‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 12 sur 18 · ÉMILE )) CONDAMNÉ A PARIS · texte numérisé non relu

ÉMILE )) CONDAMNÉ A PARIS

monde ne devrait le faire parler. Qu'on écoute Rousseau : « Voyant que je persistais à rester tranquille, M™^ de Boufflers prit un tour plus capable de m'ébranler. Elle me fit entendre que, si j'étais arrêté et interrogé, je me mettais dans la nécessité de nommer M™^ de Luxembourg et que son amitié pour moi méritait que je ne m'exposasse pas à la compromettre. Je répondis qu'en pareil cas elle pouvait rester tranquille, et que je ne la compromettrais point. Elle répliqua que cette résolution était plus facile à prendre qu'à exécuter ; el en cela elle avait raison, surtout pour moi, bien déterminé à ne jamais me parjurer ni mentir, quelque risque qu'il pût y avoir à dire la vérité. » Donc, si on le presse, il dira tout, c'est-à-dire, en fin de compte, les bontés inimaginables qu'ont eues pour lui, encore que mal inspirés, Malesherbes et la maréchale. Mais quoi 1 Rousseau ne sait pas a mentir » ; comme si c'était mentir que de se taire sur ses amis — et sur une femme ! Il est vrai qu'il s'exprime ailleurs un peu autrement. C'est la fameuse nuit du 8 au 9 juin ; il accourt chez la maréchale, qui lui paraît « agitée », et lui-même, « au milieu de la nuit, il n'est pas exempt d'émotion »; mais, continue t-il, a en la voyant, je m'oubliai moi-même pour ne penser qu'à elle et au triste rôle qu'elle allait jouer (et c'est lui qui le dit 1), si je me laissais prendre : car, me sentant assez de courage pour ne dire jamais que la vérité, dût-elle me nuire et me perdre, (mais la vérité ne peut désormais nuire qu'à ses amis ; car, pour lui, il a fait ÏEmile, il l'a signé de son nom, et il est impossible qu'il dise le contraire); — je ne me sentais ni assez de présence d'esprit, ni assez d'adresse, ni peut être assez de fermeté pour éviter de la compromettre, si j'étais pressé. » Ainsi, et tel était le prix dont il paierait leur généreuse hospitalité, il compromettrait gravement la maréchale et, par elle, le maréchal de Luxembourg, c'est-à-dire l'ami même du roi ; et cet énorme scandale atteindrait fatalement Malesherbes, le Directeur de la librairie et, par lui, son père, le Chancelier de France, c'est-à-dire le magistral le plus élevé en dignité de tout le royaume. Et puis, quand eût été bien établi, par les aveux de Rousseau, « le triste rôle », comme il dit, de M""*^ de Luxem-

bourg, Rousseau en eût-il moins été l'auteur responsable de VÉmile ? Et quand il eût soutenu, comme il aimait à le dire, et même à le répandre avant l'arrêt, — car ce sont les paroles que lui prêle Bachaumont dès le 31 mai — que « son livre avait été imprimé sans son consentement », encore une fois le traité avec Duchesne en eût-il moins été signé Jean-Jacques Rousseau ? Que valent donc en définitive toutes ses insinuations et toutes les récriminations de ses biographes contre les Luxembourg et contre Malesherbes ? Et que veut donc dire Rousseau quand il écrit le 15 juin à Moultou : « Je vous jure que non seulement j'étais parfaitement en règle, mais que j'en avais les preuves en mains et, qu'avant de partir, je me suis défait volontairement de ces preuves pour la tranquillité d'autrui. » Ces prétendues preuves ne pouvaient être que des lettres de la maréchale, puisque Malesherbes avait réclamé et repris les siennes ; mais ces lettres de la maréchale, qui ne pouvaient d'ailleurs, pas plus que d'autres « preuves «, établir qu'il fût « parfaitement en règle » (l'impression ayant été clandestine), il savait très bien qu'il n'avait pas le droit de les divulguer, car il avait le 16 février avoué à Moultou : « 11 est vrai que, si on m'attaquait, je ne pourrais sans bassesse employer tous mes avantages pour me défendre. »

Pour se défendre, il ne pouvait invoquer, en fin de compte, que les services rendus par des amis, imprudents sans doute, mais d'un dévouement qu'on peut dire à toute épreuve, quand on sait, en efîet, à quelles épreuves il a soumis leur infatigable zèle. Le départ de Rousseau devait tranquilliser M^^^ de Luxembourg, cela est certain ; mais ce qui ne l'est pas moins, et nous le savons encore par Rousseau, c'est qu'elle ne demanda pas à Rousseau de partir. C'est lui qui, de son plein gré et, semble-t-il croire, par pur héroïsme, « sacrifia sa gloire à la tranquillité de M"'^ de Luxembourg. »

En résumé, le Parlement, d'une part, aurait dû, certes, se montrer moins sévère à l'égard de Rousseau, et surtout moins expédilif; car, au lieu de commencer par le décréter, il devait s'inquiéter d'établir juridiquement si Rousseau avouait l'ou-

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vrage et s'il en était réellement l'auteur; les amis de Rousseau, d'autre part, Maleslierbes et la marécliale, ont eu tort de faire imprimer l'ouvrage à Paris malgré le désir, formellement exprimé par Rousseau, de le faire imprimer à l'étranger ; mais Rousseau, de son côté, n'avait jamais fait qu'exprimer un désir, et Malesherbes, lui parlant en février 1762 de l'impression en France, dit très bien, qu'en effet, « il nie la désirait pas : » seulement il y avait, comme on l'a vu, bel et bien consenti.

Et, d'ailleurs, Rousseau et ses biograplies n'ont-ils pas allaché trop d'importance à celte impression, puisqu'après lout le frontispice disait que l'ouvrage avait été imprimé à La Haye, puisque Ducliesne ne fut pas même inquiété, et qu'enfin le Parlement n'eût pas le moins du monde songé à adoucir son arrêt, si le livre avait été effectivement imprimé à l'étranger? Ce qui motiva, en effet, ses rigueurs, ce n'est pas du tout l'impression à Paris, c'est lout simplement le contenu de l'ouvrage, et Rousseau s'attendait lui-même à ce que «les choses hardies et fortes dont était plein le livre soulèveraient des difficultés» (à Rey 18 février 1762); et c'est ensuite le fait même d'avoir signé son ouvrage, ce qui était considéré comme une aggravation de délit. Barbier dit en juin 1762 : « Comme son nom est à découvert dans le frontispice du livre, la Cour, par l'arrêt, l'a décrété de prise de corps. » Rousseau raille spirituellement dans ses Lettres de la Montagne (1, 5) les auteurs qui se gardent bien de mettre leur nom à leurs livres : « pojar être utile impunément, on lâche son livre et l'on fait le plongeon ; le même homme sera l'auteur ou ne le sera pas devant le même homme, selon qu'ils seront à l'audience ou dans un souper. » Eli bien donc, que n'imitait-il ces habiles ! est-ce que les vérités de VEmile devenaient plus « utiles au genre humain », parce qu'on lisait à la première page le nom de Jean-Jacques Rousseau, citoyen dé Genève, alors surtout que, sur le livre anonyme, tout le monde eût mis le nom de l'auteur? Rousseau, on l'a vu, répète sans cesse qu'il était « en régie », et il entend : avec les lois. Mais, à supposer qu'il le fût, il y a dans tout pays, et il y avait alors en France, particulièrement dans le domaine de la librairie, à côté des lois, les

usages, lesquels importaient beaucoup plus que les lois, et fort lieureusement pour les écrivains, car les usages le plus souvent adoucissaient les rigueurs et corrigeaient les absurdités des lois. Ainsi, tout citoyen de Genève qu'il était, Rousseau eût mieux fait, puisqu'il écrivait en France, et s'il voulait précisément continuer à être « utile », de se conformer aux usages établis en France. Mettre son nom à un ouvrage tel que VEmile, c'était « de la franchise » sans doute, mais une franchise à la fois inutile et dangereuse ; car le gouvernement et l'opinion s'accordaient à y voir une bravade, en quoi, ils ne se trompaient guère, si Rousseau a cédé, comme je le crois, en signant son livre, à sa manie de se singulariser. Il montrait par là, qu'il était au-dessus, non seulement des usages, mais encore de tous les philosophes qui n'avaient pas osé signer leurs œuvres. Seulement cette fois sa singularité devait lui coûter cher : « Si Rousseau a été décrété par le Parlement, écrivait Turgot à Condorcet, c'est parct qu'il avait eu la manie de mettre son nom à VÉmile (1). » Rien n'est plus exact : qu'on lise cette seule phrase de l'arrêt du Parlement : « que l'auteur de ce livre, n'ayant point craint de se nommer lui-même, ne saurait être trop promptement poursuivi ; qu'il est important, puisqu'il s'est fait connaître, que la justice se mette à portée de faire un exemple. »

Après cette discussion, minutieuse mais nécessaire, nous avons peut-être le droit de conclure. que, si Rousseau fut décrété, et s'il crut devoir passer la frontière, il devait s'en prendre, non pas à Malesherbes ni à la maréchale qui après tout n'avaient pas écrit VÉmile, mais à lui-même qui l'avait, non seulement écrit, mais laissé imprimer en France et qui surtout l'avait signé de son nom. Il a fait, en somme, en cette affaire, ce que font les caractères faibles : il a, après les avoir combattus, suivi les conseils qu'on lui donnait, croyait-on, dans son intérêt ; il a laissé agir ses protecteurs ; puis, ceux-ci ne l'ayant pas servi comme ils l'avaient espéré, il s'est vengé de leur protection mal -

(1) Œuvres de Turgot (1808-1811) II, 798.

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heureuse en faisant peser sur eux je ne sais quels vagues soupçons d'égoïsme et de lâcheté. Puisque, suivant sa fière devise, il se vantait de faire passer avant tout la vérité, il nous a donné le droit de dire nettement, même à son désavantage, ce qui nous a paru être la vérité historique. Certes, l'arrêt du Parlement nous semble odieux et l'on ne doit pas marchander sa pitié à l'écrivain qui est forcé de fuir pour avoir écrit un chef-d'œuvre. Mais, tout en plaignant sincèrement Rousseau, l'on est obligé de reconnaître que le récit qu'il nous a laissé de toute cette histoire et sa façon de juger ceux qui avaient voulu être ses bienfaiteurs, ont montré une fois de plus que le caractère chez lui n'était pas à la hauteur du beau génie qui venait d'écrire VEmile.

Une dernière remarque, avant de finir, sur l'arrêt même du Parlement: cette condamnation de VEmile, nous la trouvons aujourd'hui maladroite et brutale ; mais il ne faut pas oublier qu'elle était parfaitement conforme, non seulement à la législation, mais aux mœurs du temps et aux idées courantes sur la répression des ouvrages dits séditieux. Rousseau fut surtout condamné pour ses attaques contre la religion : c'est que, qui touchait alors à « l'encensoir », s'y brûlait les doigts infailliblement. Duchesne qui, en sa qualité de libraire, était aussi renseigné que possible sur les dangers que couraient les auteurs à traiter des matières défendues, dans une lettre (inédite; pressait Rousseau en 1765 d'écrire quelque chose de nouveau et lui promettait le succès ; mais il ajoutait, en un langage plus expressif que correct : « il n'y a que la matière de religion que nos misérables cagots nous mettent des entraves. » Les philosophes protestaient avec raison contre une législation absurde et tyranique ; n'oublions pas, pourtant, qu'ils n'hésitaient pas à l'invoquer quand il s'agissait de fermer la bouche à leurs adversaires, ou, par exemple, de faire enfermer Fréron au Fort l'Evêque. Et l'auteur lui-même de VEmile n'avait-il pas, quelques mois avant sa condamnation, lancé dans le monde certain ouvrage intitulé le Contrat social, où il disait à propos des dogmes de sa religion civile : « que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement

ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort. » Or la religion catholique n'était-elle pas quelque chose comme une « religion civile » puisqu'elle était la religion de l'État ?

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