CHAPITRE IX
LES LETTRES DE LA MONTAGNE
Voltaire déclarait que « les Lettres de la Montagne sont d'un mortel ennui pour quiconque n'est pas au fait des discussions de Genève, et qu'elles sont d'ailleurs mal écrites (1). » J'espère montrer que ces Lettres sont admirablement écrites ; et que, de plus, elles sont extrêmement intéressantes, si l'on veut bien prendre la peine, qui n'est pas grande, d'étudier les événements qui les expliquent : ce sont ces événements que je vais d'abord résumer de mon mieux.
Les bourgeois de Genève , dans les Représentations qu'ils apportaient solennellement le 18 juin 1763 au premier syndic, disaient en substance : le jugement du Conseil contre Rousseau est injuste, puisque Rousseau, loin d'attaquer le gouvernement de Genève, ne cesse de l'exalter dans son livre ; irrégulier, puisque le livre, n'ayant pas été imprimé à Genève, échappait au pouvoir du Conseil ; illégal enfin, parce que l'auteur n'avait été ni entendu, ni cité. Et l'on demandait, en conséquence, que le magnifique Conseil, par amour de la justice, «redressât» les torts qu'il avait eus. A ces Représentations, le Conseil fit une réponse qui naturellement ne donnait pas satisfaction aux réclamants, le Conseil ne voulant pas se déjuger, mais qui, par cela même qu'elle discutait les griefs énoncés, ouvrait la porte à des Représentations nouvelles ; et le débat va ainsi s'aigrir et
Bibliographie : Jacob Vernes : Lettres sur le christianisme de M. Jean- Jacques Rousseau (juillet 1763). — Tronchin : Lettres écrites de la Campagne (septembre-octobre 1763j. — Rousseau : Lettres écrites de la Montagne fdécembre 1764j. — Eug. Ritter : Jean-Jacques Rousseau et Jacob Veriiet : Etrennes genevoises^ 1881. — Henri Fazy : Les Constitutions de la république de Genève, 1890.
(1) « Notes sur une lettre de M. de V. à M. Hume par M. L. »
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se prolonger jusqu'au mois d'octobre, date à laquelle paraîtront les Lettres de la Campagne, lesquelles provoqueront la réplique de Rousseau : les Lettres de la Montagne. Je n'ai pas à raconter dans tous ses détails, après les historiens genevois, la lutte politique qui va mettre aux prises le gouvernement et les citoyens, ces détails intéressant l'iiistorien de Genève bien plus que le biographe de Rousseau. Mais j'aurai à dégager deux choses dans ces troubles politiques : d'une part, les faits qui nous permettront de juger l'attitude de Rousseau dans les débats ; et, d'autre part, ce qu'il est nécessaire de savoir du gouvernement de Genève pour bien comprendre les Lettres de la Montagne.
Rousseau fut flatté, et plus alarmé encore, des démarches de la bourgeoisie en sa faveur. Personne n'étant, par tempérament, moins révolutionnaire que cet homme, dont les écrits paraîtront un jour légitimer tant de révolutions, il écrivit le 7 juillet au chef des mécontents, à De Luc : « vos Représentations m'ont été honorables » ; mais il ajoutait : « j'aurais voulu qu'elles n'eussent point été faites et je désire encore qu'elles n'aient aucune suite. » Et, pour ôter tout prétexte à des réclamations ultérieures, il écrivait, non seulement à De Luc, mais à Moultou et à son cousin, Tliéodore Rousseau, qu'il faisait le serment de ne pas accepter la restitution de sa bourgeoisie et de ne rentrer jamais à Genèva>. « Après s'être tu quand il fallait parler, disaitil à Gauffecourt, on parle quand il faut se taire et tout ce qu'on peut dire n'est plus bon à rien. » Il faut qu'on sacbe bien que les Représentations ont été faites « à son insu », ce qui est vrai ; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'elles ont été provoquées par sa retentissante lettre à Chappuis. Il tient par dessus tout à ce que « le repos de l'État ne soit pas troublé par les griefs d'un particulier », et c'est très sincèrement qu'il écrit à De Luc : « Je vous conjure, mon vertueux ami, par votre amour pour la patrie et pour la paix, de laisser tomber celte affaire. » Seulement il a une singulière façon de prêcher l'apaisement à un agitateur tel que De Luc : « la réponse du Conseil, quoique tournée avec toute l'adresse imaginable, prête le flanc de tant
de côtés et vous donne de si grandes prises qu'il n'y a point d'homme un peu au fait qui ne juge que vous vous taisez pour avoir trop à dire. » Mais c'est dire soi-même à un combattant: liâtez-vous de désarmer parce que vous êtes sûr de la victoire. Nous ne dirons donc pas, avec le Résident de France à Genève, Montpéroux, écrivant à son ministre, que (( la conduite de Rousseau est équivoque » ; mais nous dirons qu'elle est inconsistante et, dans tous les cas, déconcertante pour ses plus déterminés partisans.
Il se retire donc sous sa tente et il y restera plus d'un an silencieux ; mais quand il en sortira, ce sera comme Achille, la vengeance à la main, je veux dire ses foudroyantes Lettres de la Montagne. En attendant, les Représentants multiplient leurs Représentations, auxquelles le Petit Conseil oppose ses réponses, dont je ne mentionnerai qu'une seule, celle du 31 août : le Conseil, définissant le fameux droit de Représentation, nie qu il faille convoquer le Conseil général pour éclaicir la loi, quand le Conseil n'a aucun doute sur son interprétation ; et ceux qui, avec le Petit Conseil, niaient la même chose, furent appelés les Négatifs, lesquels s'opposèrent dès lors aux Représentants. Voilà donc Genève divisée en deux partis ennemis et irréconciliables, si bien qu'il n'aurait fallu rien de moins, selon Voltaire, que «la gaîté de M. André, laquelle taisait des miracles, pour faire souper ensemble un Corse et un Génois, un Représentant de Genève et un Négatif. » (Uhomme aux quarante écus.) Ce même Voltaire, dans une lettre à d'Argental (du 12 février 1766), précisera très bien le fond du débat: «le droit négatif, étant illimité, paraît insoutenable ; il n'y aurait plus de République, le Petit Conseil serait revêtu d'un pouvoir despotique. Mais aussi il serait également dangereux que le peuple eût le droit de faire convoquer le Conseil général selon ses caprices, n On voit la gravité du conflit : c'est, comme le dit Rod, la question même du partage de la souveraineté qui se trouve posée.
La lutte se poursuit, de plus en plus ardente de part et d'autre, avec des alternatives de revers et de succès, jusqu'à ce que, le 27 septembre 1763, une brochure intitulée Lettres écrites de la
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Campagne vint, sembla-t-il, assurer le triomphe du Petit Conseil. « Par cet ouvrage dit (Rousseau dans ses Confessions), écrit avec un art infini, le parti représentant fut réduit au silence; » il parut même « écrasé. » L'ouvrage, composé d'abord de trois, puis de cinq Lettres, était d'un homme d'esprit, très habile jurisconsulte, le Procureur général Tronchin. Les Lettres de la Montagne seront la réplique de Rousseau à Tronchin. Mais avant de mettre aux prises les deux adversaires, il faut, pour la clarté du débat, qu'on me permette de faire connaître très sommairement ce qu'étaient à cette époque et le gouvernement et la société de Genève.
Chose piquante, c'est un évêque, le prince-évêque de Genève, Adémar Fabri, qui, par la confirmation solennelle d'anciennes franchises, en 1387, donna à la future cité huguenote la charte de ses libertés communales. Rousseau, dans de curieux fragments sur l'histoire de Genève (publiés par Sandoz, Neuchâtel, 1861), s'exprime ainsi: «Le prince, qui devait au peuple sa puissance, paya sa dette avec usure : il fonda la liberté. » Sur « ce roc des franchises de 1387 », c'est ainsi qu'un auteur genevois appelle la charte de Fabri, Genève édifia peu à peu, au cours de l'histoire, un gouvernement fort original, qui eût abouti peut être à la démocratie pure, si Calvin l'eût permis. D'abord Calvin promulgue les sévères et minutieuses Ordonnances ecclésiastiques, et crée ce redoutable Consistoire auquel il contère un pouvoir disciplinaire des plus étendus ; « chargé de surveiller la vie privée et de réprimer les moindres écarts, le Consistoire porte son œil scrutateur dans l'intérieur de toutes les familles (1). » Puis, si Calvin ne rédige pas, du moins il inspire les Edils de 1543, dont nous ne pouvons donner le détail ici, mais dont nous pouvons dire qu'ils n'avaient rien de démocratique, puisqu'ils ne laissaient au Conseil général, jadis souverain, «que l'ombre de ses anciennes attributions (2).» En effet, par une de leurs dispositions, ces Edits permettaient au
(1) Henri Fazy : « Les Constitutions de la République de Genève » Genève, 1890, p. 47.
(2) Ibid, p. 51.
JËAN-JACiQUESjROUSSEAÙ
gouvernement d'arrêter au passage toute proposition qui lui déplaisait, ce qui était « museler le Conseil général », composé de tous les bourgeois et citoyens. On a dit, à propos de Calvin, que ce sont « les restrictions religieuses qui ont amené à Genève les restrictions politiques. »
Les Libertins (ainsi appelait-on les partisans des vieilles franchises municipales), se révoltèrent à la fois contre le despotisme politique et le rigorisme religieux de Calvin, mais ils furent écrasés, et l'un d'eux, Berthelier, porta sa tête sur l'échafaud. L'aristocratie genevoise qui, nous le verrons, détenait le pouvoir, fit appel, pour avoir raison des troubles populaires, aux Etats de Berne et de Zurich et à la Cour de France : ÏActe de médiation, de 1738, imposé par ces trois Etats, mit fin à ces troubles, et la paix régnait à Genève depuis plus de vingt ans, lorsque cette paix fut gravement compromise par la malencontreuse condamnation de VEmile. C'est, on l'a vu, le Petit Conseil, qui condamna VEmile : mais qu'était-ce donc que le Petit Conseil ?
Composé de vingt-cinq membres, le Petit Conseil a la haute police et l'administration des Affaires. Avec les quatre syndics, choisis dans son sein, et le Conseil des Deux-Cents, qui fait au Petit Conseil les propositions qu'il juge utiles, voilà ce qui constitue le gouvernement proprement dit. Reste l'Assemblée des citoyens, ou Conseil général, qui approuve ou rejette les propositions qui lui sont soumises Le Conseil général est souverain, c'est entendu, et tous les Édits ont proclamé la souveraineté du peuple; Genève jouit donc d'un gouvernement démocratique ? Oui, en principe ; mais, en fait, ce gouvernement est devenu peu à peu une oligarchie et voici comment : d'une part tt toutes les matières o qui sont portées au Conseil général ne peuvent y être proposées que par les Syndics, par le Petit Conseil et par le Conseil des Deux-Cents, ou Grand Conseil. Or, Petit et Grand Conseil, se recrutent mutuellement et les quatre Syndics sont pris au sein du Petit Conseil II en résultait que « la souveraineté populaire n'était plus qu'un vain mot (1). » Le
(1) Fazy, ibid., 104.
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Conseil général n'était que très rarement convoqué, tandis que l'aristocratie s'était emparée du Grand et du Petit Conseil, auxquels appartenait le pouvoir exécutif. Les fonctions publiques étaient donc concentrées dans les mains de quelques familles notables, sept ou huit tout au plus, qui avaient fini par « considérer le gouvernement de Genève comme leur fief et leur patrimoine (1). » On voit que d'Alembert se trompait beaucoup quand, dans son fameux article Genève, de l'Encyclopédie, il écrivait : « le gouvernement de Genève a tous les avantages et aucun des inconvénients de la démocratie. ))
Il est intéressant maintenant de voir comment était composé, et, puisqu'on parle sans cesse, dans les Edits, de la souveraineté du peuple, ce qu'était au juste ce peuple souverain ; et cela nous amènera à jeter un coup d'œil sur l'état social de Genève à l'époque de la condamnation de VEmile. La population de la cité calviniste est alors de 20.000 âmes ; or, le peuple souverain ne compte que 1.300 têtes : tout n'est donc pas peuple à Genève. C'est qu'au fond rien n'est plus hiérarchisé que cette originale démocratie. Il y a, de bas en haut de l'échelle sociale, quatre catégories de gens à Genève : Vhabitant n'a que la permission d'habiter Genève ; son fils monte d'un échelon, il devient natif; mais, pour devenir bourgeois, il faut qu'il soit propriétaire ; le fils du bourgeois est enfin érigé à l'éminente dignité de citoyen. Or, bourgeois et citoyens, voilà les privilégiés qui composent le Conseil général et sont, comme on dit, « membres du souverain ». Ils forment bel et bien une aristocratie, et c'est à cette aristocratie qu'appartient Rousseau, puisqu'il est fils du bourgeois Isaac Rousseau. Mais il y a, pour ainsi dire, une aristocratie dans cette aristocratie, et nous voici enfin au sommet de l'échelle avec la haute bourgeoisie, maîtresse, on l'a vu, du gouvernement, et trônant dans la ville haute, tandis que les Rousseau se trouvaient, avec leurs pareils, relégués dans les rues basses.
Ces considérations nous permettent de préciser, en même temps que le rang social de Rousseau, le sens de certaines par-
Ci) Fazy, ibid., 60.
lies de ses œuvres. Par exemple, il s'étonne, dans une lettre à Moultou (30 mai 1762), que le Contrat social n'ait pas été bien reçu à Genève, puisqu'il y «^préfère hautement l'aristocratie à tout autre gouvernement.» Il y dit, en effet, que, des trois formes d'aristocratie : naturelle, élective et héréditaire, « l'aristocratie élective est le meilleur des gouvernements », et c'est bien là, en principe, le gouvernement de Genève ; seulement, il ajoute que « l'aristocratie liérédilaire en est le pire », et c'était, dans la réalité, le gouvernement de Genève, celui que définissait en ces termes le Contrat social: « la puissance transmise, avec les biens, des pères aux enfants, rendant les familles patriciennes et le gouvernement héréditaire » ; en sorte que, si les membres du Petit Conseil condamnèrent le Contrat social, c'est sans doute parce que l'auteur avait condamné lui-même leur gouvernement, à là fois aristocratique et héréditaire, comme étant le pire de tous. Il n'en reste pas moins que Rousseau, nous l'avons montré ailleurs, préconise hautement une forme de l'aristocratie, ce qui ne saurait surprendre de la part d'un citoyen, c'est-à-dire, à Genève, d'un aristocrate. Car le vrai peui)le, à Genève, ce sont les habitants et les natifs auxquels il faut ajouter les paysans, puisque, sur les 20.000 âmes que compte la ville, il n'y a, on l'a vu, que 1.300 citoyens ou bourgeois. Natifs, habitants et paysans n'ont aucun droit politique, et nulle part, pas plus dans ses Lettres de la Montagne que dans son Contrat social, Rousseau ne s'intéresse à eux. C'était cependant le cas, quand il parle de Genève, de se rappeler ce qu'il venait d'écrire dans VEmile : « c'est le peuple qui compose le genre humain. Ce qui n'est pas peuple est si peu de chose (1.300 ici sur 20.000), que ce n'est pas la peine de le compter. L'homme est le même dans tous les étals; si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect. » Quand il écrivait ce passage d'Emile, Rousseau pensait, pour ainsi dire, en homme et pour l'humanité; l'on sait que toute l'éducation d'Émile a pour but d'en faire « un homme » ; mais quand il écrivait les passages, que j'ai cités ailleurs, du Contrat social et des Lettres de la Montagne, il pensait en citoyen de Genève.
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Ainsi, à l'époque où nous sommes, il n'y a pas seulement, à Genève, deux partis politiques. Représentants et Négatifs : il y a encore trois ou quatre classes sociales très tranchées. Enfin le luxe, qui s'est introduit peu à peu, au commencement du siècle, dans la haute bourgeoisie, n'a fait qu'accroître, en haut, la morgue et, en bas, la jalousie. Voilà donc une ville profondément divisée et troublée et sa ruine paraît certaine : elle le serait, si l'union des âmes n'élait pas plus forte encore que la rivalilé des partis et des vanilés mondaines ; or, le lien qui unit les âmes, et raffermit la cilé, c'est la religion, qui se confond ici avec le patriotisme. Le cœur, chez tous, est genevois, dans la mesure même où il est protestant ; et nul peuple n'est plus attaché à la fois à sa religion et à sa cilé. Calvin, en liant indissolublement le civisme à la foi, a fait des Genevois un peuple de fermes croyants et d'ardents patriotes. A l'époque où nous sommes, Genève a quatorze pasteurs, tous estimés et vénérés ; les temples se remplissent de fidèles tous les dimanches, et il y a deux cultes publics, sans parler des « exercices de piété ». Le jour du Seigneur, les boutiques sont closes, les portes de la ville fermées ; durant le service religieux, des chaînes sont tendues autour des temples , et, encore que la foi ne soit plus aussi ardente, ni peutêtre l'assiduité au culte aussi grande qu'au temps de Calvin, personne ne réclame, ni contre ces mesures de police, ni contre les admonestations du Consistoire, ni même contre la longueur des sermons et des prières. Or, l'église, à laquelle ce peuple est si fortement attaché, c'est l'église nationale, qui maintient jalousement les croyances traditionnelles contre la témérité des novateurs : et quel novateur, quoiqu'il s'en défende, que ce Vicaire savoyard! On comprend que VEmile ait dû troubler bien des consciences à Genève ; c'est un peu pour les rassurer que Rousseau, d'ailleurs sincèrement religieux, encore qu'à sa manière, a si hautement affirmé sa foi protestante dans sa Lettre à Beaumont.
Dans tous les cas, voilà le public spécial pour lequel ont été écrites les Lettres de la Montagne. C'est cette Genève du dixhuitième siècle qui revit tout entière, avec ses mœurs, sa religion
et ses lois, dans la polémique qui va s'ouvrir entre Tronchin et Rousseau. Nous pouvons maintenant les mettre aux prises; peut-être, après ce rapide exposé, s'intéressera-t-on davantage aux Lettres des deux adversaires. Quand ils racontent le conflit, les historiens analysent d'abord les Lettres de la Campagne, puis les Lettres de la Montagne, ce qui est conforme à l'ordre des temps, mais ce qui ralentit leur récit et les oblige à répéter, quand ils en viennent à Rousseau, les arguments de Tronchin qu'il réfute. Je mêlerai donc les deux ouvrages, et je donnerai tour à tour la parole aux deux adversaires, de telle façon que nous assistions, pour ainsi dire, à la bataille; seulement, comme la brochure de Tronchin ne nous intéresse, en somme, que par rapport à la réplique de Rousseau, c'est dans l'ordre suivi par Rousseau que je présenterai les principaux arguments des deux adversaires, parce que, dans l'habile réponse de Rousseau, l'ordre même choisi par lui est une habileté de plus que je dois faire valoir.
Avant d'entrer en matière, et sachant que précisément sa matière n'est pas ou ne paraît pas « importante au public », puisqu'il ne s'agit que d'une petite ville et d'u^i simple particulier, Rousseau proclame pourtant que si ses sujets sont petits, ses objets sont grands : ils le deviennent, en effet, sous sa plume, car c'est un de ses plus incontestables talents d'élever les questions qu'il traite et d'en étendre singulièrement la portée. Or ici, à propos d'une petite ville et de ses petites querelles, on traitera de la religion, de la liberté, de la justice ; voilà, certes, qui doit intéresser tout honnête homme aux Lettres de la Montagne.
A qui va-t-il adresser ses Lettres? Sera-ce à Moultou, à De Luc, ou à tout autre de ses amis ? il s'en garde bien : il a remarqué, comme tous ceux qui les ont lues, qu'un des grands mérites des Lettres de la Campagne, c'est leur modération ; or il est, lui, Rousseau, un passionné et, de plus, la cause qu'il défend est la sienne : deux motifs de se défier de lui-même. Il imagine alors que le destinataire de ses Lettres n'a pris aucune part aux Représenlations en sa faveur; c'est donc un modéré^ et voilà
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Rousseau contraint de se modérer lui-même, s'il veut se faire écouter. Mais le pourra-t-il ? et le lecteur, car c'est à lui qu'en véritable écrivain il pense sans cesse, le lecteur le croira-t-il capable de s'efTacer dans une querelle dont il est, en somme, le sujet principal ? Eh bien ! voici qui écartera toute défiance : il commencera par parler de lui, par étaler tous ses griefs, et, quand il aura soulagé son cœur, alors l'équité lui sera facile (qui en douterait?) pour parler des graves questions qui divisent les Genevois.
Les cinq premières Lettres (il y en a neuf), sont pour nous les plus intéressantes, et en voici l'ingénieuse ordonnance. Dans les trois premières, Rousseau démontre qu'il n'est pas coupable, car il sent bien que c'est là ce dont il faut avant tout que le lecteur soit et reste convaincu. Puis, dans les quatrième et cinquième Lettres, il va se supposer coupable et rechercher quelle était, dans ce cas, la procédure qu'on devait suivre : ce n'est pas celle qu'on a suivie. Mais alors, cette procédure, qui aurait été injuste contre Rousseau coupable, apparaît odieuse contre Rousseau innocent ! Le plan est adroit et l'exéeution en est supérieure.
Que lui reproche-t-on ? d'avoir écrit « des livres impies, scandaleux, téméraires, pleins de blasphèmes et de calomnies contre la religion. » Tronchin ne dit pas précisément cela, du moins sous cette forme redondante : c'est le Conseil qui s'exprime ainsi, dans ses réponses aux Représentants; mais ces réponses étant dirigées contre Rousseau, Rousseau a bien le droit d'en renforcer la prose de Tronchin pour mieux faire éclater l'acharnement de ses ennemis. Et il part en guerre : Je pourrais me contenter de dire à « ceux qui jugent publiquement de mon christianisme qu'ils montrent seulement l'espèce du leur ; et qu'en conséquence, la seule chose qu'ils ont prouvée, c'est qu'eux et moi, nous n'avons pas la même religion. » Quelle est donc ma religion, à moi? Qu'on lise la Profession du Vicaire savoyard, et, comme c'est au fruit qu'il faut juger l'arbre, qu'on suppose cette profession adoptée en un coin du monde : qu'y voyonsnous? des hommes qui n'ont que deux articles de foi : la raison
et l'Evangile, la première de ces deux choses ne servant qu'à établir solidement la seconde. Mes accusateurs embrouillent toutes les propositions : les distinguer, c'est leur répondre ; car, (( comme ils disputent contre l'évidence, quand la question est bien posée, ils sont réfutés. » C'^st en ce dernier point qu'excelle Rousseau, et en cela aussi qu'il peut servir de modèle aux orateurs ; dans une discussion qui s'égare, savoir ramener des faits et des arguments, vagues ou contradictoires, à une question qui est si clairement et si habilement formulée qu'elle paraît, même aux adversaires, être la vraie et la seule question. Par exemple, dans la religion, il y a deux choses, qu'on a tort de confondre : les dogmes et la morale. Nos chrétiens selon le Vicaire savoyard les distinguent soigneusement : ils laissent aux théologiens la discussion des dogmes et de tout ce qui passe leur raison dans l'Evangile : ils n'y prennent que ce qui est clair pour tous, la pratique des devoirs. -Quant aux disputeurs, qui se font volontiers persécuteurs, ils leur disent, en un très beau langage, car Rousseau excelle, si je puis m'exprimer ainsi, à personnifier et à faire parler ses arguments : « Nous pouvons nous tromper dans nos idées, mais vous aussi, vous pouvez vous tromper dans les vôtres. Pourquoi ne le pourriez-vous pas, étant hommes? Vous pouvez avoir autant de bonne foi que nous, mais vous n'en sauriez avoir davantage; vous pouvez être plus éclairés, mais vous n'êtes pas infaillibles. Qui sera donc juge entre les deux partis? Sera-ce vous? cela n'est pas juste. Bien moins sera-ce nous, qui nous défions si fort de nous-mêmes. Laissons donc celte décision au juge commun qui nous entend; et, puisque nous sommes d'accord sur les règles de nos devoirs réciproques, supportez-nous sur le reste, comme nous vous supportons. » (P. I. L. I.)
Il y a des erreurs dans mes livres? Naturellement, puisque je suis homme. Ces erreurs sont pernicieuses à la société? pour les trouver telles, on les détache de tout ce qui les explique, et on les aggrave les unes par les autres : mais il n'y a pas de livre au monde qui résistât à pareille inquisition 1 pour le prouver, Rousseau, avec une heureuse audace, \b. droit au livre par
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excellence : la Bible ; et il suppose ses adversaires faisant de la Bible, comme ils ont fait de ÏEmile, des extraits tendancieux : « Nous vous déférons, diraient-ils, un livre téméraire, impie, dont la morale est « d'enrichir le riclie en dépouillant le pauvre, d'apprendre aux enfants à renier leur mère et leurs frères... » ; il dit très exactement, en note, d'où sont extraits tous les passages de l'Evangile qu'il cite, et, en manière de conclusion, — ses conclusions sont, quand il veut, accablantes,— il résume les procédés de ses adversaires d'un mot qui s'applique, sans même qu'il ait besoin de le dire, à l'analj^se partiale qu'on a faite de la Profession de foi du Vicaire savoyard : « Voilà donc ce qu'on donnerait au public sous le nom de profession de foi évangélique ! »
Il s'est appliqué à prouver, dans cette première Lettre, qu'il était bon chrétien ; mais est-il aussi bon protestant ? c est lu question qu'il aborde dans sa deuxième Lettre, qui est la plus éloquente et la plus hardie de son livre. Il proclame hautement dès les premières lignes, ce qui est fort à sa place ici, et ce qui doit même dominer un tel débat, que « les magistrats n'ont aucune autorité sur les âmes ; pourvu qu'on soit fidèle aux lois de la société dans ce monde, ce n'est point à eux de se mêler de ce qu'on deviendra dans l'autre, où ils n'ont aucune inspection.» Mais tout cela n'est peut-être bon qu'en théorie, car Tronchin lui-même a reconnu que « personne ne peut être reclierché pour ses idées sur la religion » ; seulement « des écrits contre la religion » sont tout autre chose, particulièrement à Genève, parce qu'à Genève il y a une religion d'État, et que, dès lors, qui l'attaque est puni, non comme hérétique, mais comme mauvais ciloyen ; j'ai, en efTel, montré plus haut à quel point ces deux clioses, la religion et le civisme, étaient confondues à Genève. Rousseau a-t-il donc, c'est là le point, attaqué la religion de l'Etat? pour le savoir, il ne serait pas mal de préciser (on se gardait bien de le faire, nous verrons pourquoi), ce qu'est, à cette heure, à Genève cette religion de l'État. C'est, disait-on, la sainte Réformation évangélique. Mais, insiste Rousseau, « qu'estce aujourd'hui à Genève que la sainte Réformation évangélique ?
le sauriez-vous, Monsieur, par hasard? en ce cas, je vous en félicite; quant à moi, je l'ignore. » Eh bien! pour le savoir, il n'y a qu'à le demander à ceux-là même qui ont fondé la Réforme.
Quand les Réformateurs se détachèrent de l'église romaine, c'est parce qu'ils comprenaient la Bible autrement que l'église d'alors. Mais « de quelle autorité, leur demandait-on, vous séparez-vous de la doctrine reçue ? — de notre autorité. » Voilà donc Vesprit particulier établi pour unique interprète de l'Écriture et voilà, du même coup, l'autorité de l'église, de toute église, rejetée. Un Réformé ne connaît plus que deux choses : la Bible d'abord, puis sa raison, seule interprète de la Bible ; et Rousseau conclut avec la même lucidité et, qu'on me passe le mot, avec la même crânerie : « qu'on me prouve qu'en matière de foi, je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dès demain je me fais catholique. » C'est proclamer, bien longtemps à l'avance, ce qu'on doit appeler un jour le Protestantisme libéral, lequel s'opposera à l'Orthodoxie protestante. Rousseau avait dit plus haut de cette société qu'il supposait vivre selon les préceptes de son Vicaire savoyard : « il n'y aurait d'impies que les méchants, et de fidèles que les gens de bien y) ; ce qui est réduire la religion à la morale ; et, de fait, il ramène la Réforme à la morale évangélique, sauf, nous le verrons, à préciser celle-ci.
Est-ce bien là toute la Réforme ? C'en est, en tous cas, le principe même et comme la raison d'être; car, ainsi que l'a bien vu Rousseau : « Quelle autorité interprétative auraient pu se réserver les Réformateurs après avoir rejeté celle du corps de l'Église? » Pourtant l'histoire de la Réforme nous montre les Réformateurs autoritaires et même persécuteurs ; eh bien ? ils étaient d'autant plus coupables qu'ils étaient plus inconséquents : « leur dure orthodoxie était elle-même une hérésie ; c'était bien là l'esprit des Réformateurs, mais ce n'était pas celui de la Réformation. » Mais alors, les ministres genevois, qui condamnent et excommunient Rousseau, seraient eux-mêmes de mauvais protestants ? Sans nul doute, et Rousseau juge le moment venu de leur payer avec usure les sermons et remon-
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trances dont ils l'ont, depuis plus d'un an, honoré et assommé. De quel droit, en effet, lui font-ils la leçon et, ce qui est plus fort, au nom de quelle doctrine, puisqu'ils « ne savent pas ce qu'ils croient. » Voilà certes la suprême injure à faire à des prédicateurs : était-elle méritée (1) ?
« Au commencement du dix-huitième siècle, dit très bien Sainte-Beuve, rendant compte du livre de Sayous sur « Le dix-huitième siècle à l'étranger », un notable changement s'opéra dans l'atmosphère théologique de Genève ; il y eut une détente ; cette heureuse modification, qui tempérait la rigidilé, fut en grande partie due à un ministre et prédicateur, Turrelini, lequel avait beaucoup voyagé..., et, après bien des comparaisons de curieux, était revenu dans sa patrie, mitigé, modéré et tolérant. » Nous savons, par les historiens genevois, que Turretini exerça, sur la théologie protestante de la première moitié du dix-huitième siècle, une influence considérable : sans repousser la Révélation ni les mystères, Turretini faisait passer la morale avant les dogmes ; et Rousseau enfant avait pu entendre ce prédicateur célèbre qui avait posé en principe qu'on ne doit pas porter en chaire les questions controversées (2). Or, Turretini avait eu des disciples qui étaient précisément des ministres contemporains de Rousseau. Ceux-ci donc, laissant volontiers dans l'ombre les antiques dogmes du calvinisme, ne prêchaient plus guère que les vertus chrétiennes et, au premier rang, la charité. Faisaient-ils bien ou mal, c'était affaire à leur conscience; mais, précisément à leur point de vue, voici, je crois, deux importantes considérations : une religion qui s'enferme dans la morale, ou s'y adonne exclusivement, n'est ordinairement pas une religion bien vivace ; la morale est commune à toutes les religions ; or, une religion ne s'affirme et ne vit qu'en s'opposant, par son credo, à toute autre, surtout
(1) On peut consulter sur cette question ; Sayous ; Le dix-huitième siècle à l'étranger, I, 64. — Sainte-Beuve : Causeries du lundi, XV, 130. — Vallette : Rousseau genevois, 16. — Maurice Masson, op. cit., 2°'« partie.
(2) On peut voir, dans les Annales J.-J. Rousseau, III, 197, une comparaison intéressante de M. Ritter, entre le Premier Discours de Rousseau et un Discours académique, de Turretini, que Rousseau a peut-être connu.
quand sa première raison d'être, comme ici, et son point de départ, a été de protester contre la religion dominante : aussi la foi religieuse était-elle peut-être alors moins fervente qu'elle n'avait été au temps de Calvin. En second lieu, et c'est particulièrement ceci qui nous intéresse : à force de passer sous silence les dogmes, on s'en détache et on les néglige ; or, de les négliger à les nier, il n'y a qu'un pas : c'est ce pas que venait de franchir Rousseau. Aussitôt grand émoi chez les pasteurs : ils s'aperçoivent qu'ils sont sur une pente dangereuse au bas de laquelle les attend... le Vicaire savoyard. Alors, pour se sauver de l'abîme du déisme, ils s'attachent et, qu'on me passe le mol, se cramponnent à ces dogmes, qu'ils n'avaient sans doute cessé de vénérer, mais auxquels ils ne touchaient guère. Leur intérêt maintenant, et l'intérêt du culte, est de rompre au plus tôt tout pacte avec ce pur déiste, qui veut se faire passer pour un de leurs fidèles, car il communie ! Mais sa Profession de foi est une hérésie, et le meilleur moyen de le démontrer, c'est de prendre le contre-pied de ses assertions, c'est-à-dire d'affirmer surtout les dogmes qu'il a jugés faux ou inutiles au salut. C'est du moins ainsi que je me représente les choses ; et c'est ainsi, je crois, qu'il faut comprendre ce passage de Rousseau, injurieux assurément, mais qui contient peut-être une part de vérité : « Ils sont adroits, ces Messieurs (les pasteurs) ; ils établissent la méthode de discussion la plus nouvelle et la plus commode pour des persécuteurs. Ils laissent avec art tous les principes de la doctrine incertains et vagues. Mais un auteur a-t-il le malheur de leur déplaire, ils vont furetant dans ses livres quelles peuvent être ses opinions. Quand ils croient les avoir bien constatées, ils prennent les contraires de ces mêmes opinions et en font autant d'articles de foi : ensuite, ils crient à l'impie, au blasphème, parce que l'auteur n'a pas d'avance admis dans ses livres les prétendus articles de foi qu'ils ont bâtis après coup pour le tourmenter » (Lettres de la Montagne, I, 2).
Sainte-Beuve dit très justement des savants genevois de ce temps que leur science est sans doute émancipée et philo-
LES LETTRES DE LA MONTAGNE
sophée, mais «avec beaucoup de circonspeclion, de réserve, de conlrainte. » Les ministres sont naturellement plus circonspects encore que les savants, et c'est d'eux surtout qu'on peut dire qu'ils oppo«ient à la discussion ouverte « une limite qui est le Symbole légal et la Révélation » ; limite, en elTet, et même sousentendue, bien plus que principe hautement reconnu et proclamé. Cette timidité cerles est fort compréhensible en ce milieu du siècle, où la philosophie est décidément triomphante; mais, si les ministres sont hésitants, quand il s'agit de formuler nettement leur propre credo, pourquoi alors sont-ils si pointilleux et si arrogants quand ils se mettent à éplucher, et se permettent de condamner, la croyance d'aulrui? C'est que, si l'humilité est une vertu chrétienne, la modestie n'est peut-être pas une vertu théologale. Voici, en eiïet, quelques semaines seulement avant l'apparition des Lettres de la Campagne, un pasteur, Jacob Vernes, qui, très ami du beau style, s'était appliqué à signaler (( le poison » caché dans VEmile et à dénoncer Rousseau comme un ennemi déguisé du christianisme. L'ouvrage de Vernes (1) valut à son auteur les remerciements du Petit Conseil, les félicilations du Consistoire... et la place d'honneur dans ce terrible passage où Rousseau, déchirant tous les voiles, met brutalement à nu les hésitations et les contradictions des ministres: (( ils chicanent sur l'orthodoxie d'un laïc, et ils laissent la leur dans une scandaleuse incertitude. On leur demande si Jésus- Christ est Dieu : ils n'osent répondre ; on leur demande quels mystères ils admettent : ils n'osent répondre. Sur quoi donc répondront-ils et quels seront les articles fondamentaux, différents des miens, sur lesquels ils veulent qu'on se décide, si ceux-là n'y sont pas compris? » Et voici spécialement pour M. Vernes et pour ses approbateurs : « Cependant quelqu'un d'entre eux, compilant force plaisanteries scolastiques, aussi bénignes quélégantes, pour juger mon christianisme, ne craint pas d'abjurer le sien. Tout charmés du savoir de leur confrère, et surtout de sa logique, ils avouent son docte ouvrage et l'en
(1) « Lettres sur le christianisme de M. J.-J. Rousseau. » Juillet 1763.
remercient par une députation. Ce sont, en vérité, de singulières gens que Messieurs vos ministres ! on ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas ; on ne sait même pas ce qu'ils font semblant de croire; leur seule manière d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres. Ils sont comme les jésuites qui, dit-on, forçaient tout le monde à signer la Constitution, sans vouloir la signer eux-mêmes. Au lieu de s'expliquer sur la doctrine qu'on leur impute, ils pensent donner le change aux autres églises en cherchant querelle à leur propre défenseur ; ils veulent prouver par leur ingratitude qu'ils n'avaient pas besoin de mes soins (dans la Lettre à d'Alembert) et croient se montrer assez orthodoxes en se montrant persécuteurs. » (P. I. L. 2.)
M. Eugène Ritler, citant ce passage des Lettres de la Montagne, proteste liautement contre la terrible invective de Rousseau : «c'est très injustement, dit-il, que Rousseau a accusé le clergé genevois du dix-huitième siècle d'avoir dissimulé sa pensée »... et M. Ritter cite les noms de Vernet, Vernes, etc. « Ces théologiens, amis de la Raison et fidèles à la Révélation,... n'avaient point de secret: ils n'avaient que de la réserve. Ils passaient sous silence, sans les nier ouvertement, les dogmes auxquels ils n'adhéraient pas (1). » — Oui bien et, quand on les pressait sur ces dogmes, ils se dérobaient : c'est ce que leur reprochait, avec raison, je crois, Alceste — Rousseau. S'ils se taisaient, dans leurs sermons, sur les dogmes auxquels ils n'adhéraient pas, la plupart de leurs paroissiens y adhéraient, et n'est-ce pas pour ne pas scandaliser leur foi naïve qu'ils n'en parlaient pas ? Leur (( silence » donc, s'il était respectueux de la foi d'autrui, n'était pas cette pleine franchise que doit avoir, ce me semble, le prédicateur devant Dieu et devant les hommes.
La conclusion où tendait ce discours de Jean-Jacques s'offre alors d'elle-même : « de tout ceci, je conclus qu'il n'est pas aisé de dire en quoi consiste aujourd'hui à Genève^la sainte Réformation. » Comment dès lors prouvera-t-on que Rousseau a attaqué cet insaisissable fantôme? Il a pensé librement, donc en
(1) Etrennes genevoises, 1881 : J.-J. Rousseau et Jacob Vernet.
LÈS LETTRES bE LA MONTAGNE
Protestant, sur les matières de la religion. Quant aux dogmes vraiment distinctifs de la Réforme : savoir l'aulorité de la raison en matière de foi, la libre interprétation des Ecritures, ce sont ceux-là même qu'il a soutenus dans son livre. «Mais ce livre (qu'on nous permette de citer encore . ce court passage, où Rousseau parle un langage si ferme et si sensé à la fois), ce livre contient des objections, des difficultés, des doutes. Et pourquoi non, je vous prie? où est le crime à un protestant de proposer des doutes sur ce qu'il trouve douteux... ; de quel droit prétendezvous soumettre ma raison à la vôtre et me donner votre autorité pour loi, comme si vous prétendiez à l'infaillibilité du pape ? N'est-il pas plaisant qu'il faille raisonner en catholique pour m'accuser d'attaquer les protestants 9 » Voilà un de ces « mots de la lin » qui sont le triomphe de Jean-Jacques et de sa dialectique : adroit polémiste, il se défend en attaquant l'ennemi, multiplie ses arguments avec son étonnante fécondité, distribue, cliemin faisant, de droite et de gauche, ses coups de boutoir; mais il réserve presque toujours pour la fin, comme ici, la formule heureuse et victorieuse qui reprend et condense la masse entière de l'argumentation pour en frapper brusquement l'adversaire, en le ridiculisant par-dessus le marché.
Dans sa troisième Lettre, il aborde la question brûlante des miracles. Sans le suivre dans toute sa discussion, qui est neuve pour l'époque autant que pressante, je relève ces deux curieux arguments. Pour établir qu'il ne croyait pas à la Révélation, on raisonnait ainsi : Dieu se révèle aux liommes par ses envoyés, et ceux-ci ont, pour preuve de leur mission, les miracles; or Rousseau, rejetant les miracles, récuse par là même les envoyés de Dieu, c'est-à-dire la Révélation. — Voilà, réplique Rousseau, un raisonnement très bon pour un catholique, mais ruineux pour un protestant. Quand les Réformateurs (et, suivant le procédé qui lui est familier, il va les mettre en scène et leur donner la parole), élevèrent leur voix contre l'Église, ils se considéraient sans nul doute comme envoyés de Dieu ; mais où étaient les preuves de leur mission, c'est-à-dire leurs miracles? A cette question, ils auraient répondu que leurs miracles étaient leurs
argiimeiîts invincibles ; et « quand l'Église romaine leur demahdait : qui vous a donné cette belle commission de venir troubler la paix de l'Église ? — Notre conscience^ répondaient-ils simplement. » Et Rousseau de conclure : « établir la nécessité des miracles en preuve de la mission des envoyés de Dieu, qui prêchent une religion nouvelle, c'est renverser la Réformation de fond en comble : c'est donc faire, pour me combattre, ce qu'on m'accuse faussement d'avoir fait. »
Ce qu'il dit contre les miracles, c'est ce que disaient de son temps les philosophes : contraires à la raison et aux lois de la nature, les miracles sont de singulières [)reuves de la vérité d'une religion. Lazare ressuscité? « voilà un spectacle dont je ne voudrais pour rien au monde èlre le témoin : au lieu de me rendre crédule, j'aurais peur qu'il me rendit fou. » Au reste, ceux qui sont amateurs de miracles, n'ont qu'à aller voir les foires de Paris : Brioché a de quoi les combler. — Ce sont là de faux miracles, dira-t-on, de simples prestiges. — Soit, mais alors, voici mon dilemme : si vous niez les prestiges, vous ne pouvez prouver les miracles, parce que les uns et les autres sont fondés sur la même autorilé : le témoignage. Si vous admettez, au contraire, les prestiges avec les miracles, vous n'avez pas de règle sûre pour distinguer les uns des autres : ainsi, les miracles ne prouvent rien. — Mais ils ont pour garant la Révélation; — à laquelle ils servent de preuve? Vous voilà acculés au cercle vicieux. Ainsi, si tantôt Rousseau plaisantait sur les miiacles, comme auraient pu le faire Voltaire et les Enc3^clopé{listes, maintenant il se sépare d'eux par le sérieux de ses arguments et le ton soutenu de sa discussion.
Voici, par exemple, sur cette même question des miracles, et parce qu'il Venvisage sérieusement, une idée juste et neuve qu'a trouvée Rousseau et qui n'est pas venue à l'esprit de Voltaire. On sait que, pour Voltaire, ceux qui prétendent faire des miracles sont des imposteurs, et ceux qui lés attestent, des menteurs. Qu'on écoute raisonner Rousseau : « les spectateurs des choses merveilleuses sont naturellement portés à les décrire avec exagération. Là-dessus on peut de très bonne foi s'abuser soi-même en
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abusant les autres; pour peu qu'un fait soit au-dessus de nos lumières, nous le supposons au-dessus de la raison, et l'esprit voit enfin du prodige où le cœur nous fait désirer fortement d'en voir. » Ce raisonnement va bien plus loin, il est de plus grande conséquence que les plaisanteries bien connues de Voltaire sur les récits bibliques ; car railler ou insulter ceux qui croient aux miracles, ce n'est pas du tout expliquer pourquoi ils y croient ; et, supposé que cette croyance soit une superstition, le plus sûr moyen alors de guérir le superstitieux, ce n'est pas de se moquer de lui, mais de lui montrer, si on le peut, que, ce qu'il croit faussement, il était très naturel qu'il le crût : il sait désormais pour quelle raison il le doit mettre en doute. C'est pour cela que, de tout temps, l'Église s'est mieux accommodée des rieurs que des raisonneurs ; le Petit Conseil de Genève en jugeait ainsi, car aux Représentants qui lui reprochaient son indulgence à l'égard de Voltaire, il répliquait ceci : « Les livres, où l'on ne fait que tourner en ridicule la religion, ne sont pas, à beaucoup près, aussi punissables que ceux où, sans détour, on l'attaque par le raisonnement. »
A quoi, il est vrai, les Représentants auraient pu répondre : les livres de Voltaire, s'ils le sont moins que ceux de Rousseau, sont tout de même, et d'après vous, « punissables ». Pourquoi donc ne les punissez-vous pas? Il faut citer ici la phrase où Tronchin tâche d'expliquer l'indulgence du Conseil à l'égard de l'auteur de Candide : « En conscience, y a-t-il parité entre des livres où l'on trouve quelques traits épars et indiscrets (!) contre la religion, et des livres où, sans détour, sans ménagement, on l'attaque dans ses dogmes et sa morale ? i» — « En conscience ! s'écrie Rousseau. Il ne siérait pas à un impie tel que moi d'oser parler de conscience, surtout vis-à-vis de ces bons chrétiens; ainsi, je me tais... C'est pourtant une singulière conscience, que celle qui fait dire à des magistrats : nous souffrons volontiers qu'on blasphème, mais nous ne souffrons pas qu'on raisonne. »
Jusqu'ici Rousseau a réfuté les imputations injustes qui l'ont fait condamner. Maintenant (dans sa quatrième Lettre), il va se supposer coupable : « Le délit supposé réel, il reste à chercher
quelle est sa nature et quelle procédure est prescrite par les lois. » Le délit, c'est d'avoir violé son serment de bourgeois. Qu'estce à dire ? Ecoutons Tronchin : « Le serment des bourgeois leur impose l'obligation de ne faire ni souffrir aucunes pratiques ni machinations contre la Réformation évangélique. Il semble que c'est un peu pratiquer et machiner contre elle que de chercher à prouver que le pur Evangile est absurde en lui-même... Le Conseil était donc obligé de jeter un regard sur celui que tant de présomptions si véhémentes accusaient de cette entreprise. » C'est Rousseau qui, en citant Tronchin, a souligné l'expression malheureuse un peu, et voici, en quatre mots, le merveilleux parti qu'il en tire : « Voyez d'abord que ces Messieurs sont agréables. Il leur semble entrevoir de loin un peu de pratique et de machination : sur ce petit semblant éloigné d'une petite manœuvre, ils jettent un regard sur celui qu'ils en présument l'auteur : et ce regard est une prise de corps 1 » Il est vrai que, si on l'a décrété, c'est, paraît-il, par pure bonté d'âme, et il cite encore ce mot ineffable de Tronchin qui, énumérant les trois partis que pouvait prendre le Conseil à l'égard de Rousseau : l'ajourner, ou l'assigner pour être ouï, ou le décréter, affirmait, sans rire, que ce dernier parti « était incomparablement le plus doux » ; et Rousseau de répartir : « ainsi plaisantait, selon Brantôme, l'exécuteur de l'infortuné don Carlos, infant d'Espagne. Comme le prince criait et se débattait : « paix. Monseigneur, lui disait-il en l'étranglant, tout ce qu'on en fait, c'est pour votre bien. » Je ne fais ces citations, d'ailleurs intéressantes par elles-mêmes, que pour mettre en tout son jour le mérite vraiment singulier de ces Lettres de la Montagne et ce qui les distingue des autres œuvres de Rousseau. Son style, on le sait, est trop souvent tendu et il semble parfois qu'il n'ait qu'un ton : le sérieux et même le grave, celui qui convient au grand prédicateur laïque du dix-huitième siècle. Ici il se détend et se déride et, plutôt que de s'indigner, il raille, il s'égaye aux dépens de l'adversaire ; parfois, on vient de le voir, il se contente d'opposer, aux accusations dont il est l'objet, une citation plaisante qui met les rieurs de son côté. Et, à propos même des
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citations de Rousseau, il y a lieu de remarquer que sa mémoire le sert toujours à souhait. Il a lu, sans doute, et nous y avons insisté ailleurs, plus qu'on n'a dit ; pourtant, quelqu'ardeur qu'il ait mise à s'instruire, il n'a pas eu, ayant commencé très tard, le temps de beaucoup lire ; et c'est donc pour nous un motif de plus d'admirer l'étonnant à propos de la plupart de ses citations.
Un dernier mot sur ce fameux serment des bourgeois qu'on l'accusait d'avoir violé. Ce serment ne comportait pas seulement l'article cité tantôt par Tronchin ; il y en avait un autre, par lequel les bourgeois juraient « de vivre selon la Réformation du Saint Evangile. » Rousseau commente ainsi : « Vivre selon la réformation, c'est professer la réformalion. » N'était-ce vraiment que cela? et de vivre avec sa servante, cela passait-il donc à Genève pour très canonique? Mais le vigilant Consistoire ne savait pas — ou faisait semblant de ne pas savoir ; faisons comme lui et voyons la seconde partie de l'argumentation de Rousseau.
Il est donc supposé coupable : quelle doit être sa punition ? Donnons ici la parole au Procureur général : « Ces deux livi*es (VEmile et le Contrat) paraissent sous le nom d'un citoj^en de Genève. L'Europe en témoigne son scandale. Le premier Parlement d'un royaume voisin poursuit Emile et son auteur. Que fera le gouvernement de Genève ?» — « Il ne fera rien, réplique vivement Rousseau ; il ne doit rien faire , à moins de renverser tout ordre judiciaire. C'était précisément parce que j'étais décrété à Paris que je ne pouvais l'être à Genève. Le délit d'un criminel a certainement un lieu et un lieu unique ; il ne peut pas plus être coupable à la fois du même délit en deux États qu'il ne peut être en deux lieux en même temps ; et s'il veut purger les deux décrets, comment voulez-vous qu'il se partage ? » En effet, Rousseau ne pouvait être en prison à la fois à Paris et à Genève.
Tronchin, au reste, pose très nettement la vraie question : « la politique et la philosophie peuvent soutenir la liberté de tout écrire ; mais nos lois l'ont réprouvée. Notre Constitution,
dans le cas de dispute, attribue aux Conseils le droit de décider sur le dogme. » — Vous dites bien : « aux Conseils ; mais qui dit Conseils, au pluriel, ne dit pas Petit Conseil. Et voyez, plaisante Rousseau, comme, avec une lettre de plus ou de moins, on pourrait changer la constitution d'un État. Dans l'espèce, ce qu'il faut savoir d'abord, c'est s'il y a délit contre la religion, c'est-à-dire contre le dogme ; or, de tout ce qui regarde le dogme, le Consistoire est le seul juge. C'est donc le Consistoire qui aurait dû examiner mes erreurs, et me déférer, s'il me jugeait coupable, au Conseil, lequel aurait décidé de ma punition. Mais une contradiction bien plaisante dans mon affaire, c'est que je suis décrété pour mes erreurs (par le Conseil), et que je ne suis pas excommunié (par le Consisloire). Le Conseil me poursuit comme apostat et le Consistoire me laisse au rang des fidèles ! » — Peut-on critiquer plus gaîment, et plus heureusement, une interversion de pouvoirs qui aboutit à faire, des magistrats, des inquisiteurs plus sévères sur le dogme que des pasteurs, voire des pasteurs de Genève ?
Les Représentants avaient obstinément demandé au Conseil pourquoi il n'avait pas suivi, à l'égard de Rousseau, la procédure, plus douce, dont il avait usé jadis contre un certain Morelli. Tronchin répond aux Représentants par la distinction suivante : Morelli avait écrit contre la discipline, M. Rousseau attaque la religion, il est donc plus punissable que Morelli. Il semble bien, et la réponse de Tronchin dut paraître décisive aux Représentants, jusqu'au jour où ils lurent cette réplique en quatre lignes : « Ce discours (de Tronchin) me paraîtrait tout au plus passable dans la bouche d'un capucin; mais il me choquerait fort sous la plume d'un magistrat. Attaquer la religion est sans contredit un plus grand péché devant Dieu que d'attaquer la discipline. Il n'en est pas de même devant les tribunaux humains qui sont établis pour punir les crimes, non les péchés, et qui ne sont pas les vengeurs de Dieu, mais des lois. »
Mais enfin l'auteur d'Emile a-t-il vraiment attaqué la religion? il me semble, tout au contraire, qu'on pourrait dire que seul il a su la défendre à ce moment critique du siècle où les uns, les
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Encyclopédistes, s'entendaient si bien à l'ébranler, et où les autres, ses défenseurs naturels, ne trouvaient, pour la soutenir, que des ais vermoulus, c'est-à-dire, des arguments surannés et caducs. Cette considération, Rousseau la présente avec force dans le passage suivant qu'il faut citer parce que, d'une part, il peint assez fidèlement l'état des esprits au milieu du dix-huitième siècle, et que, d'autre part, il exprime avec précision ce que prétendait faire Rousseau quand il écrivait la Profession de foi du Vicaire savoyard : « Considérez l'état religieux de l'Europe au moment où je publiai mon livre et vous verrez qu'il était plus que probable qu'il serait partout accueilli. La religion, décréditée en tout lieu par la philosophie, avait perdu son ascendant jusque sur le peuple. Les gens d'église, obstinés à rétayer par son côté faible, avaient laissé miner tout le reste ; et l'édifice, portant à faux, était prêt à s'écrouler. Les controverses avaient cessé, parce qu'elles n'intéressaient plus personne... Pour ôter-les mauvaises branches, on avait abattu l'arbre ; pour le replanter, il fallait n'y laisser que le tronc. » En conservant ainsi cela seul qui, selon lui, était « l'essence de toute religion », il rêvait « d'établir à la fois la liberté philosophique et la piété religieuse » ; rêve ambitieux, sans doute, et même chimérique, car il devançait les temps, mais rêve aussi d'une âme sincèrement religieuse, comme le proclameront, un siècle plus tard, les disciples, et ils seront légion, du Vicaire savoyard. J'aurai, d'ailleurs, à rechercher, dans un autre chapitre, comment s'est formée peu à peu, après maintes variations et conversions, cette religion personnelle de Rousseau. Je ne voulais que montrer ici comment il a repoussé les attaques dont le Vicaire savoyard était l'objet de la part des magistrats et des ministres de Genève, et j'ai ainsi épuisé la première partie de son livre, du moins dans ce qu'elle offre pour nous d'intéressant; j'ai omis à dessein, dans cette première partie, des passages curieux, mais qui ont trouvé leur place ailleurs, par exemple, une brève analyse du Contrat social.
Dans cette première partie, Roussau n'a parlé que de lui et de son injuste condamnation. Mais, s'il a été condamné, c'est
contrairement aux lois, c'est parce que le Petit Conseil s'arroge un pouvoir qu'il n'a pas : il est donc conduit à examiner ce qu'est à cette heure le gouvernement de Genève, et l'on voit comment la seconde partie se rattache à la première. Je ne le suivrai pas dans son examen détaillé des lois et ordonnances, examen qui serait ici fastidieux, mais qui intéressait au plus haut point les lecteurs genevois ; car, pour ceux-ci, la question était de savoir, non pas tant si Rousseau avait été condamné injustement, mais s'il avait été jugé légalement, selon les édits et les règlements inscrits dans une Constitution à laquelle ils étaient profondément attachés. Ce loyalisme du Genevois, on le retrouve chez Rousseau lui-même qui, partout où il séjourne, se préoccupe très fort d'observer les lois du pays. Il pousse même si loin ce souci de la légalité que, dans sa cinquième Lettre, il en fait un des trois articles essentiels de toute bonne religion : servir Dieu, aimer son prochain et obéir aux lois.
Ce qu'il s'efforce d'établir, dans cette seconde Partie, c'est que les pouvoirs que s'attribuent les syndics, le Petit et le Grand Conseil, en un mot, le gouvernement proprement dit, sont contraires à l'esprit et à la lettre de la Constitution. Voilà, certes, des sujets bien arides et bien mesquins : ils ne le sont pas sous la plume de Rousseau qui a le don de transformer tout ce qu'il touche. Et qu'on ne croie pas que ce don-là soit simplement chez lui le don de bien dire. Dans la discussion à laquelle il se livre ici, ce n'est pas le charme seul de son style qui relève les menus faits dont il parle: s'il nous intéresse aux discussions de « la parvulissime république », comme l'appelait Voltaire, c'est parce qu'il sait merveilleusement voir et mettre en lumière ce qu'il y a, pour tout grand esprit, d'humain et d'éternel dans les affaires locales d'une petite cité et dans les querelles éphémères d'une poignée de bourgeois contre une dizaine de patriciens. Ce n'est plus, en effet, du Petit Conseil seul et de ses petites menées qu'il va être question, mais de la lutte, vieille comme le monde, de l'aristocratie et du peuple, et encore du conflit, qu'on rencontre en tout pays, entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.
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Ici, le législatif, c'est le Conseil général ou l'Assemblée des bourgeois : qu'est-il exactement, et que peut-il à cette heure ? En principe tout, et à peu près rien en pratique, par suite des empiétements du Petit Conseil, c'est-à-dire, de l'aristocratie. Qu'on lise ce résumé impressionnant de la situation des deux partis. Rousseau s'adresse aux bourgeois, membres du Conseil général ou, comme on disait, du Souverain : « Vous ne reconnaissez de lois que celles que vous faites ; vous élisez les chefs qui vous gouvernent (les syndics) ; vous décidez de la paix et de la guerre; vos magistrats eux-mêmes vous traitent de magnifiques, très honorés et souverains Seigneurs : voilà votre liberté ; voici votre servitude. Le corps (Petit Conseil) chargé de l'exécution des lois, en est l'interprète et l'arbitre suprême (dans le fameux droit de Représentation) ; il les fait parler comme il lui plaît ; il peut les faire taire. Les chefs que vous élisez ont, indépendamment de votre choix, des pouvoirs qu'ils ne tiennent pas de vous. Limités dans vos élections à un petit nombre d'hommes (les quatre syndics étaient pris dans le Petit Conseil), vous faites avec un grand appareil un choix de peu d'importance. Les procédures qu'on doit suivre en vous jugeant sont prescrites (par exemple, entendre l'auteur d'un livre avant de le condamner); mais quand le Conseil veut ne pas les suivre, personne ne peut l'y contraindre ni l'obliger (malgré les Représentations) à réparer les irrégularités qu'il commet. » Puis, il peint, en un saisissant tableau, les empiétements de l'exécutif : « parcourez les annales de votre démocratie, depuis le temps où vos syndics, simples procureurs établis par la communauté pour vaquer à telle où telle affaire, lui rendaient compte de leur commission le chapeau bas, et rentraient à l'instant dans l'ordre des particuliers, jusqu'à celui où ces mêmes syndics, dédaignant leurs droits de chefs et de juges qu'ils tiennent de leur élection, leur préfèrent le pouvoir arbitraire d'un corps (le Petit Conseil), dont la communauté n'élit point les membres et qui s'établit au-dessus d'elle contre les lois. »
Le Conseil des Deux-Cents, qui jugeait les procès en second ressort, était élu par le Petit Conseil, dans la dépendance duquel
il devait donc rester; et Rousseau de s'écrier: « l'appel, du Petit Conseil au Deux-Cents, est un véritable jeu d'enfant ; c'est une farce en politique, s'il en fut jamais. » Car, au fond, qu'estce donc que le Conseil des Deux-Cents? « C'est le Petit Conseil qui reparaît sous un autre nom. » Et, venant enfin à là question actuelle qui divise la cité en deux partis, Représentants et Négatifs : (( la loi a-t-elle été transgressée ? les citoyens et bourgeois disent qu'elle l'a été ; les magistrats le nient. Or voyez, je vous prie^ si l'on peut rien concevoir de moins raisonnable que le droit négatif qu'ils s'attribuent. On leur dit : vous avez transgressé la loi ; ils répondent : nous ne l'avons pas transgressée, et, devenus ainsi juges suprêmes dans leur propre cause, les voilà justifiés par leur seule affirmation. »
Et maintenant où tend tout ceci ? qu'espère Rousseau et que veut-il suggérer aux citoyens par cette critique, partiale peutêtre (nous n'avons pas à en décider), en tous cas, aussi éloquente que passionnée, de leur gouvernement ? est-ce une levée de boucliers qu'il veut provoquer ? car, en fin de compte, il y a deux questions dont l'une dépend de la solution qu'on donne à l'autre. Que vaut le gouvernement de Genève? Voilà la première question. Nous venons d'entendre la réponse on ne peut plus claire de Rousseau. Mais si ce gouvernement est ce qu'il dit, tyrannique et contraire aux lois, que faut-il faire alors pour l'amender ? voilà la seconde question. Sur ce dernier point, Rousseau n'est plus catégorique ; il cesse même d'être éloquent, parce qu'il a peur : peur de quelque soulèvement populaire ou, tout simplement, de quelque démarche intempestive de ses partisans. Mais alors, puisqu'il est à ce point soucieux de la paix publique, pourquoi les Lettres de la Montagne sont-elles si violentes et, comme l'écrivait avec vérité Charles Ronnet, si « incendiaires » ? Pour deux raisons, je crois, dont l'une est relative à Vhomme, et l'autre à Vauteur.
Uhomme avait été profondément blessé de se voir condamné et si durement, par ces magistrats de Genève dont il avait jadis fait un si pompeux éloge dans son Discours sur Vinégalité. Il avait été froissé, de même, des mesquines chicanes de ces
LES LETTRES DE LA MONTAGNE
ministres, dont il avait généreusement pris la défense dans sa Lettre à d'Alembert. Il avait cru enfin que les citoyens à Genève élèveraient la voix pour protester contre l'injure faite à un des leurs, et très longtemps les citoyens s'étaient tus ; et maintenant encore la grande majorité s'inclinait prudemment devant la chose jugée. Tous ces affronts et toutes ces trahisons l'avaient ulcéré, lui qui, pour un ami qu'il perdait, justement à propos des Lettres de la Montagne, écrivait tout ému : « l'idée d'un seul ennemi, quoique injuste, me fait sécher de douleur. » Et tout naturellement sa douleur et sa rancune avaient parlé dans son œuvre, on a vu avec quelle amère éloquence.
Faut-il, à l'exemple de certains historiens, lui en faire un crime? On l'avait déjà, et dès leur apparition, blâmé d'avoir écrit ces Lettres, où l'on ne voyait qu'une misérable vengeance; c'est ce que disait, par exemple, le savant naturaliste Bonnet à son correspondant Allamand, recteur de l'Université de Leyde ; mais Allamand lui répliquait : « Quant à ce que vous me dites que cet homme est bien vindicatif, permettez-moi de vous demander si la vengeance est audessus de l'affront qu'il a reçu » ; et, énumérant les persécutions dont Rousseau avait été l'objet, il ajoutait : « est-ce là peu de chose à votre avis ?. » Certains, même parmi les partisans de Rousseau, regrettaient naïvement que sa personne parût un peu trop dans les Lettres de la Montagne, comme si ce n'était pas précisément l'accent personnel qui avait donné à ces Lettres l'intérêt et la vie qu'elles ont encore de nos jours. A ces critiques de Genevois difficultueux, Rousseau répondait qu'il aurait bien voulu aussi que le moi parût moins dans ses Lettres, mais que « sans le moi, ces Lettres n'auraient pas existé. Quand on fit expirer le malheureux Calas sur la roue, il lui était difficile d'oublier qu'il était là. » Comparaison, il est vrai, plus amusante que juste, carie Petit Conseil n'était pas le Parlement de Toulouse, et l'auteur d'Émile n'avait été ni roué ni rompu. Mais il avait vu un outrage à sa personne dans la condamnation de son livre — flétrir le livre, c'était, selon lui, flétrir l'auteur, — et on l'avait décrété après l'avoir diffamé I Qu'il
eût tort peut-être de se croire « déshonoré » par l'arrêt du Conseil, c'est ce qui importe peu : ce qui importe bien davantage, c'est l'opinion qu'il a du Conseil, parce que cette opinion, il la soumet, que dis-je?il l'impose, par le prestige de son talent, à ses lecteurs genevois. Or, il a beau s'en défendre, elle lui est, en partie tout au moins, dictée à lui-même par son ressentiment ; c'est surtout parce que l'auteur d'Emile a été décrété que la la République est en péril et que les membres du Petit Conseil sont cf des tyrans et des despotes », ce qui est au moins une très forte hyperbole.
Mais ceci, cette hyperbole même, nous amène à montrer dans le livre, après l'empreinte de l'homme même, la marque de Vauteur, et j'entends surtout par là les particularités et même les singularités de son talent et de son style. Quand on dit d'un orateur que son éloquence est entraînante, je crois qu'il faut entendre que son éloquence l'entraîne lui-même autant que ses auditeurs ; et il est naturel dès lors que, sans qu'il s'en doute, sa parole dépasse sa pensée. Le cas de Rousseau orateur est un peu plus compliqué. Ces phrases, qui brûlent le papier, ces apostrophes véhémentes et ces foudroyantes répliques, il en a probablement jeté la première ébauche dans le feu de la composition ; car, en un sens, il est vrai de dire qu'il n'écrit bien que quand il a la fièvre. Seulement ce qu'il écrit ainsi, d'un premier jet, une fois l'inspiration éteinte, ce qui veut dire le plus souvent la colère calmée, il le revoit à loisir, le retouche et même le refait sans cesse (il n'y a qu'à voir ses brouillons, parfois illisibles à force de ratures), jusqu'à ce qu'il ait enfin trouvé le mot et la phrase qui diront tout ce qu'il veut dire* Or ce que, de propos délibéré, il veut exprimer, ce n'est pas la vérité toute unie et toute simple, qui serait pourtant la m érité vraie; mais c'est, tantôt la demi-vérité contenue dans tout paradoxe, et tantôt la demifausseté contenue dans toute exagération, comme il a fait ici dans son tableau, poussé au noir, des empiétements de l'aristocratie. S'il cultive le paradoxe, ce n'est nullement parce qu'il a l'esprit faux; et s'il donne dans l'exagération, ce n'est pas qu'il s'abuse lui-même. Par le paradoxe il veut^ nous le savons de
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reste, étonner le lecteur; mais le paradoxe, reconnaissons-îe, est rare dans les Lettres de la Montagne. Ne prenons donc que ce qui y est abondamment, et ce que j'appellerai ses exagérations préméditées : c'est là une des formes, et la plus essentielle peutêtre, de son talent. Bien qu'il ait assez de finesse pour saisir les nuances, il les dédaigne ; car il sait mieux s'imposer que s'insinuer. Très capable de toucher juste, s'il voulait s'en contenter, il préfère, parce qu'incontestablement il y réussit mieux, frapper fort. En face d'un adversaire, il ne lui suffit pas d'avoir raison contre lui, il faut qu'il l'écrase : « Si je les touche, dira-t-il des ministres, comptez qu'ils sont morts. » De même, en présence d'une idée à exprimer, il la pousse à l'extrême, — n'est-ce pas les idées extrêmes qui se prêtent le mieux à cette forme simpliste qui saisit la majorité des lecteurs? et n'est-ce pas elles aussi qui s'enchâssent le mieux dans ces phrases brèves, énergiques et, pour ainsi dire, armées en guerre, qui sont comme le suprême assaut livré à l'ennemi et par lesquelles justement Rousseau termine, avec une triomphante brusquerie, ses longues et savantes périodes ?
Ainsi son genre de talent l'avait fait, pour ainsi dire, exagérateur et amateur né des partis extrêmes : or sa nature était profondément pacifique; «que ne puis- je, oublié du genre humain, jouir du repos que j'idolâtre, de cette paix si chère à mon cœur ! » (à d'Ivernois, 17 janvier 1765). C'est de cette antinomie, entre les exigences de son talent et le fond de son caractère qu'est résultée la contradiction singulière que voici, dans les Lettres de la Montagne, entre sa polémique et sa conclusion : sa polémique est ardente et va droit aux extrêmes; sa conclusion est timide et embarrassée (1). Sans doute il dit aux Genevois : « réunissez-vous 1 » — mais il ne dit pas pour quoi faire. Il ajoute d'ailleurs: «soumettez-vous de bonne grâce; car votre état, étant le pire, ne saurait changer qu'en mieux. » Etait-ce donc la peine de tant leur monter la tête contre les vingt-cinq « despotes »
(1) C'est ce qui faisait dire au Mercure Suisse, publié à Neuchâtel : « On (Rousseau dans sa conclusion) ne veut point donner de conseils et on en donne. On feint d'exhorter à la paix et on fomente la discorde. » (janvier 1765).
du Petit Conseil? « et que dis-je vingt-cinq? treize suffisent, d'après vos Edits, pour un jugement criminel. Donc sept ou huit, d'accord dans ce nombre, vont être pour vous autant de décemvirs. Encore les décemvirs furent-ils élus par le peuple ; au lieu qu'aucun de ces juges n'est de voire choix : et Von appelle cela être libres! » Voilà le coup de clairon : mais, c'est, hélas! pour sonner la retraite I II me semble donc que ces Lettres de la Montagne nous aident à comprendre ce fait étrange : c'est l'homme le plus ennemi qui soit de toute agitation qui a écrit les livres les mieux faits pour bouleverser le monde.
Au moment même où il écrit les Lettres de la Montagne, il voudrait bien quitter Motiers ; mais l'idée de déménager lui fait peur; « toute espèce de soin m'effraye » ; et il écrit des livres qui le font chasser de lieu en lieu. De même Voltaire ne pouvait retenir une plaisanterie, dût-il la payer de la Bastille ou de l'exil. Seulement, tandis que Voltaire s'était ménagé un fastueux exil à Ferney, le pauvre Jean-Jacques, s'il quitte Motiers, ne sait où aller ; et il songe avec effroi, non seulement aux ennuis, mais aux frais d'un déplacement : « le transport de mes guenilles et de mes livres, par ces montagnes, est pénible et coûteux.» Tous ces tracas, il se les est attirés par sa plume, mais c'est pour cela qu'il faut l'en plaindre, parce que, malgré toutes nos critiques, son génie méritait une autre récompense. C'est bien lui, en définitive, qui a raison contre le Parlement de Paris et le Conseil de Genève : l'Emile, avec tous ses défauts, était un beau livre qu'il était stupide de condamner et de brûler ; et les Lettres de la Montagne purent être interdites à la fois à Genève et à Paris ; elles trouvèrent un peu partout en Europe, et c'était justice, des admirateurs. Je voudrais, aujourd'hui qu'on les néglige un peu, que cette insuffisante étude leur donnât des lecteurs, et je terminerai donc le présent chapitre par ce souhait de Rousseau dans ses Confessions : « Je désire ardemment que quelqu'un de mes lecteurs veuille relire en entier les Lettres écrites de la Montagne. »