‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 3)Chapitre 17 sur 18 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

Il y a, dans la vie de Rousseau, deux époques capitales : l'une est le temps qu'il passa aux Charmettes (de 1738 à 1740) ; l'autre est son séjour à l'Hermitage, continué par le séjour à Montmorency (de 1756 à 1762). Aux Charmettes, on l'a vu, Rousseau a, pour la première fois, étudié sérieusement et avec méthode ; il a fait des lectures suivies ; il s'est muni , en un mot , des connaissances qu'il juge indispensables pour faire valoir un talent, dont il ne sait pas encore très bien la nature, mais dont il n'a jamais mis en doute l'existence.

Bibliographie. — J.-J. Rousseau : Confessions, Partie II, livres VIII, IX, X, et Correspondance. — M^* d'Épinay : Mémoires, t. II. — Streckeisen-Moultou : J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, 1865, t. I. — Eug. Ritter : Zeitschrift fiir ncufranzôs. Sprache und Literatur, 1880, t. II. — H. Buffenoir : La comtesse d'Houdetot, une amie de J.-J. Rousseau, 1901, et : La comtesse d'Houdetot, sa famille et ses amis, 1905. — Annales J.-J Rousseau, I, 1905. — Frederika Macdonald : J.-J. Rousseau a New-Criticism, London, 1906, 2 vol. in-8o.

Pour le présent chapitre, je me suis efforcé de lire en critique, aussi bien les Confessions de Rousseau que les Mémoires de M'"^ d'Épinay, de contrôler ces ouvrages l'un par l'autre, et tous les deux à la fois, par les recherches de l'érudition contemporaine, sans oublier l'ouvrage récent et partial de M'n« Macdonald ; et, là où l'érudition n'a rien à dire, je n'ai pas craint de hasarder des conjectures dont on appréciera la valeur : je n'ai prétendu atteindre, en les formulant, que cette vérité approximative dont l'historien de Rousseau, faute de documents précis, est bien obligé parfois de se contenter. Le tout est de les donner pour ce qu'elles valent, à savoir pour l'explication la plus raisonnable, ou qui a paru telle, des étrangetés qui abondent dans la vie d'un des hommes les plus singuliers qui aient jamais existé. Je reprendrai, quand j'étudierai le fameux « complot » formé contre Rousseau par Grimm et « la côterie holbachique », la thèse soutenue par M'"« Macdonald et je discuterai alors en détail la valeur et surtout la portée des documents qu'elle a donnés dans son volumineux ouvrage.

Et le voici maintenant à l'Hermitage : ce talent, il vient d'en donner des preuves éclatantes dans ses deux Discours et il en connaît parfaitement le genre et la portée : il parle, dans ses Confessions, du « vol qu'il avait pris (à cette date) et qu'il se senlait en état de soutenir. » Il sait qu'il est capable de faire mieux que des discours, de vrais livres. Ces livres, il en a déjà dans la tête le premier dessin et certaines idées maîtresses et, sans doute aussi, certains développements et même des phrases toutes faites ; car pour l'orateur et le poète, et il est l'un et l'autre, les idées se présentent à l'esprit, tantôt, si l'on est orateur, ramassées en formules brillantes et sonores ; tantôt, si l'on est poète, incarnées dans des êlres d'imagination que le poète croit voir, qu'il entend dire des mots expressifs et des phrases touchantes ; — or, tout cela, projets d'ouvrages, idées ébauchées ou phrases commencées, s'agite et fermente dans sa tête et c'est tout cela qui va se préciser et prendre corps dans la solitude à l'Hermitage et à Montmorency. C'est là, en effet, que, dans l'espace de six ans, il écrit la Nouvelle Héloïse, le Contrat social et YEmile. Se rappelant plus tard ces années si remplies , il pouvait se rendre ce témoignage : « J'étais assez magnifique en projets; mais dans les tracas de la ville, l'exécution avait marché lentement. J'y comptais mettre un peu plus de diligence quand j'aurais moins de distraction. Je crois avoir assez bien rempli cette attente et, pour un homme souvent malade, souvent à la Chevrette, à Épinay, à Eau-Bonne ou au château de Montmorency, souvent obsédé chez lui de curieux désœuvrés et toujours occupé la moitié de la journée à la copie, si l'on compte et mesure les écrits que j'ai faits dans les six ans que j'ai passés tant à l'Hermitage qu'à Montmorency, l'on trouvera, je m'assure, que, si j'ai perdu mon temps dans cet intervalle, ce n'a pas été du moins dans l'oisiveté. »

Pour le paresseux, en effet, qu'il dit être, il n'avait pas trop mal employé son temps : en six années, trois chefs-d'œuvre, dont deux, VÉmile et la Nouvelle Héloïse, avaient un nombre de pages considérable. Comment cela s'est-il fait? Comment un

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homme a-t-il pu, en si peu de temps, écrire trois grands ouvrages à la fois, et si différents l'un de l'aulre, puisque l'un est un roman, l'autre un traité politique et le troisième un traité d'éducation, trois ouvrages enfin si incontestablement originaux, aussi bien pour le fond que pour la forme ? Il n'y a pas, je crois, dans toute l'histoire des littératures, un second exemple d'une aussi prodigieuse fécondité ; et, si l'on veut bien se souvenir que, pendant ces six années, et sans parler de son travail de copiste de musique qui lui prenait, si on l'en croit, ses matinées, sans compter même ni sa Lettre d'Atembert sur les Spectacles, ni ce Dictionnaire de musique, qu'il composait pour se délasser et qui sera d'ailleurs si volumineux ; si l'on veut bien, dis-je, se rappeler que cet homme, dans le temps qu'il écrivait ces trois grands ouvrages qui vont agiter son siècle et les siècles à venir, a été en proie aux plus violentes discordes avec ses meilleurs amis, qu'il a subi ou provoqué les scènes les plus violentes et les plus atroces jusqu'à son propre foyer ; et qu'enfin, à travers les ruptures les plus douloureuses avec ses amis et ses bienfaiteurs, il s'est laissé emporter à la passion, non seulement la plus ardente, mais, à la lettre, la plus enrageante aussi, qui puisse faire perdre la tête à un homme, on sera confondu de tout ce qui couvait jusque là de flamme et de génie dans sa tête et dans son cœur.

L'on comprendra aussi cette nouvelle singularité d'un homme qui, il avait en partie raison de le dire, n'était pas fait comme les autres hommes : pendant ces rapides années de l'Hermitage et de Montmorency, les chefs-d'œuvre, on l'a vu, succèdent aux chefs-d'œuvre : c'est, après la Lettre à dAlemhert, la Nouvelle- Héloïse, puis le Contrat social, puis VEmile (1) ; tous les domaines de la pensée étaient abordés à la fois et renouvelés par un écrivain qui était un penseur, un orateur et un poète ; et l'on pouvait croire qu'un si riche génie allait continuer à répandre

(1) Je discuterai en leur temps les différentes dates auxquelles Rousseau a dû écrire ces différents ouvrages : « Je ne puis tout dire à la fois », comme dit quelque part Rousseau. J'accepte donc ici provisoirement la succession des ouvrages telle quelle est généralement présentée dans les Œuvres de Rousseau.

dans de nouvelles œuvres celte surabondance d'idées qui émerveillait les contemporains et qui semblait inépuisable : mais, nouvelle surprise, après le Contrat social, Rousseau n'écrit plus rien... que des Lettres et des Mémoires, et sa carrière d'écrivain, ou, du moins, de penseur original, est finie. C'est que ces années de l'Hermitage et de Montmorency, ces années d'une si extraordinaire et si fiévreuse activité, l'avaient épuisé ; il avait trop vécu, en trop peu de temps, à la fois par la pensée, par l'imagination et par toutes ses passions déchaînées, la jalousie, la colère et l'amour; il s'était comme dévoré lui-même et anéanti par tant d'efforts et par tant de secousses, auxquelles allaient maintenant s'ajouter les amertumes de l'exil. On avait assisté à l'éruption soudaine d'un volcan qui avait ébloui le monde — et ravagé tout son entourage — et brusquement le volcan s'était éteint : après l'Hermitage et Montmorency, la nuit va se faire dans le génie et parfois dans la raison de Rousseau ; de ce travail si acharné, traversé par tant de déboires, il gardera toute sa vie un ébranlement qui, s'il n'aboutira peut-être pas, confinera tout au moins, à la folie.

Il n'y a donc pas de période plus agitée ni plus importante dans la vie de Rousseau que son séjour à l'Hermitage, car c'est là surtout que, dans les querelles avec ses amis, se révèle pleinement son étrange caractère. Et pourtant ce séjour n'a jamais été l'objet d'une étude à la fois minutieuse et vraiment impartiale : c'est une telle étude que je voudrais essayer de faire dans les pages qui suivent.

On connaît le récit des Confessions : « M. d'Epinay, voulant ajouter une aile qui manquait au château de la Chevrette, faisait une dépense immense pour l'achever. Etant allé voir un jour, avec M"'^ d'Epinay, ces ouvrages, nous poussâmes notre promenade un quart de lieue plus loin, jusqu'au réservoir des eaux du parc, qui touchait à la forêt de Montmorency, et où était un joli

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potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on appelait l'Hermitage. Ce lieu solitaire et très agréable m'avait frappé, quand le le vis pour la première fois (en 1754), avant mon voyage à Genève. Il m'était échappé de dire dans mon transport : « Ah I Madame, quelle habitation délicieuse ! voilà un asile tout fait pour moi ». M"^e d'Epinay ne releva pas beaucoup mon discours ; mais à ce second voyage, en 1755, je fus tout surpris de trouver, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entièrement neuve, fort bien distribuée, et très logeable pour un petit ménage de trois personnes. M""^ d'Epinay avait fait faire cet ouvrage en silence et à très peu de frais, en détachant quelques matériaux et quelques ouvriers de ceux du château. Au second voyage, elle me dit, en voyant ma surprise : « Mon ours, voilà votre asile ; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre ; j'espère qu'elle vous ôtera la cruelle idée de vous éloigner de moi. » Je ne crois pas avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému : je mouillai de pleurs la main bienfaisante de mon amie, et si je ne fus pas vaincu dès cet instant même, je fus extrêmement ébranlé. »

Si je prends à la lettre ce que nous raconte Rousseau luimême, je ne puis m'empêcher de remarquer que, dès sa première visite à l'Hermitage, il pousse un cri tout au moins indiscret: il va partir pour Genève ; reviendra-t-il à Paris, c'est-à-dire auprès de M'"^ d'Epinay qui l'a admis dans son intimité, qui a dû combattre plus d'une fois ses vagues projets d'aller se fixer à Genève, et, chemin faisant, en présence de cette amie qu'il va quitter peut-être pour toujours, « il lui échappe » (l'expression est-elle exacte ?) de dire avec transport : « ah ! Madame, voilà un asile tout fait pour moi. » Sans insister autrement sur l'opportunité de ce cri, on peut se demander si, à sa seconde visite à l'Hermitage, Rousseau fut aussi « surpris » qu'il l'assure de l'offre que lui lit M^^ d'Epinay. M"^« d'Epinay lui offre donc, entièrement mis à neuf, l'asile que, lui dit-elle, et le mot n'est que juste, « il s'est choisi lui-même. » Que fait Rousseau ? il « mouille de pleurs la main bienfaisante » qui a ainsi pourvu à son logement et remarque, en même temps, que « M"^^ d'Epinay

avait fait faire cet ouvrage à très peu de frais. » Et ainsi, dès le début d'une liaison qui va devenir si orageuse, nous sommes prévenus, par Rousseau lui-même, que nous avons, d'un côté, une femme pleine de charmantes attentions pour ses amis, et, de l'aiître, un homme, à la vérité, sensible jusqu'à pleurer, mais capable aussi de voir, à travers ses larmes, et de nous dire ce qu'a coûté la maison qu'on lui offre gratis.

Au reste il se fait prier; il nous apprend que M"^^ d'Epinay, « qui ne voulait pas en avoir le démenti, devint pressante », et, à la façon dont il nous présente les choses, c'est M""^ d'Epinay qui va être son obligée: « elle employa tant de gens pour me circonvenir, jusqu'à gagner pour cela M"^^ Levasseur et sa tille ». Ainsi ]y[me d'Epinay, dans la bonté de son âme, va jusqu'à prier cette mégère, M™^ Levasseur, et cette commère, Thérèse Levasseur, de vouloir bien faire accepter son bienfait par ce tîer et intraitable Rousseau ; elle est d'ailleurs récompensée de son zèle ; car Rousseau nous apprend qu'elle « triompha entin de ses résolutions »; et il ajoute, comme pour bien marquer la grandeur du sacrifice qu'il fait à son amie : « renonçant au séjour de ma patrie, je promis (il daigna promettre) d'habiter l'Hermitage. »

S'il renonçait, comme il le dit avec quelque emphase, « au séjour de sa patrie », ce n'était pas du tout pour faire plaisir à M"i^ d'Epinay, ni même aux dames Levasseur; c'est parce qu'il savait très bien qu'il serait beaucoup mieux à l'Hermitage qu'à Genève. A Genève, il aurait eu pour voisin Voltaire: le voisinage de M"!^ d'Epinay valait mieux pour lui à tous égards (Ij. A Genève, on lui offrait, dit-il, une place de bibliothécaire ; « cette offre ne l'ébranla pas, parce que son parti était pris »; et, sans doute aussi, ajouterons-nous, parce que la place ne lui était pas définitivement promise et que le traitement en était

(1) Rousseau avait quitté Genève, pour rentrer à Paris, le 10 octobre 1754 : c'est le 12 décembre 1754 que Voltaire faisait sont entrée à Genève. Rousseau avoue, dans ses Confessions, qu'il ne voulait pas retrouver, dans son pays, et grâce « à 1 influence de Voltaire, le ton, les mœurs, les airs qui, justement, le chassaient de Paris. » Et d'ailleurs, Voltaire était déjà, à Genève, « l'idole des femmes et des jeunes gens. »

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des plus modestes (1). A Genève enfin on n'avait pas accueilli, avec l'enthousiasme qu'il espérait, la Dédicace de son second Discours, Dédicace qu'il venait d'adresser, sans les consulter, « aux Magnifiques Seigneurs de la République » : il pouvait donc se rendre compte, par ce froid accueil, que « sa patrie », quoique étant, il le disait du moins, le séjour de la liberté, ne serait pas aussi enchantée qu'il l'avait cru, lors de son récent séjour à Genève, de posséder dans ses murs un écrivain aussi audacieux dans ses ouvrages que compromettant dans ses dédicaces. Au contraire, à fHermitage, il était libre de ses idées comme de son temps, plus libre encore qu'à Paris, où il se sentait gêné et entravé dans l'expression de sa pensée par ses propres amis : car il ne pensait plus comme eux et il sentait très bien, après son second Discours, que son originalité et sa gloire d'écrivain allaient consister dans son isolement même. Or, pour obtenir, parmi ses contemporains, cette place à part que lui conseillait son ambition et que d'ailleurs allait lui conquérir son génie, que pouvait-il faire de mieux à cette heure que d'aller vivre loin de Paris, loin de Diderot et des Holbachiens, au milieu des bois, au sein même de cette nature qu'il aimait et qui l'inspirait si bien? Il comprit tout cela : aussi comme il était impatient d'aller habiter cet Hermitage auquel il affectait tantôt de tenir si peu ! « L'impatience d'habiter fHermitage ne me permit pas d'attendre la belle saison... Je me sentais fait pour la retraite et la campagne... Ce fut le 9 avril 1756 que je quittai la ville pour n'y plus habiter...

Quoiqu'il fît froid et qu'il y eût même encore de la neige, la terre commençait à végéter; on voyait des violettes et des primevères, les bourgeons des arbres commençaient à poindre et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fit entendre presqu'à ma fenêtre dans un bois qui touchait la maison. Après un léger sommeil , oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore dans la rue de Grenelle, quand tout à coup ce ramage me fit

(1) Voir Eugène Ritter : Zeitschrift...ix 317 et Annales J,-J. Rousseau, I;33.

tressaillir et je m'écriai dans mon transport : Enfin, tous mes vœux sont accomplis. (1) » Après tout ce qu'on a écrit sur l'amour de la nature dans Rousseau, je me contenterai de rappeler, à propos de ce passage célèbre, que personne, au xviii« siècle, n'était capable de peindre ainsi le charme de la campagne, parce que personne n'était capable de le sentir si vivement et de se sentir soi-même si pleinement heureux, rien qu'à regarder les premières violettes des bois et les premiers bourgeons des arbres. Ce n'est pas ici de la description, comme en va faire ce Saint- Lambert que nous allons rencontrer tout à l'heure, ce n'est pas davantage de Yécritiire, ce sont les choses mêmes que nous avons sous les yeux et dont nous respirons, avec Jean-Jacques, la naturelle poésie.

Les premiers temps du séjour à l'Hermitage furent délicieux : complètement maître de son temps, pouvant même paresser à sa guise, puisque l'avenir, au moins prochain, était assuré par deux mille francs qui lui restaient de son Devin du Village et qui lui permettaient d'entretenir son « petit ménage », composé alors de trois personnes, dont lui, Madame et Mademoiselle Levasseur, Rousseau commença par ranger ses nombreuses « paperasses » et par régler méthodiquement son travail : car il aimait l'ordre en bon Genevois, et même en fils de bourgeois qu'il était, plus bourgeois lui-même, je l'ai dit, par certains de ses goûts, que ne l'ont cru ses biographes, trop préoccupés de nous montrer le vagabond qu'il fut si souvent malgré lui. Le matin serait consacré à la copie et le reste du temps à la promenade, c'est-à-dire à la rêverie et au travail en plein air, car il ne sortait jamais sans son livret blanc et son crayon, ne pouvant, comme on sait, méditer qu'en marchant : « Sitôt que je m'arrête, je ne pense plus, et ma tête ne va qu'avec mes pieds. » Pour les jours de pluie, il avait son Dictionnaire de musique à refaire et aussi les innombrables manuscrits de l'abbé de Saint-Pierre, dont il avait, pour

(1) L'Hermitage, d'après les Mémoires de M™" d'Epiney, comprenait cinq chambres proprement meublées, une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une source et la forêt pour jardin.

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complaire à M'"« Dupin, accepté de faire des extraits. Quant aux ouvrages dont l'idée le suivait dans ses promenades, c'était d'abord ces Institutions politiques dont il faisait dater la première idée de son séjour à Venise; il n'avait cessé d'y penser depuis et d'y travailler, sans en parler à ses amis, pas même à son plus cher confident, Diderot, et c'est là, ce mystère dont il entoure son travail, un trait à noter dans son caractère : il n'est pas seulement méditatif, il est secret, sur certains tout au moins de ses projets d'ouvrage (sa Lettre sur les Spectacles sera une surprise pour tout le monde); c'est par où, non seulement il diffère de son ami, Diderot, qui, lui, n'a rien de caché pour personne, mais c'est par où aussi il lui deviendra incomprésensible : Diderot s'étonnera, s'épouvantera même devant cette singulière nature qu'il croyait connaître à fond et qui brusquement lui échappe et reste impénétrable (1).

D'ailleurs, indépendamment de sa tendance naturelle à se réserver, et aussi de son intention bien arrêtée, je crois, à cette date, de se soustraire à l'influence de ses amis et en particulier de secouer le joug que lui impose « la direction » de Diderot, Rousseau a une raison très particulière de cacher son projet d'ouvrage politique (un fragment de cet ouvrage deviendra, on le sait, le Contrat social) : le livre qu'il médite va toucher aux institutions qui sont la base de l'Etat ; il faut, pour qu'il soit tel qu'il le désire, c'est-à-dire pour qu'il aille au fond des choses, que Rousseau puisse y dire hardiment toute sa pensée sur ce que doivent être, selon lui, le gouvernement, l'église, la magistrature; or s'il en parle à ses amis, dont le but, plus prochain et plus pratique^ est de guerroyer contre les abus actuels et de fronder simplement les institutions régnantes, il risque de faire comme eux, c'est-à-dire, d'écrire un pamphlet, au lieu de l'ouvrage philosophique qu'il

(1) Marmontel parlant, dans ses Mémoires (livre IV), du temps où il a connu Rousseau dans la société du baron d'Holbach, après voir noté « la politesse timide, quelquefois même obséquieuse et tenant de l'humilité de Rousseau », ajoute que « son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse attention qu'il se commiiniijiiiait à peine et jamais ne se livrait. »

rè\e ; eux, ils ne savent, comme il l'a dit, que « détruire », tandis qu'il se pique, lui, « d'édifier » ; il n'a pas, comme eux, et il s'en Yante, a l'humeur satirique »; et d'ailleurs, « des livres de cette nature (comme le Contrat social) , demandent de la méditation , du loisir et de la tranquillité » — ajoutons : et de la liberté, et c'est une nouvelle raison de préférer l'Hermitage au séjour de Genève. Il se rend parfaitement compte, en effet, que cette liberté, si nécessaire au plein exercice de sa pensée, s'il peut la trouver quelque part, c'est dans la France du dixhuitième siècle, et non dans son propre pays : « j'aurais été bien moins libre à Genève où, dans quelque lieu que mes livres fussent imprimés, le Magistrat avait droit d'épiloguer sur leur contenu. »

En France, au contraire, il a déjà pu faire imprimer, sans être inquiété le moins du monde, les témérités de son second Discours sur la richesse et sur la propriété. Le livre politique qu'il prépare, il le signera de son nom, il demandera, pour l'imprimer , et obtiendra la permission réglementaire ; car, s'il ne veut aucune entrave à sa pensée et à l'expression de sa pensée, il entend se conformer docilement, pour l'impression de tous ses ouvrages , aux lois du pays qui lui donne asile. Tel est son plan et il mûrit lentement , dans la solitude, ses idées politiques ; s'il n'a garde de les confier à Diderot , c'est aussi bien parce que ce serait les confier à tout l'univers et compromettre par avance le succès d'un ouvrage dont le mérite doit être aussi bien dans sa nouveauté que dans sa parfaite unité.

Pour les hommes du dix-huitième siècle, la politique est intimement liée à la morale et, pour certains même des philosophes, elle se confond avec elle : Rousseau songe donc, lui aussi, tout en approfondissant les institutions politiques, à composer un livre de morale , dont il a déjà le litre : la Morale Sensitive , mais qu'il n'arrivera d'ailleurs jamais à rédiger. Et il médite encore, à travers bois, sur les problèmes de l'éducation : il a promis à M"'^ de Chenonceaux tout un système sur ce grave sujet et ce système sera VEmile,

Il mène de front ces travaux si divers et quand d'Alembert publiera, dans TEncyclopédie , son article Genève, il trouvera encore le temps d'écrire sa belle Lettre sur les Spectacles.

Il a alors, dirait-on, comme un débordement d'idées, car ses ouvrages les plus médités ne trahissent vraiment aucun effort et, par endroits même, ils semblent écrits de verve et d'inspiration. Il se délasse , du reste , d'un travail par un autre , ayant éprouvé , dit-il , « qu'un changement d'ouvrage est un délassement ». Riche de ses lectures, qui ont été, on l'a vu, bien plus nombreuses qu'on ne croit communément, — et ce qu'il lisait, il devait le comprendre tout seul et sans aide, c'est-à-dire ne jamais l'oublier, — il est, en somme, bien plus en fonds que ses amis de l'heure présente, les philosophes, qu'il raille aussi comme étant superficiels et frivoles ; il écrit enfin dans toute la maturité de son talent, avec la pleine conscience de sa valeur, et il jouit alors de la volupté, le mot n'est pas trop fort, de cette sérieuse et profonde volupté que goûte un grand écrivain, lorsqu'il prolonge et agrandit son être par les productions de son génie, et lorsque, dans le feu de la composition, il s'exalte et se rehausse à la pensée qu'il parle à la fois à ses contemporains et à la postérité.

Là est, je crois, l'explication, plus encore que dans sa réforme morale à laquelle il l'attribue, du grand changement qui se fit alors dans l'attitude de Rousseau. Il se sentait , dit-il , « audacieux et intrépide » , lui d'ordinaire si timide ; il était, dit-il encore, « devenu un autre » que lui et « cela dura six ans », c'est-à-dire, justement le temps de son séjour à l'Hermitage et à Montmorency. Pendant que dura cette effervescence, dit il, « rien de grand et de beau ne peut entrer dans un cœur d'homme, dont je ne fusse capable entre le ciel et moi ». Voilà, conclut-il, d'où naquit ma subite éloquence, « voilà d'où (et il entend : de sa réforme morale) se répandit dans mes livres ce feu vraiment céleste dont j'étais embrasé » . Ce feu-là, c'était surtout, je crois, le feu même de la composition, lequel fut une cause encore plus qu'un effet. A mesure que ses idées s'élevaient et que ses méditations devenaient plus

graves, loin du bruit des villes, dans ce tête à tête avec luimême, lorsqu'il sentait qu'il n'y avait plus rien « entre le ciel et lui » et lorsqu'encore , en contemplant la création qui déployait toutes ses magnificences à ses yeux, il s'élevait jusqu'au Créateur, auquel sans doute il n'avait jamais cessé de croire, mais dont il s'était maintenant rapproché dans la solitude, c'est alors, dis-je, qu'il se sentait devenir meilleur et qu'il se croyait capable de mener à bien cette réforme morale qu'il avait commencée dès son second Discours.

Aussi est-il à l'Hermitage infiniment heureux ; et quand, dès l'aurore, sans crainte des fâcheux, il s'enfonce seul dans cette forêt de Montmorency qui est à sa porte, et qu'il s'y enivre en même temps de ses propres pensées et des mille senteurs des bois, il éprouve l'irrésistible besoin de projeter hors de lui son bonheur, sa joie de vivre et de penser, et peuplant alors ces bois charmants d'êtres selon son cœur, aussi aimants, aussi « vertueux » et aussi heureux que lui, il écrit la Noavelle-Héloïse.

Il ne tenait qu'à lui, semble-t-il, que cet enchantement des premières semaines se prolongeât durant tout son séjour : malheureusement il avait installé chez lui deux personnes qui n'avaient absolument rien de commun avec les créatures enfantées par son imagination ; après s'être promené en idée dans les bois avec ces êtres charmants qui s'appelaient Claire et Julie, il retombait, quand il rentrait au logis, dans la société beaucoup moins poétique de deux femmes, dont l'une, M"'^ Levasseur, parait avoir été une rouée quémandeuse , et dont l'autre, Thérèse Levasseur , était, on va le voir, menteuse et bornée. Les mensonges de Thérèse, auxquels il se laissait prendre, et son propre caractère qui, lui aussi, malgré sa réforme trop partielle et trop superficielle, l'avait suivi à la campagne , — il n'avait laissé à la ville ni sa susceptibilité ombrageuse, ni même d'autres défauts plus graves qui vont se manifester alors —, tout cela devait bien vite assombrir et gâter l'idylle de l'Hermitage. Il y faut ajouter les fautes de ses amis, et, en tout premier lieu, l'étourderie et l'impru-

dence d'une jeune femme qui allait lui faire goûter les plus enivrantes joies de sa vie et lui faire commettre quelques unes de ses plus fortes sottises.

Rousseau avait vu pour la première fois M"'^ d'Houdetot la veille de son mariage ; il la trouva « aimable » et n'y pensa plus. Il l'avait revue depuis, à la Chevrette, chez sa bellesœur, M"'^ d'Epinay, avait causé et s'était promené avec elle et tous deux avaient pris plaisir à la promenade, car, dit Rousseau, « l'entretien ne tarissait pas entre nous. »

On sait qui était M"^^ d'Houdetot: Sophie de Bellegarde était née en 1730; son père, qui parait avoir été honnête homme, était fermier général, et elle était sœur de M. d'Epinay et de M. de Jully. Elle avait perdu très jeune sa mère et avait été élevée par une tante, dévole à la fois et femme d'esprit. Des vers faciles et agréables, que nous avons d'elle, prouvent surtout qu'elle était très capable d'apprécier le talent de Rousseau. A 18 ans, Mimi , comme on l'appelait dans son entourage , avait épousé le comte d'Houdetot , un officier qui, une fois marié, et marié après avoir seulement entrevu sa fiancée la veille même du mariage, ne s'occupa plus d'elle et, suivant l'usage du temps, laissa à sa femme, la liberté dont il usait largement pour son compte : il avait , avant de se marier, une liaison , connue de tous , et qu'il n'eut garde de rompre après le mariage. Laissée à elle-même, M"^^ d'Houdetot fit ce que faisaient les femmes de son monde: elle prit un amant. Un officier, Saint-Lambert, dont le plus bel exploit avait été de supplanter Voltaire dans le cœur de M^^ du Châtelet, ce qui fennoblissait auprès des femmes plus que n'aurait fait une victoire remportée sur les champs de bataille, plut à M""® d'Houdetot, et, chose inouïe dans les annales de l'amour mondain au dix -huitième siècle , devait continuer de lui plaire pendant cinquante ans. Cette fidélité, si l'on peut dire, exemplaire, durait depuis cinq ans à l'époque qui va nous occuper

et elle commençait déjà à faire à M"^^ d'Houdetot comme une réputation de femme vertueuse dans un siècle qui entendait à sa manière la vertu des femmes et , en fait de passions, ne connaissait guère que (( les passades ». M'^*' d'Houdetot , et c'est un peu sa réhabilitation , entendait tout autrement l'amour, elle qui pouvait , en l'appuyant de son propre exemple, écrire ces deux jolis vers :

Malheureux qui croit, en aimant, Ne pas aimer toute sa vie.

Mimi pouvait donc être citée comme un modèle de constance à bien des femmes variées ; dans sa propre famille , M"™*' d'Epinay , sa belle-sœur, de vie pourtant régulière, n'en était-elle pas alors à son second amant ? et quant à son autre bellesœur, M"i^ de Jully, tout le monde avait su son scandaleux caprice pour le beau chanteur Jelyotte.

Au physique , M""^ d'Houdetot , si nous réunissons tous les témoignages que nous avons d'elle , était positivement laide, et Rousseau l'avait très bien vue et la dépeint telle exactement qu'elle était : « M"'^ d'Houdetot approchait de la trentaine (elle avait 27 ans) et n'était point belle ; son visage était marqué de petite vérole , son teint manquait de finesse ; elle avait la vue basse et les yeux un peu ronds ; mais elle avait l'air jeune avec tout cela et sa physionomie , à la fois vive et douce, était caressante ; elle avait une forêt de grands cheveux noirs , naturellement bouclés , qui lui tombaient au jarret, sa taille était mignonne ». La vicomtesse d'Allard, qui devint plus tard sa voisine de campagne, et qui la voyait souvent, a dit d'elle : « Ce sera une consolation, pour les femmes laides , d'apprendre que M™^ d'Houdetot , qui l'était beaucoup, dut à son esprit et à son charmant caractère d'être si passionnément aimée de Rousseau ». C'est bien cela: yj^me d'Houdetot avait, pour se faire aimer, d'être parfaitement aimable; c'était une âme charmante.

Elle montrait, dans la conversation, un esprit naturel d'une spontanéité, d'une fraîcheur délicieuse et aussi d'une gaieté

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

expansive et presque enfantine. M"^^ d'Épinay la peint ainsi : (( elle est toujours telle que vous l'avez connue, tout aussi vive, aussi enfant, aussi gaie, aussi distraite. » Un jour, elle entre en coup de vent chez M"»^ d'Épinay; son mari va partir pour l'armée et elle saute de joie : « elle était folle, hier, comme un jeune chien. » Ainsi, étourdie comme le premier coup de matines, toute de premier mouvement, elle ne calcule pas la portée de ses paroles ni de ses actes ; et c'est très étourdiment qu'elle ira tout à l'heure se jeter à la tête de Jean-Jacques; et quand, sans penser à mal, elle aura fait tout ce qu'il faut pour allumer en lui une passion folle, elle sera tout étonnée de le voir flamber. Espiègle sans malice, elle dit tout ce qui lui passe par la tête et quand, par ses naïvetés, elle a prêté à rire à la galerie, elle remet les rieurs de son côté par une réflexion amusante ou un joli retour sur ellemême : « Hier, écrit Diderot à M"*^ Volland, j'étais à souper à côté de M"'^ d'Houdetot, qui disait ; je me mariai pour aller dans le monde et voir le bal, la promenade, l'opéra et la comédie et je n'allai point dans le monde et je ne vis rien, et j'en fus pour mes frais. — Ces frais firent rire, comme vous pensez bien », et elle ajouta, en regardant Diderot, qui avait le verre en main : « C'est mon voisin qui boit le vin et c'est moi qui m'enivre. »

A tous ces agréments de l'esprit elle joignait, comme en témoignent tous ceux qui ont parlé d'elle, une tendresse de cœur très touclianle et une infinie bonté; elle avait, dans le siècle le plus spirituel, c'est-à-dire le plus médisant qui ait été, de l'esprit sans méchanceté et elle conserva jusqu'à ses derniers jours, au témoignage de M"^^ de Rémusat, qui la vit en 1809, (( une inépuisable bienveillance. » Lady Morgan, qui avait beaucoup entendu parler d'elle par des gens qui l'avaient connue dans l'intimité, cite, d'après eux, « la tournure tendre et passionnée de ses manières » et ajoute que c'était là « le secret de son influence sur les cœurs de tous ceux qu'elle voulait intéresser. » C'est bien par là, en effet, par la douceur de son âme et de ses manières, par la naïveté aussi de ses propos,

qui mettait à l'aise et en confiance les plus timides, et enfin par cette séduction singulière, dont certaines femmes ont le secret, et qui n'a pas échappé à Jean-Jacques, « la gaucherie et la grâce à la fois qu'elle mettait dans tous ses mouvements », c'est par tout cela qu'elle devait apprivoiser et charmer le sauvage a ermite » de la Chevrette. Il n'avait pas à craindre près d'elle, ce que redoutait tant son chatouilleux amour-propre, d'être persiflé ; et il trouvait en elle ces qualités féminines de douceur, et de grâce qu'il prisait par dessus tout et qu'il était justement en train de peindre avec amour dans les deux héroïnes de son roman, Julie d'Etange et Claire d'Orbe.

Tout, du reste, semblait conspirer, à ce moment de sa vie, pour le jeter, vaincu d'avance, aux pieds de M"^^ d'Houdetot. Il avait 45 ans, il se voyait « sur le déclin de l'âge », et il se demandait avec tristesse comment il se faisait (( qu'avec une âme expansive, pour qui vivre c'était aimer, avec un cœur tout pétri d'amour, il n'avait pas une seule fois brûlé de sa flamme pour un objet déterminé ? » Car les étranges sentiments (et le mot : sensations serait plus juste) qu'il avait éprouvés jadis auprès de M"'^ de Warens, et la paisible amitié qui, sans qu'il s'y fût jamais mêlé, dit-il, « une étincelle d'amour », l'unissait depuis douze ans à Thérèse, à cette fille qui restait si loin de lui par l'absence « de toute idée commune », tout cela n'était pas pour remplir son cœur et apaiser sa soif d'aimer ; et il se sentait « isolé », lui qui était fait pour se donner et vivre en autrui : « dévoré du besoin d'aimer, sans jamais l'avoir pu satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse et mourir sans avoir vécu. » C'était dans la plus belle saison de l'année qu'il s'attendrissait ainsi lui-même, au mois de juin, « sous des bocages frais, au chant du rossignol, au gazouillement des oiseaux. » C'est à ce moment que, se réfugiant dans ses rêves et reportant sur les chimères de son imagination son besoin d'amour inassouvi, il avait créé, pour en faire « les idoles de son cœur », les êtres séduisants qui avaient nom Claire et Julie ;

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

et il s'était plu « à les orner de tous les charmes du sexe qu'il avait toujours adorés » : il les avait doués de deux figures, non pas parfaites, mais de son goût, qu'animaient précisément les qualités qu'on prisait le plus chez M"^^ d'fioudetot : « la bienveillance et la sensibilité. » Julie, l'héroïne du livre, il la fit, non point « sage », comme son amie, mais « faible » ; seulement il lui donna ce que le monde justement encore accordait à M^^^ d'Houdetot : « une faiblesse si touchante que la vertu semblait y gagner. » Et enfin, comme pour mieux opposer son idéal à la vulgarité qui le blessait dans son entourage, il avait gratifié Julie de tout ce qui manquait à Thérèse : de belles manières, l'esprit très orné, le goût des arts et l'amour des poètes ; il l'avait fait naître dans une famille de patriciens et lui avait donné pour amant Saint-Preux, c'est-à-dire le plébéien qu'il était lui-même. C'est au milieu de toutes ces rêveries qu'il reçut (fin janvier ou commencement de février 1757) une première visite de Mme d'Houdetot et, à la façon dont elle se présenta à lui, il put croire que c'était un épisode de son roman qui se déroulait à ses yeux dans cette soudaine et charmante apparition : « elle s'égara dans la route. Son cocher, quittant le chemin qui tournait, voulut traverser en droiture, du moulin de Clairvaux à THermitage : son carrosse s'enfonça dans le fond du vallon ; elle voulut descendre et faire le reste du trajet â pied. Sa mignonne chaussure fut bientôt percée ; elle enfonçait dans la crotte ; ses gens eurent toutes les peines du monde à la dégager et enfin elle arriva à l'Hermitage en bottes, et perçant l'air d'éclats de rire auxquels je mêlai les miens en la voyant arriver. »

Nullement distrait de ses chimères par cette entrevue, qu'il quahfia lui-même de romanesque, il se replongea dans ce qu'il appelle « son délire » ; il ne vivait plus que par Fimagination, parmi les êtres de sa fantaisie, dans ce beau pays qu'il avait donné pour théâtre à leurs aventures, sur les bords de ce lac enchanteur qui semble bien avoir été créé pour servir de cadre magique aux plus beaux rêves de la vie. Le

printemps suivant (c'était en 1757), avait réchaufTé son inspiration, ou, comme il le dit lui-même, « redoublé son tendre délire ». Il avait achevé la peinture de ce jardin romantique où il avait abrité le bonheur de sa Julie ; il venait d'écrire cette scène de laMeillerie qui est bien la page la plus émouvante qu'on ait écrite au dix -huitième siècle ; il en peut dire, avec un légitime orgueil, que « tout lecteur, sous peine de ne rien comprendre aux choses de sentiment, doit, quand il lit ces lignes, sentir son cœur s'amollir et fondre dans l'attendrissement qui les lui dicta. » C'est à ce moment précis que M""^ d'Houdetot vint le surprendre pour la seconde fois et Saint-Preux, c'està-dire Jean-Jacques , tout ému encore et tout frémissant des pages brûlantes qu'il venait d'écrire dans un transport d'amour, ouvrit ses bras à Julie d'Etange.

]\/[me d'Houdetot, en l'absence de son mari et de son amant, tous deux à l'armée, avait loué une maison à Eaubonne, au milieu même de la vallée de Montmorency. C'est de là qu'elle venait faire à l'Hermitage une seconde excursion : elle était à cheval et en homme et, quoique Rousseau (dit-il), n'aimât guère ces mascarades, il fut pris à l'air romanesque de cellelà, et, cette fois, ce fut bel et bien de l'amour. « Elle vint, je la vis, j'étais ivre d'amour sans objet ; cette ivresse fascina mes yeux, cet objet se fixa sur elle , je vis ma Julie en M'^^ d'Houdetot. » Dès ce moment, le pauvre Rousseau ne distingue plus son roman de la réalité : il vit son roman et il embellit la réalité de tous les prestiges de son imagination, Julie, qu'il n'avait jusque-là adorée qu'en rêve, s'objective et prend vie, nouvelle Galatée, dans la personne de M"'*' d'Houdetot ; quand, rentré chez lui, Rousseau reprend la plume et veut peindre sa Julie d'Etange, c'est M"^^ d'Houdetot qui s'ofFre à sa pensée — et à ses désirs, et il est à la fois, ou tour à tour, car il mêle ces deux visions et les renforce l'une par l'autre, un poète amoureux de son rêve et un amant épris d'une personne qui est très vivante et même très sémillante. Et peu à peu, cet amour, à la fois réel et poétique, s'emparant de tout son être, fait de lui l'amant le plus passionné, le plus

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

éloquent, le plus irrésistible enfin, même pour une femme qui a donné son cœur à un autre.

Ce qu'il dit sans doute à M""^ d'Houdetot, c'est que l'amour qu'il a pour elle est son premier amour et si cela, qu'il dit formellement dans ses Confessions, n'est pas tout à fait exact, il est certain, du moins, que c'est pour la première fois qu'il aime avec un tel abandon de soi-même, avec un tel emportement de l'âme et des sens : « c'était cette fois, dit-il, de l'amour dans toute son énergie, dans toutes ses fureurs. » C'est le cri même de Phèdre, et, en effet, quand il est sur le point d'aborder, dans les rendez-vous qu'elle lui donne, celle à laquelle il a pensé avec angoisse tout le long de la route, ce qu'il nous dit de l'état lamentable où l'a réduit l'approche de M'"'^ d'Houdetot peut très fidèlement s'exprimer par ces paroles de Phèdre, tout aussi brûlantes, mais plus décentes que les aveux, par trop plij^siologiques, qu'il nous fait à ce moment-là dans ses Confessions :

Je la vis, je rougis, je pâlis à sa vue.

Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue.

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,

Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

Ce qu'il dit, j'imagine encore, à M"'^ d'Houdetot, c'est qu'elle est tout pour lui, et M'"*^ d'Houdetot ne peut en douter, elle qui connait Thérèse ; et enfin, ce qu'elle est forcée encore d'avouer, c'est qu'elle-même n'a jamais inspiré à un homme un tel amour. Ne parlons pas, en effet, de son mari, qui a si peu existé pour elle ; mais celui-là même auquel elle pense à cette heure, celui dont elle évoque l'image et dont elle prononce sans cesse le nom, pour le mettre en tiers entre elle et Rousseau et pour se protéger contre celui-ci, ce Saint-Lambert, qu'est-il donc comparé à l'homme qui lui parle sous cet acacia en fleurs qui va devenir légendaire ? Un homme aimable, qui a du bon sens et du goût, qui sait causer avec esprit dans un salon, nous en avons le témoignage de ses contemporains, mais qui l'aime sans

doute , et lui parle d'amour , comme font alors les gens du monde, en un langage tendre et galant ; ne sait-il pas qu'il écrit à une grande dame, qui veut être aimée sans doute, mais amusée aussi par ses lettres et n'a-t-il pas d'ailleurs, à l'armée, d'autres occupations, d'autres distractions peut-être que son amour ? Jean-Jacques, lui, est tout à elle, et non seulement il ne vit, mais il n'écrit que pour elle, et, avec son cœur, qu'elle seule occupe, il lui apporte l'hommage de son génie ; il lui lit les pages de la Noiivelle-Héloïse qu'elle a inspirées et le livre ici, comme dans l'épisode fameux de Françoise de Rimini, « s'entremet » entre les deux interlocuteurs, livre d'autant plus séducteur qu'il n'est pas, comme dans le récit de Dante, l'œuvre d'un étranger, mais que c'est l'amant qui y parle lui-même et qui a enfermé, dans ces pages brûlantes, toute sa puissance d'aimer. Enfin, il l'attaque directement par les lettres passionnées qu'il lui adresse, et où il lui parle cette fois, non plus comme Saint-Preux à Julie, mais, elle le lui a permis, en la nommant par son nom de Sophie et même en la tutoyant. Et quand elle lit ces lettres, écrites comme un seul homme au xviii^ siècle les pouvait écrire. « Ma passion funeste, vous la connaissez ; il n'en fut jamais d'égale, je n'ai rien senti de pareil à la fleur de mes ans; » (1) et que, après une telle lecture, elle ouvre les lettres qu'elle reçoit de Saint- Lambert, écrivain correct et froid, comme en témoignent ses œuvres, elle ne peut pas ne pas faire la différence des deux langages et aussi des deux amours qu'elle inspire et ce cri lui échappe un jour, cri que Rousseau, j'en jurerais, n'a pas inventé : « non, jamais homme ne fut si aimable et jamais homme n'aima comme vous. » Mais, hâtons-nous de l'ajouter, dans cet élan du cœur M"^^ d'Houdetot n'avait mis que de l'admiration et de la pitié ; car cet aveu, qui pouvait sembler plein de promesses, elle empêchait aussitôt Jean-Jacques d'en tirer parti en prononçant ces mots qui n'étaient pas seulement un reproche pour celui qui lui avait si bien parlé d'amour,

(1) Annales J.-Ji Eous&eau, iij 33i

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mais qui était peut-être aussi un remords pour celle qui l'avait laissé dire : (( votre ami Saint-Lambert nous écoute et je ne saurais aimer deux fois. »

Quelle fut exactement , dans cette romanesque liistoire, l'attitude de M™« d'Houdetot? Très franclie et très loyale, elle avait, dès le début, déclaré nettement à Rousseau, qu'elle n'acceptait que son amitié : seulement, elle laissa s'étendre singulièrement les droits et même les privautés de cette amitié. Au lieu de congédier Rousssau, quand il devint trop pressant, ou, tout au moins, d'espacer, si l'on peut dire, leurs entrevues, elle le voyait tous les jours et ces « longs têteà-tête », ainsi les appelle Jean-Jacques, durèrent quatre mois. Elle ne déploya aucune coquetterie , car elle n'était point coquette ; nous le savons par le témoignage non suspect d'une personne très clairvoyante et très médisante, M"^ d'Ette, une amie de M™^ d'Epinay ; elle écrit au chevalier de Valory, en parlant de M™'' d'Houdetot : « un peu étourdie, mais pas coquette. » Mais nous avons, sur ce point, un meilleur garant encore, et c'est Rousseau lui-même. On sait que dans ses Confessions, s'il confesse ses propres fautes, il confesse encore mieux celles de ses amis, ce qui lui sert merveilleusement à pallier les siennes, tout en gardant le bénéfice d'une noble franchise ; et, en effet, ici même, Rousseau n'a garde d'oublier les menues libertés que lui permettait, ou lui pardonnait, M"'^ d'Houdetot, dans ce qu'il appelle (admirons sa délicate courtoisie) : « une intimité presque sans exemple entre deux amis de différent sexe. » Mais il reconnaît et proclame bien liaut que M"'^ d'Houdetot ne lui donna jamais la moindre lueur d'espoir et s'efforça de son mieux de combattre sa passion ; il semble seulement que cette passion, elle fit à son insu tout ce qui était capable de l'allumer et de l'entretenir. Dès leur seconde entrevue, avec son ingénuité étourdie, elle lui parle de son attachement pour Saint-Lambert : on parla donc de Saint-Lambert ; mais on parla aussi de l'amour ; elle prenait ainsi Rousseau pour son confident et c'était une première faute. Etre

le confident d'une jeune femme, cela peut, comme on sait, mener très loin ; cela peut mener cette femme jusqu'à lui rendre nécessaire un confident nouveau, a Pour m'acliever, elle me parla de Saint-Lambert en aniante passionnée. Elle parlait et je me sentais ému; je croyais ne faire que m'intéresser à ses sentiments quand j'en prenais de semblables... Enfin, sans que je m'en aperçusse et sans qu'elle s'en aperçût , elle m'inspira pour elle-même tout ce qu'elle exprimait pour son amant. » Elle s'en aperçoit enfin et elle est même certaine du sentiment que Rousseau éprouve pour elle, puisqu'il lui fait l'aveu de sa passion : que faitelle alors ? elle le voit sans cesse, à des heures et dans des endroits convenus ; elle a entrepris, naïve chimère d'une âme candide ! de le guérir et d'en faire son meilleur ami ; et quand elle le revoit, et sans nous permettre de soulever ici d'autres voiles, elle l'accueille par un baiser, « ce mémorable baiser, comme l'appellera Byron, que déposait chaque matin, sur la lèvre tremblante de Rousseau, celle qui ne répondait à son amour que par l'amitié. » Elle l'appelait « mon doux ami » et Rousseau pouvait lui écrire plus tard ces phrases singulières qu'il faut citer : « Ose me dire que ton amant t'est plus cher aujourd'hui que quand tu daignais m'écouter et me plaindre et que tu m'attendrissâis à mon tour aux expressions de ta passion pour lui. Tu l'adorais et te laissais adorer ; tu soupirais pour un autre, mais ma bouche et mon cœur recueillaient tes soupirs. Je ne te rappellerai pas ce qui s'est passé dans ton parc ni dans ta chambre. Ressouviens-toi de ces mots écrits au crayon sous un chêne. ...Rappelle-toi ces temps de félicité qui ne sortiront jamais de ma mémoire. »

Ainsi M'^^ d'Houdetot écoutait, inconsciente complice, inquiète et ravie à la fois, la divine romance que lui murmurait cet amoureux de génie; puis, prise de remords, elle reportait sur Saint-Lambert les sentiments nouveaux et les troublantes images dont venait d'agiter son âme et ses sens l'enchanteur qui allait révéler à son siècle toutes les ivresses de la passion.

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Et, après lui avoir tendu ses lèvres,... elle lui tendait la main et lui offrait son amitié I II est vrai que Rousseau tient à nous apprendre, dans ses Confessions, « qu'elle ne lui refusa rien de ce que la plus tendre amitié pouvait accorder », et la discrétion du narrateur nous étant connue de reste, il faut presque lui savoir gré de nous avoir épargné, et d'avoir épargné à la mémoire de M"^^ d'Houdetot, le détail de ces faveurs purement amicales. Ce qui est vraisemblable, et ce qui aussi excuse un peu Rousseau, c'est que, afTectueuse et tendre comme était M™^ d'Houdetot, son amitié devait avoir un accent et un charme qui la faisait ressembler à un sentiment plus profond. Elle écrivait un jour à M"'^ Necker : « Je vous l'ai dit dans les commencements de notre liaison : un peu de passion se mêle à mes attachements. » Sa bonté naturelle même se tournait contre elle : elle eut sincèrement pitié de Rousseau pour lequel elle ressentait, et elle le lui montrera plus tard, une sérieuse affection, et elle ne supportait pas l'idée de le faire souffrir, elle qui écrivait à la même M"'^ Necker, en parlant des gens qu'elle aimait : « Puissé-je seulement ne jamais les affliger, car c'est une des plus grandes peines que je puisse éprouver. » Or Rousseau, elle le lui répétera à plusieurs reprises dans des lettres qui ont un parfait accent de sincérité, est à ce moment la personne qu'elle aime le plus après Saint-Lambert ; et même elle revient maintes fois sur le rêve qu'elle a fait de passer sa vie entre ces deux affections qui suffisent à son âme : l'amour de l'un et l'amitié de l'autre. Par une étrange ironie de sa destinée, Rousseau pouvait, s'il voulait entrer dans les idées de M™^ d'Houdetot, vivre le dénoûment même qu'il était en train de donner à sa Noiwelle- Héloïse : M'"^ d'Houdetot lui offrait, en effet, de jouer entre elle et Saint-Lambert, le rôle même, ou presque, qu'il faisait jouer à Saint-Preux entre Julie et M. de Wolmar : « Elle (M'"^ d'Houdetot) ne parlait de rien avec plus de plaisir que de l'intime et douce société que nous pourrions former entre nous trois, quand je serais devenu raisonnable. » Moins raisonnable que Saint-Preux, Rousseau ne parait pas avoir beau-

coup goûté cette idéale vie à trois que lui proposait sa trop confiante amie; mais il pouvait voir, par sa propre expérience, combien était invraisemblable la dernière partie de sa Noiivelle-Héloïse et que, dans la vie, un amant passionné et éconduit a difficilement en lui l'étoffe d'un respectueux et discret ami.

Et d'ailleurs Rousseau avait-il le droit de se dire encore l'ami de Saint-Lambert? Ce qui aggravait ses torts envers celui-ci, c'est qu'il y avait eu entre eux, avant le séjour à l'Hermitage, des rapports de sympathie et même une naissante amitié. Rousseau trouvait, dit-il, en Saint-Lambert, « de l'esprit, des veiius et du talent » ; et Saint-Lambert, de son côté, écrivait à Rousseau, au moment même où celui-ci venait de s'installer à l'Hermitage : « M*"^ d'Epinay m'écrit qu'elle a souvent le bonheur de vous voir. Je lui demande des nouvelles de votre santé et je prie tout ce qui vit avec vous (entendez par là : M"'^ Houdetot), de vous dire et de vous répéter que je vous trouve l'homme que j'imaginais et que je ne désire rien autant que de mériter et de cultiver votre amitié » (1). Et, un peu plus tard, lorsque, entre deux campagnes, entre la campagne de Minorque et celle de Hanovre, il vient voir M'"^ d'Houdetot, apprenant qu'elle s'est entremise entre Diderot et Rousseau pour les réconcilier, et ayant lu» sans doute chez elle, les deux premières parties de la Noiwelle-Héloïse, que Rousseau venait un peu confidentiellement de lui envoyer, il encourage ce commencement de liaison entre son ami et sa maîtresse qu'il a le premier rapprochés et Rousseau dit formellement : « c'était un peu par goût, à ce que j'ai pu croire, mais beaucoup pour complaire à Saint- Lambert, qu'elle venait me voir ; il l'y avait exhortée et il avait raison de croire que l'amitié, qui commençait à s'établir entre nous, rendrait cette visite agréable à tous les trois. »

Ainsi, d'une part, Saint-Lambert était un ami plein de confiance et il était absent ; M"''^ d'Houdetot devait donc

(1) Lettre inédite, citée par M. Brunei, dans son joli article : La Nouvelle-Héloïse et M'^e d'Houdetot. (Aiinales de l'Est, 1888).

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être pour Rousseau doublement sacrée. Mais le grand sophiste, qui était en lui, eut vite fait de rassurer l'ami traître à l'amitié. Il se dit, et feignit de croire, que vu son âge (il avait alors 45 ans ; mais remarquons que Saint-Lambert n'était plus jeune que lui que de quatre ans), et étant donné ses manières rustiques, il ne risquait guère d'être un rival dangereux pour le cavalier parfait qu'était Saint-Lambert; et que, d'aller se figurer que ses soupirs pourraient faire tort à celui-ci, c'était se montrer par trop fat et présomptueux; il pouvait donc, puisque cela était bien évidemment sans danger pour M'"^ d'Houdetot, l'aimer à sa guise et s'abandonner sans remords à sa folie; celle-ci ne pouvait être « nuisible qu'à lui-même ».

Peut-être aussi, car il faut toujours, dans ce qu'il dit, chercher ce qu'il ne dit pas et, jusque dans ses plus cyniques aveux, essayer de deviner sa pensée de derrière la tête, peut-être s'était-il avisé qu'il avait, au contraire, tout à gagner à faire le modeste et à paraître tout différent de Saint-Lambert, puisqu'il ne pouvait, en effet, pour les belles manières et l'air cavalier, lutter sans désavantage avec lui ; mais s'il se présentait , lui « l'ermite et l'ours » de l'Hermitage, comme il aimait à s'entendre appeler , sans autre séduction que cette gaucherie et cette simplicité même et ce fier stoïcisme , qui faisaient de lui un être rare et même unique dans son siècle, est-ce qu'il ne reprenait pas tous ses avantages ? est-ce qu'une femme ne serait pas flattée d'avoir apprivoisé cet ours et séduit ce solitaire qui ne tournait pas peut-être aussi bien que Saint- Lambert des petits vers insignifiants , mais qui , du sein même de sa sublime rusticité, trouvait des accents que seuls les nobles cœurs savent entendre, et M»"^ d'Houdetot n'était-elle pas de ces cœurs là, elle qui venait de lui écrire, après avoir lu les deux premières parties de VHéloïse, que lui avait envoyées Rousseau : « Je suis de ceux qui peuvent entendre ce qu'elles valent». Il n'avait donc qu'à persévérer dans cette voie et montrer que Vhomme était aussi peu galant ou, suivant un de ses mots, aussi peu « mirliflor » que l'auteur: une femme intelligente, et M'"^ d'Houdetot l'était beaucoup, pouvait pré-

férer ce genre de mérite, c'est-à-dire, après tout, le vrai mérite aux belles manières d'un homme du monde.

Que ma supposition soit d'ailleurs vraie ou fausse, Rousseau devait toujours, ne fût ce que pour faire taire ses remords par l'excuse qu'il s'était forgée, affecter de paraître à ^me d'Houdetot sous de tout autres traits que ceux d'un jeune galant. Mais alors le danger pour lui, et cette fois pour lui seul, n'était-il pas qu'il fût pris au mot et que, entrant un peu trop dans ses vues, M^^ d'Houdetot ne vît en lui, plus qu'il ne le souhaitait lui-même, simplement le contraire et peut-être même, car les femmes vont facilement aux extrêmes, la caricature du véritable amant ? Et c'est ce qui arriva, en effet, ou plutôt, — et cela revenait au même pour lui, — c'est ce que Rousseau alla se mettre en tête qui lui était arrivé. M"^ d'Houdetot, malgré les coupables aveux de Rousseau, s'obstinait à rester son amie, et c'était déjà plus qu'elle ne lui devait et plus aussi qu'elle ne se devait à elle-même ; mais elle alla plus loin encore ; elle fut, on l'a vu, caressante et tendre : c'est donc qu'elle se moquait de lui I Car, puisqu'elle ne l'aimait pas d'amour, et la chose n'était que trop sûre, comment pouvait-elle le cajoler ainsi ? Mais écoutons parler Rousseau : « Cette amitié m'eût suffi, je le proteste, si je l'avais crue sincère ; mais, la trouvant trop vive pour être vraie, n'allai -je pas me fourrer dans la tête que l'amour, désormais si peu convenable à mon âge, à mon maintien, m'avait avili aux yeux de M""^ d'Houdetot ; que cette jeune folle ne voulait que se diverlir de moi et de mes douceurs surannées ; qu'elle en avait fait confidence à Saint-Lambert et que, l'indignation de mon infidélité ayant fait entrer son amant dans ses vues, ils s'entendaient tous les deux pour achever de me tourner la tête et de me persifler. »

Aussitôt Rousseau, incapable comme toujours de se contraindre, fait part brutalement de ses soupçons à M"'^ d'Houdetot. Là dessus que fait celle-ci ? Elle lui rit d'abord au nez, car elle avait l'humeur enjouée ; mais Rousseau s'entêtant dans ses soupçons injurieux, au lieu de le chasser, comme il

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le méritait, elle tente de le rassurer : n'est-ce pas peut-être où il en voulait venir, c'est-à-dire à se faire consoler et à suggérer la manière dont il voulait l'être? Qu'on l'écoute luimême : « J'exigeai des preuves qu'elle ne se moquait pas de moi. » Et l'on devine de quelle nature pouvaient être ces preuves. Mais c'est elle, au contraire, qui aurait dû lui demander des preuves qu'il ne se moquait pas d'elle et de son imprudente bonté. Il était temps décidément que Saint- Lambert apparût et vînt arracher la pauvre femme à tous ces dangers s'il voulait la retrouver encore digne de son amour.

Une indiscrétion avait averti Saint-Lambert et avec lui vont entrer en scène d'autres personnages et cette histoire va s'embrouiller et s'envenimer de soupçons et de querelles extrêmement confuses qu'il faut pourtant s'efforcer d'éclaircir : car c'est bien ici, comme l'a dit Rousseau, « que commence le long tissu des malheurs de sa vie. » Un jour que Rousseau va voir M""^ d'Hondetot à Eaubonne, il s'aperçoit qu'elle a pleuré et elle lui apprend que Saint-Lambert est instruit : « mes lettres, lui dit-elle, étaient pleines de vous, ainsi que mon cœur ; je ne lui ai caché (et n'est-ce pas ce qu'elle pouvait se reprocher ?) que votre amour insensé, dont j'espérais vous guérir et dont, sans m'en parler, je vois bien qu'il me fait un crime. » Et, consciente cette fois de ses torts, elle lui tient le seul langage qui convienne et qu'elle eût dû lui tenir dès le début : « ou rompons tout à fait, ou soyez tel que vous devez être. Je ne veux plus rien avoir à cacher à mon amant. »

Qui donc avait prévenu Saint - Lambert ? on ne sait au juste : peut-être tout simplement la rumeur publique ; car Rousseau, uniquement occupé de sa passion, et M"*^ d'Hondetot, satisfaite de n'avoir, elle le croyait du moins, rien à se reprocher, se cachaient aussi peu l'un que l'autre ; Rous-

seau avoue même qu'à la Chevrette il était devenu la fable de la maison et des survenants, et que, par exemple, le baron d'Holbach, invité chez M"'^ d'Epinay, s'était fort amusé de voir « le citoyen » amoureux. Je croirais plutôt qu'une lettre anonyme avait été écrite, ou inspirée, par l'une des deux personnes de l'entourage de Rousseau qui avaient le plus d'intérêt à le dénoncer et qui étaient, je crois, les seules capables de le faire : je veux parler de Thérèse et de sa mère. En tous cas, s'il était^ semble-t-il, une personne que Rousseau n'eût pas le droit de soupçonner, c'était, semble-t-il, M"'^ d'Epinay. Or ses soupçons tout de suite se portèrent sur elle et ils se changèrent bien vite en certitude quand il sut tout ce qu'avait machiné cette infernale M"'^ d'Epinay : n'avait- elle pas supplié Thérèse de lui donner les lettres de M"^^ d'Houdetot adressées à Rousseau, l'assurant d'ailleurs qu'elle les recachèterait si bien qu'il n^y paraîtrait pas ? et, comme Thérèse refusait noblement de livrer ces lettres, M"'^ d'Epinay avait essayé de les prendre de force dans sa bavette !

Si Thérèse n'était pas intelligente, elle était rusée et elle connaissait admirablement toutes les faiblesses de Rousseau ; elle s'entendait à merveille, on le voit par cet exemple, à exploiter' sa promptitude à soupçonner ses meilleurs amis. Rousseau, qui la savait bornée, la croyait véridique, n'imaginant pas, lui, le profond psychologue, qu'on put allier la rouerie à la bêtise. Il lui attribuait beaucoup de sens, parce qu'elle abondait dans son sens à lui, et parce qu'elle lui donnait raison quand il accusait tout le monde : elle voyait juste, puisqu'elle voyait comme lui : ce fut, je crois, tout le secret de sa déplorable influence sur Rousseau. Seulement, dans le cas présent, il y a lieu de se demander pourquoi elle inventa de toutes pièces (la chose peut- elle être douteuse pour qui connait M"'^ d'Epinay?) ces contes bleus, si saugrenus d'ailleurs, qu'il fallait être un Rousseau pour les gober.

D'ordinaire, quand Thérèse ment, et elle ne fait guère que cela, c'est pour se faire valoir aux dépens des gens avec qui elle a intérêt à brouiller Rousseau : mais, dans le cas

ROUSSEAU A l'HERMITAGE

présent, son intérêt n'élait-il pas d'être au mieux avec sa propriétaire, — c'est M'"" d'Epinay que je veux dire, — car où aurait-elle pu être mieux logée et à si bon compte ? Si donc elle l'a accusée, contrairement à son intérêt tout matériel, c'est qu'elle devait avoir un intérêt d'un autre ordre, et qu'elle jugeait supérieur, à diriger de ce côté les soupçons de Rousseau : par là, en effet, elle les détournait de sa tête et c'est ce qui me confirme dans l'idée que « la main d'où était parti le coup », comme s'exprime Rousseau, c'était la sienne. Elle voyait, mieux et de plus près que personne, la folie qui s'était emparée de Rousseau et l'avait détaché d'elle : il fallait, à tout prix, rompre cette intrigue, il y allait de tout son avenir peut-être, et elle avait pris pour cela le meilleur moyen, qui était d'avertir, ou de faire avertir Saint-Lambert. Seulement, si Rousseau apprenait la chose? ou encore, et cela revenait absolument au même pour les conséquences : si, en supposant qu'elle n'eût pas à se reprocher cette dénonciation, Rousseau allait tout de même l'en croire coupable? et il était impossible qu'il ne la soupçonnât pas, car il devait être sûr (il en savait trop bien les raisons) que Thérèse détestait ^/[me d'Houdetot : dès lors, coupable ou non d'avoir prévenu Saint-Lambert, elle risquait d'être cliassée par Rousseau furieux, car depuis trois mois il n'écoutait plus que sa passion et semblait ne plus exister que pour M'"^ d'Houdetot. Il fallait donc, une fois Saint-Lambert averti, ne pas laisser à Rousseau le temps de la soupçonner (et de l'accuser, ce qui était tout un pour lui) et il n'y avait pour cela qu'à diriger tout de suite les soupçons de celui-ci (ce qu'elle savait si bien faire), sur la personne dont Rousseau avait ou croyait avoir en ce moment à se plaindre. Justement Rousseau avait déjà dû étaler au logis, devant Thérèse, comme il l'a fait complaisamment dans les Confessions, les ridicules sujets de plainte qu'il avait à ce moment même contre M™^ d'Epinay ; et voilà, je crois, comment M""^ d'Epinay était devenue une espionne.

Il y a bien une seconde hypothèse qui ne laisse pas d'être vraisemblable, d'autant plus qu'elle pourrait s'accorder très

bien avec la première ; la mère Levasseur s'ennuyait à mort à l'Hermitage jusqu'à mettre en mouvement tous les amis de Rousseau pour l'en faire déguerpir. D'autre part, elle voyait le manège de Rousseau avec cette grande dame qui, dans son idée, et les apparences l'autorisaient à penser ainsi, était sa maîtresse : qu'allait-il advenir dès lors d'elle et de sa fille? Si elle donnait l'éveil à Saint-Lambert par quelqu'avis anonyme dont elle accuserait ou ferait, par Thérèse, accuser M"'^ d'Epinay? Du même coup, elle délivrait Thérèse d'une dangereuse rivale et, ayant brouillé Rousseau avec M™^ d'Epinay, elle retournerait à la ville et aux commérages de son quartier. Je ne sais si la mégère fut assez maligne, elle paraît l'avoir été passablement, pour imaginer ce petit complot qui servait si bien ses intérêts ; mais je reste convaincu que l'une ou l'autre des deux Levasseur, et peut-être toutes deux à la fois et de concert, furent les ressorts cachés de cette louche intrigue et conséquemment les premiers auteurs des malheurs de Rousseau. Le témoignage de M"'^ d'Epinay peut être invoqué ici parce qu'elle ne doit que répéter ce qu'on disait autour d'elle : (( Le marquis de Saint-Lambert, dit-elle, reçut une lettre anonyme (1) qui lui apprenait que Rousseau et M™^ d'Houdetot le jouaient et vivaient ensemble dans l'union la plus intime et la plus scandaleuse... J'ai toujours soupçonné Thérèse et cette idée est venue à tous ceux qui ont été témoins de cette aventure. »

Et puis il convient peut-être d'ajouter que ces deux femmes, si elles ont réellement commis les méfaits dont il nous paraît raisonnable de les soupçonner, ne faisaient, après tout, que défendre à leur manière, la vieille, son bien-être, et la fille, son foyer et son pain quotidien ; et Rousseau qui, à l'hôtel Saint-Quentin, avait eu tout le temps de les estimer à leur prix, n'avait qu'à ne pas se les mettre sur les bras et qu'à ne pas s'empêtrer pour la vie de leurs commérages et de leurs tripotages. Il avait vécu jadis à l'office, avec

(1) « Cette lettre anonyme est une bourde », dit M. Ritter (Annales J.-J. Rousseau, ii, 42). Je ne vois pas la bourde, je l'avoue humbblement.

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

les domestiques, et maintenant il avait pour compagnes deux blanchisseuses : à force de frayer, je crois, avec de telles gens, il avait pris goût à ces petites médisances et à ces propos d'antichambre qu'il a consignés avec une joie manifeste dans maintes pages de ses Confessions et qui font ressembler tels de ses récits aux bavardages d'une portière. Ainsi, pour l'histoire qui nous occupe, que M"^^ d'Epinay ait prévenu Saint-Lambert de ce qui se passait entre M'"^ d'Houdetot et Rousseau, c'est ce qui pour Rousseau ne fait pas l'ombre d'un doute : M"'^ d'Epinay n'est-elle pas en commerce de lettres avec Saint-Lambert et si cette preuve, car il paraît que c'en est une, ne suffit pas, est-ce que Grimm n'est pas à l'armée et en Westphalie, où est justement Saint-Lambert, et ne sait-on pas que Grimm avait fait jadis auprès de M'"^ d'Houdetot des tentatives qui n'avaient pas réussi ? qu'on juge, en apprenant que Rousseau avait été selon toute apparence mieux accueilli, alors que, nouvelle mortification pour l'amant évincé, Rousseau était plus âgé que lui, qu'on juge de ce qu'avait dû ressentir Grimm, si orgueilleux, et surtout de ce qu'il avait dû dire à Saint -Lambert, car il était avéré « qu'ils se voyaient quelquefois. » Or Grimm, de qui pouvait-il tenir la nouvelle ? sans nul doute de Mme d'Epinay, dont il était l'assidu correspondant (1). Mais pourquoi donc enfin M'^^ d'Epinay avaitelle commis cette « trahison » ? et que lui avaient donc fait ou Rousseau ou M""^ d'Houdetot? L'un était son intime ami et l'autre était sa belle-sœur. Elle voulait, dit Rousseau,

(1) Que M"™e d'Epinay ait, dans ses lettres, entretenu Grimm des « mj^stérieux rendez-vous de Rousseau et de M^e d'Houdetot dans la forêt, » c'est ce que nous témoignent ses Mémoires et ce que prouve une lettre authentique de Saint-Lambert {Mém. de ilf">« d'Epinay, ii, 259). Et il résulte même de cette lettre que Grimm a vu, avant de la terminer et de la fermer, Saint- Lambert ; mais cela suffit-il pour conclure avec certitude, comme fait M. Ritter [Annales J.-J. Rousseau, ii, 36), que c'est Grimm qui a instruit Saint-Lambert? Grimm était honnête homme et dans ce qu'il dit de sa conversation avec Saint-Lambert, il est surtout question de M^e d'Epinay, que Saint Lambert « venait de quitter. » 11 a été aussi question de Rousseau et ce qu'en dit Saint-Lambert semble plutôt prouver que Grimm n'a pas trahi Rousseau : « il (Rousseau) pense que vous (Mme d'Epinay) lui avez tourné la tête depuis longtemps et que je suis devenu sa bête. Cela est-il

« détacher l'un de l'autre Saint-Lambert et M"^*^ d'Houdetot. » Mais alors elle n'avait qu'à laisser faire Rousseau : il s'y prenait assez bien, ce me semble, et, dès qu'il ne s'agissait que de « détacher » Sophie de Saint-Lambert, elle n'avait pas de meilleur auxiliaire ni de plus éloquent que Rousseau. C'est qu'il y avait autre chose : Rousseau aurait bien voulu, je crois, insinuer ici que M"'^ d'Epinay était amoureuse de lui et, par conséquent, jalouse de sa belle-sœur ; mais c'est ce qu'il lui était difficile de soutenir, parce que tout le monde savait qu'auprès de M"^^ d'Epinay la place était prise par Grimm. Je crois même que, s'il avait dit toute la vérité sur ses relations avec M'^^^ d'Epinay, il aurait eu à nous apprendre que c'est au contraire lui qui avait été amoureux d'elle ; je le crois (et même j'en jurerais), parce qu'il est sans exemple dans la vie de Rousseau qu'il ait connu un peu intimement une femme sans lui offrir son cœur. Je sais bien que dans ses Confessions, il se défend d'avoir jamais eu de l'amour pour M"'^ d'Epinay : mais précisément il s'en défend trop et il éprouve trop le besoin de nous énumérer toutes les raisons, même d'ordre physiologique, qu'il avait — et il aurait dû en tous cas les garder pour lui — de ne pas aimer M'"^ d'Epinay. Sur ce point, j'en crois volontiers Grimm, quoique son ennemi, car ce que dit Grimm est en parfait accord avec tout ce que nous savons du caractère de Rousseau : « Rousseau, dit -il, fut très amoureux de M*"^ d'Epinay, comme il n'a jamais manqué de l'être de toutes les femmes qui ont bien voulu l'admettre dans leur société. » Et je pense néanmoins que

vrai ? » Si Grimm avait, comme on le veut, « informé Saint-Lambert de ce qui s'était passé », Saint-Lambert aurait -il parlé en ces termes de la passion de Rousseau pour. . . M"ie (j['Epinay ? M. Ritter refuse de croire que, dans sa correspondance avec Saint-Lambert (nous savons, par les Mémoires, qu'elle était en commerce de lettres avec lui), M"" d'Epinay ait trahi Rousseau, parce que, dit-il, elle était c< une personne bien née ». Ce que d'Epinay n'aurait pas osé faire, je ne crois pas sans preuve que Grimm l'ait fait. On dit (Mme Macdonnld : J.-J. R., a nciv crilicism) : Grimm a remanié chez lui à sa guise les Mémoires de M'"" d'Epinay; justement, c'est s'il avait parlé qu'il aurait eu l'idée de faire disparaître sa lettre, citée plus haut, à M"»e d'Epinay ; mais il n'y songe pas.

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

]\|me d'Epinay fut bel et bien jalouse de M'"^ d'Houdetot, mais ce n'est pas le moins du monde dans le sens où Rousseau l'entend ou, du moins, le veut faire entendre. Il me paraît très naturel que M'"^ d'Epinay, qui avait compté sur l'amitié de Rousseau, et qui avait plus que personne le droit d'y compter, ne vît pas sans un certain déplaisir, et même sans une jalousie très légitime, sa belle-sœur accaparer complètement un homme qu'elle avait logé près d'elle pour jouir de sa société. Or, si nous en croyons Rousseau lui-même, et les billets de M"'^ d'Houdetot confirment son récit, les deux « amis » se donnaient sans cesse rendez- vous à la Chevrette et quelle y était leur condnite ? « Nous nous promenions tous les jours tête à tête, dans le parc, vis-à-vis de l'appartement et sous les fenêtres de M"'^ d'Epinay. » Franchement ce n'était pas pour jouir tous les jours de ce spectacle que ^me d'Epinay avait installé Rousseau a l'Hermitage.

Quoi qu'il en soit, sur les belles preuves que je viens de dire, voilà Rousseau pleinement convaincu que M"^^ d'Epinay l'a trahi. Fou d'indignation et de fureur, nous dit-il, — et il était surtout furieux de voir M"'^ d'Houdetot lui échapper, — il éclata ouvertement et se livra sans mesure à ce qu'il appelle « l'impétuosité », et à ce qui aurait été mieux appelé : la grossièreté de son caractère naturel. Il avait laissé passer huit jours sans voir M'^'^ d'Epinay ; probablement il était en train de se documenter contre elle, lorsque celle-ci, inquiète de ne plus le voir, lui écrivit un aimable billet, que Rousseau nous a conservé avec la réponse qu'il y fit et trois autres billets qu'ils échangèrent dans la journée, ce qui a fait baptiser cette journée par M. Eugène Ritter : la journée des cinq billets.

Le premier billet de M™^ d'Epinay respire la plus tendre sollicitude pour son voisin, dont elle sait la mauvaise santé et l'humeur chagrine : « Pourquoi donc ne vous vois-je pas, mon cher ami ? Je suis inquiète de vous. Vous m'aviez tant promis de ne faire qu'aller et venir de l'Hermitage ici. Sur cela, je vous ai laissé libre ; et, point du tout, vous laissez

passer huit jours. Si l'on ne m'avait pas dit que vous étiez en bonne santé, je vous croirais malade. Mon Dieu ! qu'avezvous donc ? vous n'avez point d'afïaires ; vous n'avez pas non plus de chagrins, car je me flatte que vous seriez venu sur le champ me les confier. Vous êtes donc malade ! tirez-moi d'inquiétude bien vile, je vous en prie. Adieu, mon cher ami ; que cet adieu me donne un bonjour de vous. » Rousseau fit une réponse ambiguë, vaguement accusatrice et qui sentait l'orage. De plus en plus inquiète — elle connaissait son Rousseau — , M""^ d'Epinay le supplie de venir lui expliquer sa réponse à laquelle (( elle ne comprend rien », et, à tout hasard, dit-elle, elle lui conseille d'arrêter les progrès que fait l'inquiétude dans la solitude : une mouche y devient un monstre.

Au lieu d'aller s'expliquer, comme l'y invitait amicalement j\/[me d'Epinay, Rousseau lui écrivit la lettre suivante qu'il faut qu'on me permette de citer, car elle nous édifie pleinement à la fois sur le caractère et sur le cœur de Rousseau : « Je ne puis vous aller voir ni recevoir votre visite tant que durera l'inquiétude où je suis. La confiance 'dont vous parlez n'est plus, et il ne vous sera pas aisé de la recouvrer. Je ne vois à présent, dans votre empressement, que le désir de tirer des aveux d'autrui quelqu'avantage qui convienne à vos vues ; et mon cœur, si prompt à s'épancher dans un cœur qui s'ouvre pour le recevoir, se ferme à la ruse et à la finesse. Je reconnais votre adresse ordinaire dans la difficulté que vous trouvez à comprendre mon billet. Me croyez-vous assez dupe pour penser que vous ne l'ayez pas compris ? Non ; mais je saurai vaincre vos subtilités à force de franchise. Je vais m'expliquer plus clairement afin que vous m'entendiez encore moins. Deux amants bien unis et dignes de s'aimer me sont chers : je m'attends bien que vous ne saurez pas qui je veux vous dire, à moins que je ne vous les nomme. Je présume qu'on a lenlé de les désunir et que c'est de moi qu'on s'est servi pour donner de la jalousie à l'un des deux. Le choix n'est pas fort adroit, mais il a paru commode à la méchanceté.

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

et celte méchanceté, c'est vous que j'en soupçonne. J'espère que ceci devient plus clair. Ainsi donc la femme que j'estime le plus aurait, de mon su, l'infamie de partager son cœur et sa personne entre deux amants, et moi celle d'être un de ces deux lâches ? Si je savais qu'un seul moment de la vie vous eussiez pu penser ainsi d'elle et de moi, je vous haïrais jusqu'à la mort. Mais c'est de l'avoir dit, et non de l'avoir cru, que je vous taxe.

...Je n'imagine pas que les perplexités où je suis puissent durer plus longtemps. Je ne tarderai pas à savoir si je me suis trompé. Alors j'aurai peut-être de grands torts à réparer et je n'aurai rien fait en ma vie d'aussi bon cœur. Mais savezvous comment je rachèterai mes fautes durant le peu de temps qui me reste à passer près de vous ?... en vous disant franchement ce qu'on pense de vous dans le monde et les brèches que vous avez à réparer à votre réputation. »

Cette lettre pourrait se passer de commentaires : (1) si l'on se rappelle, d'une part, ce qu'avait été pour Rousseau M™^ d'Epinay, et, d'autre part, ce qu'avait été ou voulu être Rousseau pour M™^ d'Houdetot, c'est là la lettre, il n'y a pas d'autres termes qui servent, d'un goujat et d'un menteur. La grossièreté des termes mêmes saute aux yeux et que Rousseau ait osé, non seulement l'écrire à celle qui l'avait comblé de bienfaits, mais encore la transcrire en entier dans ses Confessions, en reconnaissant, je le veux bien, qu'elle contient « les insultes les plus ouvertes et les plus atroces », mais en y voyant surtout une « énorme imprudence » de sa part, cela nous montre à plein le fond même, c'est-à-dire toute la bassesse de son âme.

Mais Rousseau ne se contente pas d'insulter, il ment encore, disais-je : car n'est-ce pas mentir que de montrer, comme il le fait, sa situation vis-à-vis de M™^ d'Houdetot ? « deux amants bien unis me sont chers ?... » et la suite. Mais

(1) M. Ritter appelle les lettres de Rousseau à M'"» d'Epinay « violentes et inconsidérées. » C'est se montrer bien indulgent pour Rousseau, dont il blâme « la terrible imprudence » ; impudence me paraîtrait plus juste.

qui donc a tenté de « désunir » ces deux amants, si ce n'est Rousseau? et qui donc a tout fait précisément « pour donner de la jalousie à l'un deux », si ce n'est encore Rousseau ? Et il continue avec un redoublement d'imposture : « ainsi la femme que j'estime le plus (il le lui. a bien montré I) aurait, de mon su, l'infamie de partager son cœur et sa personne entre deux amants et moi d'être un de ces deux lâches. » Mais cette infamie et cette lâcheté, si l'on n'en peut accuser ]^me d'Houdetot, il les a, lui, cent fois commises dans son cœur, comme il l'a très cyniquement avoué dans ses Confessions ; et alors de quoi ose-t-il s'indigner et quelle est cette comédie qu'il joue de l'innocence offensée ? Mais ce qu'il y a de plus révoltant dans cette lettre, qui sera une éternelle flétrissure pour celui qui a pris plaisir, on le sent, à y entasser tant d'outrages et de faussetés, c'est la phrase suivante que nous n'avons pas encore citée : « Je n'ai caché ni à vous, ni à elle (à M"^^ d'Houdetot) tout le mal que je pense de certaines liaisons (entendez : la liaison de M^"^ d'Houdetot avec Saint-Lambert) ; mais je veux qu'elles finissent (il veut I) par un moyen aussi honnête que sa cause (?) et qu'un amour illégitime se change en une éternelle amitié. » Entendez-vous le vertueux « citoyen », le Caton du siècle : il ne faut pas que ^me d'Houdetot brûle pour Saint-Lambert d'un « amour illégitime » ; et ne croyez pas que ce noble appel à la vertu soit une simple boutade : nous savons, par les lettres de M"'^ d'Houdetot, qu'il lui prêche le plus sérieusement du monde de renoncer à un amour coupable, et c'est l'homme qui a tout fait pour la ravir à Saint-Lambert, c'est l'amant de Thérèse qui catéchise M™^ d'Houdetot et lui parle en directeur de conscience I En vérité, ce n'est pas seulement l'Alceste de Molière qu'il peut, comme il s'en fait gloire, se vanter de bien jouer dans le monde : il s'entend parfaitement aussi à jouer Tartufe avec ses amis et avec les maîtresses de ses amis (1).

(1) Dans une curieuse lettre, publiée récemment, on voit Rousseau s'essayer gaucliement et sournoisement dans ce rôle de convertisseur et> (de

ROUSSEAU A l'HERMITAGE

En lisant l'affreux réquisitoire de Rousseau, M"^« d'Epinay fut suffoquée : à de telles insolences la seule réponse à faire était de lui renvoyer sa lettre, et, si elle tenait à y répondre autrement, elle n'avait qu'à lui écrire ces trois mots : « vous êtes fou », — et cela, je crois, l'eût subitement rendu sage. Bonne, comme le lui reprochait justement Grimm, jusqu'à la faiblesse, M"^« d'Epinay prit la peine de lui faire savoir qu'il « lui faisait pitié » et que néanmoins il serait reçu mieux que ne le méritaient ses odieux soupçons. Jean-Jacques, qui avait eu le temps de se calmer, et surtout d'envisager les conséquences de sa folie, — à savoir que si la réponse de M"^^ d'Epinay était telle qu'il la méritait, il ne lui restait plus qu'à déloger, — respira en lisant cette réponse qui, dit-il ingénûment, « le tira d'un terrible embarras » ; cela veut simplement dire qu'il n'était pas, comme il pouvait s'y attendre, congédié. Pourtant la réponse de M™^ d'Epinay était telle qu'il « fallait sortir de l'Hermitage ou l'aller voir sur le champ. » Quel parti va-t-il prendre ?

Il a eu bien des ennuis à l'Hermitage et il en a longuement entretenu le lecteur des Confessions : M"'^ d'Epinay abuse de sa complaisance ; à tout instant, et quand il se croit maître de sa journée, il faut aller l'entretenir, ou, ce qui est pire, écouter la lecture de ce qu'elle écrit ; car elle s'est « fourré dans la tête de faire bon gré mal gré des romans et des contes et autres fadaises de ce genre » et à son premier mot, il faut courir et « se soumettre au joug » ; bref, il a compris qu'il s'est donné (( une chaîne ». Si l'on ajoute à tant de griefs la

même qu'il veut ici détacher M'"e d'Houdetot de Saint-Lambert), s'efforcer de ramener à la vertu M™e d'Epinajs alors pervertie par Grimm. Il écrit dès le 27 février 1757 au docteur Tronchin, que M^^ d'Epina}'^ va consulter à Genève : « Quant à elle (M'n« d Epinay), son cœur et son corps ont grand besoin de ce voyage ; la différence est qu'elle sent ses maux physiques et sera docile ; mais elle tient aux maximes des beaux philosophes musqués et je ne crois pas que vous l'en guérissiez facilement. N'est-il pas assez étrange qu'étant femme sensée, bonne amie, excellente mère de famille..., elle ne veuille pas faire honneur à sa raison de ce qu'elle refuse à ses penchants 1 car, quoi qu'elle en puisse dire, le moyen d'être honnête gens sans combattre ? » c'est-à-dire, en somme, sans donner son congé à l'ami Grimm. Annales J.-J. Rousseau, i, 34.

trahison de M*"^ d'Epemay, voilà le moment ou jamais de s'affranchir et de rompre « sa chaîne » : Rousseau préféra aller voir M"'^ d'Epinay , c'est-à-dire aller au devant d'une explication qui était, par sa faute, diablement embarrassante. C'est que, entre temps, le souvenir des infinies bontés de M"™^ d'Epinay lui était revenu à l'esprit ; il pouvait, par exemple, se rappeller certain billet qu'il avait reçu un jour qu'il gelait fort et que lui avait écrit M"'^ d'Epinay, inquiète de le savoir seul, en hiver, au milieu des bois ; et ce billet doit avoir sa place ici, puisqu'il fait bien connaître la femme que Rousseau avait si brutalement outragée : « J'envoie, mon ermite, de petites provisions à mesdames Levasseur; et comme c'est un commissionnaire nouveau dont je me sers, voici le détail dont il est chargé : un petit baril de sel, un rideau pour la chambre de M"™^ Levasseur, et un cotillon tout neuf à moi (que je n'ai pas porté, au moins), d'une flanelle de soie très propre à lui en faire un, ou à vous-même un bon gilet. Bonsoir, le roi des ours ; un peu de vos nouvelles. » J'ai toujours conservé, dit Rousseau, ce petit billet et n'y ai jamais repensé sans attendrissement : il y repensa peut-être en ce moment et à tant d'autres gâteries dont il avait été l'objet, et dont il allait se priver ; et il estima, sans doute, que, malgré tant de petits cadeaux qui l'avaient mis si souvent en colère, il n'était point trop mal à l'Hermitage ; ses yeux peu à peu se dessillant, il s'avisa que M™^ d'Epinay n'était peut-être pas si coupable qu'il avait cru ; et alors, n'écoutant que son bon cœur, qui avait besoin de s'épancher, il se rendit à la Chevrette. A sa vue, M"^^ d'Epinay lui sauta au cou, ils mêlèrent leurs larmes et tout fut oublié : c'est ainsi qu'on s'explique, quand on est une bonne femme, comme M'"^ d'Epinay et une grande âme, comme était Rousseau ; c'est ainsi, du moins, qu'il nous a raconté leur réconciliation.

Le récit de M'"<^ d'Epinay est un peu différent et un peu plus vraisemblable : « Rousseau, dit elle, s'est jeté à mes genoux avec toutes les marques du plus violent désespoir ; il n'a pas hésité à convenir de ses torts ; sa vie, m'a-t-il juré, ne suffira

ROUSSEAU A l'HERMITAGE

pas à son gré à les réparer. » Je sais ce qu'on peut alléguer contre la véracité des deux récits : les deux narrateurs écrivent de mémoire et ils sont devenus ennemis quand ils tiennent la plume, mais ce n'est pas une raison suffisante pour les renvoyer dos à dos. Mme d'Epinay, pour peu qu'elle eût le souci de sa dignité, devait attendre les explications de Rousseau, et Rousseau, après l'infamie dont il venait de se rendre coupable, n'avait qu'un moyen de faire agréer ses explications et c'était de les offrir à genoux. Les choses ont dû se passer à peu près comme les raconte M"'^ d'Epinay. Quoi qu'il en soit, celle-ci avait pardonné et Rousseau pouvait rester son hôte, en attendant une nouvelle occasion, elle ne va pas tarder à s'offrir, de lui montrer son originale façon d'entendre les devoirs de la reconnaissance et de l'amitié.

Rousseau avait à peine fait sa paix avec M™^ d'Epinay qu'il était en train de se chamailler avec Diderot. Il faut en prendre son parti : à partir de 1757, l'histoire de Rousseau est surtout l'histoire de ses querelles avec ses amis. Ces querelles sont fort embrouillées et nous n'avons pas toujours toutes les pièces du procès. Pour ce qui est, par exemple, des démêlés de Rousseau avec Diderot, Aa fille de Diderot, M'"^ de Vandeul, qui avait dû les entendre raconter par son père, avouait qu'elle n'était pas parvenue à en débrouiller l'écheveau : « c'est, a-t-elle écrit, un tripotage de société où le diable n'entendrait rien. » Je crois qu'un critique diligent peut être plus malin que le diable et y entendre au moins quelque chose, s'il veut bien s'armer, à la fois, de patience et d'impartialité, deux choses qui ont peut-être fait défaut à beaucoup d'historiens du xviii^ siècle : si les uns ont reculé, par exemple, devant les broussailles de ces débats entre Rousseau et ses amis, les autres, qui y ont regardé de plus près, l'ont fait avec des yeux prévenus et ont plaidé, les Roussauistes surtout, plus qu'ils n'ont raconté. Il faut, de toute nécessité, si l'on veut bien

connaître Rousseau, ses amis et ses ennemis, lire attentivement leurs lettres, écouter leurs propos, ne pas craindre de les citer et de les confronter même sur des points qui semblent insignifiants au premier abord et dont l'importance apparaît dans la suite. Si le lecteur veut bien me suivre dans ce dédale, je promets, l'ayant plus d'une fois parcouru, de lui épargner les pas inutiles et d'éclairer de mon mieux le chemin.

Les amis de Rousseau n'avaient rien compris à cet amour de la solitude qui était venu si subitement à celui-ci et l'avait éloigné d'eux et de Paris. Ils comprenaient d'autant moins que Rousseau par ses deux Discours avait réussi à se faire un nom, à devenir quelqu'un dans cette société d'écrivains qu'on appelait la République des lettres : ses Discours et son Devin de Village l'avaient mis au premier rang et c'est au lendemain même de son triomphe que brusquement il s'éclipsait ; et, nouvelle surprise pour ses amis, pour Diderot entre autres, qui savaient les difficultés de sa vie domestique : il se sauvait de Fontainebleau le jour même où on lui offrait une pension du roi, c'est-à-dire un supplément fort utile pour faire aller son ménage et nourrir cette tribu des Levasseur qui, à la suite de Thérèse, s'était abattue chez lui. Mais l'étonnement de ses amis devint, je crois, de l'agacement, quand ils virent ce même homme, qui avait été jusque là, au Panier fleuri et ailleurs, leur compagnon de plaisir, et dont ils r^jnnaissaient la vie intime avec ses défaillances et ses misères, tout à coup changer d'allures et prendre au grand sérieux ce rôle emphatique (qu'il n'avait joué, pensaient-ils, que pour la galerie), de héros à la Plutarque et de censeur des vices du temps.

Si l'on veut bien comprendre les dissentiments qui vont de plus en plus éloigner Rousseau des Diderot, des Grimm et des d'Holbach et de ce qu'il appellera la coterie holbachique, il faut bien marquer tout d'abord cet effet d'ahurissement que ne put manquer de produire sur tous ses amis la fameuse réforme, à la fois matérielle et morale, de Rousseau : de tous, le plus interloqué dut être Diderot, car nous avons vu que Rousseau savait, même avec lui, cacher son

ROUSSEAU A l'HERMITAGE

jeu; et d'ailleurs Rousseau lui-même n'avait-il pas été surpris tout le premier de ce qu'il nous montre comme une brusque révolution et, en partie du moins, involontaire, dans ses sentiments et dans tout son être. Ceux qui m'ont lu jusqu'ici m'accorderont, je crois, que Rousseau était tout au moins à demi-sincère dans sa réforme : mais ses amis ne pouvaient pas se donner, comme nous, la peine de lire dans son cœur : ils n'avaient pas les Confessions et la Nouvelle Héloïse pour les y aider! Ils crurent donc que l'ermite et le citoyen, comme il aimait à se faire appeler, ou se moquait d'eux, ou, s'il était sérieux, soutenait une gageure dont il se lasserait bien vite et qu'on allait le voir rentrer à Paris.

Si l'on veut bien, en effet, se rappeler ce qu'était Paris à cette date, la ville du monde où il était, pour un homme de lettres, le plus doux de vivre, le projet de Rousseau, d'aller vivre loin de Paris, et où ? au milieu des bois en vertueux anachorète, un tel projet ne pouvait être, pour un d'Holbach ou un Diderot, que la ridicule affectation d'un pédant. Quand ils parlent entre eux de Rousseau ou même quand ils lui écrivent, on sent, à travers leurs plaisanteries sur sa nouvelle vie « forestière », que, pour tous ses amis, et suivant un terme très familier, qui n'est pas encore français dans ce sens, mais qui seul rend bien le fond de leur pensée, on sent, dis-je, et qu'on me pardonne le mot, que pour eux Rousseau est un « poseur. » Ce qu'il y avait de sincère dans la réforme ou, en tous cas, dans les projets de réforme, de ce Genevois et de ce protestant, sinon vertueux, du moins enthousiaste de la vertu et moralisateur né, tout cela leur échappait ; de là des malentendus, qui étaient inévitables, et les fautes des uns et des autres , qui ne l'étaient pas moins; car sensibles et prompts à la riposte comme des gens de lettres, ils obéissaient à l'impression du moment et la traduisaient séance tenante, et faute d'éducation première, en paroles véhémentes et blessantes : c'est ainsi que Diderot et Rousseau vont se faire l'un à l'autre, comme ils s'en sont mutuellement accusés, « de mortelles blessures. ))

En 1757 Diderot fit paraître son Fils naturel avec cette préface dialoguée qu'il a intitulée : Entretiens sur le Fils naturel. En lisant, dans cette préface, la phrase suivante : « il n'y a que le méchant qui soit seul », Rousseau devient perplexe : à qui donc, se demande-t-il , a pensé Diderot en écrivant cette phrase ? à moi, c'est certain, car depuis que nous vivons séparés, Diderot n'a cessé de me harceler; et 'd'ailleurs, s'il n'avait pas voulu me viser personnellement par son impertinente maxime, est-ce qu'il ne devait pas, en la formulant, songer à l'ami qui vivait solitaire et faire à sa vérité générale une exception tout au moins en faveur de cet ami? Au reste, à la réflexion, quel singulier ami luimême que ce Diderot ! un donneur de conseils, oui, et surtout de conseils qu'on ne lui demande pas ; et encore un donneur de rendez-vous auxquels il ne se rend jamais. Mais quand cessera-t-il donc, lui, « plus jeune que moi » de prétendre « me gouverner comme un enfant » ? et de me faire aller jusqu'à Saint-Denis pour me laisser dîner seul après l'avoir attendu des heures entières ? Et voilà qu'à ces torts « multipliés » il vient en ajouter un plus grave encore dans sa Préface !

Aussi le cœur « navré », Rousseau envoie à Diderot une lettre qu'il a écrite, dit-il, avec une douceur et un attendrissement qui le font inonder de larmes son papier. La lettre est perdue : l'auteur avait dû y verser, outre ses larmes, un peu de la bile concentrée qu'il nourrissait depuis longtemps contre Diderot. Il aurait mieux fait de remarquer tout simplement que, prise à la lettre, la phrase de l'auteur du Fils naturel ne s'appliquait à personne, puisque, pour être méchant, c'est-àdire pour nuire à quelqu'un, il ne faut pas vivre tout seul et que cette sentence, comme tant d'autres de cette force de Diderot, ne signifiait rien du tout. Cette bêtise, échappée à Diderot, Rousseau l'a plus tard jugée à sa valeur, mais il avait besoin, pour son humeur présente, de prendre Diderot en flagrant délit de malignité et de perfidie. Il a transcrit, dans ses Confessions, la réponse que lui fit Diderot et qu'il donne, assure-

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t-il, mot pour mot ; il n'en donne, en réalité, qu'un très court extrait (1). « Venez donc, lui disait en substance Diderot, passer deux jours chez moi ; j'irai vous prendre en fiacre à Saint- Denis ; nous passerons ces deux jours à revoir ensemble votre ouvrage (la Nouvelle-Héloïsé). Quant aux ermites, dites en tant de bien qu'il vous plaira : vous serez le seul au monde dont j'en penserai, encore y aurait-il à dire là-dessus si l'on pouvait vous parler sans vous fâcher. Une femme de 80 ans !... Adieu citoyen! c'est pourtant un citoyen bien singulier qu'un ermite. » Rousseau , en copiant cette lettre de Diderot, s'est bien gardé de citer le trait final : c'est qu'il était aussi amusant que juste. Mais que signifiait l'exclamation de Diderot sur cette femme de 80 ans? Il s'agissait de la vieille Levasseur, sur laquelle le trop sensible Diderot éprouvait le besoin de s'apitoyer. M*"^ Levasseur s'ennuyait, on l'a vu, à l'Hermitage et elle allait faire ses jérémiades et prêcher misère chez les amis de Rousseau : elle en recevait des consolations et aussi, ce qu'elle prisait davantage, et dont elle se gardait bien de parler à Rousseau, de temps à autre quelques petites sommes ou menus cadeaux : c'était une pleurnicheuse et une quémandeuse et Diderot avait tort de l'écouter et encore plus tort de faire à Rousseau un reproche de l'avoir, malgré les susdits 80 ans, emmenée à la campagne. Mais Diderot ne serait pas Diderot s'il ne se mêlait que de ses affaires. Il a remarqué, dans sa Poésie dramatique, que les poètes devraient tirer parti de certains personnages qu'il appelle des a intervenants », et qu'il définit ainsi : « Ce sont des personnages qui se fourrent partout sans être appelés, qui se mêlent de nos affaires et les terminent ou les brouillent malgré nous. » C'est justement le personnage qu'il avait dû souvent jouer (mais, ne l'oublions pas, sans avoir eu jusque là à s'en repentir) avec un Rousseau, faible de caractère et auteur à la fois inconnu, hésitant et cherchant sa voie : alors Diderot

(l) La lettre entière est dans Streckeisen-Moulton. J.-J. Rousseau, ses amis ses ennemis, i, 272.

était « le bon Diderot » , et ce conseiller était un « Aristarque ». Mais depuis le Devin du village , Rousseau s'est redressé, il prétend maintenant marcher seul et faire à sa tête; c'est enfin un nouveau Rousseau qui est né : Diderot va l'apprendre à ses dépens.

A l'invitation de Diderot, Rousseau répond par une lettre que nous n'avons pas, mais où il lui signifie qu'il « n'ira plus à Paris ». Eh bien ! alors, lui réplique Diderot, « samedi matin, quelque temps qu'il fasse, je pars pour THermitage ; ... il faut bien que je me venge de tout le mal que vous me faites depuis quatre ans » (ils n'en étaient donc pas à leur première pique) ; et il trouve d'ailleurs moyen d'invoquer, dans sa lettre, à la fois Scipion l'ancien et cette pauvre M"'** Levasseur. Rousseau est outré : il informe M'"^ d'Epinay que Diderot lui a écrit une lettre qui lui « perce l'âme » et la très bonne M*"^ d'Epinay, dans une longue épître, essaie d'apaiser cet atrabilaire : « prenez garde, mon cher ami, à ne point laisser cheminer le germe de l'aigreur... j'ai entendu dire hier chez le baron (d'Holbach) que Diderot allait vous voir samedi. Je n'y conçois rien » ; et, en effet, il lui est difficile de concevoir pourquoi Diderot tient tant à voir samedi (et quelque temps qu'il fasse a affirmé Diderot, et même il a ajouté, par un retour pathétique sur sa pauvreté, qu'il ira à pied), pourquoi, dis-je, Diderot tient tant à voir cet homme qui lui a fait « tant de mal » et dont il vient si cruellement lui - même de « percer l'âme ». Heureusement Rousseau vient l'éclairer en lui envoyant : 1° Cette lettre où Diderot lui avait fait entendre, paraît-il, que « c'est par grâce qu'il ne le regardait pas comme un scélérat » ; 2° la réponse qu'il se propose de faire à la lettre de Diderot (lettre de Rousseau, du mercredi soir 1757) ; et 3° une lettre d'explication (sans date dans la correspondance de Rousseau). M"'^ d'Epina}^ lit tout cela et, le même jour, lui écrit une seconde lettre (comme ces gens du xviiF siècle étaient écrivassiers I) où elle dit, cette fois en connaissance de cause, son impression sur le tout et sa lettre, qui est le bon sens même, peut se résumer en ces

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mots, qui résument à leur tour tout ce chamaillis : « de grâce, ne vous brouillez pas pour rien, exactement rien, avec votre meilleur ami (1). »

Rousseau avait supplié M«i« d'Epinay d'empêcher Diderot de venir le voir : dans l'état d'exaspération où il se trouvait, c'eût été, dit-il, la rupture. Alors M^^ d'Epinay, par un mensonge de l'amitié, avait prévenu Diderot d'attendre Rousseau chez lui, espérant décider Rousseau à aller voir lui-même son ami : Rousseau ne bouge pas de chez lui ; là-dessus nouvelle lettre de Diderot, où Rousseau cette fois est bel et bien traité de « méchant et de féroce » ; Diderot, il est vrai, « en pleure de douleur », et cela amène une nouvelle explication de Rousseau où il reprend, dit-il, l'histoire de leurs démêlés ; et chacun, de son côté, accable son ami des reproches les plus amers qu'il entrecoupe d'effusions lyriques et de sanglots mal étouffés ; et l'on ne sait plus, au milieu de toutes ces explosions contraires, si c'est la haine ou Tamour qui éclate et l'emporte chez chacun d'eux : mais l'on croit deviner que Rousseau, en toute cette affaire, n'est peut-être pas fâché de se détacher peu à peu d'un conseiller qu'il juge maintenant inutile et, par conséquent, importun. C'est la conclusion à tirer de ces premiers démêlés et c'est celle aussi qu'entrevoit enfin Diderot : « Je crains que les liens les plus doux ne vous soient devenus fort indifférents. »

La personne qui avait, et pour les raisons que l'on sait, le plus d'ascendant sur Rousseau, c'était M""^ d'Houdetot. Elle intervint en faveur de Diderot et obtint que Rousseau fît les premier pas et allât voir « le philosophe ». Celui-ci avait, à ce moment même, à tenir tête à la fois à l'orage déchaîné contre l'Encyclopédie et à la fâcheuse accusation d'avoir pillé chez Goldoni son Fils naturel. Un ami, commun aux deux écrivains en querelle, Deleyre, écrivait à Rousseau (23 août 1757) : « le déchaînement est tous les jours plus terrible contre Diderot. M'"« de Graffigny fait courir le bruit que vous avez

(1 Streckeisen-Mouitou, ibid., I, 338.

rompu avec votre ami depuis qu'on le traite si mal. » L'occasion était belle pour Rousseau de faire le généreux et de montrer à tout Paris que, malgré ses justes griefs, il savait pardonner à un ami malheureux : il alla passer deux jours entiers chez Diderot. On s'embrassa et surtout on pleura ensemble, toute bonne réconciliation, au xvin^ siècle, devant être cimentée par d'abondantes larmes et, en attendant de nouveaux orages, on se jura une éternelle amitié 1 « On nous réconcilia, dit Fabrice dans Gil Blas, nous nous embrassâmes et, depuis lors, nous fûmes ennemis mortels. »

Dans cette première brouille avec Diderot, Rousseau n'avait certes pas eu tous les torts ; M™^ d'Epinay convient ellemême, dans ses Mémoires, que les lettres de Diderot étaient « un peu dures » ; et l'on peut même dire , une fois pour toutes , que les amis de Rousseau , connaissant sa sensibilité maladive et sachant très bien que le meilleur moyen de le ramener était de lui parler avec douceur, auraient dû parfois, s'ils l'aimaient véritablement, et même quand ils avaient raison, commencer par céder quelque chose de leurs droits, sauf à le gronder après l'avoir apaisé : au contraire, voilà Diderot lui-même , le cordial et expansif Diderot (et que sera-ce de l'imperturbable Grimm ?) qui lui fait la leçon et s'applique à le morigéner. Rousseau alors se révolte , s'indigne de plus belle : « ne savent-ils pas qu'il n'y a point d'incendie au fond de mon cœur qu'une larme ne pût éteindre ? » Supposons, dit-il à M"^^ d'Epinay, qu'il m'arrive de mal interpréter un discours de votre part, comme j'ai peut-être fait la malencontreuse maxime de Diderot et d'autres passages de ses lettres : vous vous hâteriez assurément de m'expliquer votre idée (et, au fait, pourquoi Diderot n'a-t-il pas tout simplement répondu à Rousseau qu'il n'avait pas pensé à lui en écrivant sa maxime ?) et vous vous garderiez de soutenir durement et sèchement ces mêmes propos dans le mauvais sens où je les aurais entendus (lettre du jeudi 1757). Mais eux I ils ne cèdent rien, n'expliquent rien ; il leur suffit d'avoir raison à leurs yeux. Tous ces gens-là, voyez-vous, sont si

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hauts, si maniérés , si secs ! Le moyen d'oser les aimer encore ? (Mémoires de M'"^ d'Epinay, ii, 173).

Et enfin, dans cetle même lettre, si curieuse, à M*"^ d'Epinay, où Rousseau explique, avec une candeur qui stupéfie, tout ce qu'il se croit en droit d'exiger de ses amis, a-t-il complètement tort lorsqu'il avance qu'en sa qualité de solitaire, il est plus sensible qu'un autre, et qu'en sa qualité de malade il a droit à des ménagements ? Tout cela est vrai et si peutêtre ce n'était pas à Rousseau à le dire, c'était assurément à ses amis à s'en souvenir.

Voilà donc , si l'on veut , les torts de ses amis : ils ont manqué de patience et de charité. Mais convenons tout de suite qu'il devenait de plus en plus malaisé de vivre en bonne harmonie avec Rousseau , depuis que sa gloire naissante et sa folle passion avaient concouru à lui faire perdre la tête. Ce qu'il veut désormais de ses amis (lettre du jeudi 1757), c'est qu'ils soient tout simplement ses amis, non ses maîtres ; il veut bien « endurer leurs bienfaits », mais c'est à la condition que, pour le servir, ils consulteront son goût, non le leur. « Que si lui, Rousseau, se met en colère mal à propos, son ami n'a pas le droit de s'emporter à son tour : il n'a qu'à le caresser de son mieux et attendre que sa colère soit passée. Il sait parfaitement d'ailleurs et, loin de s'en défendre, il reconnaît hautement qu'il exige de son ami bien plus qu'il ne permet à celui - ci d'exiger de luimême ; mais ne sait-on pas que les duretés d'un ami l'occupent la nuit, à la promenade, partout, et lui donnent en un seul jour des années de douleur ! »

Ce que Rousseau demande , en somme , à ses amis , des caresses et de douces paroles, en échange de ses moments d'humeur et de ses furieuses colères, et aussi, ne l'oublions pas, de ses injurieux et perpétuels soupçons, ce n'est pas d'eux — ils sont des hommes et cèdent, comme lui, à leur égoïste passion —, c'est des femmes seules qu'il pourra l'obtenir : toutes celles, en effet, qui resteront un certain temps ses amies, n'y réussiront que grâce à une patience infinie et

à une infatigable douceur. Voyez, en effet, et précisément dans cette lettre où il fait ses conditions à ceux qui veulent de son amitié ; tout ce qu'il demande avec tant d'aplomb, il l'a trouvé justement chez M"'^ d'Epinay : « tous ces ménagements que j'exige, vous les avez eus sans que j'en parlasse; » et M™*^ d'Houdetot les aura aussi, et aussi M™^ de Luxembourg et tant d'autres femmes qu'il ne cessera de rudoyer et qui ne cesseront pas de le caresser; ce qui prouvera, je crois, ces trois choses : premièrement que Rousseau est un ours mal léché, mais ceci qui ne le sait de reste ? Secondement, que les femmes qui ont réussi à rester plus de quinze jours les amies de Rousseau étaient des anges ; et troisièmement que Rousseau, malgré tout, malgré son ourserie, malgré ses innombrables et incontestables défauts de caractère, savait pourtant être aimable : on ne s'expliquerait pas sans cela que « les amoureuses de Rousseau » aient été si nombreuses et leur indulgence pour lui si inépuisable. N'est-il pas curieux, par exemple, que cette même M"'^ d'Epinay, à qui il a fait un si sensible outrage, lui écrive, au moment de sa querelle avec Diderot — et ses lettres d'alors ne sont pas de celles qu'elle a imaginées après coup dans le roman historique que sont ses Mémoires ; mais l'original même nous en est resté (1) — n'est-il pas curieux, dis-je, qu'elle lui écrive sur ce ton : « adieu, mon cher et malheureux ami. Que je vous aime, que je vous plains I Si vous vouliez venir passer vingtquatre heures avec moi (M^^^ d'Epinay était à Paris), et ne voir uniquement que moi, je vous enverrais mon carrosse lundi matin à Montmorency qui vous ramènerait le mardi matin... Mon ami, ne m'écouterez-vous pas, en attendant que vous soyez en état de vous écouter vous même ? »

Voilà comment lui parlait encore la femme qu'il avait traitée comme on a vu et dont il a osé dire, à ce propos, dans ses Confessions, que la comtesse d'Houdetot l'avait soupçonnée de la même noirceur que lui : « nous ne restâmes

(1) Streckeisen-Moultouj ibid. i, 339.

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pas longtemps en doute sur la main dont partait le coup » (la dénonciation à Saint-Lambert). Et cette charmante Sophie, dont tous les contemporains s'accordent à dire qu'elle ne soupçonnait pas même le mal chez autrui, nous l'accuserions aujourd'hui d'une bien coupable légèreté, si l'on n'avait retrouvé un billet d'elle, de cette date (2 octobre 1757), où elle supplie Rousseau de n'être pas trop prompt à condamner Diderot ; et, pour le mettre en garde contre lui-même, elle ajoute : « je vous ai vu soupçonner M'"^ d'Epinay d'une étrange méchanceté. » Ce qui prouve, une fois de plus, que les Confessions ne disent pas toujours la vérité.

L'intervention si chaleureuse de M"^^ d'Epinay dans les démêlés de Rousseau avec Diderot nous atteste, non seulement que Rousseau était rentré en grâce auprès d'elle, mais qu'elle était redevenue son amie et sa confidente : le retour de Grimm va promptement faire cesser cette intimité. Grimm, que M"'^ d'Epinay tenait au courant de tous ses faits et gestes, et qui, de Westphalie où il avait suivi, à l'armée , M. de Castries , prodiguait ses conseils et ses remontrances à M™^ d'Epinay , avait blâmé celle - ci quand elle avait offert à Rousseau un asile à l'Hermitage. Clairvoyant et sagace comme il était, il n'avait pas passé plusieurs années dans l'intimité de Rousseau sans le pénétrer et le connaître à fond; il avait prédit à M™^ d'Epinay qu'elle ne tarderait pas à se repentir de l'avoir accueilli chez elle et l'événement lui avait donné raison : et maintenant il revenait bien décidé à reprendre sur M"^^ d'Epinay l'ascendant que lui assuraient à la fois son propre caractère, très ferme et volontiers tyrannique, et la tendresse de cœur qu'elle lui avait gardée pendant son absence ; et il était non moins décidé à user de cet ascendant pour éloigner peu à peu de M™« d'Epinay l'inquiétant et compromettant voisin qu'elle s'était donné.

A peine débarqué à la Chevrette, Grimm fit sentir à Rousseau qu'il était le maître de céans : « Son abord, dit Rousseau, lut celui du comte de TuMère ; à peine daigna-t-il me rendre le salut ; il passait partout le premier, prenait partout la première place sans jamais faire attention à moi ». Cette attitude, que Rousseau donne à Grimm, est tout à fait vraisemblable ; elle nous est, pour ainsi dire, confirmée par toute la conduite qu'il va tenir à l'égard de Rousseau, qui le gêne, et elle s'accorde parfaitement avec ce que nous savons de son caractère : en effet, il a déjà délivré M""^ d'Epinay des assiduités et, pour ainsi parler , des retours offensifs de Francueil et il n'a eu, pour cela, qu'à parler ferme et, sans doute aussi, qu'à faire valoir ses droits ; car il avait supplanté, dans le cœur de M'"^ d'Epinay , le séduisant, mais trop volage Fi ancueil. Dans toute cette société d'hommes et de femmes qui se retrouvent si fréquemment à la Chevrette, Grimm semble être le seul qui ait de la décision et de l'esprit de suite : c'est aussi lui qui les mène tous. Quand Rousseau imaginera plus tard le fameux complot préparé de longue main contre lui et toutes les intrigues ténébreuses que l'on sait, évidemment son esprit alors battra la campagne ; pourtant il voyait juste dans sa folie quand il tenait Grimm pour son plus redoutable ennemi. Ce n'est pas, en effet, l'indulgente et faible M""^ d'Epinay, ni l'inconsistant Diderot qui lui auraient tenu rigueur bien longtemps : mais Grimm était derrière eux, prêt à les faire rougir de leur défaillance. Cet impérieux et arrogant Germain ne courait, lui, le danger de trop s'attendrir que devant les monarques et les princes. Les brutales plaisanteries et les amicales avanies dont l'honoreront un Frédéric et une Catherine le feront pleurer de tendresse: mais le baron Grimm n'aura point de faiblesse humaine quand il s'agira de remettre à sa place le simple citoyen de Genève. Sans doute, dans ses démêlés avec Rousseau, il a raison contre lui, on le verra de reste ; mais il a trop orgueilleusement raison contre son ancien ami ; et, dans la conduite qu'il dicte à M'"'' d'Epinay, pour la mettre à l'abri des incartades

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de Rousseau, il est bien le plus ferme et le plus judicieux des Mentors; mais il oublie trop que s'il peut jouer un tel rôle, c'est, en définitive à Rousseau qu'il le doit, puisque c'est Rousseau qui l'a introduit à la Chevrette : or travailler, avec une telle intrépidité et un tel esprit de suite , à faire chasser d'une maison celui qui vous y a fait entrer, et quels que soient d'ailleurs les torts de celui-ci, n'est-ce pas montrer un acharnement et une habileté dont ne serait pas capable une âme vraiment délicate? Les torts de Rousseau, et ils sont énormes, ne sauraient absoudre un Grimm de sa sécheresse d'âme, ni même un Diderot de son indiscrétion et de ses importunités. Il y a une part de vérité dans les amères récriminations de Rousseau contre Grimm : « Je lui ai donné tous mes amis ; non seulement il ne m'a fait connaître aucun des siens, mais il m'a ôté tous les miens ».

Ajoutons qu'au dire de Rousseau il lui ôtait aussi ses pratiques : n'avait-il pas décrié ses copies de musique, et non pas par manière de plaisanterie, puisqu'il se servait lui-même d'un autre copiste! qui lui achèterait désormais ses copies, si ses amis eux-mêmes n'en voulaient plus et qu'allait devenir son gagne-pain? L'auteur de la Noavelle-Héloïse se plaignant du discrédit jeté sur son petit commerce de musique, cela paraît, au premier abord, assez bouffon : c'était pourtant un de ses griefs les plus sérieux contre Grimm. Grimm ayant relevé des fautes dans ses copies, il en résultait pour lui plusieurs conséquences : un préjudice matériel, que nous ne pouvons pas, il est vrai, apprécier, mais qui n'a pas dû être bien considérable, car les gens qui lui commandaient des copies les lisaientils toujours? Il y avait sans doute là, pour eux, une manière détournée et honnête de venir en aide à Rousseau; mais précisément c'est cela même, cette aumône déguisée, que les critiques de Grimm faisaient ressortir et c'est de quoi , ce me semble , lui en voulait Rousseau : si on lui achetait de la mauvaise copie, c'est donc qu'on ne prenait pas le copiste au sérieux ; l'on pourrait dire de plus, comme on l'a dit, que Grimm, par ses plaisanteries et ses critiques, ne faisait

que démasquer la chailalanerie de ce faux artisan; et cela serait vrai s'il élait absolument prouvé que Rousseau , en prenant un métier, ne fut, en effet, qu'un charlatan d'indépendance et de vertu , mais c'est ce qui n'est pas du tout démontré. Les déclarations républicaines de Rousseau et ses éloges emphatiques de la vertu ne nous donnent pas le droit de penser qu'il n'aimait pas sincèrement la vertu et ne professait pas un sincère enthousiasme pour la liberté individuelle et la fierté civique : on peut déclamer et être pourtant sincère. Qu'y a-t il de plus aisément déclamatoire que le véritable amour et faudra-t-il accuser de fausseté la plupart des femmes, parce que, sous le coup d'une grande émotion, elles se laissent aller à exagérer et à déclamer? Or justement quel auteur a été, par son ardente sensibilité, par sa vive et mobile imagination, plus féminin que Rousseau? Si donc Grimm avait eu un peu de cette sympathie et de ces égards qu'on doit, même aux manies de ses amis , il aurait dû s'abstenir de railler, avec cette froide ironie qui était dans son caractère, la manie — innocente, après tout, à supposer que ce fût une simple manie, — qu'avait Rousseau de vouloir gagner sa vie en copiant de la musique. Mais il y avait là, j'en suis sûr, autre chose qu'une manie et autre chose que ce qu'y voyait Grimm et que ce qu'ont vu certains critiques, à savoir : une simple affectation.

Pour être complètement juste envers Rousseau, il faut, tout en blâmant l'ostentation et l'emphase qu'il met aussi bien dans ce qu'il fait que dans ce qull dit, lui tenir compte de ses sérieux efforts vers une vie plus indépendante et plus régulière que celle de la plupart des hommes de lettres, ses contemporains. Il sent très bien, je crois, qu'il ne sera pleinement lui et qu'il ne donnera tout son essor à son génie» que s'il peut développer tout à son aise, et jusqu'aux plus extrêmes conséquences où le pousse sa fougueuse dialectique> ses idées les plus originales, les plus paradoxales même; or, s'il ne compte, pour vivre, que sur le produit de ses ouvrageSj le voilà à la merci des libraires et du public à la fois. Il devra

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

en outre se hâter , lui qui ne travaille qu'à ses heures et qui pense avec lenteur ; modifier peut-être, en vue du succès immédiat, des idées qui pourraient choquer le lecteur, abréger enfin, et bâcler, si le besoin le presse, un ouvrage tel que YÉmile ou la Nouvelle -Héloïse, alors qu'il prend plaisir au contraire, son pain étant assuré, à développer tranquillement ces travaux de longue haleine, à les retoucher sans cesse ou à les recopier de sa belle écriture sur ce fameux papier doré qu'il réservait à sa Julie. Il nous a expliqué son idée luimême, en y mêlant un peu trop de cette jactance dont il ne peut pas se départir quand il parle de lui, mais pourtant avec une fermeté et une sincérité d'accent qui doivent faire impression : « Je sentais qu'écrire pour avoir du pain eût bientôt étouffé mon génie et tué mon talent, qui était moins dans ma plume que dans mon cœur et né uniquement d'une façon de penser élevée et fière qui seule pouvait le nourrir. Rien de vigoureux, rien de grand ne peut partir d'une plume toute vénale. Il est trop difficile de penser noblement quand on ne pense que pour vivre . . . Mon métier pouvait me nourrir si mes livres ne se vendaient pas ; et voilà précisément ce qui les faisait vendre. » (1)

Mais il y a plus : ce métier, qu'il avait pris, et qu'il avait peut-être le tort de trop afficher, ne lui assurait pas seulement une plus grande indépendance de pensée : il l'affranchissait bien réellement de certaines servitudes et même, le mot n'est pas trop fort, de certaines apparences de domesticité avilissante auxquelles n'échappèrent pas, malgré l'indulgence du siècle, les Grimm et les Saint -Lambert. Sans doute, que Rousseau ait accepté d'être l'hôte de M"^^ d'Epinay, cela jure bien un peu, il en faut convenir, avec ses grands airs de citoyen qui ne doit rien à personne ; et il le sent très bien et c'est même, je crois, en partie pour cela, qu'il est parfois si rogue avec sa bienfaitrice : mais cependant qu'estce donc qu'accepter l'hospitalité dans une bicoque abandonnée

(1) Confessions, II, 9.

et sommairement restamée comme l'était l'Hermitage, si l'on songe à ce que recevaient de leur « amie » un Grimm ou un Saint-Lambert? Car enfin ce que l'un, Grimm, chez M^"" d'Epinay, dans ses longs séjours à la Chevrette, et l'autre, Saint- Lambert, pendant ce fameux demi-siècle de fidélité quasiconjugale, à Eaubonne ou ailleurs, chez M'"^ d'Houdelot, ce qu'ils trouvaient tous deux, pour prix de leur constance, c'était bel et bien, comme dit le fabuliste : bon souper, bon gîte et le reste. Et, pour nous en tenir à la Chevrette, veut-on voir le gîte? c'est une chambre contiguë à celle de M'"^ d'Epinay avec porte masquée de communication ; et voici le souper : une petite table au coin du feu, deux couverts, Grimm installé dans un fauteuil en face de M"^^ d'Epinay.

Tous ces piquants détails, nous les devons, bien entendu, à l'indiscrétion de Rousseau, qui enrage de se voir confiné, quand il est invité, « au bout de la table et loin du feu » ! Il avait eu, jusque là, la première place à la Chevrette : l'arrivée de Grimm le réléguait au second rang , d'où sa fureur contre « ce fat aux yeux troubles et à la figure dégingandée ». Excédé enfin de ses airs d'empereur romain, il prend le parti de ne plus le voir et il en avertit M"^^ d'Epinay : avertissement judicieux, car cesser de voir Grimm, n'était ce pas renoncer à la Chevrette, où Grimm s'était impatronisé, et se condamner peut-être aussi, la situation s'aggravant, à renoncer un jour à l'Hermitage lui-même ? Tiraillée ainsi, en sens contraires, par les exigences de son « tyrannique » amant (on appelait Grimm Tyran Le Blanc) et par les jérémiades de son ombrageux ami, M'^^ d'Epinay, qui ne pouvait encore se décider (elle ne s'y résignera qu'à la dernière extrémité), à sacrifier son ami à son amant, écrivit à Rousseau une lettre aussi affectueuse que sensée, et sans doute amadoua Grimm en lui adressant la même prière que Diderot avait un jour faite au critique : « de la douceur ! » ; bref, elle prévint une rupture définitive : Rousseau consentit à faire les premiers pas et tout fut oublié. La réconciliation eut vraisemblablement lieu trois ou quatre semaines après

ROUSSEAU A L'HERMITAGE

l'arrivée de Grimm. M™« d'Epinay conservait toujours pour Rousseau une affection très vive, « mêlée de commisération pour cette âme « ulcérée et noircie par l'amertume » (c'est ce qu'elle lui écrivait à cette date). Elle espérait, malgré tout, que Rousseau lui saurait gré des mille prévenances qu'à l'insu de Grimm elle allait continuer à avoir pour son cher et malheureux « ermite » et, ainsi que sa belle-sœur, M'"^ d'Houdetot, elle se flattait de garder près d'elle Rousseau comme un fidèle et reconnaissant ami : c'était se faire sur le caractère de Rousseau d'étranges illusions que Rousseau va se charger lui-même de dissiper.

Nous voici arrivés à « la grande révolution dans la destinée » de Rousseau, à ce qu'il appelle encore « la catastrophe qui a partagé sa vie en deux parties si différentes et qui, d'une bien légère cause, a tiré de si terribles effets. » Un jour, M™^ d'Epinay annonce qu'elle va partir pour Genève : sa santé, qui est mauvaise, s'est délabrée au point qu'il faut qu'elle aille consulter, à Genève, le médecin alors en vogue, Tronchin. Rousseau lui ayant demandé qui elle emmenait avec elle : mon fils, lui répond-elle, et son précepteur, Linant ; et elle ajoute « négligemment », dit Rousseau, qui veut par là insinuer qu'elle cachait son jeu : « et vous, mon ours, ne viendrez-vous pas aussi ? » On était à l'entrée de la mauvaise saison, et Rousseau, à qui l'hiver faisait d'ordinaire sentir plus vivement ses incommodités, ne se souciait pas du tout de se mettre en route. Il se contenta, pour toute réponse, de plaisanter sur l'utilité dont un malade tel que lui serait à une autre malade et M™^ d'Epinay n'ayant pas du tout insisté, il ne fut plus question du départ de Rousseau : ce récit ne peut-être mis en doute , puisque c'est celui des Confessions. Tout semblait fini, puisque, au dire de Rousseau lui-même, M'"*' d'Epinay (( ne paraissait pas lui avoir fait

tout de bon la proposition de l'accompagner », Rousseau pouvait donc retourner à ses livres et à ses rêveries et ^me (i'Epinay faire tranquillement ses préparatifs de voyage.

Malheureusement Diderot veillait et, comme d'ordinaire, il veillait, en insupportable ami, en ami enragé, sur la réputation de Rousseau ; et, pour l'engager à accompagner M"^^ d'Epinay, il écrivit tout ce qu'il fallait pour lui en ôter l'envie et le mettre en fureur : « J'apprends que M'"^ d'Epinay va à Genève et je n'entends point dire que vous l'accompagnez. Mon ami, content de M"'^ d'Epinay, il faut partir avec elle ; mécontent, il faut partir plus vite... L'hiver? voyez, mon ami... êtes-vous plus mal aujourd'hui que vous ne l'étiez, il y a un mois On vous soupçonnera, ou d'ingratitude, ou d'un autre motif secret... Si mon billet vous déplaît, jetez-le au feu. » Diderot est bien bon de terminer une telle lettre en conseillant à Rousseau de la jeter simplement au feu, et qu'il n'en soit plus question ? mais qu'on se mette à la place de Rousseau : il est d'âge (à 45 ans) à savoir se conduire, il est l'aîné de Diderot ; il sait apparemment mieux que personne et ce qu'il doit à M™^ d'Epinay et les raisons qu'il peut avoir de rester au logis. M""*" d'Epinay, et c'est, je crois, la vérité, ne tient pas à ce qu'il l'accompagne ; elle ne lui en a parlé qu'en passant, provoquée par la question de Rousseau et parce qu'elle va dans son pays. Diderot, obséquieux pour le compte d'autrui, en a décidé autrement : il suffit, et il envoie à Rousseau sa feuille de route, et isi Rousseau ne part pas sur-le-champ, eh bien ! c'est qu'il est un monstre d'ingratitude. Même s'il n'y avait pas eu entre les deux amis la brouille que l'on sait, une telle lettre, écrite d'un tel ton, était faite pour exaspérer Rousseau ; mais que Diderot ait pu l'écrire après ce qui venait de se passer entr'eux ; et, qu'ayant déjà fâché Rousseau par ses indiscrétions et ses interventions intempestives, que Diderot ait récidivé et si brutalement, cela prouve à la fois sa maladresse et son infatuation, et son entêtement à vouloir gouverner Rousseau, car il lui parle comme à un enfant ; bref, Diderot a la mémoire si

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courte, et, pour la seconde fois, la main si lourde qu'on ne peut pas dire de lui autre chose, sinon qu'il est positivement indécrottable.

A la lecture de cet impertinent billet, Rousseau eut, et qui ne l'excuserait ? « un tremblement de colère et un éblouis sèment », et naturellement, cédant à cette colère, il va se hâter de gâter ses affaires et de se donner tous les torts possibles. M*"^ d'Epinay, il l'a dit lui-même, ne lui avait pas d'abord paru tenir le moins du monde à ce qu'il l'accompagnât à Genève : maintenant il est convaincu du contraire, convaincu aussi que c'est M""^ d'Epinay qui a inspiré le fatal billet de Diderot ; c'est par Diderot qu'elle lui a donné à entendre qu'elle désirait l'avoir pour compagnon de voyage. Mais il a bien vite deviné « ce ricochet )), puisque maintenant il est averti, et par qui ? par Thérèse. Il serait sans doute resté bien heureux à l'Hermitage, où M"»® d'Epinay l'eût retrouvé et embrassé au retour, et il aurait mis à profit les loisirs plus grands d'une complète solitude : mais tout cela allait devenir impossible parce que la plume de Diderot et la langue de Thérèse ne pouvaient pas rester tranquilles. C'est Thérèse, en effet, qui lui révèle « le secret » du voyage de M^^^ d'Epinay : et ce secret, elle le tient elle même du maître d'hôtel, qui le tient de la femme de chambre, et l'on sait d'ailleurs que tous ces gens-là sont incapables de mentir et de potiner. Voilà donc sur quels commérages cette autre commère qu'est lui-même Jean-Jacques admet, sans hésiter, les suppositions les plus outrageantes pour M"'^ d'Epinay î Quel est donc ce secret plein d'horreur, sur lequel Rousseau déclare qu'il aura la discrétion de se taire, mais qu'il nous livre bel et bien par les expressions dont-il se sert soi-disant pour voiler la vérité : pour ne pas comprendre, il faudrait le faire exprès. Tout le monde savait les relations de Grimm avec M"^^ d'Epinay : or qui ne devinerait ce que Rousseau appelle « le vrai motif » du voyage à Genève, quand d'abord on sait par Rousseau que ce motif caché, c'est la femme de chambre qui l'a révélé à Thérèse ; qu'ensuite si M"^« d'Epinay veut emmener Rousseau

dans cette visite à un médecin, c'est parce qu'elle a besoin d'un « chaperon », — et Rousseau déclare qu'il aurait fait là un beau personnage ; et qu'enfin M™*' d'Epinay gagna beaucoup à son refus d'aller avec elle, car alors « elle vint à bout d'engager son mari même à l'accompagner ».

Que faut-il penser de la grave accusation lancée par Rousseau contre M""^ d'Epinay ? Sur le fait même, dont Rousseau parle à mots couverts, il n'y a aucune preuve : MM. Perey et Maugras (1) ont fait soigneusement examiner les archives de l'état civil de Genève, à l'époque du voyage de M™® d'Epinay et, de même, les registres des décès : il n'y ont pas trouvé trace d'un enfant étranger : « or dans une ville comme Genève et sous la direction d'un médecin du caractère de Tronchin, la dissimulation d'un enfant était impossible. » Impossible est peut-être excessif et si l'on ne discute que sur la matérialité du fait, nous dirions plutôt, avec M. Eugène Ritter, que « tout est possible ». M. Ritter invoque ici le fait, attesté par George Sand (2), de la naissance clandestine d'un enfant que ^me d'Epinay avait eu de Francueil : et si , comme il est très vraisemblable, Rousseau a eu connaissance de ce fait (Francueil étant intime avec lui et très peu discret), il a pu alors raisonner par analogie — d'autant plus aisément qu'il pratiquait très bien lui-même, et à sa façon, l'art de se débarrasser des enfants gênants. Mais d'abord le récit même de George Sand nous montre que, pour accoucher clandestinement, si elle l'avait voulu. M"'® d'Epinay n'avait pas besoin d'aller à Genève et ce récit ne prouverait rien de certain pour la question qui nous occupe.

On est donc réduit à des suppositions ; or elles se tournent toutes contre Rousseau. Car, tout d'abord, comment supposer que M"^^ d'Epinay, si elle avait à cacher son état, ait eu l'idée d'aller se montrer à Genève, où sa vie était publique, et à Ferney, où passait tout l'univers? Et, en outre, elle aurait

(1) Jeunesse de M"* d'Epinay, Iiitrod. p. XXIV.

(2) Mémoires de ma vie, chap. V, iv» partie.

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

donc, pour cette belle aventure, pris l'étonnante résolution d'emmener avec elle son fils, le précepteur de son fils, ce Linant, « une commère et un véritable espion », a-t-elle dit de lui dans ses Mémoires, et enfin son mari lui-même, qui eût été alors d'une complaisance à toute épreuve ! Mais il y a plus et il y a bien plus : Rousseau n'avait pas le droit de penser pareille chose sur le dire de Thérèse. Que Thérèse lui ait donné la chose comme sûre, cela ne fait pas de doute : il n'y a qu'à voir où était son intérêt. Si Rousseau partait pour Genève, où il avait naguère songé à s'établir, quand reviendrait-il et lui reviendrait-il jamais? Seulement l'accusation partie de Thérèse, Rousseau, même en y ajoutant foi, n'avait pas le droit de la reproduire dans ses Confessions, puisque c'était la faire savoir à la postérité. Mais je vais bien plus loin : et si j'insiste ici, c'est parce que le récit des Confessions a passé, plus ou moins atténué, dans bon nombre d'ouvrages sur Rousseau ; j'affirme que cette aventure, telle que Rousseau la présente, ne pouvait pas être vraie et voici, à mon sens, en faveur de M™^ d'Epinay le meilleur des arguments. J'admets à la lettre le récit de Rousseau : M"»^ d'Epinay a une faute à cacher et elle essaie d'embaucher Rousseau pour lui faire endosser cette faute. Eh bien ! alors M"™^ d'Epinay est la dernière des femmes et le terme le plus dur est le seul qui lui convienne : elle est, qu'on me pardonne la grossièreté du mot, mais il s'impose : elle est une franche coquine. Or ce mot, qui révolte, peut-il convenir à une telle femme? tout ce que nous savons d'elle proteste contre une telle injure : Rousseau donc est jugé et il a été un calomniateur, car il ne peut pas échapper à cette réfutation par l'absurde.

En vérité tout l'accable ici : car ce n'est pas seulement la probité indiscutable de M"™*^ d'Epinay qui le réfute, mais c'est encore le simple bon sens de celle-ci et c'est le souci même de sa réputation. Sa liaison avec Grimm est connue de tous : elle part; et, avant de partir, elle a l'idée d'emmener Rousseau afin de le faire passer pour son amant : elle allait donc avoir, aux yeux du public, deux amants et la voilà prête à jouer

les Messaline I L'absurdité des accusations de Rousseau saute donc aux yeux; la vérité est toute simple : M"''' d'Epinay pensait que Rousseau aurait du plaisir à voyager dans sa société et à revoir sa ville natale. Mais en ceci elle se trompait ; car Rousseau, qui faisait le Caton à Paris et qui était « pauvre » avec ostentation, et un peu à la façon de Diogène, n'était pas du tout désireux (une lettre de lui à Saint-Lambert le prouve) de montrer, à la grande dame qu'était M'"^ d'Epinay, que « le citoyen de Genève » n'était chez lui qu'un bien petit personnage.

Quoi qu'il en soit, Rousseau, en possession du beau « secret » que l'on sait, est désormais sûr de lire dans le jeu de Diderot, qui a évidemment écrit sa malencontreuse lettre sous la dictée de Grimm et de M""^ d'Épinay, tous deux également intéressés à le voir partir en chaperon ; il imagine en conséquence le coup de théâtre que voici : il répond, point par point, à la lettre de Diderot, sans oublier, bien entendu, de souligner tout ce qui concerne M'"^ d'Epinay, et, sa réponse faite, il se précipite à la Chevrette; il y trouve à la fois Grimm et M""*^ d'Epinay : voilà justement son affaire et il leur jette au nez la lettre de Diderot et sa belle réponse à lui. Il leur lut les deux lettres, dit-il, « à haute et claire voix », entendez : d'une voix où perçait sa colère, puis, de peur que les deux lettres ne fussent pas assez explicites — et elles l'étaient au delà de ce que permettaient les plus simples convenances — , il ajouta, pour les commenter, « quelques discours qui ne démentirent point son intrépidité. »

L'effet fut tel qu'il l'avait espéré : Grimm et M™^ d'Epinay furent, dit-il triomphalement, « attérrés et abasourdis » ; il y avait de quoi, car ils étaient certainement à cent lieues de se douter de la fantastique intrigue que leur révélaient si brutalement les insolentes insinuations de Rousseau. M'"^ d'Epinay raconte cette scène d'une façon un peu différente, mais qui ne change rien en somme, et c'est là l'essentiel, à l'étrange conduite de Rousseau à son égard. Suivant le récit des Mémoires, Rousseau, qui avait reçu la lettre de Diderot à la Che-

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vrette, des mains de M'"^ d'Epinay, seule présente, aurait jeté la lettre à terre avec force exclamations contre la tyrannie de Diderot. M"'^ d'Epinay, ramassant alors la lettre de Diderot, y aurait lu les suppositions odieuses qui la visaient, en aurait demandé compte à Rousseau et, sur l'explication embarrassée de celui-ci, qui était, dit-elle, tombé à genoux, elle l'aurait chassé de son salon ; et c'est le lendemain seulement, au moment du départ de M'"^ d'Epinay, que Rousseau aurait chargé cette dernière de remettre à Diderot sa réponse, comptant bien que M""^ d'Epinay la lirait, et l'y engageant même par ces mots : « Cette lettre contient tout ce qu'il me convient de dire. » Il aurait même ajouté : a II me reste à vous prier de me laisser à l'Hermitage jusqu'à votre retour, ou, du moins, jusqu'au printemps. — Vous en êtes le maître. Monsieur, répondit-elle, tant que vous vous y trouverez bien. — Elle prit la lettre et monta en voiture. » Les récits ne s'accordent pas : lequel est le vrai? Il a pu y avoir, ce qui permettrait de les concilier, plusieurs scènes au sujet de la fameuse lettre de Diderot et M'"^ d'Epinay a pu les confondre en une seule. En effet, il paraît certain, d'une part, que Rousseau a bien lu, comme il dit, à Grimm et à M'"^ d'Epinay, sa réponse à Diderot, car Diderot le lui reproche expressément ; et, d'autre part, il a pu, un peu plus tard, avoir, avec M™^ d'Epinay, une explication orageuse, à la suite de laquelle il a demandé pardon à M™® d'Epinay; car celle-ci, dans une lettre datée de Genève, lui dit formellement : ce que vous venez de m'écrire « n'est pas d'un homme qui, la veille de mon départ, me jurait qu'il n'aurait pas assez de sa vie pour réparer les outrages qu'il m'avait faits. » (1).

Je ne crois pas enfin qu'il faille prendre à la lettre la fin du récit où M""^ d'Epinay nous montre Rousseau suppliant celle-ci de le laisser à l'Hermitage jusqu'au printemps : cette supplication ne répond pas du tout à ce que nous savons du caractère de Rousseau. M"^« d'Epinay, pensant à ce qui devait

(1) Voir, sur ce point, Eugène Ritter : Zeitschrift, p. 334.

se passer plus tard et au désir que laissera trop voir Rousseau de ne pas déménager à l'entrée de l'hiver, a brouillé les dates et mis dans la bouche même de Rousseau ce qu'elle ne devait que lire plus tard dans ses lettres et encore en termes moins humiliants.

Quoi qu'il en soit, M^^ d'Epinay était partie mortellement blessée et l'on peut croire que Grimm ne s'était pas employé à adoucir sa blessure. Le jour du départ de M"'® d'Epinay (le 24 octobre 1757), M'"^ d'Houdetot, qui venait faire ses adieux à la vallée, apportait à Rousseau la réponse de Saint-Lambert à une lettre que Rousseau lui avait écrite pour se plaindre du refroidissement de M^"^ d'Houdetot à son égard. Mais pour comprendre ces deux lettres et aussi ce qui va suivre, il nous faut revenir un peu en arrière, c'est-à-dire au moment où Saint-Lambert, averti, on s'en souvient, de ce qui s'était passé entre Rousseau et M""^ d'Houdetot, était rentré à Paris et avait revu M'"^ d'Houdetot, puis Jean-Jacques lui-même. Ils se rencontrèrent tous les trois, d'abord à la Chevrette où, dit M"^^ d'Epinay, « Saint-Lambert et M™^ d'Houdetot avaient l'air très soucieux, et Rousseau n'était pas gai », et cela se comprend de reste; puis, à l'Hermitage, où Saint-Lambert alla galamment, avec M'"^ d'Houdetot, demander à dîner à l'ermite. « Il me traita, dit Rousseau, durement, mais amicalement. » M™^ d'Houdetot n'était sans doute pas la moins gênée entre son amant et son trop passionné ami. Le mieux était, pour ne se point fâcher, de ne pas parler du passé, et de glisser, par exemple, vers la littérature. Probablement sur la proposition de Saint-Lambert, Rousseau lut sa lettre à Voltaire sur la Providence, dont « Saint-Lambert avait entendu parler ». Mais durant la lecture, Saint-Lambert s'endormit et il poussa même sa vengeance, car c'en était une et très cruelle pour Rousseau, jusqu'au ronflement. Rousseau n'osa pas s'interrompre et, nous dit-il, il continua de lire tandis que Saint- Lambert continuait de ronfler et, sans doute aussi, tandis que ]V[me d'Houdetot, qui était l'enjouement et la gaîté en personne, se tenait à quatre pour ne pas pouffer.

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

Mais ce n'est pas tout : à peine Saint-Lambert était-il reparti pour l'armée, Rousseau remarqua que M"^ d'Houdetot était « fort cliangée à son égard ». Elle lui redemanda ses lettres et, quand Rousseau s'exécuta, elle vérifia devant lui si le paquet était bien complet, ce qui mortifia profondément Rousseau.

Ne pouvant supporter « ce refroidissement » de M'"^ d'Houdetot, et devinant sans peine à qui il devait l'imputer, il écrivit, pour s'en plaindre, à Saint-Lambert, et, en attendant sa réponse, il composa, pour la dédicace de la chapelle de la Chevrette, un mottet qui, paraît-il, fut superbe : « jamais musique plus étoffée n'était sortie de ses mains ». Le dépit et l'amour à la fois Fa valent inspiré : car s'il voulait prouver à ses détracteurs qu'il savait la musique — on en doutait donc encore après le Devin du village ? — il désirait aussi se faire honneur, auprès de M™^ d'Houdetot, d'un genre de talent qu'elle estimait. Le mottet eut un très grand succès et Rousseau prit là, sous les yeux de M"'^ d'Houdetot, une éclatante revanche du sommeil, plus irrespectueux que spirituel, de Saint-Lambert.

Mais que venait-il donc d'écrire à ce dernier ? L'idée était tout à fait originale, non seulement d'oser se plaindre de la réserve de M"'^ d'Houdetot à son égard, mais d'aller s'en plaindre à Saint-Lambert, c'est-à-dire, à celui-là même qu'il avait mis, lui, Rousseau, dans la nécessité d'imposer cette réserve à son imprudente amie. Entre Rousseau et M™^ d'Houdetot, nous savons tout ce qui s'est passé et nous devinons même sans trop de peine tout ce qui a failli se passer : ce n'est pas la faute à Rousseau, s'il n'est pas devenu l'amant de M"'^ d'Houdetot ; et si Saint-Lambert ne sait pas tout, du moins, expérimenté comme il est en cette matière, il a parfaitement compris où en voulait venir Rousseau ; d'autant plus que M™^ d'Houdetot, qui est la franchise même, si elle ne lui a pas tout dit, ne lui a pas non plus tout caché. Voyons donc, à un homme ainsi averti, ce qu'à bien pu écrire Rousseau : ce Pourquoi, s'écrie-t-il avec amertume, faut-il

que vous m'ayez affligé l'un et l'autre? Laissez- moi promptement délivrer mon âme du poids de vos torts... Elle trouvait un ami sensible à ses peines, dites-moi d'où vient son refroidissement? auriez-vous pu craindre que je cherchasse à vous nuire auprès d'elle?... Non, non, Saint-Lambert, la poitrine de Rousseau n'enferma jamais le cœur d'un traître. . . Je ne veux pas vous ôter l'un à l'autre ; je ne veux que prévenir l'infaillible terme de l'amour en vous unissant d'un lien plus durable dont vous puissiez vous honorer à la face des hommes » (1).

Cette lettre nous fait toucher du doigt la duplicité de Rousseau : dans ses Confessions, il se présente à nous tel qu'il fut réellement à cette époque, c'est-à-dire amoureux très fou et, ne l'oublions pas, très entreprenant ; et même lorsque, Saint-Lambert étant de retour, il essaie de se justifier de ses torts envers lui, quels sont, toujours dans ses Confessions, les termes dont il se sert? « des trois, j'étais le seul coupable. » Il est vrai qu'il se hâte d'ajouter, pour montrer à quel point il était excusable : « était-ce moi qui avais recherché sa maîtresse? n'était-ce pas lui qui me l'avait envoyée? (ce qui est, d'ailleurs, exact). N'était-ce pas elle qui m'avait cherché ? (et c'est vrai encore). A ma place Saint-Lambert en eût fait autant, peut-être pis (comment donc s'y serait-il pris) ? car enfin, continue-t-il, quelque fidèle, quelqu'estimable que fût M"^^ d'Houdetot, elle était femme (la jolie insinuation I) ; il était absent (la belle excuse 1), les occasions étaient fréquentes, les tentations étaient vives (même pour M*"^ d'Houdetot?) et il eût été bien difficile de se défendre toujours avec le même succès (elle eut donc à se défendre), contre un homme plus entreprenant ». Mais à moins de lui faire violence, que pouvait-il donc entreprendre de plus ? il pouvait simplement se rendre un bon témoignage :

Et si de réussir je n'emporte le prix.

J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris»

(1) Lettre du 4 septembre 1757.

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

En définitive, il s'avoue coupable et nous savons très bien que s'il y eut, comme il s'en vante, « des limites qu'ils ne se permirent jamais de franchir o, le respect de ces limiteslà, il en faut faire honneur à la vertu seule de M'"^ d'Houdetot. Ainsi, et en résumé, dans ses Confessions, il est tout simplement un amant éconduit : or, on l'a vu, dans la lettre à Saint-Lambert, il n'est et n'a jamais été qu'un ami respectueux, aussi soucieux du repos de M™"" d'Houdetot que de l'honneur de son ami. Et alors il ne s'explique pas d'où vient le « refroidissement » de M"'^ d'Houdetot. Saint- Lambert « aurait-il pu craindre que je ne cherchasse à lui nuire auprès d'elle ? » Il semble bien en eff'et, que Saint-Lambert, à moins d'être un Géronte, pouvait avoir cette crainte-là. Mais nous comprenons mal Rousseau : ce n'est pas Rousseau amoureux et galant que Saint-Lambert a pu craindre ; de celui-là il n'est pas du tout question dans sa lettre — puisqu'il n'a jamais existé I — Ce qui a pu seulement alarmer Saint-Lambert, c'est (( la vertu » de Rousseau, cette vertu qui avait noblement pris à tâche de purifier l'amour de Saint-Lambert et de M'"^ d'Houdetot ; car c'est précisément parce qu'il les aime, « qu'il ne leur laissera jamais, ainsi s'exprime-t-il, la sécurité de l'innocence dans leur état. » Et voilà à quoi sert l'amitié d'un homme vertueux I

Imagine-t'On Saint-Lambert, qui connaissait Rousseau, qui connaissait Thérèse, qui avait enfin reçu certaines confidences de M""^ d'Houdetot sur les plus récentes manifestations de « la vertu » de Rousseau, l'imagine-t-on lisant cette capucinade effrontée ? Mais, d'autre part^ comment expliquer que Rousseau ait la naïveté, ou l'impudence, de présenter, sous un jour aussi faux, des faits que Saint-Lambert doit connaître à peu près aussi bien que lui ? L'attitude même de Saint- Lambert, à la Chevrette et à l'Hermitage, ses conseils de prudence à M"'^ d'Houdetot, tout cela n'indique-t il pas suffisamment à Rousseau que Saint-Lambert .sait à quoi s'en tenir ? et si M"^^ d'Houdetot a par hasard montré à Saint- Lambert les lettres enflammées de Rousseau ? alors la réponse

de Saint-Lambert devient bien simple : il n'a qu'à renvoyer à Rousseau une de ses propres lettres. Mais Rousseau est bien tranquille : d'abord, quand il écrit à Saint-Lambert, Mme d'Houdetot lui a déjà affirmé qu'elle a brûlé toutes ses lettres ; il sait, en outre, qu'une femme intelligente, et M""^ d'Houdetot l'est beaucoup, ne dit pas tout à son mari — ou à celui qui en tient la place; et enfin, au plus fort de sa passion, il n'a pas tout à fait perdu la tête : malgré la défense que lui en avait faite M™^ d'Houdetot, il a continué à la tutoyer dans ses lettres et sait-on pourquoi ? « il avait exprès, dit-il, pris un ton qui mit ses lettres à l'abri des communications. » Il ne peut, à ce propos, se tenir d'ajouter : si ces lettres voient jamais le jour « on connaîtra comment j'ai aimé. » Il a donc aimé d'amour et son orgueil lui a joué ici le même tour que lorsqu'il l'a incité à nous faire connaître ce cri de M'"'' d'Houdetot qui fait tant d'honneur à son amoureuse éloquence : « non, jamais homme n'aima comme vous ! » Seulement si Saint-Lambert connaissait par hasard ce cri fameux, n'allait-il pas répondre à la lettre qu'il venait de recevoir de Rousseau : « non, jamais homme ne mentit comme vous ? »

Eh bien ! point du tout ; une nouvelle surprise nous attend et c'est la réponse de Saint-Lambert : « Elle (M""^ d'Houdetot) vous a moins vu, parce qu'elle a voulu m'éviter des peines que vous n'auriez pas dû me faire, mais que vous ne m'aviez pas moins faites... Je crus, à mon dernier voyage, voir en elle quelque changement... Je vous avoue que je vous crus d'abord la cause de ce que je crus avoir perdu. Ne pensez pas, mon cher ami, que je vous crusse ni perfide, ni traître : je connaissais l'austérité de vos principes... Nous n'avons ni l'un ni l'autre cessé de vous estimer et de vous aimer... Regardez-moi et traitez-moi comme votre ami et soyez sûr que cette amitié fera un des plus grands charmes de ma vie (1). »

Qu'est-ce à dire ? Saint-Lambert serait-il dupe et aurait-il

(1) Streckeisen-Moultou, ibid. I, 416,

ROUSSEAU A l'HERMITAGE

la candeur de croire à la grandeur d'âme et à l'austérité dont Rousseau avait fait parade dans sa lettre ? Rien de tout cela : il répond à Rousseau en homme du monde et en homme d'esprit. Il a revu M'"'^ d'Houdetot, et il est rassuré : c'était pour lui l'essentiel. Il dit à Rousseau ses griefs, très légitimes, mais cela rapidement, et il s'appesantit sur leurs bonnes relations, qui ne doivent pas s'altérer : rompre ouvertement, en effet, avec Rousseau — comme celui-ci n'eût pas manqué de le faire, à la place de Saint-Lambert, — c'était apprendre à tout Paris que Rousseau avait été son rival, c'était montrer aussi qu'il n'était pas sûr du cœur de sa maîtresse. Ne valait-il pas mieux, pour M™^ d'Houdetot et pour lui , faire comme si rien ne s'était passé et affecter de croire à la pureté des intentions de Rousseau ? c'était le désarmer, l'empêcher de songer à une vengeance, toujours à craindre avec un tel caractère, et c'était enfin garder un ami qui leur faisait honneur à tous deux. Et je crois même que Saint-Lambert avait dû prendre, lors de sa récente entrevue avec Rousseau, cette attitude très sage, et que Rousseau, moins homme du monde et qui s'attendait à un éclat , se figura que, si Saint-Lambert ne lui faisait pas de scène, c'était parce que M"^« d'Houdetot n'avait pas parlé. C'est même, je pense, dans cette persuasion où il était de l'ignorance de Saint-Lambert sur ses torts véritables qu'il s'était décidé à lui écrire sa vertueuse épître.

A la fin de sa lettre Saint - Lambert disait à Rousseau : « Je ne sais ce qu'il y a entre Grimm et vous ; mais je vous dois de vous dire qu'il m'a parlé de vous comme d'un homme qu'il respectait, mais dont l'injustice faisait son malheur. » Saint-Lambert répondait par là au mot « d'ingrat » que Rousseau dans sa lettre à Saint-Lambert, avait appliqué à Grimm, et ceci nous ramène à ce qui ce passait en ce moment même à la Chevrette. Rousseau sentait très bien qu'ayant offensé gravement, et pour la seconde fois, M"^^ d'Epinay, il ne pouvait pas rester plus longtemps à l'Hermitage sans compromettre sa dignité de « citoyen » ou, plus simplement,

sans faire douter de sa délicatesse d'honnêle homme. Il dut être extrêmement perplexe : on était à l'entrée de l'hiver et un déménagement, dans cette saison, et aussi dans l'état de santé , toujours précaire , où il se trouvait , lui était naturellement fort pénible. Et d'ailleurs où aller? il avait juré à tous ses amis qu'il ne reviendrait plus jamais à Paris, et il tenait, du reste, et pour toutes les raisons que j'ai dites, à sa vie champêtre, c'est-à-dire laborieuse. Malheureusement il n'y avait qu'un Hermitage et qu'une M™^ d'Epinay I y[me d'Houdetot, en lui faisant ses adieux, l'avait supplié, pour éviter les fâcheux commentaires sur leurs relations, de ne pas quitter en ce moment l'Hermitage. Rousseau nous explique à sa manière sa situation embarrassée : M^^ d'Houdetot voulait qu'il restât à l'Hermitage et qu'il donnât ses raisons de n'avoir pas accompagné M"™^ d'Epinay : car ne dirait-on pas que, s'il n'était pas parti (sur ce que lui avait dit Rousseau, elle croyait qu'on avait voulu le faire partir), c'était pour ne pas s'éloigner de M^^ d'Houdetot ? Mais s'il faisait ce que lui demandait M"^« d'Houdetot, il outrageait, nous dit-il, M*"^ d'Epinay en révélant pour quelle cause il avait refusé de l'accompagner. « Tout bien considéré, je me trouvai dans la dure alternative de manquer à M"'^ d'Epinay, à M"^^ d'Houdetot, ou à moi, et je pris le dernier parti. Je le pris hautement, sans tergiverser, et avec une générosité digne de laver les fautes qui m'avaient conduit à cette extrémité. » Rousseau enfle la voix : méfions-nous et scrutons bien ce qui va venir : « Grimm était le seul qui n'eût pas pris parti dans cette affaire et ce fut à lui que je résolus de m'adresser. » Ainsi Grimm, qui était un (( ingrat » dans la lettre à Saint-Lambert écrite un mois auparavant, Grimm qui était, et Rousseau le savait mieux que personne, le conseiller et le guide de M'"^ d'Epinay, Grimm enfin à qui on avait voulu le substituer, lui Rousseau, auprès de M'"*' d'Epinay, pour y faire, à sa place, le personnage que l'on sait, ce même Grimm était le seul qui n'eût pas pris parti dans cette affaire ! quelle bizarrerie ! et ce n'est pas

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

d'ailleurs que je veuille prétendre le contraire ; car puisqu'il n'y avait au fond pas même eu d'affaire, si ce n'est dans l'imagination de Rousseau, il est bien certain que, pour ce qui était du départ de Rousseau, Grimm n'avait pas pu prendre parti.

Mais Rousseau ayant sur toute cette histoire, et sur Grimm en particulier, les idées que nous savons et qu'il nous a dites lui-même, il est tout à fait étrange que, dans les conjonctures où il se trouve, ce soit aux bons offices de Grimm qu'il ait recours. Sa lettre (du 19 octobre 1757) n'est pas moins surprenante et il faut qu'on nous permette d'en citer les passages les plus curieux : « Dites-moi, Grimm, pourquoi tous mes amis prétendent que je dois suivre M"'*^ d'Epinay. . Qu'est-ce qui peut m'y obliger? L'amitié, la reconnaissance, l'utilité qu'elle peut tirer de moi ? examinons ces trois points. . . Quant aux bienfaits, premièrement je ne les aime point... Qu'a fait pour moi M'"^ d'Epinay? elle a fait bâtir, à mon occasion, une petite maison à THermitage. Qu'ai-je fait de mon côté pour M^^ d'Epinay ? dans le temps que j'étais prêt à me retirer dans ma patrie, que je le désirais vivement (On se rappelle ce qui en était), elle remua ciel et terre pour me retenir. A force de sollicitations, et même d'intrigues, elle vainquit ma trop juste résistance : mes vœux, mon goût, mon penchant, tout céda à la voix de l'amitié : je me laissai entraîner à l'Hermitage. (C'est M"^e d'Epinay qui est son obligée). Dès ce moment, j'ai toujours senti que j'étais chez autrui. M"*^ d'Epinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que je lui tinsse compagnie; c'est pour cela qu'elle m'avait retenu. Or cherchez combien d'argent vaut une heure de la vie et du temps d'un homme (il n'ose pas dire, mais il pense : d'un grand homme). Pour l'amitié, c'est un beau nom qui sert souvent de salaire à la servitude; mais où commence l'esclavage, l'amitié finit à l'instant. .. Pendant ce voyage, je laisserai ici un ménage qu'il faut entretenir... Si le voyage est long et que mes souliers s'usent, mes bas se percent; s'il faut blanchir son linge, faire sa barbe^ accommoder sa perruque.

il est triste d'être sans le sou ; et s'il faut que j'en demande à M"^^ d'Epinay, à mesure que j'en aurai besoin, mon parti est pris : qu'elle garde bien ses meubles (toujours le laquais qui reparaît!); car, pour moi, je vous déclare que j'aime mieux être voleur que mendiant...» Au reste, à Genève, « mieux mis, j'y pourrai passer pour son valet de chambre... » La conclusion est inattendue : « Pesez mes raisons, mon ami, et dites-moi ce que je dois faire : je veux remplir mon devoir. Si vous jugez que je doive partir, prévenez M»»^ d'Epinay, puis envoyez-moi un exprès et soyez sûr que, sans balancer, je pars à l'instant. » (1)

Comment donc expliquer cette singulière épître ? le plus simplement du monde : cette lettre à Grimm, ce n'est pas pour Grimm que Rousseau l'a écrite, mais pour le public. Ce qu'il voudrait éviter, c'est d'être obligé de quitter sur le champ, comme il le devrait, cet Hermitage où il comptait bien passer l'hiver; car c'est cette dernière considération qui l'y retient encore, bien plus que le désir d'être agréable à Mme d'Houdetot. Mais ce qu'il craint par dessus tout, c'est ceci : s'il part maintenant, c'est-à-dire tout de suite après l'affront nouveau qu'il vient de faire à M"'" d'Epinay, on va dire, dans le monde, et on ne se trompera pas, qu'il est chassé ; et pourquoi chassé? très exactement parce qu'il a entretenu chez Diderot contre M™^ d'Epinay des soupçons injurieux et faux, dont il avait lui-même demandé pardon à M™^ d'Epinay. Ainsi il était chassé parce qu'il avait mérité de l'être. Mais comme les choses se présenteraient tout autrement, et comme il serait en meilleure posture s'il était bien établi, dans le public, qu'il s'était brouillé avec M*"^ d'Epinay uniquement parce qu'on ne lui avait pas pardonné de n'avoir pas voulu, lui malade et pauvre, partir pour Genève et laisser derrière

(1) Pour M^" Macdonald {J.-J. R. : a new crilicisme, T. 282) cette lettré « élant adressée à Grimm et pouvant circuler librement en public avec les commentaires de celui-ci, était un prodige, non d'ingratitude mais d'imprudence. » Mon opinion est, on va le voir, le contre-pied de celle de M™« Macdonald.

ROUSSEAU A l'HERMITAGE

lui deux femmes qui, sans lui, allaient mourir de faim. Il avait donc fallu ou abandonner ces deux malheureuses ou renoncer à l'hospitalité de M'"^ d'Epinay : il avait préféré quitter l'Hermitage I Et que les choses se fussent passées de la sorte, qui donc en pourrait douter? On n'avait qu'à voir la lettre, pleine d'abandon, qu'il avait écrite à Grimm, et cette lettre tout le monde pourrait la lire, et on la lirait telle qu'il qu'il l'avait écrite, car il en avait le double (on l'a retrouvé dans sa correspondance).

Maintenant, que répondrait Grimm ? Rousseau l'avait laissé maître de son sort ; mais il savait très bien que Grimm ne lui répondrait pas : « il faut partir », puisque ni M*"^ d'Epinay, ni Grimm ne tenaient, il le savait, à ce qu'il se mit en route. Remarquez, du reste, que, dans l'hypothèse même de Rousseau, si M™^ d'Epinay veut l'avoir avec elle, c'est qu'elle a besoin d'un chaperon. Or, quand il écrit à Grimm, Rousseau sait (il lui en parle dans sa lettre) que M. d'Epinay accompagne sa femme : dès lors, il n'a plus à craindre qu'on le prenne au mot quand il offre de partir, personne au monde, et pas plus Diderot qu'un autre, ne pouvant lui reprocher de ne pas faire escorte à une femme qui part au bras de son mari.

Que demandait-il, d'ailleurs ? qu'on le laissât à l'Hermitage seulement jusqu'au printemps « je crois devoir, disait-il encore à Grimm, ne pas quitter l'Hermitage d'un air de mécontentement qui supposerait de la brouillerie entre nous ; . . . il vaut mieux attendre au printemps, où mon départ sera plus naturel » ; et tout cela était n'est-ce pas ? dans l'intérêt de M'"^ d'Epinay, car il ne fallait pas qu'on crût qu'ils étaient brouillés pour cette misérable question du voyage à Genève ; il ne fallait pas, dans l'intérêt de M""^ d'Epinay, qu'on sût à quelles tyranniqnes exigences Rousseau avait dû se soustraire. Après l'hiver il déménagerait bien tranquillement et sans « brouillerie ».

Ainsi Rousseau pourrait garder ses quartiers d'hiver à l'Hermitage après avoir forcé Grimm à lui en donner le conseil dans la réponse qu'il lui dictait d'avance et dont il se ferait, lui, une arme contre Diderot et contre les ennemis de son

repos et de son honneur. Mais Grimm va-t-il tomber dans le piège ? Le 28 octobre, Rousseau n'a pas reçu sa réponse et il sait que M'"^ d'Epinay doit partir le lendemain 29. Une lettre qu'il écrit ce 28 octobre à Saint-Lambert témoigne de son « agitation ». Il ne peut se tenir de lui ouvrir son cœur, il cherche à s'en faire un allié contre « la ligue » de ses amis qui semblent vouloir « le livrer à la merci de M^^ d'Epinay. » Il lui échappe de donner une de ses plus fortes raisons pour ne pas accompagner la voyageuse : ce qu'il craint, ce n'est pas du tout de passer pour son chaperon, puisque M. d'Epinay est du voyage, mais c'est de rentrer dans son pays, dans cette Genève qui l'a naguère acclamé et fêté comme un grand homme, d'y rentrer maintenant comme un protégé de ^/[me d'Épinay, il dit : comme « son valet ». Et par quelques sophismes qu'il s'efforce de justifier cette brutale expression (il part sans habits et sera forcé de tout recevoir d'elle), ce qui, en définitive, ressort de cette lettre à Saint- Lambert (laquelle ne fait, en certains points, que corroborer la lettre à Grimm), ce sont deux faits très importants, car ils pourraient bien convaincre Rousseau, l'un, d'inexactitude grave, l'autre, de mensonge.

Et tout d'abord la raison, je ne dis pas : la seule, mais à coup sûr la plus puissante, qui empêche Rousseau de partir, c'est qu'il craint de compromettre son prestige dans son pays : « Je ne veux pas m'aller étaler dans mon pays à la suite d'une fermière générale. » Il convient donc lui-même, dans cette lettre, que c'est là ce qu'il craint, et, selon moi, c'est ce qu'il craint par dessus tout. Or, dans ses Confessions, oii il entre, au sujet de cette affaire, dans les plus insignifiants détails, dans ses Confessions, où il prétend nous donner « ses sentiments les plus secrets » ; (« jamais dévote ne déploya plus scrupuleusement à son confesseur tous les replis de son âme »), il ne dit pas un seul mot du motif principal (sentiment de dignité, diront les uns, sentiment de pure vanité, selon moi, mais peu importe), qui l'empêche de s'offrir comme compagnon de route à M"^^ d'Épinay. Je dis bien : de s'offrir.

car voici, après cette inexactitude assez importante, le second fait qui résulte de sa lettre à Saint - Lambert. Il lui dit en propres termes : « Vous savez le prochain départ de M"'^ d'Epinay. Elle m'aproposé de l'accompagner sans me montrer làdessus beaucoup d'empressement. Moi, la voyant escortée de son mari, du gouverneur de son fils..., je n'ai pas accepté le voyage et elle s'est contentée de mes raisons. Là- dessus (donc après) Diderot m'écrit un billet exiravagant. »

Ainsi, d'après la lettre à Saint-Lambert (contemporaine des événements), c'est au moment même où M"^^ d'Epinay annonce à Rousseau son voyage, c'est à ce moment que Rousseau apprend que M. d'Epinay part avec elle. Or dans les ConfessionSy c'est seulement après que Rousseau a refusé de « chaperonner » M"™^ d'Epinay, que M. d'Epinay, pour sauver à tout prix les apparences, se décide à accompagner sa femme. Il me parait donc tout à fait probable que Rousseau, pour donner un air de vraisemblance à son odieuse supposition (le besoin d'un chaperon), a retardé, jusqu'après son refus, la décision de M. d'Epinay et si l'auteur de la lettre à Saint- Lambert a dit vrai, l'auteur des Confessions a menti.

Je ne crois pas qu'on puisse invoquer une inadvertance de Rousseau écrivant à Saint-Lambert. Il cite M. d'Epinay avant le précepteur ; il semble bien qu'il reproduise ici les paroles mêmes de M"'^ d'Epinay en réponse à sa question : avec qui partez-vous ? Il s'est avisé de modifier ces paroles dans les Confessions et l'on voit dans quel but ; mais on ne s'avise jamais de tout et sa lettre à Saint-Lambert l'a trahi : elle est une nouvelle preuve, et péremptoire, qu'on n'avait jamais eu besoin de lui pour le voyage de Genève.

Ce voyage venait d'être retardé par suite d'une indisposition du fils de M'"^ d'Epinay, et Grimm, ayant pensé que M"'^ d'Epinay « ne partirait pas de quelques jours », ne voulut pas différer plus longtemps sa réponse à Rousseau : mais il ne lui envoya qu'un très court billet pour lui faire prendre patience : en réalité, il attendait le départ de M"'^ d'Epinay, à la fois pour épargner , à son amie malade , de nouvelles

tribulations et pour porter à Rousseau un coup décisif sans être désormais gêné par les scrupules de M*"^ d'Epinay et par ce reste de tendresse qu'elle gardait malgré tout à son ingrat ami.

Dans son billet, Grimm se garde bien de donner à Rousseau le conseil que celui-ci lui demande : qu'il s'adresse à ^me d'Epinay elle - même et lui fasse ses offres : elle les repoussera d'ailleurs , c'est certain , car pourquoi diable ! Rousseau veut-il que Diderot soit « le porte - paroles » de ^me d'Epinay en cette affaire ? Rien de plus sensé et de plus habile aussi que ce billet de Grimm : Rousseau voudrait pouvoir dire à ses amis qu'il s'est offert : qu'il s'offre à celle qui a seule qualité pour accepter ou refuser son offre. Ce billet dit Rousseau, me « frappa d'étonnement » — de dépit plutôt, je crois, car sa ruse était déjouée. Si, à la question qui lui était posée , Grimm avait répondu par un oui ou par un non, Rousseau triomphait. Grimm disait-il qu'il devait partir? Voyez leur tyrannie ! se serait écrié Rousseau. Grimm disait-il qu'il ne devait pas partir ? Voyez , se serait encore écrié Rousseau : M™^ d'Epinay s'est fâchée de ce que je ne l'accompagnais pas et Grimm me donne raison! Et c'était toujours le voyage de Genève qui restait l'unique cause de leur brouille et de son départ probable de l'Hermitage et tout l'odieux en retombait sur M"^^ d'Epinay. Grimm n'ayant dit ni oui ni non, qu'allait maintenant faire Rousseau ?

S'il avait été sincère en demandant conseil à Grimm, il devait maintenant s'adresser à M'"^ d'Epinay et remettre son sort entre ses mains. Pourquoi dit-il alors dans ses Confessions : « Je ne donnai pas dans le piège de lui offrir de partir avec elle ? » où donc est le piège ? il n'y en a pas et il sait très bien qu'il n'y en a pas, puisque M. d'Epinay part avec sa femme ; M"^^ d'Epinay lui répondra qu'il peut tranquillement rester à l'Hermitage. C'est parce qu'il est sûr d'avance de cette réponse qu'il n'a garde de « s'offrir », car alors il ne pourrait plus dire que, s'il s'est brouillé avec M"™^ d'Epinay, c'est parce qu'il n'a pas consenti à l'accompagner. Le

piège, ce n'est pas Grimm qui le tend à Rousseau, mais bien Rousseau qui le tend au lecteur, à qui il veut faire prendre le change, sur le vrai motif de ce que j'appellerai, moi, la légitime indignation de M^^ d'Epinay contre ses odieux soupçons, et de ce qu'il appelle, lui, d'un tout autre mot : d'un mot qui n'est pas seulement un adroit euphémisme, mais une impudence calculée, puisqu'il intervertit les rôles tout simplement : « Je crois devoir à M*"^ d'Epinay de ne pas quitter l'Hermitage d'un air de mécontement qui supposerait de la brouillerie entre nous. » Ainsi c'est lui qui serait mécontent, ayant, sans doute, été l'offensé !

Conformément à sa tactique, il écrivit à M"'^ d'Epinay une lettre où, comme il nous en a prévenus, il se gardait bien de « s'offrir » : tout au contraire, et sans réfléchir un seul instant qu'il écrivait à une femme malade, installée sans doute au chevet de son fils, il lui disait tout ce qu'il fallait pour lui ôter l'envie, si elle l'avait jamais eue, de s'embarquer avec un tel malotru. Il a, lui dit-il galamment, pour « suspect son caractère, car insensiblement elle a cherché à la réduire en servitude et à l'employer selon ses vues secrètes... Quant au billet de Diderot, il est très certain qu'il ne vient pas de lui et il soupçonne une espèce de ligue dont elle est le mobile. » Au reste, elle l'aura toujours pour ami quand elle ne voudra plus l'avoir pour « esclave » et qu'elle renoncera, comme par exemple pour le voyage de Genève, à tous ces (( détours » (l'édition de du Peyrou porte même : « à tous ces mensonges détournés »).

Grimm eut le bon esprit d'arrêter au passage cette grossière missive pour ne l'envoyer à M'"^ d'Epinay qu'après son arrivée à Genève. M"'^ d'Epinay partie, il fit enfin à Rousseau (le 7 ou 8 novembre) la réponse qu'il avait différée. Il rompait cette fois ouvertement avec lui. Rousseau lui renvoya sa lettre sans la lire, assure-t-il, jusqu'au bout, car « les termes en étaient tels que la plus infernale haine les peut dicter ». Les Mémoires nous donnent cette lettre : mais est-elle authentique ? Rousseau avait ses raisons pour n'en pas garder copie.

car, authentique ou non, cette lettre des Mémoires n'a pas pu différer beaucoup, ni pour le ton. ni pour le fond même, de ce que dut être l'original. Rousseau a dû y lire des phrases, telles que celle-ci, qui mettaient tout simplement la vérité à la place des vilains sophismes forgés par son ingratitude : « Vous osez me parler de votre esclavage, à moi qui depuis deux ans suis le témoin journalier de toutes les marques de l'amitié la plus tendre et la plus généreuse que vous avez reçues de cette femme ? »

La rupture avec M""^ d'Epinay ne devait avoir lieu qu'une dizaine de jours après la rupture avec Grimm. Dans cet intervalle, M"^^ d'Houdetot, puis Diderot, puis Saint-Lambert lui-même (alors malade à Aix-la-Chapelle) interviennent pour calmer Rousseau et l'empêcher de s'enferrer de plus belle. ]y|me d'Houdetot se tue à lui répéter de ne plus écrire et de rester tranquille à l'Hermitage : elle craignait que le brusque départ de Rousseau ne fît un éclat qui rejaillirait sur elle, Saint-Lambert, de son côté, lui remontre que le moment serait mal choisi pour rompre avec M"^^ d'Epinay, c'est-à-dire avec une femme malade. Et Rousseau lui ayant écrit qu'il méprisait fort l'argent « qui n'est que de la boue » : à la bonne heure ! lui réplique Saint-Lambert ; « mais l'argent qui vient des autres est un métal précieux dont ils se sont privés pour nous ; et M"^^ d'Epinay n'est pas riche. » Cette lettre, datée du 21 novembre, ne parvint à Rousseau, par M""^ d'Houdetot, que le 27, Dès le 12 novembre, M™^ d'Epinay avait eu occasion de lui exprimer vertement ce qu'elle pensait de la lettre qu'il lui avait écrite avant son départ et que Grimm venait seulement de lui faire parvenir : « Vous me faites pitié; si vous êtes de sang-froid, votre conduite m'effraye pour vous... Vous abusez de la patience que m'a donnée jusqu'à présent mon amitié pour vous. » Malgré cette mercuriale, Rousseau, cédant aux instances de M'"^^ d'Houdetot qui le priait de ne pas déloger encore (et il n'y tenait guère, je crois, pour les raisons que j'ai dites), et comptant peut-être aussi sur un nouveau retour d'indulgence de M'"^ d'Epinay,

ROUSSEAU A l'hERMITAGE

lui écrivit un humiliant billet qui se terminait par ces mots : « J'ai voulu quitter THermitage et je le devais ; mais on prétend qu'il faut que j'y reste jusqu'au printemps, et, puisque mes amis le veulent, j'y resterai, si vous y consentez. » La réponse ne se fit pas attendre ; c'était un congé en règle : « Puisque vous vouliez quitter l'Hermitage, et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs et je n'ai plus rien à vous dire sur les vôtres. » Huit jours après avoir reçu cette lettre, le 15 décembre 1757, Rousseau quittait l'Hermitage, où il était entré le 9 avril 1756. On sait qu'il s'établit à Mont-Louis ; mais les démêlés que nous venons de raconter allaient avoir pour Rousseau des conséquences immédiates qu'il nous reste à exposer.

De ses trois amis, Grimm, M"^^ d'Epinay et Diderot, Rousseau avait perdu les deux premiers : tout lui commandait de s'attacher plus fortement que jamais au troisième, Diderot, qui ne demandait qu'à lui garder son amitié : « Il est certain, lui écrivait alors Diderot, qu'il ne vous reste plus d'amis que moi, mais il certain que je vous reste. Je l'ai dit sans déguisement à tous ceux qui ont voulu l'entendre et voici ma comparaison : C'est une maîtresse dont je connais bien les torts, mais dont mon cœur ne peut se détacher. ;) Rousseau va bien vite lui montrer comme il s'entend à « détachei » de lui les cœurs qui voudraient lui rester fidèles.

Il venait d'écrire à M'"^ d'Epinay cette lettre du 23 novembre où, tout en lui déclarant que « l'amitié était éteinte » entre eux, il lui demandait la permission de passer encore l'hiver à l'Hermitage. C'est « quelques jours après », nous dit Rousseau, qu'il reçut la visite de Diderot. Cette visite est racontée très différemment dans les Mémoires et dans les Confessions. Le récit des Mémoires est, à coup sûr, arrangé :

les erreurs de fait s'y rencontrent à côté des erreurs de date. Le récit des Confessions mérite -t-i] plus de confiance ? Il ne s'accorde guère avec la lettre de Diderot écrite à Grimm, le soir même, semble-t-il, de cette visite. Enfin cette lettre ellemême est-elle authentique ? Je le crois : car, d'une part, Grimm en envoie, dit -il, une copie à M™^ d'Epinay (et ]\/[me d'Epinay a vraisemblablement transcrit cette copie dans ses Mémoires) ; et, d'autre part, elle est telle qu'un Diderot seul pouvait l'écrire ; c'est une belle pièce d'éloquence : on croit voir les grands gestes et entendre la voix tonnante de Diderot. Voici cette lettre : « Cet homme est un forcené. Je lui ai reproché, avec toute la force que donnent l'honnêteté et une sorte d'intérêt qui reste au fond du cœur d'un ami qui lui est dévoué depuis longtemps, l'énormité de sa conduite ; les pleurs versés aux pieds de M'"^^ d'Epinay, dans le moment même où il la chargeait, près de moi, des accusations les plus graves ; cette odieuse apologie qu'il vous a envoyée et où il n'y a pas une seule des raisons qu'il y avait à dire ; cette lettre projetée pour Saint-Lambert qui devait le tranquilliser sur des sentiments qu'il se reprochait, et où, loin d'avouer une passion née dans son cœur malgré lui, il s'excuse d'avoir alarmé M™® d'Houdetot sur la sienne. Que sais-je encore? je ne suis point content de ses réponses: je n'ai pas eu le courage de le lui témoigner, j'ai mieux aimé lui laisser la misérable consolation de croire qu'il m'a trompé. Qu'il vive 1 il a mis dans sa défense un emportement froid qui m'a affligé. J'ai peur qu'il ne soit endurci.

Adieu, mon ami ; soyons et continuons d'être honnêtes gens ; l'état de ceux qui ont cessé de l'être me fait peur. Adieu, mon ami, je vous embrasse bien tendrement ; je me jette dans vos bras comme un homme effrayé ; je tâche en vain de faire de la poésie, mais cet homme me revient tout à travers mon travail, il me trouble et je suis comme si j'avais à côté de moi un damné ; il est damné, cela est sûr, adieu mon ami... Oh ! mon ami, quel spectacle que celui d'un homme méchant et bourrelé ! Brûlez, déchirez ce papier... ;

ROUSSEAU A LHERMITAGE

que je ne revoie plus cet homme-là ; il me ferait croire aux diables et à l'enfer. Si jamais je suis forcé de retourner chez lui, je suis sûr que je frémirai tout le long du chemin ; j'avais la fièvre en revenant. Je suis fâché de ne pas lui avoir laissé voir l'horreur qu'il m'inspirait et je ne me réconcilie avec moi qu'en pensant que vous, avec toute votre fermeté, vous ne l'auriez pas pu à ma place : je ne sais pas s'il ne m'aurait pas tué. On entendait ses cris jusqu'au bout du jardin ; et je le voyais !... En vérité, la main me tremble. »

Ce qu'il y a de plus curieux dans cette lettre, ce n'est pas l'emphase théâtrale qui est comme la signature même de l'auteur : mais c'est la preuve certaine que Diderot nous donne, sans y songer, du rôle prépondérant qu'a dû jouer Grimm dans toutes ces histoires. Diderot a raconté lui-même à Marmontel sa visite à Rousseau : « alors (aurait-il dit à Marmontel) Rousseau fut plus éloquent et plus touchant dans sa douleur qu'il ne l'a été de sa vie. Pénétré de l'état où je le voyais, mes yeux se remplirent de larmes ; en me voyant pleurer, lui-même il s'attendrit et il me reçut dans ses bras. » Diderot, en effet, le bon Diderot, en face de son ami qui lui a ouvert ses bras, a pu le gronder; mais il s'est, à coup sûr, attendri avec lui et après s'être réconcilié avec Rousseau (puisque même dans sa lettre à Grimm il prévoit qu'il retournera chez lui), il a honte, en pensant à Grimm, de sa faiblesse d'âme et, chemin faisant, l'idée de sa prochaine entrevue avec Grimm lui redonnant du cœur, il s'exalte, fait dans sa tête le discours qu'il aurait dû tenir à Rousseau; et enfin, rentré chez lui, il écrit cette lettre, où il se reproche de n'avoir pas parlé avec assez de fermeté, mais où, en même temps, par peur de Grimm, il fait Rousseau noir comme « un diable ».

En somme, et malgré l'ascendant de Grimm sur Diderot, il était facile à Rousseau, s'il avait su s'y prendre, ou plutôt s'il l'avait sérieusement désiré, de garder le cœur de son plus vieil ami. Les torts de Diderot étaient après tout pardonnables, et ils témoignaient d'ailleurs de son amitié sincère, encore que maladroite, pour Rousseau : ce Eh bien ! avait-il

écrit à Rousseau, quand je me mêlerais encore de vos affaires, sans les connaître assez, qu'est-ce que cela signifierait? Rien. Ne suis-je pas. votre ami et n'ai-je pas le droit de vous dire tout ce qui me vient en pensée?. » Et, revenant sur ce fameux voyage de Genève , il lui dit ce qui aurait dû détromper Rousseau et l'empêcher de reproduire, dans ses Confessions, ses outrageantes suppositions sur le complot tramé contre lui : « Une bonne fois pour toutes, mon ami, que je vous parle à cœur ouvert : vous avez supposé un complot entre tous vos amis pour vous envoyer à Genève, et la supposition est fausse. Chacun a parlé de ce voyage selon sa façon de penser et de voir. Vous avez cru que j'avais pris sur moi le soin de vous instruire de leurs senliments et cela n'est pas. » Mais cela était — pour Rousseau, malgré la parole de son ami, et cela était uniquement parce qu'il fallait que cela fût pour l'innocenter à ses yeux, et aux yeux de la postérité, en vue de laquelle il écrivait ses Confessions.

Après cette visite de Diderot à Rousseau, l'intimité s'était relâchée entre eux; on ne s'était pas brouillé pourtant, car le 2 mars 1758, Rousseau envoyait à Diderot une apologie de sa conduite, apologie emphatique et vague d'ailleurs ; et, sans doute, il s'y défend bien d'être « un méchant », ce qui prouve un certain refroidissement dans leurs relations ; mais Diderot est encore, à cette date, « mon cher Diderot. » Quelle dut être, par conséquent, la stupéfaction de celui-ci, quand, deux mois après, en mai 1758, il lut en tête de la Lettre à d'Alembert sur les Spectacles , ces mots de la Préface qui, sans le nommer, le désignaient à tous les lecteurs : « J'avais un Aristarque, sincère et judicieux; je ne l'ai plus, je n'en veux plus ; mais je le regretterai sans cesse et il manquera bien plus encore à mon cœur qu'à mes écrits. » Et, rendant publique l'accusation qu'il portait contre son ami, Rousseau donnait en note, sous la forme d'un passage latin de V Ecclésiastique , le motif de sa rupture aVec Diderot. Cette note, traduite par Marmonteil, disait ceci : « Si vous avez tiré l'épée contre votre ami, n'en désespérez pas : car il y a moyen

de revenir. Si vous l'avez attristé par vos paroles , ne craignez rien , il est possible encore de vous réconcilier avec lui. Mais pour l'outrage, le soupçon injurieux, la révélation du secret et la plaie faite à son cœur en trahison, point de grâce à ses yeux : il s'éloignera sans retour. »

Que s'était-il passé qui justifiât une si éclatante et si brutale rupture? Le 6 mai 1753 Rousseau reçut de M"'^ d'Houdetot une lettre qui le désola : « J'ai à me plaindre , lui écrivait M™^ d'Houdetot, de votre indiscrétion et de celle de vos amis. Je vous aurais gardé toute ma vie le secret de votre malheureuse passion et je la cachais à ce que j'aime pour ne pas lui donner de l'éloignement pour vous. Vous en avez parlé à des gens qui l'ont rendue publique et qui ont fait voir contre moi„des vraisemblances qui pouvaient nuire à ma réputation. Ces bruits sont parvenus depuis quelque temps à mon amant, qui a été affligé que je lui eusse fait mystère d'une passion que je n'ai jamais flattée et que je lui taisais dans l'espérance que vous deviendriez raisonnable et que vous pourriez être mon ami. J'ai vu en lui un changement qui a pensé me coûter la vie. La justice qu'il me rend enfin sur l'honnêteté de mon âme et son retour à moi m'ont rendu le repos ; mais je ne veux pas risquer de le troubler davantage et je me dois à moi-même de ne pas m'y exposer. Je dois à ma réputation de rompre tout commerce avec vous. » Que M™^ d'Houdetot n'ait pas révélé à Saint-Lambert, au moins dans toute sa violence, la passion de Rousseau, il n'en faut pas douter , puisqu'elle l'affirme : mais cela ne veut pas dire que Saint-Lambert n'en fût pas du tout instruit: son attitude envers Rousseau lors de son récent voyage à Paris, même sa lettre amicale à Rousseau avec le reproche très net du début, ce qu'il avait pu entendre dire à Paris ou à la Chevrette indépendamment de ce qu'il avait pu lire dans la fameuse dénonciation anonyme, tout démontre que Saint-Lambert, à moins d'être — et il en était à cent lieues — profondément naïf, était très suffisamment renseigné dès ce premier voyage à Paris. Qu'était-il donc arrivé depuis qui vînt le troubler si

fort? Précisément ce qu'il avait voulu empêcher dans cette lettre à Rousseau, où il atfectait de croire à l'austérité de celui-ci : un éclat, une divulgation publique. Que dit, en effet, ]\/[me d'Houdetot? « ces bruits sont parvenus à mon amant. » Homme de société et d'une correction qui n'allait même pas sans quelque roideur, ce que Saint-Lambert devait redouter par dessus tout, c'était le scandale. Et la preuve en est que, même dans cette lettre de rupture, qu'il a dictée évidemment à sa maîtresse, il lui fait dire « qu'il plaint Rousseau de sa faiblesse plus qu'il ne la lui reproche et que l'un et l'autre (Mme d'Houdetot et lui), ils sont fort éloignés de s*unir aux gens qui veulent le noircir: 1/5 parleront toujours de lui avec estime, y) Seulement, pour couper court aux bruits qui circulent, il exige que M'"^ d'Houdetot cesse de le voir.

Mais qui donc, parmi les amis de Rousseau, avait trahi son secret ? Dès qu'il s'agit de trahison , Rousseau n'hésite jamais à nommer le coupable : ici il va droit à son meilleur ami et, à peine a-t-il achevé de lire la lettre de M™^ d'Houdetot que, saisi d'indignation, il s'écrie : « Et toi aussi, Diderot, indigne ami! » Pourtant, nous assure-t-il, il voulut douter : mais cela lui devint impossible après deux visites de Saint-Lambert à Mont-Louis. Que lui apprit donc Saint-Lambert sur (( l'indigne ami? » La première fois, Saint-Lambert avait, nous dit-il, « peu de temps à lui donner »; cette visite ne compte donc pas, et, à mon avis, la seconde visite compte encore moins (quoique ce fût la visite révélatrice), parce que cette fois-là Saint-Lambert ne rencontra que Thérèse et que le roman, quel qu'il soit, que Thérèse débita ensuite à Rousseau, ne peut, étant de Thérèse, rien prouver contre Diderot. Ainsi, parmi les jolies choses que Thérèse fait dire à Saint- Lambert, nous trouvons cette petite infàmie que Saint-Lambert était convaincu, comme d'ailleurs tout Paris, que Rousseau avait été l'amant de M"'^ d'Epinay; ce qui permet à Rousseau d'écrire, d'un ton dégagé, sur celle qui a été son amie et sa bienfaitrice, cette phrase qui est tout simplement abominable, d'abord parce qu'il n'a aucune preuve de ce qu'il

dit et parce qu'ensuite, même s'il en avait eu la preuve, il n'avait pas le droit de le dire dans un livre écrit pour la postérité ; (( Saint-Lambert, au grand déplaisir de la dame, était dans le même cas que moi » (n'avait, pas plus que moi, été son amant; mais il l'avait échappé belle!)

Rien de tout cela n'autorisait Rousseau à dénoncer Diderot comme l'auteur des « bruits » qui avaient si fort alarmé jy^me d'Houdetot et Saint-Lambert. Ces bruits-là, mais ils couraient les salons, et cela, depuis le jour où Rousseau et M"^ d'Houdetot avaient mis si peu de mystère dans leurs fréquents rendez-vous. Le baron d'Holbach, chez M""^ d'Epinay, n'avait-il pas persiflé Rousseau devant tout le monde, et Deleyre ne le plaisantait-il pas, de Paris, sur sa « passion bocagère? » Pourquoi donc accuser le seul Diderot d'avoir trahi un secret qui, semble-t il, n'en était plus un pour personne? Mais, dit-on, Diderot a reconnu lui-même son indiscrétion : il est vrai, seulement elle n'avait pas du tout la portée qu'affecte de lui donner Rousseau, lequel du reste ne cite rien de précis contre Diderot. D'après les Mémoires et d'après les Tablettes de Diderot, retrouvées par M. Tourneux (et reproduites dans la Jeunesse de M™-^ d'Epinay, de MM. Perey et Maugras, p. 537), Rousseau aurait un jour avoué à Diderot sa passion pour M""^ d'Houdetot ; Diderot lui aurait alors conseillé de renoncer à voir M"'^ d'Houdetot et de tranquilliser par une lettre Saint-Lambert et Rousseau lui aurait promis d'écrire cette lettre. Revoyant plus tard Saint-Lambert et croyant que Rousseau lui avait écrit, ainsi qu'il l'avait promis, « je lui parlai, dit Diderot, de cette aventure comme d'une chose qu'il devait savoir mieux que moi. Point du tout, c'est qu'il ne savait les choses qu'à moitié et que, par la fausseté de Rousseau, je tombai dans une indiscrétion. » Sur quoi l'on peut remarquer que, si Saint-Lambert savait déjà les choses « à moitié », il les savait donc très suffisamment, à un bon entendeur tel que lui en pareille matière demi-mot devant largement suffire — et d'ailleurs, ne faisait-il pas semblant de ne les savoir qu'à moitié? — et, en outre, qu'il n'y

avait qu'un Diderot au monde pour aller, de but en blanc, entretenir l'amant avéré de M"™^ d'Houdetot de la passion d'un tiers pour cette même M"^^ d'Houdetot. Mais il y avait là surtout , de la part de Diderot , manque de tact et étrange bévue : c'était, il est vrai, une grosse maladresse, ce n'était pas une « trahison. » Exubérant et bavard, jamais chez lui, toujours chez les autres, au propre comme au figuré, Diderot était le dernier homme du monde à qui Rousseau, qui le connaissait depuis si longtemps, aurait dû confier un secret intéressant d'autres personnes que lui. Rien en tous cas ne l'autorisait à dénoncer au monde entier, sous la forme d'un anathème imprimé, la grande trahison de celui qui aurait commis les forfaits énumérés dans le terrible verset de V Ecclésiastique : (( Excepto convicio et improperio et superbiâ et mysterii revelatione. » Ah ! comme Diderot , qui s'entendait pour le moins aussi bien que Rousseau à déclamer, aurait pu lui faire rentrer dans la gorge tout son latin d'église, en lui rappelant qu'on ne sacrifie pas, avec une pareille désinvolture, le meilleur de ses amis ; qu'on ne punit pas ainsi, par une flétrissure publique, quelques mots malheureux échappés dans un entretien tout privé ; et qu'enfin, pour peu qu'on ait du cœur, on doit toujours, dans Fancien ami, respecter les droits de l'amitié I Mais les seuls droits sacrés pour Rousseau étant ceux de son repos et de sa gloire, il n'avait pas un seul instant hésité à jeter par dessus bord l'ami qui avait troublé son repos et le conseiller littéraire dont il désirait plus que jamais s'affranchir, maintenant qu'il avait mis sa gloire à rabattre l'orgueil de ces prétendus philosophes dont Diderot était le chef. Cette impatience de marcher enfin seul, est-ce qu'elle ne se trahit pas dans ce mot de sa Préface qui est comme un cri de soulagement : « J'avais un Aristarque, je n'en ai plus : je n'en veux plus l »

Ayant appris au monde que son ami Diderot était quelque chose comme un drôle, Rousseau s'applaudit de sa mâle franchise : au cours de sa Lettre sur les Spectacles, où se retrouve comme on sait, fécho de ses récents démêlés et où il

parle au public par la bouche de ce misanthrope idéal qu'il oppose par endroits au misanthrope de Molière, il prête à son héros ces nobles sentiments qu'il croit être les siens, comme il vient, paraît-il, de le montrer en rompant avec Diderot : « la basse et secrète médisance est indigne de lui,,., et, quand il dit du mal de quelqu'un, il commence par le lui dire en face. » Et ailleurs, pensant aux prétendues avanies qu'on vient de lui faire, Alceste- Rousseau en parle ajec une fière résignation : « S'il n'avait pas prévu le mal que lui fera sa franchise, elle serait une étourderie et non pas une vertu... Qu'une femme fausse le trahisse (ceci est pour M"'^ d'Epinay), que d'indignes amis le déshonorent (et ceci est pour Grimm), que de faibles amis l'abandonnent (et voilà pour Diderot, car c'est, parait-il, Diderot qui l'a abandonné), il doit souffrir sans murmurer : il connaît les hommes. »

Oui certes, Rousseau connaît les hommes : il sait qu'on n'a qu'à se plaindre d'eux amèrement pour se faire écouter du public et c'est là — sans parler , bien entendu , de son prestigieux talent — , ce qui explique l'extraordinaire faveur qu'ont trouvée auprès de la postérité ses plaintes éloquentes et mensongères; il pouvait compter d'avance sur la complicité de tant de lecteurs qui croient avoir, eux aussi, des raisons d'en vouloir à l'humanité ; et de même qu'ici, dans sa Lettre sur les Spectacles, il exprime, sans nommer personne et sous prétexte de peindre son misanthrope idéal, tous ses griefs et toutes ses rancunes personnelles, de même, que de lecteurs, en suivant le récit des Confessions, s'attendrissent inconsciemment sur leur propre sort, sur les injustices qu'on leur a faites, sur les mauvais procédés de tant d'ingrats amis, qui, ont été justement pour eux ce que Grimm et Diderot et tant d'autres furent jadis pour ce pauvre Rousseau !

La rupture avec Diderot devait être définitive : il y eut une tentative de rapprochement et l'initiative en vint naturellement de l'offensé. Sept ans après la note outrageante de la Lettre sur les Spectacles, d'Escherny écrivait à Rousseau :

« Je mets les choses au pis : pouver-vous refuser l'oubli du passé et le désaveu de cette note funeste à un ami de vingt années, que vous avez blessé mortellement, et qui vous en prie en vous demandant grâce ? » (1) Rousseau répondit : « Je sais respecter les droits de l'amitié, même éteinte, mais je ne la rallume jamais, c'est ma plus inviolable maxime. » (Motiers, 6 avril 1765). En d'autres termes : je ne pardonne jamais les outrages que je fais à mes amis.

Les choses en seraient restées là, et Diderot, dans cette mesquine et vilaine querelle, aurait gardé le beau rôle auprès de la postérité, si Rousseau ne s'était pas avisé en 1770 de lire en public ses Confessions, et plus particulièrement les passages où il raconte son séjour à l'Hermitage. Diderot et ses amis étaient naturellement pris à partie dans ces fragments et Diderot, quoi qu'il en ait dit (2), ne pouvait savoir jusqu'à quel point l'avait épargné le ressentiment de Jean- Jacques. En 1778, il publia son indigeste Essai snr les règnes de Claude et de Néron, où, dans une note, il attaquait Rousseau à mots couverts. Critiqué pour cette note, il l'expliqua et l'aggrava dans la deuxième édition de son ouvrage en 1784 : c'est un réquisitoire passionné et très peu généreux, puisque Rousseau n'était plus là pour se défendre. Diderot l'y traite de « scélérat artificieux et pervers » et il rabaisse jalousement ses mérites d'écrivain : ainsi tous les ouvrages de Rousseau ne valent pas un simple Eloge de Thomas, de celui-là même qui, au dire de Voltaire, avait inventé le gali-thomas ! Au reste Diderot ici ne manque pas seulement de générosité et de mesure, il manque même de mémoire, puisqu'il écrit : « tout mon ressentiment s'est réduit à repousser les avances réitérées qu'il a faites pour se rapprocher de moi. » Or, c'est exactement le contraire qui était la vérité, on n'a qu'à lire, sur ce point, une seconde lettre de d'Escherny à Rousseau qui commence ainsi : « Je ne me

(1) Streckeiseii-Moultou, i, 280.

? (2) Diderot : Œuvres^ édit. Assézat, m, 93.

suis point hâté d'apprendre à M. Diderot la réponse que vous avez faite aux propositions de paix que je vous ai portées de sa part. »

Tels sont les faits de ce long et déplaisant procès : Rousseau s'y montra égoïste, insulteur et fou ; mais Diderot fut-il beaucoup plus sage ? « O philosophes dignes des étrivières (écrivait un jour Saint-Lambert à Rousseau), je vous honore et vous aime tous et suis fort aise de vous trouver des hommes. » Moins d'un an après cette lettre, il avait définitivement cessé d'aimer et d'honorer un de ces philosophes, et voici justement le coup d'étrivière qu'il assénait à l'auteur de la Lettre sur les Spectacles. Rousseau venait de lui envoyer son ouvrage et Saint-Lambert lui répond : « En vérité, Monsieur, je ne puis accepter le présent que vous me faites. A l'endroit de votre préface où, à l'occasion de Diderot, vous citez un passage de l'Ecclesiaste (de l'Ecclésiastique), le livre m'est tombé des mains. Après les conversations de cet été, vous m'avez paru convaincu que Diderot était innocent des prétendues indiscrétions que vous lui imputiez. Il peut avoir des torts avec vous, je l'ignore, mais je sais bien qu'ils ne vous donnent pas le droit de lui faire une insulte publique. Vous n'ignorez pas les persécutions qu'il essuie (au sujet de V Encyclopédie) et vous allez mêler la voix d'un ancien ami aux cris de l'envie. Je ne puis vous dissimuler. Monsieur, combien cette atrocité me révolte. Je ne vis point avec Diderot, mais je l'honore et je sens vivement le chagrin que vous donnez à un homme à qui, du moins vis-à-vis de moi, vous n'avez jamais reproché qu'un peu de faiblesse. Monsieur, nous différons trop de principes pour nous convenir jamais. Oubliez mon existence, cela ne doit pas être difficile... Je vous promets, moi, Monsieur, d'oublier votre personne et de ne me souvenir que de vos talents. »

C'était un autre ami qui se détachait de Jean-Jacques et il faut toute la naïve partialité des fanatiques de Rousseau pour soutenir, comme fait l'un d'eux, que « Rousseau répondit à Saint-Lambert par une lettre qui était une rupture (il paraît

que la lettre de Saint-Lambert n'en était pas une), et à laquelle Saint-Lambert ne s'attendait pas (!); car, ajoute-t-on, moins de quinze jours après, il piia M. d'Epinay de lui ménager une entrevue avec Rousseau » (1).

Il est très vrai que M. d'Epinay, devant aller à la Chevrette, y invita Jean-Jacques à dîner en compagnie de M. et M"i^ Dupin et il ajoutait : (( Je compte que MM. de Saint-Lambert, Francueil et M"^^ d'Houdetot seront de la partie ; vous me feriez un vrai plaisir, Monsieur, si vous vouliez être des nôtres. Toutes les personnes que j'aurai chez moi vous désirent et seront charmées de partager avec moi le plaisir de passer avec vous une partie de la journée. » Pour peu qu'on ait l'usage du monde, il n'y a rien de plus, dans ces derniers mots, qu'une formule de politesse ; tout au plus, une aimable insistance pour rassurer le farouche ermite sur la société qu'il trouvera à la Chevrette. La Lettre sur les spectacles avait eu un très grand succès; Rousseau en avait envoyé un exemplaire à M. d'Epinay et celui- ci , qui était d'ailleurs resté étranger à tous les démêlés de Rousseau avec M'"^ d'Epinay, aussi bien qu'avec Saint- Lambert et M™^ d'Houdetot, le remercie de son envoi par une invitation à dîner, au sujet de laquelle il ne s'est vraisemblablement pas concerté avec « tous » ses convives pour savoir si on devait aussi inviter Rousseau. Mais Rousseau en fait une affaire; il y voit la preuve que sa réponse à Saint-Lambert (qu'on trouvera dans les Confessions, à la suite de la lettre de celui-ci), « a fait rentrer Saint-Lambert en lui-même et qu'il regrette ce qu'il a fait. »

Son arrivée d'ailleurs fit sensation., c'est lui qui l'affirme : (( Je n'ai jamais reçu d'accueil plus caressant. » Et, pour que nul n'en doute, il ajoute, avec une très grande habileté : « il n'y a que les cœurs français qui connaissent ces sortes de délicatesse. » Il ignorait donc encore, ce Genevois, que les Français n'invitent pas les gens pour leur faire la

(1) Streckeisen-Moultou, dans une note de J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, I, 423.

ROUSSEAU A l'HERMITAGE

mine I Mais surtout les procédés de Saint-Lambert le ravirent ; il causa avec lui, « de choses indifTérentes, il est vrai, mais avec familiarité ». Et ainsi il put constater que « les sentiments de M™^ d'Houdetot et de Saint-Lambert étaient moins changés qu'il ne l'avait cru », et, ce qui ne .flatta pas peu sa vanité, il crut remarquer qu'il y avait plus de « jalousie », dans le cœur de Saint-Lambert, que de « mésestime. » Sa mésestime, Saint-Lambert trouvait sans doute qu'il la lui avait assez marquée dans sa récente lettre et c'est même cette mésestime à laquelle ils en étaient progressivement venus à l'égard de Rousseau qui avait décidé non seulement Saint- Lambert, mais encore M"'^ d'Houdetot à rompre avec Rousseau dont la conduite équivoque avait fini par les excéder.

Par exemple, dans la dernière visite qu'il avait faite à Eaubonne à M""^ d'Houdetot, Rousseau prétend qu'il lui « détailla tout ce qui s'était passé » au sujet du voyage de Genève, et cela n'est pas vrai. Il lui laissa ignorer des faits importants que M™^ d'Houdetot avait besoin de connaître, puisqu'il la consultait sur le parti à prendre, et ces choses — telles que la juste colère de M"™^ d'Epinay à la suite des lâches insinuations de Rousseau à Diderot, et la lettre insolente qu'il avait écrite à M*"^ d'Epinay après son départ — tout cela, M"'^ d'Houdetot ne l'avait appris que de M"'^ d'Epinay elle-même pendant qu'elle voulait, dans l'ignorance où l'avait laissée Rousseau, amener M*"^ d'Epinay à le garder quelque temps encore à l'Hermitage. Quand M'"« d'Epinay l'eut enfin mise au courant, et qu'elle vit le rôle singulier que lui avait fait jouer Rousseau, elle n'eut pourtant pas un mot de reproche pour celui-ci ; et, pour la récompenser de sa générosité, Rousseau, ne recevant pas assez tôt à son gré les réponses aux lettres dont il l'accablait, l'accuse de se ranger du côté de ses ennemis. ]\/[me d'Houdetot comprend enfin qu'il vaut mieux mettre un terme à une liaison qui menace de devenir trop « orageuse » ; elle sent d'ailleur, lui écrit-elle, que « s'ils ne diffèrent pas sur les principes, qui sont les mêmes pour tout honnête homme, ils diffèrent pour leur interprétation. » Par exemple, elle ne

peut se résoudre à regarder comme « des chaînes les bienfaits de l'amitié ». Elle qui a été si souvent témoin des délicates bontés de sa belle-sœur pour Rousseau, elle a été évidemment choquée d'entendre celui-ci refuser d'être « l'esclave » de ]\/[me d'Epinay. Elle pense enfin, à rencontre des commodes théories de Rousseau, que « si celui qui donne ne doit pas exiger de la reconnaissance, celui qui reçoit ne doit jamais s'en dispenser. » Il est évident que M™^ d'Houdetot a perdu une à une ses anciennes illusions sur son vertueux ami; comme M"™^ d'Epinay, elle a appris à ses dépens à le percer à jour ; et pressée sans doute aussi par Saint-F ambert qui veut délivrer sa maîtresse, comme Grimm a déjà libéré M™^ d'Epinay, d'une aussi fatigante et compromettante amitié, elle rompt enfin et pour toujours (par sa lettre du 7 mai) avec l'homme qui lui a vendu si cher la double gloire de passer à la postérité, sous son propre nom dans les Confessions, et sous le nom de Julie dans la Nouvelle-Héloïse.

Et c'est, je crois, pour les mêmes raisons, à savoir pour que Rousseau ne compromette pas davantage son amie et aussi parce que Rousseau est maintenant bien connu de lui, que Saint-Lambert a rompu à son tour. Il a pris prétexte de l'insulte faite à Diderot, mais ce qui lui a certainement dicté sa lettre, c'est qu'il a vu le jeu double que jouait Rousseau lui écrivant^ par exemple, qu'il n'a jamais voulu être que l'ami de M'"^ d'Houdetot, alors que Saint-Lambert sait maintenant, à n'en pas douter, que Rousseau a tout fait pour être son amant. Et, fidèle, je crois à sa lactique du début, Saint- Lambert rompt sur un incident qui met M""^ d'Houdetot hors de cause ; car il ne s'agit dans sa lettre que de l'offense faite à Diderot et M"'^ d'Houdetot reste en dehors du débat.

Ainsi Grimm d'abord, puis M"^^ d'Epinay, puis M'"*^ d'Houdetot et Saint-Lambert, ils se sont tous, l'un après l'autre, éloignés de Rousseau; Diderot, lui, a reçu son congé de la main de Rousseau : il ne reste plus à ce dernier aucun ami. On dirait vraiment, que, dans toutes ces vilaines histoires, il a pris à tâche de justifier le mot de Diderot qui a

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été comme la première étincelle de toutes ces discordes : « il n'y a que le méchant qui soit seul. »

J'ai étudié dans le plus grand détail, chronologiquement et pièces en mains, ce séjour fameux et orageux de l'Hermitage. Que nous apprend-il en définitive, car c'est par là surtout qu'il nous intéresse, sur le caractère de Rousseau ?

Il me semble que si l'on va au fond des choses, la cause première de toutes ces querelles et de toutes ces brouilles n'est autre que l'égoïsme de Rousseau. Rousseau en somme n'aime que lui : par exemple, s'il se sépare de Diderot, et avec éclal, en lui faisant un outrage public et immérité, c'est surtout parce que cet « Aristarque » le gênerait maintenant qu'il ne pense plus comme Diderot et qu'il veut penser seul. Dans ses rapports avec M™® d'Houdetot, il est visible de même qu'il ne recherche que son plaisir : ni la réputation de M'"^ d'Houdetot, ni l'amitié de Saint-Lambert ne l'arrêtent un seul instant dans la poursuite du but égoïste qu'il a avoué lui-même dans ses Confessions. On l'a vu aussi, il se croit en droit d'exiger de ses amis bien plus que ceux-ci ne doivent attendre de lui-même; car il est un être à part et il érige naïvement en système indiscutable ses prétentions à des égards particuliers et à un traitement exceptionnel.

Maintenant cet égoïste, qui est en même temps très sensuel (il a fait vingt fois l'aveu de son (( tempérament combustible ))), veut passer pour très désintéressé et pour très vertueux, c'est-à-dire pour le contraire de ce qu'il est au fond ; et c'est surtout de ce contraste perpétuel entre ce qu'il est et ce qu'il prétend — soyons indulgent : et ce qu'il voudrait être, que naissent tous les malentendus et toutes les querelles. Il aspire sincèrement à être un Alceste et un Caton ; mais son naturel l'emporte et il arrive alors qu'il se contredit et se dément sans cesse. Il croyait planer dans les nues, ne

rêvant que « vertu sublime » et « sainte amitié », ce sont là de ses expressions favorites : et le voilà qui rampe et se traîne dans les plus vulgaires soucis de sa commodité et de son intérêt personnel. Que si maintenant quelque malavisé, par ses conseils intempestifs, fait éclater cet humiliant contraste entre ses doctrines et sa conduite, il en ressent une cuisante blessure d'amour-propre qu'il ne pardonne pas. N'est-ce pas l'explication même de sa brouille avec Diderot? Rousseau est le meilleur, le plus dévoué des amis : c'est sa prétention et je suis sûr même que c'est sa conviction. Or ]\jme d'Epinay malade va faire un pénible voyage, et dans le pays de Rousseau : « partez donc avec elle », lui écrit Diderot, et Rousseau est furieux contre Diderot; pourquoi cela? parce que Diderot lui a fait mesurer tout l'abîme qu'il y a entre le héros en amitié qu'il prétend être et le parfait égoïste qu'il est. Et notez que M"'^ d'Houdetot, qui l'aime si sincèrement, lui donne le même conseil et le plonge dans le même embarras : « oui^ mon cher citoj^en, lui dit-elle, quand votre ami et moi, nous vous avons dit notre avis sur cette affaire, le même intérêt pour vous (c'est-à-dire pour votre réputation d'homme vertueux et de délicat ami), nous a rassemblés sans nous être entendus. » Diderot, par sa fâcheuse insistance, a fait tomber le masque: le héros s'est évanoui, l'homme est resté avec ses mesquineries et son égoïsme très bourgeois, et c'est ce dont est mortellement blessé l'amourpropre de Rousseau.

Au fond, si Rousseau est si souvent en discorde avec ses amis, c'est parce qu'il est en désaccord avec lui-même ; son caractère, à chaque instant, dément ses principes, et c'est parce qu'il a, par moments, la conscience douloureuse de ce désaccord, qu'il s'évertue à le faire disparaître ou, tout au moins, à le dissimuler en modifiant, non son caractère, mais, ce qui est bien plus facile, les principes qu'il affiche. C'est ainsi que d'être aimable et reconnaissant envers qui vous oblige, cela s'appellera de l'esclavage, et il ne veut pas, lui, c'est justement contraire à ses principes, être « l'esclave »

ou « le valet » de M^^ d'Epinay. Et encore rompre brutalement et publiquement, par une note diffamatoire imprimée, cela s'appellera franchise et loyauté : « la secrète médisance est indigne de lui, et quand il dit du mal de quelqu'un, il commence par le lui dire en face » (Lettre sur les spectacles). Il est très vrai, comme l'en a accusé Voltaire, que Rousseau se fait un mérite de son ingratitude et Voltaire a le droit d'ajouter, dans sa Guerre civile de Genève :

Par grandeur d'âme il hait ses bienfaiteurs.

Qu'on me permette, puisqu'il nous y a invités lui-même, de pénétrer, si possible, jusqu'au fond de cet homme étrange et de le sonder intus et in cute, ce sont les expressions même qu'il a mises en tête de ses Confessions. J'ai dit tantôt que, s'il est sans cesse en dissentiment avec ses amis, c'est parce qu'il est en discorde avec lui-même; et, en effet, si j'approfondis davantage cette nature si énigmatique au premier abord, je crois découvrir en lui deux traits de caractère qui se contrarient et comme deux principes d'action qui se combattent et se ruinent l'un l'autre : il est rusé et il est passionné. Je n'ai pas besoin d'ailleurs de faire remarquer que son égoïsme foncier peut, à la fois, fort bien trouver son compte aux ruses de sa stratégie et se concilier parfaitement avec ses passions : il a tout simplement l'égoïsme naïf des gens très passionnés.

Il est d'abord rusé jusqu'à la duplicité : qu'on se rappelle le jeu double qu'il joue avec Saint-Lambert et encore ses réticences calculées, quand il parle à Diderot de son amour pour M"™^ d'Houdetot et lui demande conseil, tout en lui cachant soigneusement qu'il a fait à M'"^ d'Houdetot l'aveu de sa passion. Et, de même, quand il discute avec M™^ d'Houdetot sur l'opportunité de quitter l'Hermitage, il ne lui dit pas un mot de sa lettre insultante à M'^^ d'Epinay, ce que jy/joie d'Houdetot rfeyazï avant tout connaître en cette affaire. Rappellerai-je encore sa lettre extraordinaire à Grimm qu'il consulte (!) pour savoir s'il doit partir avec M"^^ d'Epinay?

Or tout cela s'appelle d'un seul mot : duplicité. 11 ruse avec ses amis, il leur tend des pièges, leur cache ce qu'ils devraient savoir ; il a avec eux une tactique sournoise et perfide.

Seulement voici le malheur : ces pièges, il les détruit luimême et cette tactique habile, c'est lui qui la fait échouer, parce qu'il est un passionné . A la moindre égratignure qu'on lui fait et à la plus petite piqûre d'épingle, il s'emporte, il s'oublie et il oublie ses savantes manœuvres. C'est un joueur très calculé et très fin, mais qui, pour un rien, perd la tête et par conséquent perd aussi la partie. Par exemple, quand il veut prolonger jusqu'au printemps son séjour à l'Hermitage, il s'arrange et prend ses mesures pour se faire prier de rester : mais voilà que Diderot lui écrit une lettre qui le fait bondir, ou bien il croit tout à coup avoh* à se plaindre de M"'^ d'Epinay : aussitôt il saute sur sa plume et il écrit des mots irréparables. M'"^ d'Houdelot désire qu'il reste à l'Hermitage, c'est son « plan » ; mais c'est aussi, c'est surtout le plan de Rousseau. Or Rousseau fait tout ce qu'il faut pour faire échouer ce plan et M'"^ d'fîoudetot de lui écrire : « Votre lettre à M'"^ d'Epinay est absolument déplacée d'après ce plan. » M""^ d'Houdetot, qui le connaît bien, et qui du reste lui est favorable, lui dit encore : « défiez-vous du premier mouvement; mettez un intervalle entre la chaleur de la passion et les réponses que vous faites ; sans cela vous êtes exposé à dire bien des choses dont vous vous repentez après. » Mais c'est précisément cet « intervalle ce temps de réflexion, cette maîtrise de soi enfin, dont Rousseau est incapable et qui toujours lui fait perdre le bénéfice de ses ruses de guerre.

Il y a, dans la dernière lettre qu'il écrivit à Diderot, une phrase très habile que je tiens à citer ici parce que j'y vois comme la clef des erreurs coutumières des apologistes de Rousseau : « un fourbe (Diderot ou tout autre l'avait évidemment accusé de fourberie) a de l'adresse et du sangfroid ; un perfide se possède et ne s'emporte point ; reconnaissez-vous en moi quelque chose de tout cela ? je suis

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emporté dans la colère. » Or c'est là le raisonnement que font la plupart des Rousseauistes : Rousseau perfide ! mais c'est au contraire un impulsif ! à quoi je réponds qu'on peut être l'un et l'autre à la fois , un caractère ne se ramenant pas plus à l'unité absolue qu'un talent à ce qu'on a appelé une faculté maîtresse. On peut être parfaitement très fourbe et très colère à la fois et alors on fait des choses contradictoires ; c'est le cas de Rousseau. Et voilà pourquoi je disais que, s'il ne peut jamais s'entendre avec ses amis, c'est surtout parce qu'il est en perpétuelle discorde avec luimême.

Ceux qui vantent la franchise de Rousseau raisonnent ainsi : «Rousseau, au lieu de garder ses cartes cachées, les pose toutes sur la table ; ce n'est pas ainsi qu'on joue (1). » Je dirais tout au contraire : « Rousseau, non seulement voudrait tenir ses cartes cachées, mais il triche et plus souvent qu'on ne croit. Mais , par moments , il abat son jeu par dépit, ou le laisse tomber parce qu'il tremble de colère et n'est plus maître de ses mouvements. » Et pourquoi cède-til toujours à sa colère ? C'est, avant tout, parce qu'il est, on le sait, d'une sensibilité suraiguë qui fait de lui un écorché; c'est ensuite parce qu'il manque d'éducation et que la politesse consiste avant tout à se maîtriser et à dominer ses nerfs ; mais les bonnes mani'ères et les usages du monde, où le pauvre Jean-Jacques les aurait-il appris? et alors, vaniteux comme il est, il se fait un mérite de sa rusticité même. Il est vrai qu'à défaut d'éducation, certaines gens, même des gens du peuple, ont une générosité native qui les guide à travers la vie, comme un instinct très sûr, quand ils veulent, par exemple, témoigner leur reconnaissance; mais Rousseau n'a pas ces instincts généreux qui suppléent aux manières apprises et à la bonne éducation ; la preuve indéniable, c'est lui qui nous Ta donnée : il ne sait pas pardonner à ses amis et son cœur est fermé à la reconnaissance ; il le dit expres-

(1) M. Eugène Ritter, Zeitschrift . . ., p, 337.

sémenl et s'en fait gloire et il le prouve par sa conduite. On sait tout ce qu'a été pour lui M"^^ d'Epinay ; quant à Grimm et à Diderot, il est certain (nous en avons l'aveu même de Rousseau dans ses Confessions) , que, l'un et l'autre, ils ont donné de l'argent et à maintes reprises à M'"^ et à M^^^ Levasseur ; il est certain aussi que Diderot a prodigué à Rousseau ses conseils et son temps , quand Rousseau inconnu avait besoin de lui. On a vu comment Rousseau a parlé de Grimm, de Diderot et de M""^ d'Epinay : or un homme qui oublie à ce point tous les services rendus et qui prend un plaisir si manifeste à outrager et à calomnier ses amis les plus intimes, cet homme-là peut être le plus beau génie de son siècle : à moins de soutenir, et je n'en crois rien, qu'il est déjà fou, il ne faut pas hésiter à dire de lui qu'il a, comme l'a écrit ^me d'Houdetot elle-même, « un triste caractère », et, ce qui est bien pis, un mauvais cœur.

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