CHAPITRE X
UN VOYAGE A GENÈVE (1754
Le succès du Devin du Village avait un peu augmenté les ressources de Rousseau : aux 100 louis que lui avaient rapportés les représentations de cette pièce si l'on ajoute 50 louis donnés par M^^^ de Pompadour, 50 autres qu'il avait tirés de son opéra et 500 enfin qu'il avait reçus de son éditeur, cela lui faisait une somme de 700 louis, laquelle, ajoutée à ses appointements de secrétaire, allait le mettre en état de subsister plusieurs années et, en attendant, de faire un voyage en Suisse. Je crois voir à ce voyage deux mobiles : l'un, qu'il a confié à son ami, le pasteur Perdriau (lettre du 28 novembre 1754) et qui était l'espoir d'obtenir du Conseil et de la République de Genève la permission de leur dédier son Discours sur l'inégalité; et l'autre mobile, qu'il n'a dit à personne, mais qu'il est permis de deviner, c'était d'aller montrer à ses compatriotes l'illustre auteur du Devin du Village. Son ami Gauffecourt devant faire un voyage à Genève, il partit avec lui le 1"' juin 1754 et emmena Thérèse, dont les soins lui étaient devenus nécessaires.
Chemin faisant, il a sa première désillusion sur l'amitié, et nous, notre première défiance à l'égard de Thérèse. Gauffecourt aurait obsédé de ses propos amoureux, voire obscènes, la
Bibliographie : Confessions, P. II, L. VIII. ~ Sayous : Le XVIII^ siècle à l'élranger. — Bossclia : Leitres inéd. de Rousseau à M. M. liey, Didot, 1858. — Eug. Ritter : Etiennes chrétiennes, ISS^. — Edouard Rod : L'affaire J. J. Rousseau, Perrin, 1906. — Annales J. J. Rousseau^ t. ii.
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pauvre Thérèse. Or nous savons un peu qui est Thérèse : de l'aveu de Rousseau, elle n'est plus alors « ni belle ni jeune » ; et, au point de vue intellectuel , c'est une oie. Quant à GaufFecourt, il a plus de soixante ans, il est podagre ; et, d'autre part, il quitte Paris, où il est reçu familièrement dans la meilleure société. Et c'est cet homme — dont Rousseau, avant ce voyage, nous a fait un éloge enthousiaste — , qui aurait essayé de séduire une femme qui s'appelait Thérèse et qui d'ailleurs, c'est le joli mot qu'emploie Jean-Jacques, « appartenait à son ami ». Y a-t-il à cette trahison la moindre vraisemblance ? Ce qui me paraît vraisemblable , c'est ceci : Thérèse, quoique très sotte, ne manque pas d'une certaine rouerie. Il est très possible que GaufFecourt, très galant avec les femmes, ainsi nous le peint M^^^ d'Ette, ait dit quelques mots un peu lestes, peut-être simplement des fadeurs sans conséquence ; et cette bête de Thérèse, qui ne sait pas que ces propos galants ne signifient rien du tout, étant, au dix-huitième siècle, monnaie courante et, pour ainsi dire, politesse obligée envers les femmes, s'en sera d'abord choquée et les aura répétés à Rousseau; puis, voyant l'effet produit par ses discours, elle a voulu se rendre intéressante, montrer à son amant qu'elle avait fait impression sur un homme du monde tel que Gauffecourt ; et comme Rousseau (c'est dans son caractère), a dû prendre feu dès ses premiers mots, elle a brodé tout ce qu'elle a voulu : Gauffecourt lui a offert sa bourse, il s'obstinait à lui lire un livre abominable plein de (( figures infâmes »; et Rousseau, qui juge Thérèse trop bornée pour inventer la moindre histoire, a cru, sans hésiter, et nous a raconté, sans broncher, toutes ces billevesées. Mais il se garde bien d'avoir avec le séducteur la moindre explication : il ne faut pas, c'est toujours lui qui parle « exposer Thérèse »! et à Lyon il se débarrasse enfin de ce « bouc ». Fiez-vous après cela aux meilleurs amis ! (( douce et sainte illusion de l'amitié! c'est Gauffecourt qui leva le premier ton voile à mes yeux. » Heureusement il lui restait — il lui restera toujours — Thérèse et nous allons la retrouver entre Rousseau et ses amis en des circonstances plus graves ; mais
l'anecdote de Gauffremont méritait d'être contée — et commentée — à cause de ce qui va se passer bientôt à la Chevrette,
A Lyon, Rousseau prit sa route par la Savoie ; il voulait revoir sa chère maman, ce qui l'honore, et, sans doute aussi, ce qui est une fierté bien légitime, il désirait lui raconter comment le (( petit », parti des Charmettes, avait fait son chemin dans le monde. Hélas ! il la trouva, c'est son mot, dans le plus triste « avilissement ». Était-ce là cette M""^ de Warens si élégante à qui le curé de Pontverre l'avait adressé jadis? il ne la reconnaissait plus, tant elle était déchue. Ému de pilié, il tenta, nous assure-t-il, de l'emmener avec lui ; mais M"^^ de Warens refusa de le suivre. Si le fait est vrai, M"^^ de Warens n'eut pas tort : qu'aurait-elle fait dans la maison de Thérèse Le Vasseur? et qu'aurait-il fait lui-même au milieu de ces deux femmes si différentes d'éducation, une grande dame et une lingère ? mais surtout se figure-t-on Rousseau faisant son entrée dans la pudibonde Genève, escorté de deux femmes, dont aucune n'était sa femme? Il se contenta, en définitive, de donner quelque argent à celle qui lui avait tant donné. M"^^ de Warens devait mourir dans la misère et, j'en ai bien peur, dans l'abjection, le 30 juillet 1762. A cette date, Rousseau, décrété de prise de corps par le Parlement de Paris, quittait Montmorency et allait se réfugier en Suisse ; lin septembre il ignore encore sa mort ; il ne l'apprend par Conzié que le 5 octobre 1762. Il en parle dans ses Confessions, et, à ce propos, il voit a son âme douce et bienfaisante dans le séjour des bons, auprès des Fénelon, des Bernex et des Catinat », société bien inattendue pour la pauvre pécheresse qu'avait été ici bas M"^^ de Warens. Ce qui est plus touchant que cette oraison funèbre, c'est que les dernières lignes que Rousseau devait écrire sont consacrées à sa bienfaitrice. Qui ne se rappelle le gracieux début de la dixième Rêverie : « Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec M"'^ de Warens. Elle avait 28 ans alors, étant née avec le siècle ; je n'en avais pas encore 17. .. » A ce mélancolique souvenir Rousseau s'attendrit ; il revoit « la maison isolée au penchant d'un vallon »,
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qu'on appelait d'un nom si doux : les Charmetles. Temps heureux, le plus heureux de savie, et que troublait seule la crainte qu'il ne pût durer bien longtemps : car la gêne était déjà dans la maison; mais Rousseau prenait alors la résolution virile de se mettre vite en état « de rendre un jour à la meilleure des femmes l'assistance qu'il en avait reçue... » La Rêverie de Rousseau s'arrête ici : la plume lui est tombée des mains avant qu'il ait pu raconter ce qu'il avait fait pour s'acquitter de sa dette ; sa dernière phrase a donc été, et cela est fort bien ainsi, pour louer une femme qui lui avait rendu sans doute de bons et de mauvais services, mais qui, en fin de compte, par son hospitalité généreuse et par les loisirs studieux qu'elle lui avait assurés aux Charmettes, avait contribué plus que personne à faire de lui un grand écrivain.
Rousseau, ayant pris congé de M"^^ de Warens à Chambéry, continua sa route vers Genève. On se rappelle comment il avait jadis quitté cette ville : en apprenti qui se sauve de chez son maître ; il y rentrait maintenant en auteur célèbre et en triomphateur. Ses concitoyens lui firent fête : il fut, dit-il, « caressé par tous les états », et il dit vrai. Une lettre d'un contemporain, datée de l'automne de 1754, nous apprend que « tout Genève l'a vu (Rousseau), depuis le sceptre (les magistrats qui portent le bâton syndical) jusqu'à la houlette » (pastorale) (1). Il renoua à Genève d'anciennes connaissances, en fit de nouvelles ; mais ces amis genevois, nous attendrons pour faire connaissance nous-même avec eux, qu'ils entrent en scène après la condamnation de V Emile. De tous les amusements que lui offrirent ses concitoyens, celui qu'il goûta le plus ce fut une promenade sur le lac, qu'il fit en bateau avec De Luc le père, un horloger lettré, ses deux fils, sa bru et Thérèse. « Nous mîmes, disent les Confessions, sept jours (lisez six) à cette tournée, par le plus beau temps du monde. J'en gardai le vif souvenir des sites qui m'avaient frappé à l'autre extrémité du lac et dont je fis la description quelques années après dans la Nouvelle-Héloïse. »
(1) Eug. Ritter : Étrennes chrétiennes, 1884.
Guillaume-Antoine de Luc a noté dans son livre de famille que le départ eut lieu le 22 septembre; à l'exception du souper, dit-il, les voyageurs prenaient ordinairement les autres repas sur le rivage et couchaient dans un des bourgs ou villages qui sont si agréablement situés le long des rives. Dans l'itinéraire de cette excursion, bien faite pour ravir Jean-Jacques, je relève les noms suivants, que nous retrouverons dans la Noiwelle-Héloïse : « le dimanche, dîner sur l'herbe à Hermance, couché à Meilleraie ; un autre jour couché à Vevai »; le vendredi on rentre aux Eaux- Vives, où est descendu Rousseau (1).
Ce qui, par dessus tout, le réjouit dans ce séjour de quatre mois à Genève, ce fut, nous dit-il, « de respirer l'air libre d'une république au sortir d'un pays despotique ; arrivé dans cette ville, je me livrai à l'enthousiasme républicain,., et à la joie patriotique. » Ces belles paroles sont jetées là très habilement pour préparer et justifier ce qui va suivre. Rousseau, à peine arrivé à Genève, abjura le catholicisme. Il avait perdu ses droits de bourgeoisie ; s'il voulait les reconquérir, il fallait retourner au protestantisme ; la cité de Calvin, alors très intolérante, n'admettait pas dans son sein des « citoyens » catholiques. Le patriotisme donc, si l'on veut, conseillait à Jeau-Jacques de changer une seconde fois de religion : au fond, et c'est ce que nous constaterons quand il s'agira de définir la religion de Rousseau, il n'était pas plus, à cette date, protestant que catholique ; sa religion était la religion naturelle. Rousseau se soumit donc respectueusement aux instructions du pasteur de la paroisse où il logeait. L'édit ecclésiastique exigeait qu'il comparût en consistoire ; on l'en dispensa et l'on nomma une commission de cinq ou six membres, chargés de recevoir sa profession de foi. Le registre du Consistoire, à la date du 25 juillet 1754, mentionne ce qui suit : « M. le pasteur Maystre a dit que le sieur Rousseau
(1) Pages inéd. de J.-J. R., publiées par M. Théophile Dufour, Annales J.-J. 11,155. Le 20 juillet (1754) il avait écrit à M^^ Dupin ; « J'ai pris hors ville un petit logement au bord du lac et dans une situation délicieuse qui me rappelle celle de Chenonceaux. On ne peut rien ajouter aux bontés avec lesquelles j'ai été reçu. . . » Portefeuille de M""> Dupin, 343).
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citoyen ayant été conduit en France dès son bas âge, y avait été élevé dans la religion catholique romaine et l'avait professée pendant plusieurs années ; que, dès qu'il a été éclairé et reconnu ses erreurs, il n'en a plus continué les actes ; qu'au contraire il a dès lors fréquenté assidûment (1) les assemblées (protestantes) de dévotion à l'hôtel de M. l'ambassadeur de Hollande à Paris... a demandé à ne pas comparaître céans ; sur quoi étant opiné, on a représenté que le sieur Rousseau est actuellement atteint d'une maladie très dangereuse (qui ne l'empêchera pas d'aller excursionner sur le lac) ; que d'ailleurs il est d'un caractère timide, et reconnu, même par les personnes les plus jalouses de son mérite, pour avoir des mœurs pures et sans reproche. » On voit qu'il y avait des accommodements, même avec le Consistoire. Rousseau paya la taxe des gardes, soit dix-huit florins et il fut admis à la communion (1).
On a lu plus haut que le Consistoire proclamait hautement « les mœurs pures et sans reproche » de Rousseau : et Thérèse ? que pensait-on de Thérèse ? sur ce sujet délicat il existe un document très curieux, trouvé par M. Rod dans le recueil Adert, et que M. Rod analyse de la façon piquante que voici : c'est De Luc qu'on chargea d'informer sur ce qui concernait Thérèse. « Il se rendit à Grange-Canal, où demeurait le ménage, interrogea les deux complices, et, rentré chez lui, coucha sur le papier les réponses qu'il avait reçues. Celle de Jean- Jacques est brève, un peu embarrassée : il invoque sa santé qui le mettrait hors d'état de justifier le soupçon dont il est l'objet : et il évite de parler du passé. Quant à Thérèse, elle raconte longuement une histoire extraordinaire, compliquée et romanesque (qu'on juge par là de sa véracité) : frappée un jour d'un coup de pied en approchant de deux hommes qui se battaient dans la rue, elle s'évanouit. Rousseau venait alors d'être malade, et demeurait chez la mère Le Vasseur, par qui M'"^ Dupin l'avait fait soigner. Emu de pitié, il cède sa chambre à la blessée, s'occupe d'elle, lui amène des médecins célèbres, la sauve 1 alors, par reconnaissance, elle se
(1) Eug. Ritter : Etrennes genevoises, 1884.
consacre tout entière à le soigner ! De Luc était résolu à faciliter la réintégration de Rousseau : il avala bravement ce conte à dormir debout. Et le Consistoire dut l'avaler après lui (1). »
Après quatre mois de séjour à Genève, pendant lesquels il médita, sur les bords du lac, ses Institutions politiques et, en même temps, une Histoire du Valais qu'il n'écrivait pas, et une tragédie en prose, Lucrèce, dont nous n'avons que des fragments très courts, il partit pour Paris le 10 octobre 1754. Dès son arrivée, il se mit à corriger les épreuves de son Discours sur r Inégalité; il en avait confié l'impression à un libraire de Hollande, le fameux Marc-Michel Rey, qu'il avait rencontré à Genève : il en fera son éditeur préféré et son ami. Les lettres qu'il échange avec lui, au sujet de son Discours, nous montrent le soin infiniment minutieux qu'il apporte à la correction de ses ouvrages. Il ne tient pas du tout, c'est entendu, à la réputation d'homme de lettres ; mais il ne veut rien donner au public qui ne soit, pour l'impression aussi bien que pour le style, aussi parfait que possible. Telle feuille, qu'il renvoyé à Rey, « a été lue par quatre personnes différentes » ; il est « mortifié que, malgré tous ses soins, il y ait encore des fautes » dans les épreuves reçues. Il prévoit jusqu'aux erreurs qu'à bonne intention pourraient commettre les protes. Et voici, à ce propos, un petit fait curieux et significatif en même temps. Je remarque que Fréron, dans son Année littéraire (1755, t. iv) donne comme exemple du mauvais style de Rousseau l'expression, employée dans le Discours, de tourbe philosophesque. Or Rousseau sait très bien ce qu'il fait en écrivant ainsi : il tient beaucoup à ce mot qui est mis là exprès pour vexer les philosoplies et il écrit à Rey : « Pour prévenir une faute presqu'immanquable, je dois vous avertir qu'il y a... ces mots : tourbe philosophesque. Je vous prie d'avoir attention que l'imprimeur mette ainsi et non pas (ce qu'aurait voulu évidemment Fréron) troupe philosophique (2). »
(1) Ed. Rod. : L'affaire J:-J. Rousseau, p. 47.
(2) Bossclia : Lettres inédites de Rousseau à M. M. Reij, Didot, 1858, p. 19.
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Voilà qui est bien : Rousseau, dès son second Discours, tient à ne pas être confondu avec les « philosoplies » ; d'abord parce qu'il ne partage pas, je l'ai montré, toutes leurs idées; mais aussi parce qu'il ne veut pas être perdu et noyé dans leur tourbe médiocre et moutonnière ; il ne se sent pas seulement difïérent d'eux, mais supérieur à eux tous, en quoi il ne me paraît pas avoir tort.
Les lettres à Rey nous donnent, en outre, le premier exemple du genre d'agrément qu'il y avait déjà à correspondre avec Rousseau; et je ne parle pas des emportements, excusables chez un auteur, contre les lenteurs et les fautes répétées d'un imprimeur : impression à part, Marc-Michel, voulant être aimable, avait écrit le 3 janvier à M^i^ Le Vasseur, heureusement à l'insude Rousseau (« car si cette lettre avait passé par mes mains. Monsieur, elle ne l'aurait jamais eue ») ; et il avait eu la galanterie de lui annoncer (( un présent » : dans l'espèce, une belle robe de Hollande. Rousseau se résigne à la robe; mais le 29 mai, la robe n'était pas encore arrivée et Rousseau, au lieu de n'en plus parler, puisque l'annonce de ce présent l'a fâché, écrit à l'oublieux Marc-Michel : « Je ne vous parle point de la gasconnade à M"^ Le Vasseur. Votre lettre l'avait mise aux champs; je l'ai apaisée par une autre robe, à la place de celle que vous lui annonciez. » Qu'il se dispense donc, s'il y songeait de nouveau, d'envoyer la robe promise, car « assurément elle ne serait pas reçue. » L'incident est mince : mais il nous édifie sur le tact et l'humeur de Rousseau : il peut se vanter, comme il le fait sur tous les tons, d'avoir laissé leurs belles manières aux Parisiens.
L'ouvrage parut sous le titre suivant : « Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, par Jean- Jacques Rousseau, citoyen de Genève. Non in depravalis, sed in his quae secundum naturam se habent, considerandum est quid sit naturale. Aristot. Politic. L. 2. A Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, 1755 ». Il était précédé d'une longue Dédicace, que Rousseau avait terminée à Chambéry : il n'était donc pas, à Chambéry, tout entier au plaisir de revoir la chère maman I II faut dire un mot de cette Dédicace : comme
s'il n'y avait pas assez de paradoxes dans le texte même, Rousseau avait éprouvé le besoin d'en inscrire un de plus au frontispice même de son ouvrage. Il dédie, en effet, aux magnifiques et souverains seigneurs de l'État de Genève un livre où il déplore la naissance de tout État. C'est à bon droit que Philopolis (Charles Bonnet), dans la lettre à Rousseau dont j'ai parlé, s'étonnait que celui-ci, ayant si bien montré, dans sa Dédicace, les avantages d'un bon gouvernement, les eût si parfaitement perdus de vue dans son Discours. Rousseau lui répliqua : « Dans mon épître dédicatoire, j'ai félicité ma patrie d'avoir un des meilleurs gouvernements qui puissent exister ; j'ai prouvé dans mon Discours qu'il devait y avoir très peu de bons gouvernements; je ne vois pas où est la contj adiction que vous me reprochez en cela. » Elle est, selon moi, dans les éloges dithyrambiques qu'il donne à un gouvernement (celui de Genève) et dans les malédictions que, dans le corps du Discours, il lance à tout gouvernement. Il admet, et il le faut bien, le gouvernement comme un mal nécessaire ; mais on ne loue pas, avec de telles hyperboles, ce qui reste toujours un mal.
Envisagée d'ailleurs en elle-même, cette épître dédicatoire présentait au public une image beaucoup trop flattée de la République de Genève. S'il avait eu, dit Rousseau, à choisir le lieu de sa naissance, il aurait choisi : un pays libre, soumis à une constitution « dictée par la libre raison », des magistrats modérés, des citoyens unis entre eux, jouissant tous du droit de législation, méprisant un vain luxe, guidés enfin dans lé sentier de la vertu par des pasteurs vénérables, pleins de douceur pour autrui. Voilà (j'ai résumé la dédicace) la cité selon son cœur et voilà justement où le ciel l'a fait naître.
Sans empiéter sur l'avenir, qui nous montrerait un Rousseau en querelle avec ces ministres, dont il appréciera moins alors « la douceur », en querelle même avec toute une partie de cette cité, où il sèmera la discorde; si je considère seulement l'état de la république genevoise au moment même où Rousseau en fait un si pompeux éloge, je ne craindrai pas de dire, et cela me dispensera de plus amples commentaires, qu'en 1755 Rousseau
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aurait très bien pu adresser à sa patrie, au lieu de ses éloges dithyrambiques, quelques unes des critiques essentielles de ses deux Discours à la fois. Non seulement on cultivait avec succès à Genève ces sciences, objet de son animadversion ; mais encore le luxe (sciences et luxe, c'était tout le premier Discours) s'était installé dans la cité de Calvin à la suite des progrès de l'industrie et des spéculations hardies des financiers genevois. Quant à l'inégalité des conditions (et c'est le fond du second Discours) elle éclatait à tous les yeux, dans cette même cité, aggravée qu'elle était par les distinctions politiques : « le souverain, c'était le corps des citoyens, composé tout au plus d'un millier de bourgeois. . . ; le reste de la population n'intervenait ni de près ni de loin dans les affaires de la république (1). » Ces distinctions sociales, Rousseau les connaissait mieux que personne ; il savait aussi, il venait d'en faire l'expérience, qu'à Genève on n'était pas citoyen si l'on n'était pas protestant : mais il fallait bien opposer au luxe corrupteur et à tous les vices de la France despotique les vertus et les perfections de la Genève républicaine. Il convient d'ajouter, pour être juste envers lui, que lorsqu'il écrit cette Dédicace, se livrant tout entier à son « enthousiasme républicain », il s'exalte au souvenir de ses années d'enfance, il évoque la mémoire de son père qui (( l'entretint si souvent », ce qui est vrai, des raisons d'aimer sa patrie. Et enfin il songe, je crois, à se concilier les bonnes grâces des « magnifiques et très honorés seigneurs », pour le cas où il lui prendrait un jour fantaisie de se fixer enfin, après avoir tant vagabondé, dans cette ville où il a des amis et des admirateurs, et où il va reconquérir ses droits de bourgeoisie.
Effectivement il hésite quelque temps, après sa rentrée à Paris, sur le choix d'une résidence définitive : il a gardé le doux souvenir des « honnêtetés » dont il a été l'objet dans sa ville natale et il a promis, avant son départ, au bonhomme De Luc, de revenir à Genève dès qu'il aura mis ordre à ses affaires. Dans une lettre à Vernes, du 6 juillet 1755, il exprime encore l'espoir
(1) Sayous : Le dix-huitième siècle à Vétranger, Didier, 1871, i, 227.
de retourner en Suisse « au printemps prochain ». C'est alors que M'"^ d'Epinay lui offrit la pelite maison de l'Hermitage ; Rousseau, après s'être fait prier, accepta cette offre et c'est à l'Hermitage que nous allons le voir s'installer dans le chapitre suivant, qui sera le chapitre de ses grandes brouilleries avec ses meilleurs amis.