PARIS
FONTEMOING, ÉDITEUR === 4, Rue Le Goff, 4
De Genève à l'Hermitage (1 71 2-1 757)
AVANÏ-PROPOS
« J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise ». {Les Confessions).
Au lendemain de la mort de Rousseau, La Harpe écrivait, dans le Mercure de France, le 5 octobre 1778 : « Ce serait une chose intéressante de suivre, dans tout le cours de la vie de Rousseau, les rapports de son caractère avec ses ouvrages, d'étudier à la fois l'homme et l'écrivain ». Tel est le but que je me suis proposé dans cette étude, dont je ne me dissimule pas d'ailleurs l'extrême difficulté.
Qu'il soit très difficile de pénétrer Rousseau, c'est ce que savent de reste ceux qui l'ont lu de près et ce qui, je le crains, n'apparaîtra que trop, au cours de ce travail, à ceux qui le connaissent moins. A n'envisager, en effet, que l'homme même, tout est problème pour son biographe : quel fut, au juste, son caractère? il n'en est pas de plus malaisé à démêler, parce que Rousseau est pétri de contradictions. Tantôt égoïste et cynique, il est tantôt, ou parait, affectueux et tendre, épris d'héroïsme et de vertu et il semble que c'est pour lui que Pascal ait écrit son mot fameux sur l'homme : c'est un monstre incompréhensible.
Quelle a été sa vie? il n'en est pas, on le sait, de plus singulière^ de plus féconde en surprises, en contrastes, en aventures de toutes sortes. A-t-il été réellement fou ? et, s'il l'a été, à quelle époque de sa vie, c'est-à-dire, à quel moment de son œuvre, Test-il devenu ?
Or, toutes ces questions ne sont pas seulement intéressantes par elles-mêmes : elles ont encore, et c'est pour cette raison qu'il faut les étudier avec soin, une importance littéraire exceptionnelle, puisque Rousseau s'est à tel point exprimé et confessé luimême, non seulement dans ses mémoires, mais dans tous ses autres écrits, qu'il n'est pas peut-être d'œuvre plus personnelle que la sienne.
Et cette œuvre est immense : roman, pédagogie, politique, questions de théâtre et questions religieuses, dans tous ces domaines il a dit des choses neuves ou, si l'on veut, paradoxales .et qui, en tout cas, provoquent la discussion. J'aurai assigné, je crois, à Rousseau son vrai rang parmi les littérateurs de son époque, si je dis qu'en somme il a été l'esprit le plus original (dans tous les sens du mot), l'écrivain le plus éloquent et le seul vrai poète du xviii'' siècle, avant la Révolution.
Pour ce qui est enfin de son influence sur la postérité, il ne suffirait pas de dire qu'elle a été très grande, car elle a été telle qu'aucun écrivain d'aucun temps ni d'aucun pays n'en a jamais exercé une pareille. En littérature, — et pour ne rappeler que ce que tout le monde sait, — chacun salue en lui le premier maître du Romantisme français ; car, sans lui, les prédécesseurs mêmes de ce Romantisme, un Chateaubriand et une M'"^ de Staël n'auraient pas été tout ce qu'ils furent. Et, hors de chez nous, on sait ce que lui doivent, sans parler de l'auteur de la Critique de la Raison pure, les deux plus grands poètes de l'Allemagne, l'auteur des Brigands et l'auteur de Werther.
En politique, nul n'ignore ce qu'est devenu le Contrat Social dans les mains des théoriciens et des orateurs de la Révolution ; et, en pédagogie, il a eu des disciples, et qui comptent, jusqu'à l'étranger.
Le secret de son action extraordinaire est connu de ses lecteurs ;