‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 10 sur 18 · L*(( EMILE» CONDAMNÉ A PARIS · texte numérisé non relu

L*(( EMILE» CONDAMNÉ A PARIS

esprit, se calquer sur cette folie et lui donner un air de vraisemblance, que dis-je? m'y montrer Vévidence et la démonstration. » Quand il reconnut que sa démonstration était absurde, il écrivit à Moultou (23 décembre 1761) : « J'ai imaginé des calomnies contre deux honnêtes libraires, dont l'un n'a de torls que quelques retards involontaires, et l'autre, un zèle plein de générosité et de désintéressement que j'ai payé, pour toute reconnaissance, d'une accusation de fourberie... Je ne sais quel aveuglement m'a fait inventer, pour en noircir ma vie et l'honneur d'autrui, ce tissu d'horreurs. »

Mais des maux plus réels allaient fondre sur lui et changer le cours de sa destinée. UEwdle avait paru vers la fin de mai 1762 ; la vente s'en faisait publiquement et sans encombre; Rousseau, pleinement rassuré, jouissait en paix de sa gloire et de ses doux loisirs à Montmorency, quand, dans la nuit du 8 au 9 juin, il fut réveillé en sursaut et prié de se rendre en hâte auprès de la maréchale : il était décrété de prise de corps et l'on allait le saisir à la première heure. Que s'était-il donc passé, et comment expliquer ce coup de théâtre? — C'est le problème de VÉmile, problème qui peut se formuler ainsi : comment Rousseau a-t-il pu être condamné, et si rigoureusement, alors qu'il avait de si puissants protecteurs, et pourquoi ceux-ci ne l'ont-ils pas défendu? On a généralement accepté, en cette affaire, les affirmations et les insinuations de Rousseau dans les Confessions : de celles-ci il résulterait que ses protecteurs, dès qu'ils ont vu venir l'orage, se sont empressés de faire passer la frontière à leur compromettant ami, le sacrifiant ainsi à leur propre sécurité, ou, tout au moins, au souci de leur réputation et de leur tranquillité. Pour la mémoire des Luxembourg et de Malesherbes, il vaut la peine de porter, si l'on peut, quelque lumière dans cette mystérieuse affaire, qui devait avoir pour Rousseau de si terrible» conséquences. Mais si nous voulons essayer d'établir la responsabilité de chacun, il nous faut suivre pas à pas les différentes phases de cette histoire, depuis le moment de l'impression d'Ém/Ze, jusqu^à la fuite précipitée de Rousseau à Yverdon.

Tout d'abord, pour ce qui regarde l'impression d'Emile, la première idée de Rousseau est excellente : c'est de faire imprimer l'ouvrage à l'étranger et, plus tard seulement, de le faire, si l'on veut, réimprimer en France, la réimpression ne se heurtant pas aux mêmes difficultés qu'une première impression. Pour celle-ci, en effet, s'il voulait avoir le permis d'imprimer, trousseau devait accepter un censeur, faire subir à son livre « une mutilation, à laquelle (disait-il), il ne consentirait jamais ». Et d'ailleurs, même le permis d'imprimer n'écartait pas tout danger : « puisque la permission du magistrat ne met à couvert de rien, qu'aurai-je à répondre à ceux qui viendront me dire : pourquoi imprimez-vous chez nous des maximes hérétiques et républicaines ? Je dirai que ce sont les miennes et celles de mon pays ? lort bien, me dira-t-on, que ne les imprimez-vous hors de chez nous ? » (à Coindet, 1761).

Mais M'"'' de Luxembourg a une autre idée : « comme elle me reprochait de me laisser duper par mes libraires, elle voulut que je lui laissasse le soin de faire imprimer cet ouvrage (ÏEmile), afin d'en tirer un meilleur parti .» (Confessions 1, 10) (1). Rousseau alors, cédant aux amicales instances de M"'^ de Luxembourg, lui laisse le soin de faire imprimer VEmile « sous l'expresse condition, affirme-t-il, qu'il ne s'imprimerait point en France. » Et comme Malesherbes entre dans les vues de jM"'*^ de Luxembourg, Rousseau n'a plus d'objection à faire, (d'impression d'un livre approuvé (non pas officiellement, ce qui importe beaucoup, et Rousseau le sait bien) par M. de Maleslierbes étant par cela seul légitime ». Et cependant, ajoute-t-il dans les Confessions, « par un scrupule extraordinaire, /ex/^eaz toujours que l'ouvrage s'imprimerait en Hollande, et même par le libraire Néaulme, que je ne me contentai pas d'indiquer, mais que fen prévins ». Et il remit son manuscrit à M'"*^ de Luxembourg. Il raconte plus

(1) « Les impressions faites en Hollande ou en Suisse étaient forcément plus longues, plus coûteuses, et n'étaient pas exemptes de tout risque, puisque les ballots venant de l'étranger passaient toujours à la douane et aux Clianibres syndicales des villes frontières. Aussi, avait-on parfois avantage à faire imprimer en France. x> (Belin : Le commerce des livres prohibes à Paris, de 1750 à 1789, 1913, p. 50).

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