‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 3)Chapitre 2 sur 18 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

à la fois penseur, orateur et poète, Rousseau n'a pas seulemen des idées fécondes ou brillantes ; il a surtout ce qui fait germer et fructifier ces idées dans l'esprit des autres : la chaleur communicative, la flamme du style, les frémissements de l'âme enfin qui seuls peuvent expliquer cette influence vraiment singulière de certains enchanteurs qui traînent comme à leur suite des générations successives de penseurs et d'artistes.

Voilà bien des raisons pour me faire pardonner la longueur de cette étude. Quant à son opportunité, on me permettra delà justifier brièvement par celte seule considération que, si l'on a beaucoup écrit, en France et ailleurs, sur Jean-Jacques Rousseau, on ne l'a pas peut-être étudié assez à fond ni, je le crois du moins, avec l'impartialité nécessaire.

Pour ne parler que des auteurs les plus connus, Saint-Marc- Girardin, dans son ouvrage, d'ailleurs si ingénieux, mais inachevé, a parlé de Rousseau en adversaire politique, puisqu'il déclare lui-même qu'ayant entrepris son cours en Sorbonne au lendemain de 48, « c'était son Contrat social qu'il voulait examiner, afin d'attaquer dans son principe la plus funeste erreur de toutes celles qui égaraient en ce moment la société. » — En 1851, Morin, tout au contraire (Essai sur la vie et les ouvrages de J.'J, Rousseau, 1851) ne prend la plume que pour défendre Rousseau contre ses nombreux ennemis et pour se faire, comme il dit, « l'avocat de Rousseau ». — Plus récemment, un auteur catholique, M. Henri Beaudouin, a écrit sur Rousseau deux volumes fort utiles (La vie et les œuvres de J.-J. Rousseau, 1891) que je ne me permettrai pas déjuger à cette place : je dirai simplement que sur le même sujet je me propose d'écrire un ouvrage très différent du sien.

En Angleterre, M. John Morley (Rousseau, 2 vol. London, 1891) et en Allemagne M. Brockerhofï (J.-J. Rousseau, Sein Leben und Seine Werke, Leipzig, 1874, 3 vol.) ont écrit sur Rousseau des ouvrages consciencieux, intéressants même, je parle surtout de celui de M. Morley, mais trop peu documentés et, à ce qu'il me semble du moins, trop dénués d'esprit critique : par exemple, ils ont trop ajouté foi aux récits des Confessions ; et d'ailleurs un

écrivain, allemand ou anglais, peut-il apprécier pleinement un écrivain français ? Il y a, il est vrai, un Français, très intelligent et très érudit, le regretté Texte, qui a écrit sur Rousseau une thèse des plus suggestives : J.-J. Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire, 1895. Mais, outre qu'il n'étudie dans Rousseau qu'une question très particulière, j'estime que Texte s'est fortement mépris en voyant dans Rousseau ce qu'il n'a pas été vraiment, et ce qu'a été, à sa place. M*"® de Staël, à savoir l'inventeur du cosmopolitisme littéraire, de cet état d'esprit que ^yjme de Staël précisément a appelé « l'esprit européen ».

Mais si Rousseau n'était pas, comme on l'a prétendu, un cosmopolite, qu'était-il donc ? — Avant tout un Genevois, et il faut, par conséquent, pour essayer de le bien comprendre, se demander 4;out d'abord ce qu'est Genève et le caractère genevois ; c'est donc par un rapide aperçu sur l'esprit genevois que je commencerai cette étude (1).

Un dernier mot avant d'aborder mon sujet. Les Rousseauistes me reprocheront peut-être de n'avoir pas attendu, pour écrire mon livre, l'achèvement de l'œuvre si vaillamment entreprise par la Société Jean-Jacques Rousseau. Je répondrai que s'il faut, pour parler de Rousseau, attendre qu'une édition critique de ses œuvres ait été publiée, que sa correspondance ait été complétée, attendre enfin tout ce qu'on découvrira d'inédit au cours des âges, personne ne devra avant plusieurs générations rien écrire sur Rousseau. N'est-il pas permis, dès maintenant, après avoir rassemblé les documents mis au jour et consulté les manuscrits connus, en France et surtout en Suisse ; après avoir essayé, ce qui est plus nouveau qu'on ne pense, de lire Rousseau avec des yeux non prévenus, n'est-il pas permis, dis je, de

(1) M. Brédif a fait naguère sur Le caractère intellectuel et moral de Rousseau (1906), un livre utile et substantiel, mais dont le plan échappe au lecteur. Et je n'ai pas besoin de rappeler les brillantes causeries de M. Jules Lemaître, sur/îoiisseau, 1907. J'aurai plus loin l'occasion de dire mon sentiment sur l'ouvrage récent de M'"* Macdonald : J.-J. Rousseau, a new criticism, London, 1906. Enfin, il me suffira sans doute de mentionner ici le très vivant et très impartial petit volume de M. Chuquet sur Rousseau dans la collection des Grands écrivains français, de Hachette.

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