu de s'en tenir à son rôle de médecin, il refait à sa façon l'histoire de Rousseau, qu'il juge avec une naïve prévention.

(1) « L'onanisme joue un rôle capital dans la genèse de l'hypocondrie. » (Gilbert Ballet : Traité de pathologie mentale, 1903). Quant à ce mélange de masochisme et d'exhibitionnisme, que Régis appelle « le maso-exhibitionnisme » {Précis de psychiatrie, 1909, p. 168), il constitue, chez Rousseau, un état morbide qui le prédispose à la folie et peut être considéré comme un des prodromes de cette psychose constitutionnelle qu'est le délire des persécu- * tions. Ge délire, en effet, plus que tout autre, a des racines profondes dans la constitution même de l'individu. Il y a, chez Rousseau, une prédisposition morbide à laquelle viennent s'ajoater des canses occasionnelles ; ce sont ces dernières qui font peu à peu appuraître la prédisposition latente.

nitive, revient au même, que sa folie s'est modelée sur son caractère. Sans analyser (j'y reviendrai plus en détail) ce caractère, il suffît ici d'en rappeler certains traits essentiels qui nous sont connus et qui, supposé en lui le germe de la folie, étaient merveilleusement propres à le développer. On sait à quel point il était naturellement sensible : ses malheurs et ses polémiques, ses aventures sentimentales à l'Hermitage et ses ardentes querelles avec ses amis, tout cela avait encore et à tel point avivé et exaspéré sa sensibilité, que Hume disait de lui, au début de leur liaison: « il est comme un homme à qui on aurait ôté non-seulement ses habits, mais sa peau, et qu'on condamnerait à lutter, dans cet état, contre les vents et les orages de ce bas monde» (à Blair, 22 mars 1766). C'est ce qu'on appelle vulgairement un écorché. Pour mettre une si extraordinaire sensibilité à l'abri de l'inclémence des hommes, il n'y a qu'un moyen : la retraite. C'est vers la retraite encore que le poussent à la fois son esprit soupçonneux, sa timidité, son sincère amour de la nature et ses maladies (qui nécessitent l'usage des sondes) ; il n'est pas jusqu'à son génie même qui, le mettant à part de tous les écrivains de son temps, ne l'incline lui aussi à s'isoler, pour se déployer plus à l'aise.

On le voit, sa constitution physique, ses goûts, son genre d'esprit, tout l'invite à vivre solitaire: or rien ne lui est plus funeste que la solitude. Il écrivait à Du Peyrou : «Je n'ai pas besoin de société pour me garantir de l'ennui, au contraire ; mais j'en ai besoin pour me détourner de rêver et d'écrire. Tant que je vivrai seul, ma tête ira malgré moi » (6 avril 1765). Voilà le danger : tout ce qui dans son caractère, extrême sensibilité, méfiance, orgueil et timidité, le pousse vers la solitude, par une fatalité inévitable la solitude l'entretient et Vaggrave. « En ma qualité de solitaire, écrivait-il dès 1757 à M'"^ d'Épinay, je suis plus sensible qu'un autre; si j'ai quelque tort avec un ami qui vive dans le monde, il y songe un moment, et mille distractions le lui font oublier le reste de la journée; mais rien ne me distrait sur les siens ;je m'en occupe la nuit entière; seul à la promenade, je m'en occupe depuis que le soleil se lève jusqu'à ce qu'il se couche ; mon cœur n'a pas un instant de relâche et les duretés

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d'un ami me donnent dans un seul jour des années de douleur. »

On connaît son mot au début des Confessions: «Je sentis avant de penser. » Ce qu'il dit là, une fois pour toutes, de sa première enfance, il faut le lui appliquer, en donnant au mot sentir le sens exceptionnellement profond qu'il lui donne, toutes les fois qu'il entre en contact avec l'un de ses semblables : les moindres procédés des autres envers lui, les propos qu'on lui tient, les attentions qu'on néglige d'avoir et qu'il se croit en droit d'attendre, tout cela il le sent, et, d'après sa sensation, il le juge avant de se donner le temps d'y réfléchir; quand il y pense, plus tard, il en a déjà tant souffert et, sans doute aussi, tant gémi avec Thérèse, qu'il ne lui reste plus qu'à se demander, non certes si on a voulu le blesser (pourquoi en douterait-il ? il en souffre encore), mais pour quel motif on l'a blessé. La recherche de ce motif le met naturellement sur la voie d'autres mauvais procédés auxquels il n'avait pas songé jadis ; et ainsi, rassemblant l'un après l'autre tous ses griefs contre une même personne, il voit peu à peu se dresser en face de lui un ennemi déclaré : c'est, pour ainsi dire, la première systématisation. Et voici la seconde : de même que, d'un ancien ami, il a fait un ennemi en liant entre eux tous ses torts, comme s'ils se supposaient l'un l'autre et dénotaient par leur assemblage l'intention avérée de lui nuire; de même, il cherche maintenant quels liens cachés pourraient bien unir tel ennemi à tel autre, les trouve sans peine, y voit la preuve manifeste d'un complot : et le voilà devenu un persécuté. Le raisonnement, qui est venu bien après le ressentiment, n'a servi qu'à lui démontrer combien il avait eu raison de se méfier et de rompre : c'est l'histoire de toutes ses brouilles.

Les deux éléments principaux du délire de la persécution sont, nous dit-oU; la systématisation, d'une part, et, d'autre part, la conservation de V intelligence (1). S'il en est ainsi, l'homme, qui a employé tant d'intelligence à découvrir et tant de logique à systématiser les torts de ses ennemis, était bien atteint de ce délire-là. Et pourtant, si certains de ces torts étaient réels et si

(1). Binet : Année psychologique, XVI, 251.

certains de ceux qu'il accuse n'étaient pas précisément ses amis? Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que toutes ses « persécutions » n'étaient pas imaginaires et qu'ainsi il ne délirait pas toujours quand il se disait persécuté ? Précisément : un des caractères du délire d'interprétation, c'est que ce délire « a un fond expérimental » ; celui qui en est atteint n'invente pas tous les faits ; ceux dont il part pour déraisonner peuvent être réels ; seulement il les interprète mal ou les déforme, ne les voyant qu'à travers son idée fixe; et ces faits réels, à savoir certains événements de la vie de Rousseau, c'est ce que j'appelais tantôt les causes de folie extérieures à Rousseau.

Maintenant est-il possible de dire à quelle époque Rousseau est devenu fou ? j'entends : de cette folie partielle qu'est le délire de persécution. Un tel délire n'éclate pas brusquement, à une date qu'on puisse fixer; il est précédé d'une période plus ou moins longue de préparation ou, comme disent les spécialistes, d* incubation ; et cette incubation, en somme, échappe à nos prises, comme tout ce qui se passe au fond des âmes. Tout au plus certaines paroles, échappées à Rousseau dans cette première période mystérieuse, ou certains témoignages de gens qui l'ont bien connu, peuvent nous apparaître comme des signes précurseurs de l'aberration finale. L'indice le plus lointain sur ses prédispositions nous est fourni par un propos de M. de Conzie, son voisin et ami de Chambéry : « Comme il me voyait tous les jours et qu'il me parlait avec confiance, je ne pouvais douter de son goût décidé pour la solitude et, je puis dire, un mépris inné pour les hommes, un penchant déterminé à blâiner leurs défauts, leurs faibles ; il nourrissait en lui une défiance constante de leur probité (1). » Mais voici qui est plus précieux encore, parce que c'est Rousseau qui nous renseigne involontairement sur lui-même. Il est à Lyon, il a 28 ans ; il adresse à ^me (jg Fleurieu une pièce de vers où je relève cette plainte singulière et peut-être déjà révélatrice :

Mes maux sont comptés par mes jours, Imprudent quelquefois, persécuté toujours.

(1) Mugnier : Rousseau et M'^» de Warens, 180. « Les futurs persécutés sont, dès l'enfance, sombres, taciturnes, défiants et soupçonneux. (Pottier. Les aliénés persécuteurs), 1886.

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Plus tard, à Paris, à l'époque même de son premier succès (1749), Marmontel nous a tracé de lui un portrait dont on peut conserver certains traits, en les atténuant, toutefois, puisqu'ils ne parlent pas d'une main amie. Ce qu'on en peut retenir, c'est l'impression produite par Rousseau sur son entourage et que Marmontel n'a pu inventer de toutes pièces : « il (Rousseau) n'avait pas encore pris couleur, comme il a fait depuis; et il n'annonçait pas l'ambition de faire secte. Ou son orgueil n'était pas né, ou il le cachait sous des dehors d'une politesse timide, quelquefois même obséquieuse et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyait de la méfiance; son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse attention. Il se communiquait à peine et jamais il ne se livrait (1). »

Quelques années après (1757), à l'Herinitage, où nous le connaissons mieux, sa « méfiance » a empiré et dégénéré en manie soupçonneuse ; sur les moindres indices il accuse ses amis de le trahir et croit qu'ils s'entendent contre lui : « cet empressement à me faire partir, écrit-il à M™^ d'Epinay, me fit soupçonner une espèce de ligne dont vous étiez le mobile »; et c'est en vain que Diderot s'eiïorce de lui démontrer que « sa supposition était fausse quand il a supposé un complot entre ses amis. » Reconnaissons d'ailleurs que si cette supposition, qu'on s'entendait pour le faire aller à Genève avec M"*^ d'Épinay, était probablement fausse, il n'était pas déraisonnable de croire à une pareille entente entre les amis de M"™® d'Epinay. Au reste, à cette même dale, sa réputation de misantlirope paraît établie, car c'est à propos de sa querelle avec Diderot que Deleyre lui écrit : « Qui aimerez-vous. Messieurs, quand votre amitié réciproque aura cessé ? vous (Rousseau), vous achèverez de liaïr tous les liommes et lui (Diderot), finira de les aimer. Me fais-je entendre? vous deviendrez (pardon, je vous prie), un misanthrope consommé (2). »

Dans sa Lettre à dC Alemberty un an après (1758), il ne peut se tenir, à propos de Molière, et c'est-à-dire hors de propos, de

(1) Mémoires, 1. IV.

(2) Streckeisen-Moultou : J.-J. R. Ses amis et ennemis, I, 156

parler à mots couverts de ses « indignes amis » ; et c'est là tout au moins une tendance à Vidée fixe. Sans doute ses anciens amis ne doivent pas se gêner pour le dauber à leur tour ; par exemple, après les scènes de l'Hermilage, on se représente très bien Diderot invectivant conlre l'ingrat Rousseau avec tous les tonnerres de son éloquence. Rousseau avait donc tout lieu de croire que, lorsqu'on s'occupait de lui, chez le baron .d'Holbach ou chez M™'' d'Epinay, ce n'était pas pour lui tresser des couronnes. Mais où son imagination enfle et grandit outre mesure l'animosité d'un Grinim et d'un Diderot, c'est quand il les voit dès celte époque acharnés à sa perte et conspirant dans l'ombre contre lui : « J'ai à Paris et ailleurs des ennemis cachés... On prépare dans d'obscurs conciliabules le poison que les apprentis philosophes se chargent de répandre dans le public. » (à Le Nieps, 5 avril 1759). Ce n'est là, si l'on veut, qu'une très forte exagération; voici donc qui est beaucoup plus grave, car c'est de l'invention toute pure.

L'impression de VEmile s'étant ralentie, Rousseau imagine tout à coup, on s'en souvient, que les Jésuites, furieux de ce qu'il avait écrit contre les collèges (qu'ils dirigeaient), s'étaient emparés de son ouvrage pour ne le publier qu'après sa mort et expurgé à leur façon. Remarquons en passant que, de même qu'il croyait tantôt ses amis sans cesse occupés de sa personne, de même, ici, il croit les Jésuites tout occupés de son livre (au moment où les malheureux, à la veille d'être expulsés, ont bien d'autres soucis en tête !) Et de se figurer ainsi que les autres sont aussi préoccupés de lui que lui-même, c'est un indice qu'il s'achemine vers cet égoïsme anormal que les aliénistes appellent Vautophilie. En attendant, il imagine de toutes pièces un complot entre les Jésuites et son libraire contre son Emile. Il nous a conté plus tard toute cette histoire dans ses Confessions ?i\ec une parfaite sincérité; mais c'est au moment même où il est en proie à ses noirs soupçons qu'il faut le surprendre et le voir se désespérer. Ce passage d'une lettre à M*"^ de Luxembourg (13 décembre 1761) suffira à nous peindre ses tourments : (( Je ne puis vous dissimuler que mon livre est perdu. Je ne

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doute nullement que les Jésuites ne s'en soient emparés avec le projet de ne point le laisser paraître de mon vivant ; et, sûrs de ne pas longtemps attendre (car il en mourra), d'en substituer, après ma mort, un autre sous mon nom, mais de leur fabrique. Il faudrait un Mémoire pour vous exposer les raisons que j'ai de penser ainsi (on voit à quoi lui sert sa logique : à étaj^er ses chimères). Ce qu'il y a de très sùr, au moins, c'est que le libraire a trompé M. de Malesherbes, qu'il vous trompera et qu'il se moque de moi avec l'impunité d'un coquin qui n'a pas peur et qui se sent bien soutenu (par les Jésuites). Celte perle, la plus sensible que j'aie jamais faite, a mis le comble à mes maux et me coûtera la vie; mais je la crois (la perte) irréparable ; ce qui tombe dans ce gouffre-là n'en sort plus. Ainsi je vous conjure de tout laisser là et de ne vous pas compromettre inutilement. » Donc certitude absolue que le libraire est un voleur — parce que VEmile ne s'imprime pas assez vite ; et aussi notons ce trait, qui est nouveau, que nous retrouverons plus accentué et qui nous aidera à préciser l'état mental de Rousseau : promptitude, non pas à foncer sur l'ennemi et à le réduire — ici, par exemple, à prendre le voleur à la gorge, ou, du moins, à le prendre sur le fait, — mais, tout au contraire, promptitude à accepter passivement le fait accompli, ou qu'on croit tel, ici le vol, et, plus tard, les persécutions de toute sorte. Cette facilité à s'incliner et à gémir, et même à se croire à deux pas de la mort, tout cela nous servira à caractériser le genre de folie de Jean-Jacques : nous verrons que c'est un fou qui se résigne.

Cette fois du moins sa folie fut courte : il recouvra sa raison en recouvrant son manuscrit; l'honnête Duchesne, au lieu d'envoyer à Rousseau les bonnes feuilles au fur et à mesure de leur impression, était en train d'imprimer un volume entier avant de rien envoyer, ce qui expliquait de reste sa lenteur. Malesherbes, qui avait vu Duchesne, ayant dessillé les yeux à Rousseau, celui-ci, honteux à la fois et navré d'avoir imaginé ce « tissu d'horreurs et de calomnies » (à Moultou, 23 décembre), écrivit une touchante lettre d'excuses et de remerciements à M. de Malesherbes qui avait, lui disait-il, « tout fait pour calmer son

délire. » Malesherbes lui répondit par une lettre du 25 décembre 1761, où il rejette toutes les fautes de Rousseau sur (( son extrême sensibilité et cette mélancolie sombre qui fait le malheur de sa vie »; et c'est alors que Rousseau, pour le détromper sur ce dernier point, écrivit ses « Quatre Lettres à M. de Malesherbes Sur ce qui nous intéresse ici, à savoir l'état d'esprit de Rousseau à cette époque, ces Lettres nous donnent les curieux renseignements que voici : l'extrême agitation qu'il vient d'éprouver, Rousseau l'attribue à (( une imagination déréglée, prête à s'etîaroucher sur tout et à porter tout à l'exlrême. » A la bonne heure ! Il s'est si bien ressaisi, qu'il s'accuse lui-même : qu'il se défie donc, puisqu'il se connaît si bien, de cette imagination effrénée et le voilà peut-être préservé du délire. Malheureusement sa misanthropie s'est accrue à la suite de ses orageuses querelles avec ses amis et naturellement, avec sa misanthropie, son amour de la solitude; c'est ce qui me paraît résulter de ce passage de la seconde Lettre à Malesherbes : <( Aigri par les injustices que j'avais éprouvées. Je pris en mépris mon siècle et mes contemporains... Je suis né avec un amour naturel de la solitude qui n'a fait qu'augmenter à mesure que fai mieux connu les hommes, »

S'enfoncer de plus en plus dans la solitude et, par là- même, dans la misanthropie, voilà qui est excellent pour entretenir son humeur soupçonneuse ; aussi écrit-il à cette époque à Moultou (25 avril 1762) : « il n'y a pas une ville en Europe dont il ne me vienne des visites à Montmorency; mais on n'y aperçoit jamais la trace des Genevois; et, quand il y en est venu quelqu'un, ce n'a jamais été que des disciples de Voltaire, qui ne sont venus que comme espions. »

Le voici maintenant à Motiers : sa méfiance naturelle est ici entretenue à la fois par la malice de Thérèse, qui voudrait bien s'en aller, et par le zèle imprudent de ses amis genevois qui lui montent la tête contre Voltaire et contre les magistrats de Genève. Mais, quels que soient ses soupçons et ses alarmes, il n'en est pas encore à délirer : il est trop évident qu'on n'est pas fou quand on écrit la Lettre à Beanmont et les Lettres de la Mon-

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tagne. Sa folie, qui a couvé jusque là (période d'incubation), éclate enfin à Wootton : sa stupéfiante lettre à Hume en est le triste et indéniable symptôme (1). Nous assistons ici à une crise décisive qui va du 10 juillet 1766 (date de la lettre à Hume), au 22 mai 1767, date où il quitte enfin l'Angleterre. Pendant ce laps de temps, tout ce qu'il fait, on l'a vu, est d'un véritable insensé; sa folie entre alors dans ce qu'on appelle la période d'état, c'està-dire qu'elle s'établit en lui définitivement; car, même après qu'il aura été, par son débarquement à Calais, rassuré et calmé, il ne reviendra plus jamais de l'erreur, désormais ancrée dans son esprit, qu'il a à ses trousses, et retrouve partout où il va, une meute de persécuteurs aussi infatigables que rusés. Sa folie est pour toujours « systématisée » ; c'est, d'un autre nom, la paranoïa, c'est-à-dire, non pas abolition, mais déviation de l'intelligence. La paranoïa (d'après l'aliéniste Tanzi qui en a fait une étude spéciale), c'est « une évolution normale qui résulte de ces deux choses : un caractère passionné et une intelligence systématique ». Systématique et passionné, il est inutile de rappeler que Rousseau est éperdument l'un et l'autre ; il était donc naturel, puisqu'il devait devenir fou, qu'il inclinât vers la paranoïa ou folie systématisée.

Le fou systématique est au fond un prodigieux égoïste : il ramène tout à lui, n'aime que lui et croit l'univers entier occupé de sa personne ; parfois, nous dit-on, « la tendance de tout rapporter à soi paraît colossale (2) » ; déjà, dans la lettre à Hume elle apparaît telle et ne fera que grandir à mesure que s'étendra

(1) Qu'on se rappelle seulement les inductions folles que Rousseau a tirées d'un mot et d'un regard de Hume. « Je l'entendis s'écrier : je tiens J.-J. Rousseaul Je pris alors ces mots dans un sens favorable. » Mais il y a le regard de Hume . « ce regard sec, ardent, moqueur, prolongé. » Or, « le ton » dont Hume a dit les mots ci-dessus « correspond très bien à son regard. » Et ces deux choses « les mots dont le ton retentit encore sur mon cœur et les longs et funestes regards tant de fois lancés sur moi... ces souvenirs, fussent-ils seuls, fermeraient tout retour à la confiance. » Comparez ce passage sur « les mots » et « le regard » de Hume avec ce que nous disent les aliénistes : « Un mot, un regard peuvent provoquer les conclusions les plus hardies. » (U Année psychologique, 17e année, p. 254.)

(2) Année psychologique, XVII, 254.

le prétendu complot. Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que Rousseau n'est pas seul responsable de cet égotisme et de cette (( autophilie ». Par exemple, s'il croit que l'Europe a les yeux fixés sur lui, il n'a pas tort de le croire, puisque c'est vrai. J'ai déjà montré jusqu'où s'étendait sa renommée, et je me bornerai à l'attester par un petit fait dont je n'ai pas parlé et qui est significatif. Quand Voltaire, pour se moquer du docteur Pansophe (c'est-à-dire de Rousseau alors en Angleterre), lui dit : « on vous montrera du doigt à la comédie », il ne croit pas si bien dire : Rousseau au théâtre à Londres excita une telle curiosité que « In roi et la reine le regardèrent plus que les acteurs (1). »

Les aliénistes nous disent encore : «dans la folie systématisée, l'idée de supériorité se combine souvent, non pas toujours, avec l'idée de persécution. » Idée de supériorité : mais tout le monde s'emploie à donner à Rousseau la haute idée qu'il a de luimême ; cette « supériorité » n'est donc pas « imaginaire », pas plus que la curiosité et Tadmiration dont il est réellement l'objet partout où on lit. Très différent donc des fous ordinaires, qui s'attribuent un génie ou une renommée qu'ils n'ont pas, Rousseau, ici du moins, n'invente rien : c'est à peine s'il s'exagère et son originalité et sa réputation. Ce n'est donc pas, en définitive, sur ses amis et ses admirateurs qu'il se trompe, c'est seulement sur ses ennemis et ses persécuteurs. Pourtant, ici encore, il y a une très importante restriction à faire, puisqu'il a été bel et bien persécuté.

Les gouvernements ont à l'envi brûlé ses livres* ils l'ont décrété lui-même et expulsé de lieu en lieu : mais alors en quoi consiste cette folie de la persécution dont nous l'avons dit atteint ? très exactement en ceci : indépendamment des condamnations dont il a été l'objet de la part des gouvernements de France, de Genève et de Berne, il se croit aussi poursuivi et traqué par des particuliers qui ont formé contre lui un complot dont les ramifications peu à peu se multiplient à tel point qu'il désespère d'échapper aux pièges qui lui sont tendus de toutes

(1) Privaie corresponcL ofD. Hume, 144.

LA FOLIE DE ROUSSEAU

parts. Mais ici encore, pour qu'on ait le droit de dire qu'il est réellement atteint de la folie de la persécution, il faut qu'il soit prouvé que ce complot, dont il se croit victime, est imaginaire ; l'est-il vraiment? c'est la question que j'essaierai de résoudre dans les pages qui suivent (1).

(1) J'aurai à revenir sur « la folie de Rousseau >) quand j'étudierai les « Dialogues », où sa folie est arrivée à son plus haut degré.

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