DE GENÈVE
Rousseau, après avoir pris congé de Thérèse et des Luxembourg, non sans un grand serrement de cœur, monta dans un cabriolet fourni par le maréchal et se dirigea, en traversant Paris, vers la Suisse, où il avait pris le parti de chercher un refuge. On connaît l'amusant récit où il nous montre « dans un carrosse de remise, entre la Barre et Montmorency, quatre hommes en noir qui le saluent en souriant » ; c'étaient, pensa-t-il, les huissiers du parlement qui venaient l'arrêter. Il n'est pas impossible, car c'est bien dans l'après-midi du 9 juin qu'ils sont venus à Montmorency pour le prendre. Mais l'ont -ils reconnu et lui ont-il souri? M. Lanson (1) remarque « qu'après tout, ces huissiers pouvaient ne pas connaître Jean-Jacques; et, s'ils l'ont salué, ils saluaient peut-être moins le voyageur inconnu que la chaise de poste, le postillon, l'équipage de marque qu'il rencontraient sur la route. » Dans tous les cas, Rousseau a tort d'en conclure « qu'au lieu d'avoir été décrété à sept heures, comme on le lui avait annoncé, il ne l'avait été qu'à midi. » M. Lanson établit au contraire qu'il a dû l'être à la grande audience du Parlement, c'est-à dire entre huit heures et demie et dix heures et que, pour atteindre Montmorency vers
Bibliographie : « Documents officiels cl contemporains sur quelques-unes des condamnations dont Z'Emiie et le Contrat social ont été l'objet en 1762», recueillis par Marc Viridet, Genève, 1850. — Eug. Rilter : « Le Conaeil de Genève jugeant les œuvres de J.-J. Rousseau », Genève, 1883. id. : « J,-J. Rousseau et Ch. Bonnet » (Etrennes genevoises, 1893). — Ed. Rod : « L'affaire J.-J. Rousseau », 1906 — G. Vallette : « J.-J. Rousseau genevois », 1911. — Lanson : Quelques documents inédits sur la condamnation et la censure de l'Émile... (Annales J.-J . Rousseau, I, 95).
(1) Annales J.-J. Rousseau, I, 106.
quatre heures, toutes les formalités remplies, les huissiers n'avaient pas perdu de temps. Ainsi on avait fait diligence.
Tandis que Rousseau composait, chemin faisant, son Lévite d'Ephraïm, œuvre d'ailleurs iiusignifiante, passant par Salins, il se dirigea vers Yverdon, où s'était retiré « le doyen de ses amis », le bon Roguin, qu'il avait connu à Paris en 1741 et qui l'avait en 1745 aidé de sa bourse, alors qu'il était sans doute un miséreux. En entrant sur le territoire de Berne, il fit arrêter les chevaux et, descendant de voiture, il se prosterna et embrassa, dans un accès d'enthousiasme, le sol de sa patrie: « ciel, protecteur de la vertu^ je te loue ! je touche une terre de liberté. » Il allait avant peu rabattre beaucoup de cet enthousiasme pour la libre Helvétie ; en attendant le postillon le crut fou — il y avait de quoi, — et, quelques heures après, il serrait dans ses bras « son digne hôte, le respectable Roguin (14 juin 1762). »
Il fut bientôt de la famille : la nièce de Roguin, M"'^ Boy de La Tour, qui sera une de ses plus passionnées dévotes, avait une fille, déjà fiancée, quoique très jeune, au neveu de Roguin, un colonel qui avait l'âge de son grade ; aussi la jeune fille répugnait-elle à ce mariage, et Jean-Jacques, qui se mêlait volontiers des affaires de cœur, sauva, dit-il, la jeune fille d'un mariage si mal assorti sous le rapport de l'âge ; mais, en faisant le bonheur de la jeune de La Tour, il fâcha son vieil ami Roguin, dont il ruinait les plans matrimoniaux ; il s'en consola en disant qu'il avait agi en ami véritable. En attendant, Roguin, moins fâché sans doute que ne le suppose Jean-Jacques, lui offrait l'hospitalité d'un petit pavillon dans sa propre maison entre cour et jardin. Autour de Roguin tout le monde était pour lui plein de prévenances : il y avait là, pour le choyer, comme il aimait tant à l'être malgré ses airs sauvages, outre le maître de la maison et les dames de La Tour, un banneret Roguin, et le bailli d'Yverdon, M. de Moiry de Gingins, qui, dit-il l'accablaient de caresses. Ainsi il a trouvé à Yverdon un asile sùr et des amis. Mais cet asile et ces amis, pourquoi donc ne les a-t-il pas demandés à sa ville natale, lui si fier de son titre de citoyen de Genève ? Le choix de sa retraite a de quoi nous surprendre et il vaut la peine, je crois, de chercher les motifs de ce choix.
EMILE» CONDAMNÉ A GENÈVE
Au lendemain de son arrivée à Yverdon, il écrivait à son ami Moultou, pasteur à Genève : ce Je suis arrivé ici d'hier matin et je vais errer dans ces montagnes jusqu'à ce que j'y trouve un asile assez sauvage pour y passer en paix le reste des mes misérables jours. Un autre me demanderait peut-être pourquoi je ne me retire pas à Genève ; mais, ou je connais mal mon ami Moultou, ou il ne me fera sûrement pas cette question. Il sentira que ce n'est point dans la patrie qu'un malheureux proscrit doit se réfugier, qu'il n'y doit point porter son ignominie ni lui faire partager ses affronts. » (15 juin 1762). Rousseau n'exagère-t-il pas son « ignominie », et, puisqu'il est proscrit pour avoir déplu au très catholique Parlement de Paris, ne doit-il pas s'attendre au meilleur accueil de la part des Protestants de Genève ? Voyons donc, au moment où Rousseau débarquait à Yverdon, ce que pensait Genève de son plus illustre « citoyen ».
Lorsque, huit ans plus tôt, Rousseau, alors auteur du premier Discours et du Devin du Village, avait revu sa ville natale, on lui avait fait fête et il avait pu dire avec raison qu'il avait été « caressé par tous les états. » L'accueil avait été si chaleureux que Rousseau, au moment de fixer sa résidence définitive, avait hésité entre la France et Genève : l'amitié de M"*^ d'Epinay l'avait décidé pour l'Hermitage. Quelque temps après sa visite à Genève, il avait publié son second Discours (1755) en le faisant précéder d'une dédicace, extrêmement flatteuse, à la République de Genève. C'est donc au peuple de Genève, non à ses magistrals qu'il avait dédié son œuvre, et il nous dit dans ses Confessions que sa dédicace « pouvait ne pas plaire au Conseil. » Celui-ci répondit pourtant par une lettre de félicitations, mais qui ne satisfît pas Rousseau ; il la trouva « honnête, mais froide (1). » Dédicace et Discours n'étaient sans doute pas faits pour enchanter une artistocratie, maîtresse du gouvernement à Genève ; mais s'il est vrai, comme le dit Rousseau, sans doute avec quelqu'exagération, que la Dédicace lui « attira des ennemis dans le Conseil et des jaloux dans la bourgeoisie » (dans la haute bour-
(Ij Elle a été donnée par Sayous : Littérature française à l'étranger (I, 248).
geoisie, tout au plus), le Discours lui-même lui valut de chauds applaudissements parmi les simples bourgeois, dont il était, et qui seront de plus en plus, à mesure qu'il mécontentera et alarmera les privilégiés, ses zélés partisans. Un ancien ami de son père, Marcet de Mézières, nous peint au vif, dans une lettre à Rousseau, cette différence dans l'accueil fait au second Discours par les deux partis adverses à Genève : «Voire livre sur l'Inégalilé des conditions, dédié à nous tous, grands et petits, n'a pas eu le bonheur de plaire aux premiers. En effet, est-il naturel de supposer quelqu'égalité entre des individus, dont les uns comptent deux ou trois générations de syndics dans leurs familles, et les autres, cinq ou six d'horlogers et autres artisans lionnêtes (1) ? »
Il est bien vrai que la seule critique sérieuse qui eût été faite du Discours sur Vlnégalité était partie de Genève : mais le savant naturaliste Charles Bonnet (Philopolis), qui en était l'auteur, avait rendu pleine justice aux talents de Rousseau. Enfin la Lettre à d'Alembert, trois ans plus tard (1758), avait acquis à Rousseau les sympathies des pasteurs pour « le service signalé », lui écrivait l'un d'eux, que l'éloquent ennemi des spectacles avait rendu à son pays et « à tous ceux qui n'étaient point livrés à l'amour de la frivolité et du plaisir j). Mais, quatre ans après, que vont penser les austères pasteurs de certain roman où tout ne respire pas l'innocence biblique? Rousseau est fort embarrassé quand il parle à ses graves amis de la Nouvelle- Héloïse, (( Ce livre, écrit-il à l'un d'eux, le pasteur Vernet (29 novembre 1760) n'est pas fait pour être lu de vous... C'est une espèce de fade et plat roman Les pasteurs osèrent pourtant le lire ou, d'un doigt rapide, l'entre-lire, puisqu'en janvier 1761 le Consistoire demanda qu'on sévit contre ce dangereux ouvrage, mais sans beaucoup insister, semble-t-il, car sa démarche n'aboutit pas : faut il croire, en faveur de Julie, que sa grâce lût la plus forte? Ce que Rousseau avait dit, en effet, de Paris, à l'apparition de son roman, il pouvait le dire de Genève : « Les femmes
(1) E. Ritter : La famille et la jeunesse de Rousseau, 1896, p. 163.
l'« EMILE:» CONDAMNÉ A GENÈVE
s'enivrèrent du livre et de l'auteur ». L'une d'elles, M'"^ de Marcliinville, une amie de cette demoiselle Curcliod qui devait être Mme Necker, écrit à l'auteur : « Avec un mot vous pénélrez l'àme... M. de Voltaire a dit que votre encre brûlait le papier : comment n'a-t-il pas ajouté que ce papier brûlait le cœur ? C'est apparemment sa vieillesse qui met le sien à l'abri, ou aurait-l-il senti que votre feu n'est pas de la nature du sien, qui pétille, mais ne brûle pas (1) ?» On surprend là, et c'est pourquoi j'ai cité ce curieux fragment de lettre, non seulement l'enthousiasme qu'inspirait aux Genevoises l'éloquence entraînante de Rousseau, mais encore l'hostilité qu'à Genève on témoignait tout naturellement à Voltaire quand on admirait Rousseau : on aimait, pour ainsi dire, Rousseau contre Voltaire et réciproquement ; et si le Consistoire avait poursuivi mollement la Nouvelle- Héloïse, comme on l'a vu, c'est parce que, depuis sa Lettre à d'Alembert, Roussesin était, pour les pasteurs, un auxiliaire précieux, qu'ils ne voulaient pas décourager, dans la pieuse campagne qu'ils menaient contre Voltaire et ceux qui, à son exemple, se livraient au plaisir mondain de la comédie. Ceux-ci, les partisans de Voltaire, se recrutaient dans la haute société, laquelle s'accommodait fort de cette Inégalité des conditions flétrie par l'auteur du second Discours ; de sorte qu'en résumé, comme l'a fort bien dit Rod : « les tendances mêmes qui lui aliénaient (à Rousseau) les gens du monde, lui valaient au contraire les sympathies des bourgeois que séduisaient ses idées égalitaires et son civisme à la romaine ».
Ainsi Rousseau a de zélés partisans parmi les bourgeois, tels que l'horloger De Luc, que nous retrouverons plus loin, Marcel, d'Ivernois et bien d'autres ; d'ardentes admiratrices, on vient de le voir ; et enfin de fervents disciples qui, comme le bouillant Moultou, ont tout l'enthousiasme requis. Sauf donc quelques patriciens qui font des réserves et sont bien, en somme, obligés de s'incliner devant son talent et sa renommée, Rousseau, s'il demande asile à ses compatriotes, ne trouvera guère que des
(1) Sur cette lettre voir Rod : Affaire Rousseau^ 39;
mains tendues. Pourquoi donc ne va-l-il pas tout droit à Genève ?
C'est que, brave seulement la plume à la main, il n'ose pas affronter l'hostilité, plus ou moins ouverte, des gens du « haut étage ». Mais surtout il ne va pas à Genève, parce qu'il y a, aux portes de Genève, quelqu'un qui attire à lui, à ses délicats soupers et à ses représentations théâtrales, les jeunes gens et les gens du monde, qui les amuse et les enchante par ses folles plaisanteries et son aimable esprit, quelqu'un enfin que, pour tous ses succès même , il ne peut plus souffrir désormais , et c'est Voltaire ; Voltaire, qui a eu l'impudence de l'éclipser dans son propre pays, Voltaire, avec qui il ne peut songer à rivaliser d'esprit et de séduction : « Qu'eussé-je fait, dit-il dans les Confessions, seul, timide et parlant mal, contre un homme arrogant, opulent, étayé du crédit des grands, d'une brillante faconde et déjà l'idole des femmes et des jeunes gens ? »
Non pas, et il s'en faut de beaucoup, on l'a vu, de toutes les femmes. Et quant aux jeunes gens, tous ceux de la moyenne bourgeoisie et du peuple sont pour Rousseau : ses ouvrages, comme on le lui écrit, ne font-ils pas « fermenter la liberté dans tous les cœurs ? » Qu'il entre donc le front haut à Genève : il verra grandir le nombre de ses partisans et, devant cette garde du corps, le Petit Conseil hésitera sans doute à l'attaquer et à le frapper en face — ce qu'il va faire très aisément en son absence (1).
C'était le sentiment de Moultou qui lui écrivait (19 mai 1762) : « Vous vous trompez ; vous avez fort peu d'ennemis à Genève et beaucoup d'amis... Si c'était autrement, j'en sortirais. Ces hommes (ceux qui fêtent Voltaire), sont en fort petit nombre et, pour la plupart, contraints de se cacher. Revenez dans votre patrie, ils n'oseront pas lever la tête. » Mais suivre le conseil de Moultou, c'était entrer en lutte ouverte avec Voltaire et ses partisans, perspective qui n'avait rien de séduisant pour un homme
(1) Bonnet écrivait à Haller (15 juin 1762) : « Je souhaite fort qu'il ne se réfugie pas ici, car je craindrais qu'il ne nous fît bien du mal. » {J.-J. Rousseau et Charles Bonnet, par Eug. Rittei% dans Étrennes genevoises^ 1893, p. 199.)
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aussi pusillanime et aussi ami de son repos que l'était Rousseau. Il laissa donc le champ libre à Voltaire et à l'aristocratie, et voici alors ce qui se passa à Genève : les 18 et 19 juin 1762, le Petit Conseil (je dirai plus loin ses attributions), délibéra sur « ce qu'il appartenait de faire » au sujet des deux ouvrages de Rousseau : V Emile et le Contrat social. Trois avis furent successivement émis et discutés : fallait-il décréter Rousseau de prise de corps ? ou ne pas le décréter? ou décider que, s'il venait à Genève, il serait appréhendé pour comparaître devant le Conseil? Très judicieusement, le procureur général, Robert Tronchin, cousin du célèbre médecin, Théodore Tronchin, opinait, en ses conclusions motivées, pour que la sévérité du Conseil se bornât aux ouvrages seuls. Pour empêcher qu'on décrétât l'auteur, Tronchin faisait valoir ce motif, ingénieux mais assez inattendu, et qui devait exaspérer Rousseau, que celui-ci, rentré dans l'église protestante, « paraissait » seulement rentré dans ses droits de citoyen de Genève, car le fait allégué en sa faveur, « qu'il n'avait pas solennellement renoncé à la religion protestante, était un fait faux » ; il fallait donc le considérer légalement comme un étranger ; et la conséquence en était que Rousseau, ne jouissant pas des droits, ne tombait pas non plus sous les lois de la cité. Ainsi, pour le sauver du décret de prise de corps, on lui enlevait ce titre de citoyen de Genève dont il était si fier. Mais le rapport du Procureur général étant ouï et adopté, on y ajouta l'aggravation suivante : « en cas que Rousseau vienne dans la ville, ou dans les terres de la Seigneurie, il devra être saisi et appréhendé, pour être ensuite prononcé sur sa personne ce qn'il appartiendra. »
C'était mettre un bel empressement à rivaliser d'intolérance et de rigueur avec Paris. L'arrêt du Parlement pouvait certes être critiqué : mais enfin on vivait en France sous le régime du bon plaisir, et la Profession de foi du Vicaire savoyard, sans parler du reste, avait largement de quoi scandaliser un clergé catholique. Mais qu'une république, et protestante, frappât des mêmes peines inlâmantes un écrivain protestant et un de ses ciloyens, c'est de quoi Jean-Jacques avait le droit d'être surpris
et indigné. Comment donc expliquer cette étrange condamnation ?
Pour la bien comprendre, sinon pour la justifier, il faut à la fois songer aux passages les plus subversifs de VEmi'le et du Contrai social, et se souvenir de ce qu'étaient alors le gouvernement et la religion de Genève. Le fond du Contrat social, c'est la souveraineté du peuple et l'égalilé de tous les citoyens. Or, Genève était gouvernée par une oligarchie de patriciens qui avaient le double privilège du rang et de la fortune. U Emile, lui, prêchait la religion naturelle ou, plus précisément un théisme très large qui se passait fort bien des miracles et de la Révélation : ce n'était pas là ce qu'avait jadis enseigné Calvin ; ce n'était pas ce que croyaient alors à Genève fidèles et pasteurs, non pas même ceux des pasteurs qui, touchés par l'esprit du siècle, interprétaient avec une certaine liberté les dogmes du calvinisme. A Genève comme à Paris, c'est surtout la Profession du Vicaire savoyard qui déchaîna la tempête. Le pasteur Moultou, bon juge en pareille matière, écrivait à Rousseau, dès l'apparition de son livre, et à propos du Vicaire savoyard : « Quels cris, quelles clameurs vous allez exciter à Genève ! (3 février 1762). » Et le 18 juin, c'est-à-dire la veille même de la condamalion, parlant des ennemis de Rousseau : « ils triomphent de ce que vous leur avez fourni des armes pour vous attaquer. » Le bon Moultou voudrait que Rousseau, pour désarmer ses ennemis, s'empressât de proclamer bien haut « la supériorité de la religion de Genève sur toutes les autres religions.» Précaution trop tardive, et d'ailleurs inutile, car il eût fallu commencer par supprimer maint passage qui s'appliquait aussi bien au Calvinisme qu'au Catholicisme, celui-ci par exemple : « Cherchons sincèrement la vérité, ne donnons rien à l'autorité des pères et des pasteurs ; mais rappelons à l'examen de la conscience et de la raison tout ce qu'ils nous ont appris dès l'enfance. Ils ont beau me crier : soumets ta raison ; autant m'en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons (non des miracles ou des prophéties) pour soumettre ma raison. » On ne revient pas sur des déclarations si catégoriques ; car essayer seulement de les commenter, ce serait les dénaturer et par conséquent les rétracter^
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Ainsi les docUines du Contrat social et de VEmile suffisent, si l'on veut, à expliquer la condamnation de ces livres par une aristocratie toute puissante qui pouvait prétendre qu'en condamnant de telles doctrines, elle défendait à la fois le gouverment et la religion de Genève. Mais ne suffisait-il pas de condamner les livres et élait-il donc besoin, pour sauver la république et la foi, de décréter l'auteur de prise de corps? Il va de soi que les mœurs du temps excusent en quelque mesure, chez les juges, des rigueurs qui seraient aujourd'hui absurdes et criminelles. Mais cette excuse ici est certainement insuffisante puisque, au moment même où les magistrats sévissaient si cruellement contre Rousseau, des Genevois cherchèrent à expliquer une si brulale condamnation par des motifs tout autres que ceux qu'avait pu fournir l'examen de ses livres; cela prouve tout au moins que les mœurs et les pratiques juridiques du temps ne leur paraissaient pas du tout imposer aux magistrats l'excès de rigueur dont ils usaient envers Rousseau.
Quels sont donc ces motifs qu'on mit en avant pour expliquer le décret de prise de corps? Un certain colonel Pictet, dans une lettre qui fit le tour de Genève, les a résumés comme suit : « les causes de l'arrêt du Petit Conseil sont au nombre de trois : l'une est l'engouement où l'on est pour M. de Voltaire ; la seconde, qu'on aura voulu faire sa cour à celle de Versailles ; et l'on aura voulu, en troisième lieu, réparer, par une démarche éclatante, le mal que M. d'Alembert peut nous avoir fait par l'article Genève, du Dictionnaire Encyclopédique. » Pictet, et ceux qui raisonnaient comme lui, ont-ils vu juste, ou bien donnerons-nous raison à Rod, qui écarte délibérément ces trois motifs ? (1) Prenons-les dans l'ordre inverse où ils nous sont donnés par Pictet et examinons-les rapidement l'un après l'autre.
On aurait voulu, selon Pictet, réparer par une démarche éclatante le mal causé à la République par le fameux article de d'Alembert. Ce motif, dit Rod, « ne supporte pas l'examen;
(1) L'Affaire J.-J. Rousseau, 122.
l'idée de réfuter d'Alembert en frappant l'écrivain qui s'était fait contre lui le champion des mœurs, des traditions, du gouvernement de la patrie, ne put effleurer l'esprit d'aucun des magistrats avisés qui présidaient aux destinées de la République. » Je ne vois pas les choses ainsi : d'abord ce « champion des mœurs», même dans sa Lettre à d'Alembert, n'avait pas dû ravir tous ceux qui composaient le Petit Conseil, car ils n'étaient pas tous d'ardents partisans des vieilles « traditions )) de rigorisme et d'austérité ; certains d'entr'eux avaient adopté les (( nouvelles mœurs : loin d'avoir, pour les spectacles, l'horreur affichée par Rousseau, eux et leurs amis du grand monde allaient applaudir aux Délices Zaïre et VOrphelin de la Chine
Pour ce qui est du «gouvernement », Rousseau faisait dans sa Lettre à d'Alembert, un vif éloge des « Cercles », et ces cercles étaient des foyers d'opposition à ceux qui détenaient les charges et exerçaient le pouvoir (1).
Enfin sur le point, beaucoup plus important, de la religion, et c'est cela surtout qu'avait en vue Pictet, et dont ne parle pas Rod, si, dans sa Lettre à d'Alembert, Rousseau avait défendu les pasteurs, il avait, dans son Emile, singulièrement affaibli sa défense en affichant précisément les principes que d'Alembert avait attribués aux pasteurs. Or, sa Profession du Vicaire était signée : citoyen de Genève, c'est-à-dire, puisque c'est une même chose : protestant de Genève. Et ce qui aggravait son cas, c'est que les hérésies du vicaire étaient débitées par quelqu'un qui, en 1754, avait été officiellement admis à la communion par le Consistoire et qui, de ce fait, pouvait passer pour exprimer l'opinion de ses coreligionnaires; or, si cela était et si des Genevois le laissaient croire, alors d'Alembert avait eu raison de les appeler sociniens I il put donc y avoir là, non pas précisément projet arrêté de venger les pasteurs, mais souci de prévenir des induc-
(1) Dans une lettre inédite de Moultou à Salomon Gerdil (de Nyon) et publiée par les Annales J,-J. R. III, 229, on lit ceci : « C'est dans le temps qu'ils (les ennemis de Rousseau à Genève) soutenaient Voltaire d'une main, qu'ils écrasaient Rousseau de l'autre. Je savais qu'ils ne voyaient pas sans effroi ses liaisons avec De Luc, qu'ils craignaient ses principes républicains... »
l'(( EMILE» CONDAMNÉ A GENÈVE
tions fâcheuses qu'on avait lieu de craindre, si on laissait passer le livre sans protester. Si l'on sévissait, au contraire, contre l'auteur du Vicaire savoyard, voilà qui édifierait le public sur la vraie religion des Genevois et, bien mieux que « la défense» du déiste Rousseau, effacerait le mauvais renom de socinianisme que d'Alembert avait fait planer sur Genève. Qu'on lise ce passage d'une lettre de Haller à Bonnet trois jours après la condamnation : « il fallait un arrêt pareil pour rétablir l'honneur de l'église de Genève. Dans mes voyages, le reproche général était déjà que les protestants n'avaient point de religion.»
La deuxième raison alléguée par Pictet : on aura voulu faire sa cour à celle de Versailles » paraît à Rod également a fausse. » Dans les correspondances diplomatiques, dit-il, « il n'y a pas trace de pression exercée sur le gouvernement genevois. » Mais il ne s'agit pas ici, et Pictet ne parle pas, de « pression » : on a voulu être agréable à Choiseul, tout simplement, et cela me paraît hors de doute (1). Il faut bien se rendre compte avant tout de ce qu'était la situation de Genève et, plus particulièrement, du gouvernement genevois vis-à-vis de la France. L'acte de médiation de 1738, qu'on a appelé la «harte de la démocratie genevoise, Genève le devait à l'intervention de Berne, de Zurich et de la Cour de France^ laquelle entretenait, à l'époque où nous sommes, un Résident à Genève, M. de Montpéroux, tandis que Genève avait à Paris un représentant officiel, nommé Sellon. A la suite de la révocation de l'édit de Nantes, plusieurs milliers de réfugiés français avaient élu domicile à Genève : le gouvernement genevois avait donc bien des raisons de ne pas mécontenter le gouvernement français, ce qu'il craignit sans doute de faire, s'il paraissait, en l'ignorant, approuver un livre, VEmile, où la royauté, le parlement et le clergé français étaient si fort maltraités. Or, voici ce qu'écrivait Sellon au secrétaire d'État à Genève, LuUin, en lui envoyant l'arrêt du Parlement de Paris
(1) Maurice Masson me paraît commettre la même erreur que Rod, quand il écrit : « Je ne crois pas qu'il faille parler ici de pression extérieure : démarches du résident français >> La religion de J.-J. Rousseau, 2^6 partie, 1916, p. 129.
contre VEmile : a Je ne sais si le livre a paru à Genève. II me parait qu'on (M. de Choiseul) est curieux de savoir la sensation qu'il y fera. Je vous serai obligé de m'informer de ce qui se passera à celle occasion, afin de régler mes réponses aux questions qui peuvent m'être faites, à ce sujet, sur ce que vous serez chargé de me mander (1). » Celte lettre est du 12 juin et, sans doute, dès le 11, objecte Rod, le Conseil a pris une décision contre Rousseau ; mais quelle est cette décision ? Seulement « de faire saisir le Contrat et VEmile chez les libraires pour les faire examiner par les scholarques. » La lettre de Sellon, dit Rod, « ne fut lue en Petit Conseil que dans la séance du 19 » — Oui bien, mais comme elle avait dû circuler avant I Le 18 on délibère : on parle « d'en députer » ou, pour le moins, « d'en parler au Résident ». On opine que Sellon devra déclarer bien haut, s'il entend parler du Contrat social, « qu'on le désapprouve à tous égards. » Puis, le Procureur général Tronchin lit ses Conclusions, où il insiste sur le fait (établi d'ailleurs à sa manière), que Rousseau est étranger à Genève. Dans la discussion, on avait déploré que de tels principes « paraissent sous le nom d'une personne qui se qualifiait citoyen de Genève : » c'est bien là que le bât les blesse; il faut répudier ce faux frère si compromettant, et le 19, la condamnation prononcée, on décide bien vite d'informer Sellon du jugement rendu, « et de le charger de témoigner à Son Excellence M. le comte de Choiseul, que le Conseil a vu avec beaucoup de déplaisir qu'un homme, qui se dit citoyen de Genève et qui, dans l'espace de quarante ans, n'y a séjourné que quelques semaines (comme on le jette par dessus bord !) a été assez téméraire pour composer des ouvrages aussi dangereux. » Si ce n'est pas là faire sa cour, comme dit Piclet, que faut-il donc de plus? Et le 1^^ juillet, le secrétaire LuUin lut une lettre de Sellon qui dut réconforter les membres du Petit Conseil. Il a eu le bonheur de voir Choiseul : « Son Excellence m'a témoigné voir avec plaisir que ces deux ouvrages aient fait à Genève
(1) « Documents officiels et contemporains sur quelques-unes des condamnations dont VÉmile et le Contrat social ont été l'objet en 1762 », par M. Viridet^ Genévci 1850.
L'« EMILE » CONDAMNÉ A GENÈVE
la même impression qu'à Paris, et que le gouvernement y ait pourvu de la même manière que le Parlement l'a fait ici » ; — de la même manière et, ajoutons, presque dans les mêmes termes; car, si l'on compare l'arrêt du Parlement et celui du Petit Conseil, l'imitation saute aux yeux (1).
Quelques mois plus tard (13 février 1763), le gouverneur de Neuchâtel, mylord Maréchal (dont nous aurons à parler longuement plus tard), étant venu à Genève, écrivait à Rousseau une lettre (inédile), qui prouve tout au moins que bien des gens à Genève restaient convaincus que le Petit Conseil, en condamnant Rousseau, avait voulu être agréable et, comme le disait ingénument Pictet, faire sa cour à celle de Versailles : « On m'a dit, écrivait mylord Maréchal, que le Parlement de Paris ayant condamné votre livre et ayant les yeux sur ce qu'on ferait làdessus à Genève, on s'était cru obligé de le défendre. Je ne me suis pas opposé à cette raison convaincante ; au contraire, j'ai fait mes compliments, au ministre qui m'en parlait, sur la conversion de la République, puisque le Parlement de Paris condamne 1^ doctrine de Calvin aussi bien que le livre de M. Rousseau. »
Reste le troisième motif de condamnation allégué par Pictet, et le plus intéressant pour nous : <( l'engoûment pour Voltaire ». Mais, pour juger quelle put être l'attitude de Voltaire en face de Rousseau à cette date, nous attendrons d'avoir mis sous les yeux du lecteur, dans un prochain chapitre, l'histoire de leurs rapports antérieurement à la condamnation de VÈmile.
(1) Voir, dans les Annales J.-J. Rousseau, III, 229, une lettre inédite où Moultou montre, à l'apparition d'Émile, les ennemis de Rousseau à Genève « répandant partout Talarme, le Réquisitoire d Omer de Meury à la main. » Le syndic Cramer, rendant compte, le 4 février 1763, d'une conversation qu'il a eue avec De Luc au sujet de Rousseau, défend ainsi la condamnation d'Emile par le Conseil de Genève : « Ce livre a scandalisé toute l'Europe chrétienne; à Paris on l'a fait brûler avec les qualifications les plus flétrissantes ; vu le poison qui y est répandu et ce qui se passait en France, le Magistrat de Genève... n'aurait pu se taire .. sans exciter lui-même un grand scandale. » Alexeieff ; {Études sur Jean-Jacques Rousseau, 1887;.