DE PARIS
M. de Malesherbes goùlail fort ie talent de Rousseau ; en sa qualité de Directeur de la Librairie, il pouvait lui rendre, pour l'impression et la libre circulation de ses ouvrages, les plus grands services, étant données les entraves de tous genres qui gênaient l'expression de la pensée au dix-buitième siècle. M. de Malesherbes n'y manqua pas : Rousseau faisait imprimer la Noiivelle-Héloïse en Hollande ; or, les épreuves d'un si long ouvrage auraient été très coûteuses à expédier par la poste ; Malesherbes les lui fit venir en franchise et, quand l'ouvrage fut imprimé, il ne permit à l'édition hollandaise d'être débitée en France, qu'après qu'une édition française eût été achevée au profit de Rousseau.
Ce qu'il a fait pour la Noiivelle-Héloïse, Malesherbes est prêt maintenant à le faire pour VEmile, mais il agit cette fois de concert avec M"'^ de Luxembourg. C'est le libraire Duchesne qui a été chargé de l'impression : or, pendant que l'ouvrage s'imprime à Paris, Rousseau, impatient des lenteurs du libraire, s'imagine que ce sont les jésuites qui retardent l'impression ; et
Bibliographie : Rousseau: Confessions, U, 11. — Grimm : Correspondance littéraire, y. — Collé : Journal. — Bachaumont : Mémoires secrets. — Bosscha : Lettres inédites de Rousseau à /?ey, 1858. — Streckeisen-Moultou : J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, II. — Lanson : Documents inédits sur la condamnation et la censure de VÉmile {Annales J.-J. i?., I, 95). — Manuscrits : Lettres inédites de ou à Rousseau (Bibliothèque de la Ville de Neuchâtel).
pourquoi les jésuites? parce que les jésuites ont en mains l'éducation de la jeunesse et que, par VEmile, il montre qu'on peut se passer d'eux. Bientôt même, l'impression n'allant pas plus vite malgré ses objurgations au libraire, il va se mettre en tête que celui-ci l'a trahi, qu'il s'est vendu aux jésuites et que ceux-ci, sachant qu'il est malade, attendent qu'il soit mort pour faire paraître, alors seulement, un Emile tronqué et arrangé à leur façon. Pendant qu'il est en proie à ces transes, il harcèle Malesherbes et la maréchale de lettres éperdues : la maréchale court à Paris chez le libraire, se fait montrer les épreuves, le manuscrit ; Malesherbes, de son côté, se renseigne, et tous deux s'efforcent de tranquilliser le malheureux Rousseau. Voulant marquer les bontés singulières de Malesherbes et de M'^'^ de Luxembourg pour l'auteur d'Emile, Brunetière écrit ces lignes expressives : « Dans le siècle de la faveur, du privilège et de la tyrannie, Rousseau ne se dérange pas du fond de sa retraite : un premier président de la Cour des Aides se charge maintenant des commissions du fils de l'horloger de Genève ; et l'ancien laquais des Vercellis fait courir, d'imprimerie en imprimerie, à travers la rue Saint-Jacques, la femme dont le nom seul évoque toutes les élégances de l'ancien régime : Madeleine-Angélique de Neuville-Villeroy, duchesse de Montmorency-Luxembourg (1). »
Enfin le livre s'imprime, il va paraître : Rousseau reconnaît qu'il a agi comme un fou et, plein de confusion, il écrit à Malesherbes (23 décembre 1761), une curieuse lettre d'excuses, où on lit ceci : « depuis plus de six semaines, ma conduite et mes lettres ne sont qu'un tissu d'iniquités, de folies, d'impertinences... Vous avez tout fait pour calmer mon délire. » Rousseau ici se connaît et s'analyse très bien et, plus tard, dans les Confessions, se rappelant ses ridicules soupçons, il écrit cette phrase, qui aurait dû faire réfléchir ceux qui l'ont cru sur parole, quand il a accusé successivement tous ses amis : « il est étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint, dans mon
(1) Brunetière : Noiw. études critiques sur l'hist. de la litt. franc., 1882, p. 225.