ROUSSEAU ET MONTMOLLIN. LA TRAGI-COMÉDIE DE MOTIERS
Quel fut le succès des Lettres de la Montagne? L'ouvrage trouva non seulement des lecteurs, mais des admirateurs passionnés, à la fois en Suisse et hors de Suisse, à Paris, en Hollande, et jusqu'en Pologne, où les Lettres furent, si l'on en croit un habitant de Varsovie, « goùlées à un tel point, qu'il n'est pas possible de l'exprimer (1). » Pour que tout le monde les lût, il ne leur manquait que d'avoir quelque part les honneurs de la «brûlure»; c'est le service que leur rendirent successivement : à La Haye d'abord, la cour de Hollande, qui, le 21 janvier 1765, sur les conclusions du procureur général, les fit « lacérer et brûler sur l'échafaud, par les mains du bourreau, comme scandaleuses et blasphématoires » ; puis, à Paris, le Parlement qui, le 19 mars suivant, les fit jeter dans le même bûcher que le Dictionnaire pJùlosophique, de Voltaire. En même temps, Sarline en défendait l'introduction en France, bien que Rousseau eût pris la précaution, comme il l'avait écrit à Rey au moment de l'impression,
Bibliographie : Rousseau : Confessions, II, 12, Correspondance. — Lettie à M**'*, relative à M. J.-J. Roussean, à Goa, aux dépens du Saint-Office, 1765. — Réfutation de la lettre à M***, relative à M. Rousseau, par M. le Professeur de MontmoUin, 1765. — Seconde lettre relative à M. J -J. Rousseau, adressée à niylord, comte de Wemyss. « Abîme tout plutôt, c*est l'esprit de l'Eglise. » (Lutrin, I, 186), 1765, suivi de : Pièces justificatives, des Remarques qui m'ont été fournies, et d'une : Troisième lettre relative à M. J. J. Rousseau. — D'" Guillaume : J.-J. Rousseau à Motiers (Musée neuchâtelois,1865). — Berthoud : J.-J. Rousseau au Val de Travers, 1881 ; J.-J. Rousseau et le pasteur de MontmoUin, 1884. — Jansen : Documents sur J.-J. Rousseau (1762-1765), recueillis dans les Archives de Berlin (Mémoires de la Société d'Histoire de Genève, XXII, 1885). — H. Tournier : J.-J. Rousseau à Motiers-Travers, brochure 1912.
Si j'ai cru devoir raconter en détail les démêlés de Rousseau avec MontmoUin, c'est parce que, dans ses deux ouvrages, devenus classiques en la .matière {Rousseau au Val de Travers, Rousseau et le pasteur de MontmoUin), M. Berthoud, sur certains points importants, est incomplet, et qu'il y a lieu, je crois, d'apprécier la conduite de Rousseau et de MontmoUin autrement qu'il n'a fait.
(1) Ed. Uod : L'affaire Rousseau, p. 267.
de ne pas y prononcer « un seul mot contre les catholiques. Il n'y a rien dans l'ouvrage qui doive déplaire en France, et il y a beaucoup de choses qu'on y doit lire avec plaisir. » Pour faire front, et, si possible, pour faire honte à ses persécuteurs calvinistes, il espérait se prévaloir de l'approbalion des catholiques français ; mais son espoir avait été cruellement déçu, et il marquait son dépit par ces mots à Malesherbes : « France, France, vous dédaignez trop dans votre gloire les hommes qui vous aiment et qui savent écrire. » (11 novembre 1764).
Il aimait sans doute la France (il la regrettait surtout) ; mais c'était tout au fond de son cœur : dans ses écrits, il ne lui avait guère dit, et à la société française, que d'éloquentes injures. Aussi Montpéroux, le Résident de France à Genève, à qui il avait adressé son livre, en lui faisant remarquer qu'il y avait « rendu aux Français, malgré ses malheurs, toute la justice qui leur était due », lui répliquait-il tort sèchement : « Dans tous vos livres, vous avez traité très mal les Français qui vous comblèrent de bontés ; je cherche dans le dernier où vous leur rendez justice (1) ». Le gouvernement français réprouvait donc son livre ; ce qui n'empêchait pas son livre, tout au contraire, d'être recherché des lecteurs français. Pour l'introduire, en dépit des prohibitions et des brûlements, Duchesne en faisait cacher des exemplaires « dans les carrosses des seigneurs de la cour » (Bosscha, Lettre à Rey, 242) : stratagème délicieux, dont on avait dû se servir pour l'entrée des autres livres prohibés, VÉmile et le Contrat : ainsi, dans cet étonnant dix-huitième siècle, c'étaient les défenseurs naturels du trône et de l'autel qui voituraient dans Paris les bréviaires de la religion naturelle et de la démocratie !
(1) Voici, en « cherchant » bien, les passages auxquels pensait peut-être Rousseau, dans ses lettres à Rey et à Montpéroux : « Les catholiques pourront aisément réfuter ces Lettres, parce que je n'ai point affaire aux catholiques » (P. L L. III). Plus loin parlant de « ses ennemis » : « Plutôt à Dieu que je n'en eusse pas plus à Genève qu'en France et qu'ils n'y fussent pas plus implacables ! » (L. V.) et : « dans toute l'Europe quelqu'un s'est-il avisé de flétrir l'ouvrage ? (le Contrat social). Non pas même l'État où il a été imprimé, pas même en France, où les magistrats sont là dessus si sévères. Y a-t-on défendu le livre? Rien de semblable... » (L. VI).
kOUSSEAU ET MONTMOLLIN
Mais les Genevois, pour lesquels Rousseau aA ait écrit, comment accueillirent-ils les Lettres de la Montagne ? Au premier moment, ils furent tout simplement abasourdis, et, chose amusante, les amis de Rousseau ne furent pas les moins ahuris. Si, en efîet, grâce à ces lettres, ses ennemis, magistrats et ministres, mordaient la poussière, ses amis, Représentants et bourgeois, étaient, eux, consternés d'une si soudaine et si furieuse attaque contre des magistrats que, malgré leurs griefs, ils n'avaient pas cessé d'estimer, et contre des ministres qu'ils avaient toujours vénérés. Ce vengeur qui, du haut de sa Montagne, foudroyait le Petit Conseil, avait rempli d'effroi, plus encore que d'admiration, ces bons bourgeois qui ne savaient pas leurs magistrats si coupables : c'est ainsi, je crois, qu'il faut comprendre ce curieux passage d'un opuscule que Rousseau publia vers cette époque ((( la Déclaration relative à M. Vernes »), et dans lequel il peint l'attitude des deux partis devant les Lettres de la Montagne : « à la première apparition du livre, tout le monde gardait le silence. Le Conseil n'avait pas encore délibéré sur ce qu'il y avait à faire; tous ses clients (les Négatifs) se taisaient à son imitation. La bourgeoisie elle-même, qui ne voulait pas se commettre, attendait, pour avouer ou désavouer l'ouvrage, qu'elle eût vu comment le prendraient les magistrats. Il n'y avait pas d'exemple à Genève que personne eût osé dire ainsi la vérité sans détour. Un des partis était confondu, l'autre effrayé. » Le premier moment de stupeur passé, les bourgeois lancèrent à leur tour le P"" janvier 1765 leur « Réponse aux Lettres de la Campagne », lourd factum de gens ergoteurs et pointilleux, qui parut un chef-d'œuvre et qui, dit-on, « fit plus de peine au Conseil » que les Lettres de Rousseau : il était plus à sa portée ou, plus justement, il avait, bien mieux que le livre de Rousseau, l'estampille genevoise.
L'effet ne s'en fit pas attendre : le 6 janvier avait lieu l'élection, par les bourgeois, des quatre syndics pris dans le sein du Petit Conseil. Ils furent élus, mais avec une majorité si dérisoire que le Petit Conseil proclama solennellement qu'il était prêt à démissionner, « si les citoyens ne venaient pas
déclarer qu'ils le regardaient comme une assemblée de bons et fidèles magistrats. » A cette assemblée de boudeurs la bourgeoisie, conciliante, vint protester « de son respect et de sa gratitude » ; mais, défiante en même temps, elle fit une nouvelle Représentation, où elle rappelait avec complaisance sa filandreuse Réponse aux Lettres de la Campagne et oubliait de mentionner une autre réponse à ces mêmes Lettres, qui était pourtant en train de faire le tour de l'Europe. On comprend dès lors que Rousseau ait écrit avec amertume dans les Confessions : « Les Représentants, au lieu de faire trophée des Lettres de la Montagne, qu'ils voilèrent pour s'en faire un bouclier, eurent la lâcheté de ne rendre ni honneur ni justice à cet écrit, fait pour leur défense et à leur sollicitation, ni de le citer, ni de le nommer, quoiqu'ils en tirassent tacitement tous les arguments. »
Quant au Petit Conseil, n'osant pas brûler l'ouvrage de Rousseau, il lança le 12 février contre l'auteur de « cette monstrueuse production » une tonitruante Déclaration, où il était dit : c( Les coups qu'une main habituée à ne rien respecter a tenté de porter à la religion...... les indignes couleurs
sous lesquelles elle n'a pas craint de représenter ses ministres, n'ont pas épuisé leur patience vraiment chrétienne. » El les bourgeois, remarque Rousseau, « ne firent aucune plainte contre cette odieuse Déclaration. » Aussi se dégoûte-t-il de plus en plus de ce qu'il appelle « les rabâcheries genevoises » ; et le 24 février 1765, rompant définitivement toute correspondance avec le turbulent chef des Représentants, De Luc, il lui déclare, et ce sera bien son dernier mot : « Je ne veux plus entendre parler de Genève ni de ce qui s'y passe. » Il avait d'ailleurs préalablement, on Ta vu, prêché aux mécontents, la paix et la résignation, mais c'était, suivant sa coutume, après avoir soufïlé la tempête. Et, sans doute, il avait, à la fin de son livre, conseillé « l'union » et il se plaira souvent à le rappeler : mais c'était l'union contre le gouvernement. Il savait très bien, est-il besoin de le dire? toute la portée de son livre : par exemple, s'il avait très fortement insisté auprès
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
de Rey, son imprimeur, pour que l'ouvrage parût avant la Noël, c'était parce que l'élection des syndics devait avoir lieu le 6 janvier ; et c'était bien aussi à son livre qu'il fallait attribuer le demi-échec du Conseil dans cette élection. A propos des nouvelles Représentations faites au Conseil, il écrit à ses amis : « Vous êtes trop gens de bien pour pousser les choses à l'extrême et pour ne pas préférer la paix à la liberté. » Recommandation sincère sans doute, mais aussi singulière qu'inattendue après les Lettres de la Montagne. Et quand éclateront des troubles plus graves, qui doivent provoquer une nouvelle médiation de la France, Rousseau gémira sur cet incendie que des étrangers seuls pourront éteindre ; mais est-il bien fondé à regretter d'en être « la cause innocente », lui, l'auteur de ces Lettres de la Montagne, si justement qualifiées « d'incendiaires » par Charles Bonnet, et lui qui, en offrant son livre à Montpéroux, lui avait écrit ces graves et prophétiques paroles : ce livre « peut devenir une des pièces d'un procès au jugement duquel vous présiderez peut-être. » Mais maintenant, après le froid accueil fait à son livre, il se déclaie étranger au « procès », et prie les Représentants de séparer sa cause de la leur : « ils me prirent au mot, dit-il dans les Confessions, et je ne me suis plus mêlé de leurs affaires que pour les exliorler sans cesse à la paix. » Faisons donc comme lui, et ne nous mêlons plus des affaires genevoises, puisque Rousseau n'y est plus intéressé ; et, après avoir essayé de définir le double rôle, un peu contradictoire, qu'il y a joué, d'éloquent boute- feu d'abord, puis de conciliateur et d'ami passionné de la paix, transportons-nous à Motiers, où va l'atteindre cruellement le contre-coup des Lettres de la Montagne.
Le pasteur de Motiers, M. de MontmoUin, avait fait le meilleur accueil à Rousseau ; et quand celui-ci, par une lettre très méditée, lui avait exprimé son intention de s'approcher de la sainte Table, il l'avait admis sans difficulté à communier (1).
(1) Cette lettre de Rousseau à Montmollin, qui est du 12 août (non du 24 comme le porte la Correspondance générale) 1762, et que raillera si souvent Voltaire, débutait ainsi : « Le respect que je vous porte, et mon devoir comme votre paroissien m'obligent, avant d'approcher de la sainte Table, de
Un ministre du saint Évangile administrant la cène au célèbre auteur de VEmile, c'était là peut-être un édifiant spectacle pour les humbles paroissiens de Motiers ; mais ce fut, à la fois, un grave sujet d'étonnement pour les amis de Rousseau, et de scandale pour les confrères de MontmoUin. Rousseau d'abord : que faut-il penser de son acte pieux ? Qu'il fût, comme il l'affirme dans les Confessions, ému et même « attendri » jusqu'aux larmes, en allant communier, c'est ce que nous pouvons croire, nous qui connaissons sa sensibilité. Mais si son émotion était sincère, sa foi l'était-elle au même degré ? Il a, dans VEmiley nié les miracles, et douté tout au moins de la Révélation ; et le Contrat social nous a appris que « le chritianisme ne prêchant que servitude et dépendance, les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves. » Cette religion a donc beau être « sainte et sublime », elle ne saurait convenir, semble-t-il, à celui qui fait sonner si haut son titre de « citoyen de Genève ». Mais alors quel diable le pousse — si ce n'est pas le Dieu des chrétiens, — à se faire administrer la sainte Cène ? C'est ce que lui demanda bravement M'"® de Boufflers, interprète, en cela, des amis français de Rousseau, que la lettre à Montmollin avait surpris et attristés : « J'avais fermé ma lettre dans l'intention de ne point vous parler d'une Le//re à un ministre, qu'on dit de vous ; mais mon amitié ne souffre point de réserve et je ne puis m'empêcher de vous dire combien j'ai été affligée que, dans la circonstance où vous êtes, vous donniez cette prise à vos ennemis. J'ai lu cette lettre, et je vous avoue que je ne l'approuve point du tout. Quand un ange serait venu du ciel pour vous dessiller les yeux, le bien même de la religion, dont il vous aurait découvert la vérité, demandait que vous attendissiez d'autres circonstances pour la
vous faire, de mes sentiments en matière de foi, une déclaration devenue nécessaire par l'étrange préjugé pris contre un de mes écrits {VÉmile), sur un réquisitoire calomnieux dont on n'aperçoit pas les principes détestables, v Et plus loin : « Il est fâcheux que les ministres de l'Évangile se fassent en cela les vengeurs de l'église romaine dont les dogmes intolérants et sanguinaires sont seuls (?) attaqués dans mon livre... Je suis attaché de bonne foi à cette religion véritable et sainte (la religion réformée) et je le serai jusqu'à mon dernier soupir. »
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
professer. Au nom de votre réputation, attendez, pour écrire davantage, que votre situation soit meilleure et votre âme plus tranquille (1). » La réponse de Rousseau (30 octobre 1762) à cette lettre, si sensée et si franche, va nous révéler, en même temps que son embarras, le fond de sa pensée. D'abord, il a couru de sa lettre, paraît-il, « beaucoup de copies falsifiées par les Voltairiens ». Il se peut donc, n'est-ce pas ? que M"'^ dé Boufflers ait eu en mains une de ces mauvaises copies. Mais, en somme, que lui reproche-t-on ? de professer un culte « où rien ne choque la raison? » Pourquoi donc, « ayant professé sa religion chez des catholiques, sans que personne lui en fît un crime, s'avise-t-on tout d'un coup de lui en faire un, fort étrange, de ce qu'il ne la quitte pas en pays protestant ?» — Ce n'est pas de cela, est-il besoin de le dire ? qu'on s'était étonné à Paris. — Il vient enfin à ce qui est l'essentiel dans la lettre de M"'^ de Boufïlers : « Vous ajoutez, Madame, qu'il fallait que j'attendisse d'autres circonstances pour professer ma religion. » En effet, il ne fallait pas, pour faire cette profession publique, choisir le moment où elle ne pouvait paraître qu'intéressée: l'auteur d'Emile recevant avec dévotion, au milieu des fidèles assemblés, le pain et le vin consacrés, voilà qui semblait fait tout exprès pour rassurer et réjouir ses partisans, les pieux bourgeois de Genève, qu'avait alarmés cet inquiétant Vicaire savoyard. « La bourgeoisie est charmée de la lettre à Montmollin », écrit le dévoué Moultou ; et Rousseau à M"™* de Boufflers : « des foules de Genevois sont accourus à Motiers, m'embrassant avec des larm.es de joie, et appelant hautement M. de Montmollin, leur bienfaiteur et leur père. » Remplir de joie le cœur de ses amis, et, par conséquent, vexer ses ennemis, prédicants et Voltairiens, voilà qui vaut bien une communion, et il semble vraiment que Voltaire lui-même n'ait pas trouvé mieux avec ses fameuses pâques et sa provision d'eau bénite pour n'être pas brûlé. Qu'on propage donc cette excellente lettre à Montmollin ! Rousseau au pasteur Vernet : « Je crois devoir vous prévenir que, sur une lettre que j'ai écrite à
(1) Streckeisen-Moultou : « J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis », II, 50.
M. de Montmollin, et dont je vous enverrai copie, si vous le souhaitez au cas qu'elle ne vous parvienne pas d'ailleurs, il a non seulement Consenti, mais désiré (?) que j'approchasse de la sainte Table, comme je l'ai fait avec la plus grande consolation dimanche dernier. » On voit qui divulgue la lettre : naturellement celui qui a intérêt à la répandre ; ce qui n'empêche pas ce dernier de dire à M"^^ de Boulflers : « M. de Montmollin fit courir ma lettre. » Et cette lettre a eu son plein effet. « Elle a fait à Genève, ajoute Rousseau, un effet qui a mis les Voltairiens au désespoir » ; (ne le présentaient-ils pas comme « un déserteur de sa religion » 1), et enfin, comme il l'espérait, « bien des ministres sont mécontents. Voilà, pour ainsi dire, la Profession de foi du Vicaire savoyard, approuvée en tous ses points (ce qui était au moins exagéré), par un de leurs confrères : ils ne peuvent digérer cela. » Et, dès lors, que veut M""^ de Boufflers? qu'il abandonne M. de Montmollin à la censure de ses confrères? « que je le laisse dans les lacs où il s'est mis pour l'amour de moi ? non, non. Madame, on me traitera d'hypocrite lant qu'on voudra ; mais je ne serai ni un perfide, ni un lâche. » M"'^ de Boulflers aurait pu lui répondre que, ce qu'on pouvait lui reprocher, ce n'était pas de « laisser dans les lacs » le pauvre Montmollin, mais bien de 1'}' avoir mis.
C'est nous qui avons souligné le mot hypocrite. M'^^ de Boufflers n'avait eu garde d'écrire ce gros mot: mais Rousseau l'avait lu, et n'avait pas eu tort de le lire, entre les lignes de la letlre de ^|me Boufflers : et cette accusation, encore que non formulée, d'hypocrisie, lui restera longtemps sur le cœur. C'est cerlainement pour la repousser qu'il écrira, dans sa Lettre à Beaumont, le long et éloquent paragraphe qui commence ainsi : « Pourquoi serais-je un hypocrite? » Le fut-il en définitive dans sa lettre à Montmollin et dans l'acte de piété qui s'ensuivit? Question bien délicate, car qui peut se vanter de lire dans l'àme de Rousseau, à ce moment de sa vie, dans cette âme si mobile et alors si troublée? Reconnaissons tout d'abord que si nous n'avons pas pu, à propos de sa lettre à Montmollin et de sa communion, nous empêcher de songer aux fameuses pâques de Voltaire, il y a
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
pourtant une difTéience profonde entre les deux communiants. Rousseau est très sincèrement religieux ; il croit, et de toute son âme, en Dieu et à l'immortalité, tandis que Voltaire se contente de démontrer, de temps en temps, l'utilité de son divin horlogei- ; et, i)Our ce qui est de l'immortalité, « il a connu un homme (il habitait peut-être Ferney) qui était lortemenl persuadé qu'après la mort d'une abeille, son bourdonnement ne subsistait plus. » (à M™^ du DefTaud, 10 avril 1772). Ne comparons donc plus ici Rousseau à Voltaire; mais nous sommes bien obligés de le comparer aux paroissiens de M. de MontmoUin puisque, par sa publique dévotion, il prétend être un des leurs. Proscrit et isolé, il éprouvait, dira-t-il plus tard, « une douceur extrême à pouvoir se dire : au moins, je suis parmi mes frères. » Il était donc de cœur avec ses frères ; mais était-il aussi avec eux de pensée et de conviction ? Il savait bien que non, et qu'il y avait, sinon un abîme, du moins un large fossé, entre la docile orthodoxie de Montmollin et de son troupeau, et la religion raisonnable et raisonneuse de l'auteur d'Emi7e. Pourtant son Vicaire savoyard, en dépit «du scepticisme involontaire où il est resté» à l'égard des dogmes, continue à dire la messe « avec vénération »; ainsi Jean-Jacques, qui a invoqué justement l'exemple de son Vicaire dans sa lettre à M^^ de Boufïlers, « ne voit pas pourquoi il ne communierait pas de même dans un culte où rien ne choque la raison», rien, si ce n'est la croyance aux miracles et à la Révélation, que l'auteur d'Emile a si vigoureusement combattue. Eh bien I qu'importe encore, aurait pu dire Rousseau (et il va le dire précisément dans ses Lettres de la Montagne), est-ce qu'en repoussant, au nom de la raison, certains dogmes de l'orthodoxie calviniste, il ne restait pas, plus que ceux-là même qui le condamnaient, fidèle à l'esprit de la Réforme qui était la liberté d'examen? il est vrai, et il avait donc le droit de se dire prolestant : seulement, il l'était, en fin de compte, à sa manière, qui n'était pas du tout celle de Montmollin et de son troupeau. Kn sorte que sa dévotion, si elle n'était pas « hypocrite» et mensongère, puisqu'elle partait du cœur, n'était pas non plus, vis-à-vis de ses coreligionnaires, d'une absolue loyauté, puisqu'il affectait,
par un acte public, d'être de la même paroisse, alors qu'il n'était pas tout à fait, par ses convictions intimes, de la même église, que les bonnes gens de Motiers : cette équivoque va lui susciter, ainsi qu'à son complaisant ministre, une foule de difficultés et de tribulations.
Mais M. de Montmollin, lui, pourquoi donc avait-il admis à la cène l'auteur de V Emile avec un empressement qui avait profondément « surpris » Rousseau lui-même, lequel était loin de s'attendre à une aussi large tolérance de la part d'un prédicant : « m'étant mis en règle (par sa lettre à Montmollin), je restai tranquille, ne doutant pas que M. de Montmollin ne refusât de m'admettre, sans la discussion préalable dont je ne voulais point, et qu'ainsi tout fût fini sans qu'il y eût de ma faute : point du tout : au moment où je m'y attendais le moins, M. de Montmollin vint me déclarer, non seulement qu'il m'admettait à la communion, sans la clause que j'y avais mise (il n'est pas si précis dans sa lettre), mais, de plus, que lui et ses anciens se faisaient [un grand honneur de m'admettre dans son troupeau. Je n'eus de mes jours pareille surprise. » (Confessions, II, 12).
M. de Montmollin va jouer un tel rôle — dont il se serait bien passé, — dans les ardentes querelles que nous allons raconter, qu'il convient de le présenter d'abord au lecteur. D'une très ancienne et très notable famille, M. de Montmollin était pasteur à Motiers depuis vingt ans, estimé et aimé de son troupeau. Ce n'était pas une lumière de l'Église; c'était un brave homme, un peu faible, ce qui n'est qu'un léger défaut; un peu vaniteux, ce qui est plus grave, et ce qui fit son malheur. Sa vanité nous est attestée, ce me semble, par les deux petits faits que voici : il signait et se faisait appeler M. le Professeur^ titre qu'il s'était fait délivrer par le Conseil de Ville de Neuchâtel, parce qu'il tenait un pensionnat de jeunes gens ; et il avait, de plus, entrepris de réfuter, lui chétif, rien de moins que VÉmile et le Contrat social.
Quand Rousseau, dès son arrivée à Motiers, se mit à suivre les offices, Montmollin ne douta pas qu'il ne vînt à l'église
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
pour les beaux yeux de son éloquence; — il avait une assez haute idée de ses sermons, qu'il communiquait volontiers à ses confrères; — et quand ce paroissien de marque, qu'il ne voyait pas sans orgueil les dimanches, au pied de sa chaire, lui écrivit sa fameuse lettre pour être admis à la cène, au lieu de s'élonner de ce beau zèle de communiant chez l'auteur d'ouvrages condamnés comme blasphématoires à la religion, et sans même lui demander s'il ne rétractait ou ne regrettait rien de ce qu'il avait écrit, il l'accueillit à la sainte table avec une précipitation qu'il devait amèrement regretter plus tard. L'excuse qu'il alléguera alors, et que sa ferveur, aussi bien que sa vanité, rendent très plausible, c'est qu'il s'imaginait que ce soudain désir de se mêler aux fidèles annonçait, chez son illustre paroissien, un heureux retour à l'orthodoxie : or, quelle gloire pour lui, Montmollin, s'il menait à bonne fin, comme il s'en croyait très capable, une aussi éclatante conversion ! Il s'était entretenu avec Rousseau, avait été charmé de la simplicité de ses manières, l'avait trouvé « bonhomme », c'est le mot qui revient sans cesse dans sa correspondance; et nous savons, en effet, que Rousseau, qui était le moins auteur des hommes dans la vie privée, prenait plaisir à causer familièrement avec les bonnes gens du village ; de plus, et quoiqu'il ait peut-être eu tort d'en parler dans ses Confessions, il faisait volontiers l'aumône, et même le jour de sa communion « il s'était beaucoup élargi », suivant l'expression de Montmollin. Voilà, sans doute, à l'indulgence pastorale des titres sérieux, auxquels il n'est pas téméraire sans doute d'ajouter l'amitié du gouverneur et la protection de Frédéric, puisque M. de Montmollin s'honore d'être chapelain du roi : « Je suis, écrira-t-il au pasteur Sarasin, dans une position extrêmement délicate, à cause de la protection dont le Roi honore M. Rousseau, et de celle que mylord, notre gouverneur, lui accorde aussi, m'ayant été enjoint de ne pas l'inquiéter. »
Avons-nous le droit de dire encore, car c'est ce que Montmollin fera valoir pour sa défense, et ce qui a été très discuté, que Rousseau « avait promis » de ne plus reprendre la plume?
Rousseau objectait qu'il ne l'avait promis (\iik lui-même; et il est vrai qu'il avait, il le disait à tous, pris le parti de ne plus songer qu'à son repos. Lorsqu'il cédera, néanmoins, à l'envie de réfuter le mandement de M. de Beaumont, puis les lettres de Tronchin, il enverra successivement ses deux nouveaux ouvrages à M. de Montmollin, et il les accompagnera d'un mot qui a bien un peu l'air d'une excuse et qui fait supposer qu'il avait bien dit quelque chose où M. de Montmollin avait pu voir l'engagement de ne plus écrire : la Lettre à Beaumont était, arguait Rousseau, « devenue nécessaire »; pour les Lettres de la Montagne, s'il les a écrites, c'est qu'il « a été mis dans la nécessité d'expliquer ses sentiments. » Aurait-il parlé ainsi, s'il n'avait rien promis du tout à M. de Montmollin? Disons donc simplement, sans lui en faire un crime, qu'il avait peut-être promis plus que ne peut tenir un auteur, surtout quand cet auteur sait d'avance le succès qui attend tous ses livres. Précisément, c'est le succès des Lettres de la Montagne qui va troubler la paix délicieuse dont il jouissait à Motiers.
Une Société s'était formée à Motiers pour publier une édition générale des œuvres de Rousseau ; Rousseau en voulait faire, disait-il, un chef-d'œuvre de typographie et, par l'intermédiaire de son factotum. Du Peyrou, il avait obtenu, pour ses droits d'auteur, une pension viagère de 1.600 livres de France et un présent de 1.000 écus une fois payés. L'entreprise marchait à souhait, lorsque brusquement éclata le scandale des Lettres de la Montagne. Allait-on ajouter, à l'édition projetée, les terribles Lettres? La vénérable classe (entendez le corps des pasteurs de la principauté de Neuchâtel), non seulement s'y opposa, mais dénonça les Lettres, comme un ouvrage impie, au Conseil d'État de Motiers, et en profita pour demander qu'on cessât d'autoriser l'édition générale. Le Conseil d'Étal appuya, en les transmettant au Roi, les véhémentes critiques des pasteurs ; et Frédéric, pour avoir la paix, permit au Conseil de prendre, à l'égard des Lettres de la Montagne, (( les arrangements qu'il croira devoir au bien public », tout en lui rappelant qu'on ne doit pas « inquiéter M. Rousseau dans l'asile qu'il s'est choisi. »
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
Rousseau fut très profondément peiné de voir sombrer une entreprise qui devait « lui assurer du pain » ; mais les Lettres de la Montagne allaient faire une autre victime.
Le pauvre M. de Montmollin commençait à comprendre le rôle que lui avait fait jouer Rousseau dans l'affaire de la communion. Il ne manquait du reste pas de gens, dans sa propre paroisse, pour venir charitablement lui dessiller les yeux : telle cette dame de Motiers qui, après sans doute une lecture des Lettres de la Montagne, s'était précipitée chez son pasteur pour lui tenir ce langage : « En vérité. Monsieur, de deux choses l'une : ou il faut que M. Rousseau ait perdu la tête, ou qu il croie que vous l'avez perdue ». Il était bien évident maintenant pour M. de Montmollin que ce n'était pas Rousseau qui avait perdu la tête. En administrant la cène à l'homme qui avait écrit VEmile et qui allait écrire les Lettres de la Montagne, M. de Montmollin avait involontairement prêté les mains à un scandale : c'est ce qu'essaya de lui faire comprendre, avec un pieux et impitoyable acharnement, un de ses confrères de Genève, porte-parole de la Compagnie, Jean Sarasin (1). Dès qu'avait circulé à Genève la lettre de Rousseau à Montmollin au sujet de la communion, le pasteur Sarasin, renouant d'anciennes relations avec Montmollin, et « l'informant de ce qui se disait à Genève à son occasion», lui rappelait VEmile et le Contrat social et les attaques de Rousseau contre la religion chrétienne; puis, il lui disait sans ambage ce que M. de Montmollin aurait peut-être pu se dire à lui-même : « il me paraît évident que l'auteur de ces livres, qui
(1) « On avait diversement apprécié, dans les églises de notre pays romand, la largeur inattendue du pasteur de Motiers : toute l'attitude de ses collègues de Genève témoignait qu'ils auraient suivi, à sa place, une autre conduite. Le livre de Vernes (Lettres sur le christianisme de J.-J. R. , 1763), fut leur manifeste : avec beaucoup de ménagements dans les termes, Rousseau y était à peu près excommunié. » (Eug. Ritter : Étrennes genevoises, 1881, p. 233).
A propos de la lettre de Sarasin à Montmollin, voici un mot (inédit) de Rousseau à Moultou : « M. de Montmollin a reçu d'un membre de la V. C. (vénérable Compagnie), une lettre pleine de reproches pour m'avoir admis à la Communion...
Ces gens-là ne seront pas contents qu'ils ne m'aient forcé de reprendre la plume, et je doute, si cela arrive, qu'ils aient les rieurs de leur côté. » (20 septembre 1762).
a manifesté si publiquement, sur la religion, des idées qui ne sont point équivoques, ne peut pas de bonne foi se dire chrétien, ni, comme tel, participer à la sainte Cène, où l'on est censé faire profession de regarder Jésus comme l'envoyé de Dieu et le Sauveur du monde. » Montmollin se défend de son mieux, alléguant les aumônes, la ferveur de Rousseau, et, comme l'autre le harcèle, il lui confie qu'il a avec Rousseau de fréquents entretiens, (( par lesquels, dit-il, je cherche à lui faire goûter de plus en plus ce que vous et moi nous goûtons », et il ajoute, — est-ce simplicité, est-ce fatuité ? ~ « jusqu'ici, je suis content de sa docilité et je vous informerai en son temps du succès. »
Le succès, ce fut, hélas ! les Lettres de la Montagne, c'est-àdire, un redoublement de scepticisme et d'ironie à l'égard des miracles. Montmollin en eut l'âme navrée : « Oui », répondit-il aux « gémissements » de son obsédant confrère, « je gémis, moi aussi, des Lettres de la Montagne ; mon cœur en est affligé et ulcéré, tant pour ce qui regarde le fond des choses que pour la manière indécente et téméraire avec laquelle l'auteur les expose, )) Décidément (il s'en aperçoit un peu tard), Rousseau n'est qu'un a déiste et un demi-chrétien ». Mais quoi ! il lui témoigne beaucoup de respect, il assiste régulièrement au service divin, et w se montre toujours fort zélé pour notre culte ». Si je fais parler Montmollin, c'est parce que Rousseau et ses amis lui prêteront les plus noirs desseins, et qu'il me paraît au contraire établi par sa correspondance qu'il n'avait vraiment pas l'âme d'un « inquisiteur ». Livré à lui-même, il aurait continué à vivre en très bons termes avec un paroissien qui, par l'édition de ses œuvres, allait enrichir la paroisse, qui « se répandait en aumônes », il le répète et lui en sait gré, même après les Lettres de la Montagne, un paroissien enfin qui, dans sa Lettre à Beaumont, lui donnant une place à part et une place d'honneur parmi tous les pasteurs protestants, avait rendu publiquement hommage à sa tolérance et à « sa charité vraiment chrétienne. »
Mais la Vénérable Classe veillait : non contente d'avoir le 12 février dénoncé, comme on l'a vu, les Lettres de la Montagne
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
au Conseil d'État, elle se réunissait de nouveau à Neuchâtel le 12 mars et invitait Montmollin à venir expliquer son attitude à l'égard de son étrange paroissien. Montmollin, qui prévoyait cette convocation, s'était déjà rendu dès le 8 mars chez Rousseau et, dans son désir de tout concilier, les exigences de la Classe, la tranquillité de Rousseau, et la sienne, il avait demandé à Rousseau de ne pas communier aux prochaines fêtes de Pâques; mais Rousseau, intransigeant il lui arrivait de se cabrer et de s'obstiner quand on le heurtait — , lui avait réparti « qu'il voulait être dedans ou deliors, en paix ou en guerre, brebis ou loup. » (Lettre à Meuron 9 mars 1765).
Pour sortir de la situation fausse où, par suite de sa communion, il s'était mis et se débattait, Rousseau n'avait qu'à faire ce qu'avaient fait jadis ces Réformateurs dont il venait, dans ses Lettres de la Montagne, de vanter la hardiesse et l'esprit d'indépendance et dont il s'était proclamé le fidèle disciple : les Réformateurs avaient prétendu qu'ils comprenaient mieux que l'Église catliolique le véritable esprit du christianisme et, en conséquence, ils avaient rompu avec l'Église catholique et fondé une religion nouvelle. Rousseau, à son tour, prétend mieux comprendre que les pasteurs de Genève ou de Neuchâtel qui le persécutent le véritable esprit de la Réforme : qu'il rompe donc avec l'orthodoxie réformée et qu'il fonde la religion du Vicaire savoyard, une religion personnelle qui n'admet pas d'orthodoxie.
Shus doute c'était là la conclusion logique de la Profession du Vicaire savoyard ; mais Rousseau, craignant d'ajouter, pour ainsi dire, aux solitudes qu'il avait déjà faites autour de lui, une solitude nouvelle, et ne voulant pas perdre, après tant d'amis, ceux qu'il se plaisait maintenant à appeler « ses frères », restait encore attaché à « la religion de ses pères » ; il reculait devant une rupture éclatante et il retardait cette conclusion de son Vicaire, conclusion un peu trop brutale et douloureuse à son cœur.
En attendant, et pour marquer son bon vouloir, il offrit, si la Classe le laissait en paix , de prendre l'engagement de ne plus écrire sur la religion ; et, finalement, après de longs
pourparlers que je supprime, il envoya à Montmollin le 10 mars le dit engagement signé de sa main ; et il attendit la décision de la Classe, prêt, écrivait-il à Meuron , « à jeter l'épée ou le fourreau dans la rivière. » L'Assemblée des pasteurs à Neuchâtel examina les 12 et 13 mars le christianisme de Rousseau, trouva que son engagement de ne plus écrire était une réparation insuffisante, car (le raisonnement était juste) « si le dernier livre de M. Rousseau n'avait rien qui blessât la religion, M. Rousseau n'était pas tenu de prendre des engagements de ne plus écrire. » M. de Montmollin aj^ant dit, en faveur de son paroissien, et pour sa propre défense, tout ce qu'il avait à dire, se retira, suivant l'usage, pour permettre à la Classe de délibérer; et celle-ci, après délibération, déclara à M. de Montmollin qu'« après la publication des Lettres de la Montagne, elle ne pouvait plus regarder M. Rousseau comme chrétien et membre de l'Église. » Alors le timide Montmollin demandant une a direction », c'est-à-dire qu'on lui dictât la conduite à tenir vis-à-vis de Rousseau, la Compagnie (il faut citer ici textuellement) : « estime que M. de Montmollin doit faire paraître au Consistoire M. Rousseau pour liii adresser les admonitions convenables et lui faire entendre qu'il ne peut le reconnaître digne de la communion des fidèles, tant qu'il ne manifesterait pas, à tous égards, les sentiments d'un vrai chrétien, en déclarant solennellement qu'il croit en Jésus-Christ mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification (souligné dans le texte) ; en témoignant de plus le regret qu'il a de tout ce qu'il peut avoir écrit contre une telle foi, et, en général, contre la Révélation ; en consentant même que cette déclaration soit rendue publique pour l'édification de l'Église et pour la réparation du scandale qu'il lui a donné. » La Compagnie ne se contentait pas de peu.
Donc le dimanche 24 mars, qui précédait les fêtes de Pâques, le Consistoire de Motiers s'assembla pour « les accusations » : le pasteur demandait à chaque ancien si aucun scandale n'était venu à sa connaissance et ce qu'il y aurait à faire pour le réparer. A la pluralité des voix, il fut décidé que Rousseau serait
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
cilé à comparaître le 29 en Consisloire, après la prédication. Prévenu par le diacre et le Doyen des anciens, Rousseau répondit qu'il comparaîtrait. Tout cela était donc, quoi qu'en aient dit plus tard Rousseau et ses amis, parfaitement régulier, et la preuve en est donnée par Rousseau lui-même qui ne fait aucune difficulté de comparaître devant le Consisloire pour se justifier. Que va-t-il dire ? Ah ! s'il avait su parler, s'il avait eu, suivant son expression, sa plume dans sa bouche ! C'est ici que se place le récit bien connu des Confessions (II, 12) dans lequel Montmollin nous est présenté comme « un tracassier, mettant l'astuce à la place du savoir, et capable de tendre cent pièges « au malheureux Rousseau qui n'a, pour parer les coups, ni la facilité de parole ni la présence d'esprit nécessaires : il prend alors le parti de rédiger un beau discours ; il l'apprend par cœur, et, naturellement, comme il lui est arrivé en d'autres circonstances, il n'en sait plus un mot au moment de le débiter. Il n'a plus qu'une ressource : il écrit une lettre explicative au Consistoire. Mais le Consistoire s'en contentera-t-il ? Montmollin, très embarrassé, rappelle aux Anciens « qu'il n'est pas d'usage, en Consisloire, de rien recevoir ni par écrit ni par procureur », et cela se conçoit ; car enfin écrire n'est pas comparaître; et quand Rousseau, au début de sa lettre, annonce qu'il va répondre « comme il l'aurait pu faire de bouclie aux questions de M. de Montmollin, quelles qu'elles soient », il se moque un peu du Consistoire et de Montmollin, puisqu'il ne peut pas savoir tout ce que Montmollin se proposait de lui dire. Au reste, il ne répond à aucune question, même présupposée ; car le Consistoire, qui consent à ouvrir sa lettre, s'y voit refuser catégoriquement par lui le droit de l'interroger sûr sa foi. La lettre finissait sur une menace : « Je souhaite de tout mon cœur qu'on n'oublie pas assez la protection dont le Roi m'honore pour me forcer d'implorer celle du gouvernement. »
Après lecture de celle lettre, sur laquelle j'aurai à revenir, on va aux voix ; et c'est ici que nous allons saisir les dessous de l'affaire cl pénétrer clans les coulisses d'une vraie comédie. Qiia'.re membres du Consisloire prononcent contre Rousseau
l'interdiction de la cène : ce sont les deux anciens de Moliers, le diacre et Monlmollin. Quatre voix sont pour Rousseau : celles des représentants de Boveresses, paroisse rattachée à Motiers. Montmollin alors déclare que sa voix de président est prépondérante et que l'interdiction est donc prononcée. Mais M. Martinet, châtelain de Motiers (1), qui assiste aux séances comme représentant du Roi et du Conseil d'État, s'élève contre les prétentions de Montmollin , et la séance est levée sans qu'on ait rien décidé. Les quatre Anciens, qui avaient voté contre leur pasteur, avaient vu, paraît-il, « à quelles fausses démarches on voulait les entraîner ; ils avaient craint les suites qu'elles pourraient avoir. » C'est Du Peyrou lui-même qui parle ici, trahissant le genre de pression exercée sur les défenseurs de Rousseau, dont le plus remuant était le colonel de Pury : « Ce fut lui, disent les Confessions, qui trouva moyen de faire bouquer Montmollin dans son Consistoire en retenant les Anciens dans leur devoir. » Ce fait d'armes du colonel reçut sa récompense : sur la recommandation de Rousseau, il fut fait Conseiller d'État (2).
Le Châtelain et Pury poussent alors leurs avantages, soutenus par mylord Maréchal qui, de Berlin, envoie l'assurance que « Sa Majesté trouve très mauvais qu'on s'acharne sur un homme honoré de sa protection... je le tiens de la bouche même du Roi. Vous pouvez le dire à qui vous voudrez. » On le dit surtout aux quatre Anciens qui ont soutenu Rousseau dans le Consistoire, et ceux-ci, soufflés, on devine par qui, adressent au Conseil d'État, qui ne demandait qu'à intervenir, une requête à l'effet d'être fixés sur les trois points suivants : « V Sont-ils obligés, étant donné surtout leurs faibles connaissances, de scruter sur la foi ;
(1) Le Châtelain était le premier magistrat du district, à la fois administrateur et chef de la justice.
(2) Berthoud écrit [Rousseau auVal de Travers, 274): Lehon Rousseau ne se douta jamais du rôle que joua dans cette affaire le vieil antagonisme du temporel et du spirituel, du Conseil d'État et de la Compagnie des pasteurs. » Il convient d'objecter « au bon » M. Berthcud que Rousseau avait si peu la candeui- qu'on lui prête que, bien au contraire, il n'a cessé, pour assurer son triomphe, d'opposer lui-même le pouvoir civil au pouvoir religieux et « les rescrits » du Roi aux prétentions de la Classe.
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
ne serait-ce pas empiéter sur Vautorité souveraine (c'est eux qui soulignent) ; 2» si un pasteur peut avoir deux voix dans un Consistoire ; si M. le Diacre a le droit de siéger dans le Consistoire. » Ainsi s'expriment MM. les Anciens de Boveresses qui, par ce dernier article, se sont donné le plaisir de vexer M. le Diacre, qui s'était refusé « à faire les catéchismes qu'il doit à la chapelle de Boveresses » ; et M. le Diacre ayant, avec l'approbation de son pasteur, maintenu son refus, il faudra, pour mettre fin à ce débat, digne du Lutrin^ que le Conseil d'État, par son arrêt du 18 juin, enjoigne au diacre récalcitrant de faire lesdits catéchismes à la chapelle de Boveresses.
Mais ne nous éloignons pas de Rousseau dont le rôle, en cette affaire, est, on en jugera, bien fait pour nous surprendre. En effet, il est cité à comparaître devant le Consistoire à cause des Lettres de la Montagne ; et, à la fois, il dénie au Consistoire le droit de l'interroger, et il fait décréter, tout au moins il applaudit au Conseil d'État, qui décrète que le Consistoire « n'a pas le droit de se faire rendre compte de la foi d'une personne » ; c'est-à-dire que Rousseau approuve hautement ici ce qu'il réprouve éloquemment dans les Lettres de la Montagne, où le plus grand reproche qu'il fait au Petit Conseil, c'est précisément de ne pas l'avoir fait comparaître devant le Consistoire. Et lorsque, dans les Confessions, il regrette de n'avoir pas su parler parce que, pour confondre « ce pauvre ministre et les prestolets de la Classe », il n'aurait eu qu'à commenter les premières Lettres de la Montagne , il oublie qu'au contraire Montmollin n'aurait eu, pour lui jouer un bon tour, qu'à lui citer, sans même les commenter, maints passages de ces Lettres, celui-ci, par exemple : « il n'est pas permis au Conseil d'intervertir l'ordre établi qui attribue an Consistoire la première connaissance en matières religieuses. » Et quels sont donc les droits du Consistoire? Les Ordonnances ecclésiastiques de Genève les définissent ainsi : « S'il y a quelqu'un qui dogmatise contre la doctrine reçue, qu'il soit appelé devant le Consistoire pour conférer avec lui : s'il se range, qu'on le supporte sans scandale ni diffàme ; s'il est opiniâtre, qu'on l'admoneste par
quelques fois pour essayer de le réduire. Si en voit enfin qu'il soit besoin de plus grande sévérité, qiion lui interdise la sainte Cène, et qu'on en avertisse le magistrat afin d'y pourvoir. » Or, c'est Rousseau lui-même qui cite cette Ordonnance dans ses Lettres de la Montagne, et qui l'approuve hautement parce que, dit-il, « la dernière et la plus grande peine est tirée de la nalure du délit, comme cela devrait toujours être, en privant le coupable de la sainte Cène et de la communion de l'Église qu'il a offensée et qu'il veut continuer d'odenser. » Qu'on me permette encore cette citation curieuse : « toute procédure régulière sur cetle matière doit commencer par l'examen du fail, savoir s'il est vrai que l'accusé soit coupable d'un délit conire la religion ; et, par la loi, cet examen appartient au seul Consistoire. » (Lettres de la Montagne, I, 5). Il trouvait très plaisante alors la contradiction qu'il exprimait ainsi : a Le Conseil me poursuit comme apostat et le Consistoire me laisse au rang des fidèles. Dans celle affaire, je suis décrété pour mes erreurs et je ne suis pas excommunié. » Eh bien! Montmollin et la Classe dés minisires veulent justement l'excommunier pour ses erreurs ; mais ils n'en ont pas le droit, proclame Rousseau, et il invoque contre eux : quoi donc ? « l'autorité du Conseil d'État », sans oublier « la protection du Roi. » N'insistons pas : on se défend comme on peut ; mais allons au fond des choses. Dans sa lettre au Consistoire, Rousseau dit ceci : « n'étant ni pasteur, ni professeur, ni chargé d'aucune partie de l'instruction publique, je ne dois être soumis, moi fidèle, à aucune interrogation ni inquisition sur la foi. » Sur ce point, qui est le principal, il me semble que les historiens, et Berthoud lui-même, ont trop vite donné raison à Rousseau. Il n'est pas chargé, il est vrai, de l'instruction publique, encore qu'il s'en charge bien lui-même, car s'il n'enseigne pas des élèves comme professeur, il ne laisse pas, comme auteur célèbre, d'enseigner le monde entier. Mais prenons-le, suivant son expression même, comme « simple fidèle ». Nous n'avons pas du tout ici, comme on l'a dit, un penseur qui réclame la liberté de publier sa pensée : nous avons un siirple particulier qui prétend imposer à un pasteur l'obligation de
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
lui administrer la cène, alors que ce pasteur, d'accord maintenant avec tous ses confrères, le juge indigne de communier. Où est l'intolérance? elle est, ce me semble, du côté de Rousseau et de ses bouillants amis, qui menacent Montmollin de l'accuser de comploter contre l'État, s'il persiste dans son sentiment : « défendez-vous vigoureusement, écrit-on à Rousseau, bourrez votre ministre et la Classe. » Qui lui sonne ainsi ce boute-selle? le colonel Chaillet, lequel est aussi conseiller d'État; je remarque que Rousseau a, dans son camp, deux colonels (Chaillet et PurjO, un capitaine, le châtelain Martinet, le procureur-général Meuron, bref toute l'autorité civile et militaire, sans parler du gouverneur et de Sa Majesté prussienne. Aussi allons-nous assister, non seulement à la défaite, il pouvait s'y attendre, mais encore, et ceci est de trop, au martyre de Montmollin (1).
Quand Rousseau avait, en 1754, demandé à être réintégré dans l'église réformée, on l'avait dispensé de paraître devant le Consistoire; mais c'était une faveur tout à fait exceptionnelle: car douze ans plus tard (1768) — et l'on va voir pourquoi je cite cet exemple très curieux des mœurs du temps —, un certain Matringe, orfèvre, qui avait quitté Genève pour aller en France,
(1) Il me semble vraiment, quoi qu'en aient dit Rousseau et ses amis, qu'en citant Rousseau devant le Consistoire, Montmollin n'excédait nullement ses pouvoirs. Rcrlhoud a tort de donner ici, comme faisant loi, un décret du Conseil d'État inspiré par le désir de donner raison à Rousseau. Les constitutions ecclésiastiques de Neuchâtel disent que le clergé et le Consistoire « ont inspection sur la foi, comme sur les mœurs, quand il en résulte du scandale. » Or, il avait paru scandaleux à tous les pasteurs que Rousseau fût encore admis à communier; il n'y avait donc qu'à l'excommunier, je veux dire simplement : à l'exclure de la communion.
Le colonel Chaillet, dans une lettre à mylord Maréchal (mai 1765), citée par Jansen (p. 150), invoque contre la Classe, pour qu'elle ne change pas un Consistoire simplement admonitif en un tribunal d'inquisition, « l'article 9 des généraux qui garantit à tous les sujets la liberté spirituelle. » Ce mot, assez vague, se trouve, en effet, dans l'article, qui est ainsi conçu : « Enfin qu'à l'avenir le Souverain, d'abord qu'il aura été reconnu el investi de la souveraineté, prête le serment accoutumé..., à quoi il ajoutera une promesse et assurance générale qu'il confirme en tant que besoin les lois et constitutions fondamentales de l'État en général, y compris les articles ci-dessus et tous les droits en franchises et libertés spirituelles et temporelles, bonnes et anciennes coutumes écrites de chacun des corps et communautés qui composent cet
OÙ il avait embrassé le catholicisme (c'était exactement le cas de Rousseau), ayant reconnu sa faute, était venu «bien humblement supplier le Conseil de lui permettre de se présenter au Vénérable Consistoire pour y abjurer ses erreurs ; l'avis a été de prononcer au sieur Matringe que, par son changement de religion, il est déchu de sa bourgeoisie, qu'ail demandera pardon de sa faute à Dieu et à la Seigneurie genoux en terre et ira trois jours en prison, après quoi il devra se présenter au Vénérable Consistoire (1). » On voit par là l'indulgence extrême dont on avait usé envers Rousseau en 1754 : c'est qu'il était l'auteur, déjà célèbre, du Discours sur les Lettres et du Devin du village. C'est pour un motif tout semblable que Montmollin avait fait le bon accueil que l'on sait à son glorieux paroissien. Or voici qu'après avoir été vertement blâmé par ses confrères pour avoir laissé communier Rousseau, i! se voit maintenant traqué de tous côtés parce qu'il veut l'excommunier. Les libelles pleuvent sur lui (je les groupe ici, bien que quelques-uns soient postérieurs au départ de Rousseau) : c'est un anonyme qui écrit la «Lettre à M. relative à M. J.-J. Rousseau, imprimée à Goa aux dépens du saint Office. » Montmollin se défend de son mieux par «dix lettres à M. N. N. à Genève » et défie l'anonyme de se nommer, « les calomniateurs étant lâches. » Pour montrer qu'il
État. » (Articles généraux accordés par le Roi de Prusse, comme prince de Neuchâtel en 1707). On remarquera que ce mot « libertés spirituelles », de l'article IX, est limité et précisé par ce qui suit : « Anciennes coutumes écrites des corps et communautés » : or, les coutumes du corps pastoral et de la communauté de Motiers, c'étaient les anciennes ordonnances ecclésiastiques ^ qui donnaient raison aux pasteurs.
Un an plus tard, la Compagnie des pasteurs, justifiant, dans un curieux Mémoire au Roi, sa conduite à l'égard de Rousseau, disait que beaucoup d'étrangers, qui n'étaient pas de leur religion, vivaient fort heureux et paisibles à Motiers : « M. Rousseau pouvait y vivre tranquillement sur le même, pied, si, par une de ces inconséquences familières à ce génie extraordinaire, il n'avait pas voulu absolument demeurer dans la communion extérieure de nos églises, lors même qu'il publiait par toute la terre, dans ses écrits, qu'il n'était pas en effet dans la communion d'une même foi avec nous. Par là, il nous mettait dans la nécessité, ou d'agir à son égard comme nous avons fait, ou d'être nous-mêmes en scandale au public, en rendant suspecte, soit la pureté de notre foi, soit la sincérité de notre zèle. » (Jansen, Documents sur J.-J. Rousseau, 193.)
(1) Protocoles des Conseils : Etrennes genevoises. 4"^« série, 1880, p. 91.
tlOUSSEAU ET MONTMOLLIN
he l'est pas, l'anonyme publie une « seconde lettre relative à M. J.-J. Rousseau adressée à Mylord, comte de Wemyss » et signe Du Peyrou. Naturellement Montmollin y est un peu plus maltraité que dans la première Lettre ; et voici venir les « Remarques qui m'ont été fournies », où l'on apprend que Montmollin a dit en plein Consistoire que Rousseau était l'Antéchrist (ce qui, assure Montmollin, est une pure « sottise »); et, continue le libelle, « comme il (Montmollin) tenait dans cet instant une rasade de vin d'absinthe, saisi d'une sainte horreur en prononçant le mot d'Antéchrist, il en répandit une partie sur son sacré pourpoint. » C'est, paraît-il, un colonel (Pury), qui avait trouvé cette plaisanterie de corps de garde. Le factum ne manque pas d'ailleurs d'une certaine verve grossière, car voici le coup de massue de la fin : « quelqu'un a dit que des aïeux illustres étaient une lumière qui, toujours suspendue sur la tête de leurs descendants, éclairait leurs vertus et leurs vices. Je suis surpris que M. le Pasteur de Motiers ne soit pas tenté, quelquefois, de souffler cette bougie. » Pauvre M. de Montmollin !
Au milieu de ces échauffourées, que faisait Rousseau ? il fonçait à son tour sur Montmollin et lançait contre lui sa grande lettre à Du Peyrou du 8 août 1765. Dans ses dix lettres, en réponse au premier pamphlet de Du Peyrou, M. de Montmollin n'avait pas eu un seul mot blessant pour Rousseau : « Si on lui a mis dans l'esprit, disait-il, que je lui voulais du mal, l'on me fait bien tort; je n'ai rien de personnel contre M. Rousseau ;^ » voilà le ton. S'il critique les erreurs de Rousseau, il loue hautement « sa douceur, son affabilité, ses aumônes. » Ecoutons le commentaire de Rousseau : « M. de Montmollin a fait au public sa relation en homme d'église et, trempant sa plume dans ce miel empoisonné qui tue (I), il s'est ménagé tous les avantages de son état. Pour moi. Monsieur, je vous ferai la mienne du ton simple dont les gens d'honneur se parlent entr'eux. » Et ce mot cruel a été précédé d'un portrait peu flatté de Montmollin, lequel a ft un extérieur défavorable, un air sombre, un regard sinistre » ; il était affecté de strabisme, mais (à en juger par un dessin à la plume que M. Tournier a mis en tête de sa brochure:
« J.-J. Rousseau à Motiers-Tr avers ))(1912) il a plutôt une physionomie aimable et douce. Apparences trompeuses ! « malgré le ton béat qu'il affecte, dit Rousseau, il me poursuit avec un acharnement qui tient de la rage. » Aussi les amis de Rousseau l'appellent- ils «le loup de Motiers » ; et l'excentrique Mylord Maréchal invente, pour le flétrir, un mot qu'il trouve plaisant: le Sacrogorgon ! C'est Mylord qui, de Potsdam et sous le couvert du Roi, est le plus ferme soutien du bataillon rousseauiste : il écrit au ministre de Prusse, Finkenstein, contre Montmollin, et il obtient du ministre des « rescrits » qui décernent l'approbation du gouvernement prussien aux partisans de Rousseau, et tout particulièrement aux quatre braves Anciens qu'il s'agit d'encourager dans leur refus d'excommunication. Ceux-ci l'emportent enfin et, par une délibération du Consistoire, prise à la pluralité des voix aux fêtes de la Pentecôte, Rousseau est jugé digne de communier.
Voilà donc Montmollin battu et humilié dans son Consistoire ; il ne demande plus qu'une chose, et on peut, je crois, l'en croire sur parole : qu'on ne lui parle plus de M. Rousseau ! « Je suis si charmé que son affaire soit finie, qu'il me semble que je suis déchargé d'un pesant fardeau. » Hélas ! il n'est pas au bout de ses peines. Le Châtelain l'accuse maintenant d'avoir parlé contre Rousseau « aussi bien dans son sermon que dans son catéchisme » ; et il le tance, à ce propos, dans une lettre menaçante, à laquelle Montmollin fait une réponse que Berthoud trouve « très aigre » et qui me semble très naturelle et très digne : « Monsieur, il est assurément bien fâcheux pour moi que tout ce que je puis dire ou faire soit mal interprété. Je vous avoue que je suis à ignorer encore ce qui aura pu vous faire peine dans mon sermon et mon catéchisme de dimanche. Je n'ai rien dit que je n'aie dit en vingt occasions, il y a vingt ans. Si chacun de mes' sermons doit passer par la censure, autant vaut-il que je me taise désormais. » Les amis de Rousseau, qui réclamaient justement pour lui le droit d'écrire selon ses convictions, voudraient-ils donc ôter à Montmollin le droit de parler selon sa conscience? Il termine sa lettre en faisant valoir « sa qualité
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
d'homme libre et de citoyen. Je vous abandonne ma lettre Monsieur, vous en terez l'usage qu'il vous plaiia. » Et le Châtelain de transmettre au Conseil d'Etat cette lettre, en lui faisant remarquer qu'elle est rr parsemée de réflexions indécentes. » Notons en passant, pour ce qui va suivre, la partialité du Châtelain. Comme Montmollin, excédé, avait songé à quitter Motiers, le Châtelain lui exprime « son étonnement extrême de ce qu'il se propose de faire un Sermon dans lequel il prendra congé de son troupeau », un tel sermon pouvant provoquer des troubles. Mais quels troubles ? puisque, le Châtelain l'affirme lui-même, « l'affaire de M. Rousseau est terminée. » Elle est terminée au Consistoire ; mais au village, elle ne fait que commencer. Ce sont ces « troubles » qu'il me reste à conter brièvement, et surtout à expliquer, car ils vont aboutir à la fameuse « lapidation de Motiers. »
Si Rousseau avait été bien accueilli par la population de Motiers, qui était fière à la fois d'héberger un homme célèbre, et de le voir, lui qu'on venait visiter de si loin, s'entretenir familièrement avec les gens du peuple et se mêler le dimanche, comme un simple paroissien, au troupeau des fidèles, peu à peu cet accueil empressé des premiers jours s'était refroidi grâce, je crois, à de menus incidents qui devenaient vite des événements dans un petit village. Ainsi, les arquebusiers de Motiers ayant nommé Rousseau membre de leur Société de tir, Rousseau, pour répondre à leur politesse, leur avait offert des plats d'élain : le présent n'avait pas été du goût de tout le monde, et Rousseau de prendre la mouche et d'exiger, dans une lettre un peu vive, qu'on effaçât son nom des registres de la Société. On avait réussi à l'amadouer, mais il avait fâché les arquebusiers de Motiers ! Il indisposa la population tout entière en acceptant la bourgeoisie, ou, comme on disait alors, le titre de communier de Couvet, petit village voisin, et naturellement rival, de Motiers. Du Peyrou à ce propos écrivait à Rousseau : « On dit que ceux de Motiers enragent de n'avoir pas eu cette idée et ils ont raison d'enrager. » Malheureusement, ce n'est pas seulement contre les gens de Couvet qu'enrageaient lès gens de Motiers : ils en
voulaient certainement à Rousseau d'avoir accepté — et sa réception avait eu lieu en grande cérémonie — le titre et les droits de membre d'une commune qui n'était pas la commune de Moliers. Et voilà que Rousseau se brouillait maintenant avec Montmollin et que les amis de Rousseau entassaient contre Montmollin les pamphlets injurieux : naturellement, la plupart des paroissiens de Motiers prirent parti pour leur pasteur. M. de Montmollin était, je l'ai dit, très estimé dans le pays ; et, de plus, M'"^ de Montmollin était une femme de tête qui, dans certains pourparlers orageux entre son mari et Du Peyrou, avait insisté pour que son mari refusât la rétractation de ses Lettres, que Du Peyrou espérait lui arracher en le menaçant d'un nouveau libelle. Et, dès lors, les amies de M""^ de Montmollin firent cause commune avec les dames de Motiers qui n'avaient pas pardonné à Rousseau d'avoir écrit que « les femmes n'ont point d'âme ». On ne disait pas (et pour cause), où Rousseau avait écrit cette impertinence, mais pour la plupart la chose n'en était pas moins certaine, si bien qu'une amie de Rousseau, Marianne Guyenet, croit devoir l'assurer « qu'elle n'a pas la ridicule idée que nos commères de village se sont faite de votre manière de penser des femmes. » Et ce qui prouve que ces « commères » font nombre, c'est que M^^^ Guyenet ajoute : « Je vous supplie de ne montrer ce billet à personne. » (mars 1765, inédit). Du Peyrou, dans son premier pamphlet, écrit que l'on prêtait â M. Rousseau des propos « propres à renouveler le spectacle du sort de Servet et de celui d'Orphée. » Et il précise dans une note: « les amis de M. Rousseau bénissent l'inclémence de la saison qui, le retenant chez lui, le soustrait aux fourches dont veulent s'armer les Bacchantes modernes pour lui prouver qu'elles ont une âme. » Ainsi, s'il eût fait beau, et que Rousseau fût sorti de chez lui, il courait le risque d'être enfourché, avant d'être « lapidé I »
Les temmes donc, et c'est grave, se déclarent contre Rousseau : ce n'est pas Thérèse qui les ramènera à lui. Au surplus, qu'estelle pour Rousseau et que fait-elle dans sa maison? bon pour M^^^ de Bondeli, qui habite Berne, d'écrire que cr la gouvernante
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
de Rousseau est une personne qui a des connaissances ; c'est la fille d'un homme de lettres indigent qui en mourant la mit sous sa protection. » A Motiers, on est moins crédule, parce qu'à Motiers on a causé avec Thérèse ; on a pu voir (les gens de Moliers ont quelqu'instiuclion), ce qu'étaient « les connaissances » de Thérèse, et que ce qu'elle savait le mieux, c'était bavarder un peu à tort et à travers comme semble l'indiquer ce passage d'une lettre, inédite et curieuse, de Du Peyrou. Les documents authentiques sur Thérèse sont si rares que nous citons en entier ce passage : « M^i^ Le Vasseur, qui vous est sincèrement attachée, doit se défier quelquefois de son zèle qui, par excès, peut devenir amer. Qu'elle évite, autant que possible, des liaisons avec des femmes, dont les suites sont toujours des dits et des redits qui troublent plus la paix intérieure que toutes les persécutions. Entre nous, je suis fâché que l'on dise qu'à son passage à Brot elle ait parlé peu convenablement du Châtelain Martinet. » (28 août 1765). Pour que Du Peyrou ait parlé si librement de Thérèse, alors qu'il savait quels égards Rousseau voulait qu'on eût pour sa « gouvernante », il faut bien que Thérèse ait eu la langue un peu longue à Motiers. Mais elle avait trouvé à qui parler, si nous en croyons Rousseau qui dit, à propos des femmes de Motiers : « leurs langues empoisonnées distillent plus de venin que tous les serpents d'Afrique. Elles se demandaient sans doute quel besoin avait eu Rousseau de se donner une gouvernante et, pour être édifiées, elles pouvaient se passer des révélations que vint leur apporter sur ce point, fin décembre 1764, le Sentiment des citoyens, qui déchirait tous les voiles et dont nous parlerons plus loin en détail. Dans une lettre à Du Peyrou (15 février 1765), Rousseau dit l'effet produit à Motiers, particulièrement sur les femmes, par le -Sen/zment des citoyens, qu'il attribue faussement à Vernes (on sait qu'il était de Voltaire) : « depuis hier, j'ai la preuve de ce que je soupçonnais depuis quelques jours, que l'écrit de Vernes trouvait ici parmi les femmes autant d'applaudissements qu'il a causé d'indignation à Genève et à Paris, et que trois ans d'une conduite irréprochable sous leurs yeux mêmes ne pouvaient garantir
la pauvre mademoiselle Le Vasseur de l'effet d'un libelle venu d'un pays où ni vous ni moi ni elle n'avons vécu. » Mais, deux ans déjà avant l'apparition du Sentiment des citoyens, nous savons sur qui ces « serpents » distillaient leur venin : « sitôt que j'ai bien connu le naturel des gens du lieu, je n'ai pas voulu qu'elle (Thérèse) les vil et cette retraite, jointe au projet d'aller habiter la montagne, leur a fait supposer aussi charitablement que sensément que j'avais des raisons pour la cacher. Leurs regards curieux, leurs brutales doubles ententes et leurs sottes chuchoteries, m'ont bientôt fait deviner de quoi il s'agissait. » (à Mme Boy de La Tour, 14 août 1763, édit. Rothschild) (1).
Le dimanche P*" septembre 1765, M. de Montmollin prêcha sur le texte suivant tiré des Proverbes : « Le sacrifice des méchants est en abomination à l'Eternel, mais la requête des hommes droits lui est agréable. » On vit dans ce sermon des attaques contre Rousseau : y étaient- elles vraiment, ou bien les auditeurs, préoccupés de la querelle qui agitait le village, avaient-ils prêté à Montmollin des allusions auxquelles il ne songeait peut-être pas, mais qui naissaient, comme d'elles-mêmes, de l'état des esprits ? nous n'en pouvons juger, n'ayant pas le texte du sermon, mais seulement l'appréciation qui en fut faite pour le roi
(1) Notons, en outre, que le Mercure Suisse, qui se publie à Neuchâtel, fait à Rousseau une guerre acharnée. Il critique âprement son a roman philosophique » (VÉmile), estime que « son élocution n'est pas parfaite (sic), ses tours de phrases étant presqu'aussi extraordinaires que ses pensées. » (janvier 1763). Quand Rousseau abdique son titre de citoyen de Genève, le Mercure imprime une pièce de vers qui commence ainsi :
Par les torts, vrais ou faux, que nous fait la patrie, Notre gloire, Rousseau, ne peut être flétrie.
Au reste « ce phénomène surprenant (c'est de Rousseau qu'il s'agit), ne voit pas les véritésles plus évidentes ; voilà sa partie faible. » (octobre 1763 .
Et voilà aussi qui explique, ce me semble, cette phrase méprisanle de Rousseau dans ses Lettres de la Montagne (I, 2) ; a Comment rassembler tous leurs libelles (ceux de mes contradicteurs protestants) ? comment les lire? Qui peut aller trier tous ces lambeaux, toutes ces guenilles, chez les fripiers de Genève ou dans le fumier du Mercure de Neuchâiet ? » A quoi le Mercure s'empresse de répliquer, en stjde de gadouard: « Ces indécences, qui puent le fumier de la Montagne, d'où M. Rousseau écrit, révoltent jusqu'aux rustres et manants qui n'ont de relation qu'avec leurs animaux. » (janvier 1765).
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
par le Conseil d'Élat d'après « le rapport des sieurs Marlinet, Clîâlelain du Val de Travers, de Sandol-Roy et d'Ivernois, tous trois Conseillers d'État, » donc tous trois sujets h caution, puisque le Conseil dEtat s'était à mainte reprise pronoucé contre MontmoUin, en faveur de Rousseau. Et, pour le dire en passant, cette protection du Conseil d'Etat et du roi lui-même, si elle avait valu à Rousseau certaines recrues, avait dû aussi indisposer contre lui tous ceux, et ils élaient nombreux, qui souhaitaient affranchir Moliers de l'humiliante souveraineté du Roi de Prusse. « La classe des pasteurs de Neuchâtel, écrivait dès le 11 avril 1761, mylord Maréchal, médite une défection contre la Prusse ; il faudrait briser l'arrogance du clergé. » De même l'amitié du gouverneur n'était sans doute pas auprès de tous une bonne recommandation; car mylord Maréchal était un original fielfé qui avait plus d'une fois offensé les uns par ses manières brusques et sa taciturnité, et scandalisé les autres par ses railleries contre les dévots et les (( sacrogorgons. » De plus, si Rousseau avait avec lui sa servante maîtresse, Mylord logeait au château du Colombier « M'^^ Emet Ulla, fille turque, qu'il avait élevée depuis son enfance », ainsi s'exprimait-il dans une lettre au roi (1).
Pour en revenir au sermon de Montmollin, le soir du jour où il fut prononcé — conséquence du sermon ou simple coïncidence — , des pierres furent lancées contre la maison de Jean- Jacques, qui logeait en ce moment M*^^^ de Verdelin et sa fille. Le lendemain un banc fut arraché devant la porte de la maison ; le mardi Rousseau, « allant à Chaux, fut insulté, traité de faux prophète et même menacé d'être fusillé. » Ainsi s'exprime un rapport du Châtelain du 5 septembre (2); on le peut rapprocher
(1) Nous avons, sur cette impopularité du gouverneur, le propre témoignage de Rousseau : « Les Neuchâtelois. qui n'aiment que la pretintaille et le clinquant, qui ne se connaissent point en véritable étoffe, voyant un homme froid et sans façon, prirent sa simplicité pour de la hauteur,. . . se cabrèrent contre ses soins bienfaisants » ; puis, rappelant certaines querelles théologiques fort âpres sur l'éternité des peines qui avaient partagé les gens du pa^^s en deux camps ennemis, Rousseau ajoute : « M3'lord, s'étant opposé aux usurpations des ministres, vit se soulever contre lui tout le pays ; quand j'y arrivai, ce stupide murmure n'était pas éteint encore » (Confessions, II, 12).
(2) Jansen : « Documents sur J.-J. R. », 154.
des Confessions, où Rousseau se dit poursuivi dans la campagne comme un loup-garou. « Plusieurs fois, en passant devant les maisons, j'entendais dire à ceux qui les habitaient: apportez-moi un fusil, que je lui lire dessus. Je n'en allais pas plus vite, ils n'en étaient que plus furieux. » Le rappoi t du Châtelain, sur deux points, précise et rectifie ainsi : « le témoin Nicolet dépose dans l'enquête: j'ai entendu crier: « faux prophète)), mais sans savoir qui; le soir Chambot m'a dit que c'était lui qu'on avait nommé ainsi, parce qu'il avait prophétisé mauvais temps et qu'il faisait beau le soir. )) Ainsi, ce n'est pas Rousseau qu'on aurait apostrophé, mais Chambol! Sur la menace de mort, la déposition des témoins, s'ils ne se moquent pas du Châtelain, est encore plus drôle: ce n'est pas Rousseau, qu'on parlait de fusiller; c'élait « un gros chien gris-blanc qui venait du côté de Moliers, et un des faucheurs disait : si l'on avait un fusil, on pourrait tirer sur le chien passant. y> Rousseau avait-il cru que ce passant, c'était lui? Ces détails amusants je ne les donne ici que parce qu'ils nous sont une indication que, sans nier complètement « la lapidation », il ne faut peut-être pas la prendre tout à fait au tragique, comme firent et le Châtelain dans son Rapport, et Rousseau dans ses Confessions. Que ce fût une pure comédie montée de toutes pièces par Thérèse pour pousser Rousseau à déguerpir d'un endroit où elle s'ennuyait à mort, c'est ce qu'on a prétendu, mais ce que démentent les dépositions des témoins oculaires. Mais faut-il, pour cela, prendre à la lettre l'émouvant récit que Rousseau nous fait, dans ses Confessions, de ce qu'il appelle d'un bien grand mot : « la catastrophe ? »
On connaît ce récit : à minuit (en réalité à 11 heures du soir), Rousseau entend un grand bruit dans la galerie qui régnait sur le derrière de la maison : une grêle de cailloux, lancés contre la fenêtre qui donnait sur cette galerie, s'abattit sur celle-ci avec un tel fracas, que son chien, qui couchait dans la galerie, et qui commençait à aboyer, se tut de frayeur : « Je me lève au bruit, dit Rousseau ; j'allais sortir de ma chambre pour passer dans la cuisine, quand un caillou, lancé d'une main
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
vigoureuse, traversa la cuisine après en avoir cassé la fenêtre, vint ouvrir la porte de ma chambre, et tomber au pied de mon lit ; de sorte que, si je m'étais pressé d'une seconde, j'avais le caillou dans l'estomac. Je saute dans la cuisine : je trouve Thérèse qui s'était aussi levée et qui, toute tremblante, accourait à moi. » A ce célèbre passage des Confessions, nous pouvons apporter quelques légères et amusantes corrections que nous devons à la déposition d'un précieux témoin, lequel n'est autre que Rousseau lui-même. Nous avons sa déposition, non sans doute rédigée par lui, mais signée de sa main (1) : « Hier vendredi, 6 septembre, je me couchai à 8 h, 1/4. Au bout d'une heure ou deux de tranquillité, j'entendis mon chien aboyer, crier sur la galeiie, et faire de grands efforts pour entrer dans la cuisine ; jugeant que c'était l incommodilé du froid qui l'inquiétait, je ne me levai point pour lui ouvrir, aimant mieux, pour ma santé, le laisser dehors à cause des alarmes précédentes. Le bruit continuant sur la galerie, je l'attribuai encore au mouvement du chien, jusqu'à ce que j'entendis le bruit d'une fenêtre cassée avec beaucoup de violence et le fracas d'une pierre assez grosse tombant sur le plancher. Je me suis levé aussi vite qu'il m'a été possible, f appelle ma gouvernante, qui ne dormait pas, mais que l'effroi retenait dans sa cimmbre. » — Récit des Confessions : « heureusement la servante dun vieux bonhomme qui logeait audessous de moi, se leva au bruit et courut appeler M. le Châtelain, dont nous étions porte à porte. » Le témoin Rousseau dépose ainsi : « Je frappe sur le plancher ; la servante du capitaine Guyenet, qui loge au-dessous de moi, monte avec de la chandelle; nous cherclions où est le dégât, mais sans oser ni sortir, ni ouvrir porte ou fenêtre, de peur d'être attendus et assommés. )) — Les Confessions disent : « Le Cliâtelain saute de son lit, prend sa robe de chambre à la hâte et vient à l'instant avec la garde qui, à cause de la foire, faisait la ronde cette nuit-là
(1) Toutes ces curieuses dépositions nous ont été données par Jansen dans Ses précieux « Documents sur J.-J. Rousseau recueillis dans les archives de Berlin », 1885. Cet opuscule de Jansen est postérieur aux deux ouvrages de Bertlîoud, déjà cités.
et se trouva tout à portée. Le Cliâtelaiii vit le dégât avec un Ici effroi qu'il en pâlit ; et, à la vue des cailloux dont la galerie était pleine, il s'écria : Mon Dieu I mais c'est une carrière ! » La déposition de Rousseau est un peu difïerente : « Nous trouvons (la servante du voisin, Tliérèse et moi) qu'un panneau de la fenêtre de la cuisine était cassé, les verres épars dans la cuisine et jusque dans ma chambre, dont la porte était restée ouverte (comparer les Confessions plus haut), et à l'entrée de la même chambre, à deux pas de mon lit, nous trouvons la pierre qui a été vue de M. le Châtelain... La garde étant venue, on sortit pour examiner la galerie, dans laquelle on trouva plusieurs cailloux qui avaient fait quelques désordres. » Écoutons un autre témoin, Tliérèse, pour ce petit détail qu'elle raconte aulremenl que Rousseau : « la dile pierre est tombée dans la chambre du dit sieur Rousseau. Alors ce dernier a appelé la déposante (il ne s'est plus même levé), ceci disant : « levez-vous, nous sommes ici assassinés » ; sur quoi la dite déposante s'est levée toute efïrayée, demandant, depuis la fenêtre de M. Rousseau, qui répond aux appartements de M. le Châtelain : « au secours ! » qu'on voulait les assassiner. Et à l'instant même arrivèrent les gardes de foire et, un moment après, est aussi arrivé M. le Châtelain. » Ici le brave Châtelain, qui est aussi capitaine du Val de Travers, arrive derrière les gardes. Dans son rapport du 12 octobre (1), qui est assez succinct, sur la lapidation, le Châtelain dit que : « éveillé par les cris qu'il entendit dans la rue, il courut sur le champ chez M. Rousseau » ; il vit qu'une pierre, de la pesanteur d'environ trois à quatre livres, était proche de la chambre de M. Rousseau et que «la galerie attenante à la maison en était remplie, de manière à faire frémir » — ce dernier trait s'accorde assez avec le texte des Confessions. Il se peut, du reste, que dans son effroi, le Châtelain ait, comme Rousseau, vu la pierre de la chambre plus grosse et les cailloux plus nombreux qu'ils n'étaient réellement. Voici, en tous cas (il faut être complet, pour être impartial), ce que dit, dans son
(1) Berthoud : « J.-J. Rousseau au Val de Travers », p. 369.
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
Rapport au Roi, de la part du Conseil d'État, le 19 décembre, d'Ivernois, ancien procureur général, qui avait été « témoin oculaire des événements de Motiers w: « je m'avançai (le lendemain avec Rousseau) dans une galerie de bois, où je vis quelques pierres angulaires qu'on me dit y avoir été jetées, mais qui n'y avaient pas fait le moindre mal, ainsi qu'on peut encore le voir à la muraille, qui est saine et entière ; ce qui me persuada que l'épouvante avait pu grossir les objets, c'est que je vis qu'il y avait dans la rue, au pied de l'avant-mur, un tas de cinq chars de cailloux, avec lesquels on aurait pu, si l'on en avait eu le dessein, bombarder la maison et toutes celles du voisinage. J'ai vu aussi le banc devant la maison, consistant en une simple planche, qu'un enfant peut enlever avec facilité ; je n'ai pas vu, d'ailleurs, aucun autre dommage (1). »
Sans doute le Roi ayant exprimé son mécontentement de ces persécutions, d'Ivernois, dans son rapport, a intérêt à atténuer les choses. Mais, tout compte fait, il me semble résulter, de
(1) A propos du banc, il faut lire ce que disent les Confessions : « Ce fut durant son séjour (de M^e de Verdelin), que je commençai d'être attaqué de nuit dans ma propre habitation. Sa femme de chambre trouva ma fenêtre couverte, au matin, des pierres qu'on y avait jetées la nuit. Un banc très massif, qui était dans la rue, à côté de ma porte, et fortement attaché, fut détaché, enlevé et posé debout contre la porte ; de sorte que, si l'on ne s'en fût aperçu, le premier qui, pour sortir, aurait ouvert la porte d'entrée, devait naturellement être assommé. » On voit les exagérations ; elles vont être, pour ainsi dire, certifiées par la réflexion suivante : « M"ie de Verdelin n'ignorait rien de ce qui se passait ; car, outre ce qu'elle voyait elle-même, son domestique, homme de confiance, y accostait tout le monde. Cependant elle ne parut faire attention à rien de ce qui m'arrivait, ne me parla ni de Montmollin, ni de personne. » Il est évident, je crois, que si M'"» de Verdelin, amie très dévouée de Rousseau, ne lui dit rien, c'est qu'il n'y a rien, ou bien peu de chose. Tissot, le célèbre médecin de Lausanne, avait vu Rousseau à Motiers, quand il était \enu soigner M^e d'Ivernois (Isabelle). Il annote ainsi une lettre du l«r avril 1765 : « en répondant à la précédente, je lui avais témoigné que je craignais, d'après ce que j'avais vu à Motiers, qu'il ne se laissât trop affecter par des circonstances très peu importantes, et que cet état de l'outrance morale n'augmentât l'impression des douleurs physiques. » (Annales J.-J Rousseau^ VII, 30). — Enfin voici Du Peyroù lui-même qui, dans une lettre (inédite) du 26 février 1765, lui écrit : « Je suis navré de vous voir trop sensible à des propos de commère et de caillette... Motiers n'est-il pas l'entrepôt de toutes les bêtises qui se distribuent dans le pays ? » Et comme Rousseau veut quitter Motiers ; « n'ayez donc pour eux, lui dit Du Peyrou, que mépris et pitié. »
toutes les confrontations que j'ai faites, qu'on avait voulu surtout faire peur à Rousseau et à Thérèse : en quoi d'ailleurs l'on réussit à souhait ; car, cinq jours plus tard, Rousseau, réfugié à l'île de Saint-Pierre, voyait dans Montmollin a un chef de brigands )).qui, avec « une bande de coupe-jarrets, avait voulu le faire assassiner » (à Rey, 12 septembre 1765). *
La plaisanterie des gens de Motiers était brutale, sauvage même, mais assez conforme aux rudes mœurs du temps et même, paraît-il, aux usages du pays. A cette époque il existait encore (dit Guillaume, dans le Musée neuchâtelois, 1865), des confréries de garçons qui étaient une cause perpétuelle de désordres, et qui se faisaient une espèce de devoir de jouer de mauvais tours à ceux qui avaient encouru leur disgrâce, « comme de tirer à poudre sur les passants attardés, de démonter les cliariots du paysan, et d'aller les remonter sur le faîte d'un toit. » Ainsi avait-on démonté le banc de Rousseau pour le transporter (selon le Châtelain) « dans une possession voisine. » Le 6 septembre était jour de foire : au milieu de la nuit, quelques garnements passant, après boire, devant la maison de Rousseau, s'excitent à lui jouer un bon tour ; des chariots de cailloux sont devant sa porte, ils y puisent à pleines mains, et cailloux de voler contre la maison de l'Arménien : et c'est ainsi qu'ils « lapidèrent », non Rousseau, ils n'avaient pas d'intentions homicides, mais simplement ses portes et fenêtres. Telle fut, je crois, ce qu'on pourrait appeler la tragi-comédie de Motiers.
Elle eut le lendemain un épisode burlesque : sur une fontaine se balançait un polichinelle tenant à la main un billet qui disait qu'on devait chercher des vers dans sa gibecière ; ces vers, d'ailleurs idiots, et qui venaient sans doute de l'une des mains qui avaient bombardé la veille les fenêtres de Rousseau, ont pourtant ceci d'intéressant qu'ils nous révèlent ; d'une part, ce que l'on reprochait à Rousseau : la pasquinade l'appelle « l'impie » et, d'autre part, qu'on en voulait surtout à Thérèse « pour le scandale qu'elle a causé (1). » Le Châtelain y était
<l) Comparer ce que dit Sarasin à Montmollin (12 février 1766) « On dit qae c'était moins contre Rousseau que contre sa gouvernante que le peuple, était indisposé ; elle ne s'est jamais fait aimer de personne, loin de là. »
ROUSSEAU ET MONTMOLLIN
nommé « le vieux babouin », et averti de « prendre garde à lui». Devant cette menace le dit Châtelain, après avoir mis Thérèse en sûreté au prieuré de Motiers, battit prudemment en retraite, et se terra à Couvet. Quant à Rousseau, enchanté au fond, n'oublions pas d'en faire la remarque, de fuir un séjour qu'il songeait depuis longtemps à quitter pour un autre qui aurait du moins le charme de la nouveauté, il partit précipitamment pour l'île de Saint-Pierre, qu'il avait visitée l'été précédent et vers laquelle allaient depuis tous ses rêves d'incorrigible nomade. « M. Rousseau, avait dit Montmollin dans sa réplique à Du Peyrou, est tellement habitué à dire qu'il veut quitter Motiers, qu'il a formé et abandonné plus d'une fois cette résolution pour les mécontentements les plus légers. » Et, de fait, Rousseau, le 26 janvier, exprimait à mylord Maréchal son désir de trouver un meilleur asile ; mais le 15 mars, enhardi par la protection de Myloid et du Roi, il assurait Du Peyrou qu'il ne partirait pas ; mais le 18, il avait, disait-il à Rey, un nouvel asile, car il était « résolu à ne pas rester à Motiers ; enfin le 6 avril il écrivait à Mylord : ce Je persiste à m'éloigner d'ici » ; mais il ne partait toujours pas. On peut dire que les polissons de Motiers aidèrent cet irrésolu à prendre un parti : en un sens donc ils lui rendirent service en brusquant. son déménagement de Motiers. — Dans un troisième et dernier volume, qui est sous presse, nous le suivions, de l'île de Saint-Pierre, où il va se rendre, jusqu'à Ermenonville, où il doit mourir.