‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA LETTRE A d'aLEMBERT SUR LES SPECTACLES

C'est à l'occasion de l'article Genève, de V Encyclopédie, comme chacun sait, que Rousseau a écrit sa Lettre à dAlembert sur les Spectacles. Dans cet article, rédigé par d'Alembert, on lisait deux choses qu'on ne s'attendait guère à y trouver (mais ÏEncyclopédie est un livre à surprises) : d'une part, d'Alembert, fidèle à la tactique des Encyclopédistes, qui était de discréditer sournoisement le catholicisme en exaltant tout ce qui lui était contraire, se donnait le malin plaisir d'apprendre au lecteur français qu'on trouvait à Genève des gens qui ne croyaient ni à la révélation, ni à la divinité de Jésus-Christ, et qui ne se piquaient pas moins d'être de bons chrétiens, puisqu'ils étaient des ministres de l'Évangile; et, d'autre part, s'adressant cette fois aux Genevois, il les exliortait chaleureusement à construire dans leur ville une salle de spectacle, afin qu'on pût dire de Genève qu'elle a réunissait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes. »

Si nous en croyons les Confessions, c'est Diderot qui, lors de sa dernière visite à l'Hermitage, avait appris à Rousseau que (( l'article Genève, concerté avec des Genevois du haut étage, avait pour but l'établissement de la Comédie à Genève ; les mesures étaient prises et cet établissement ne tarderait pas à avoir lieu.»

Bibliographie : Confessions II, 10. — D'Alembert : article Genève dans l'Encyclopédie, a Lettre à M. Jeaii-Jacques Rousseau », 1759 (dans ses Mélanges de litiérafnre, d'histoire et de philosophie, édit, 1821, t. iv). — Marniontel : « Apologie du théâtre » {Mercnre, de novembre 1758 à janvier 1759). — La Harpe: Lycée (II** P. 1. 1, ch. G, Sect. 3). — Desnoiresterres : Voltaire et la Société française au XVIII siècle. T. V : Voltaire aux Délices. — Paul Janet : La philosophie de Molière: Kev. des Deux-Mondes, 1881 . — Bergson : Le rire, 1900. — E. Rigal '. Molière, 1908.

Occupé alors de ses démêlés avec Grimm et M"'" d'Epinay, Rousseau « ne dit rien », pour le moment, sur ce projet qu'approuvait fort Diderot ; mais « indigné de tout ce manège de séduction contre sa patrie, il attendit avec impatience le volume de VEncyclopédie où était cet article. »

Dès qu'il le connut, malgré son abatlement et ses chagrins, malgré l'incommodité de sa nouvelle demeure (à Montlouis), il se mit à l'ouvrage avec acharnement. « Pendant un hiver assez rude, dit-il, j'allais tous les jours passer deux heures le malin et autant l'après-dînée dans un donjon tout ouvert (il existe encore), que j'avais au-bout du jardin où était mon habitation... Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé, que, sans abri contre le vent et la neige, et sans autre feu que celui de mon cœur, je composai, dans l'espace de trois semaines, ma Le//re à d'^/e/n^je// sur les Spectacles. » C'est « peu après son établissement à Montlouis » (décembre 1757), que Rousseau reçut le volume de VEncyclopédie contenant l'article Genève, et c'est dès le mois de février 1758, toujours d'après lui, qu'il aurait composé sa Lettre à d'Alembert. On a objecté à son récit une lettre à Vernes, du 18 février 1758, où il ne parle qu'avec la plus grande indifférence de cet article Genève, qu'il trouve (( peut-être indiscret, assurément pas offensant » pour les pasteurs genevois ; et il refuse de s'entremettre auprès de d'Alembert pour l'amener à rétracter ce qu'il a dit du socianisme, autrement dit du libéralisme, de ces mêmes pasteurs. De sa réplique à d'Alembert, pas un mot dans sa lettre à Vernes. C'est pourtant le récit des Confessions qu'il faut croire, car, dans une lettre à l'imprimeur Rey, datée du l^r mars 1753, Rousseau parle déjà d'un ouvrage qui est(( prêt », et cet ouvrage est la Lettre à d'Alembert Rousseau désirait que le livre fût imprimé dans le plus grand secret, d'abord par égard pour d'Alembert, qu'il prenait à partie et qu'il voulait instruire le premier de sa réplique, et aussi, sans doute, pour que, l'attaque étant imprévue, le succès en fût plus retentissant (1).

(1) L'ouvrage fut mis en vente à Paris, le 2 octobre 1758 (Bossclia : « Lettres de Jean-Jacques Rousseau à Marc-Michel Re}^ », 1858, p. 64).

LA LETTRE A d'aLEMBERT SUR LES SPECTACLES

Mais, s'il a écrit de verve et assez rapidement cette Lettre, Rousseau ne l'a pas improvisée sans notes et encore moins, comme il l'insinue, sans livres. En réalité, il a sous les yeux, quand il la rédige, son Montaigne nalurellement, mais encore les Réflexions de Bossuet sur la Comédie et aussi le Traité du prince de Conti sur le même sujet (où il puisera une anecdole rapportée par Saint-Jean Clirysoslome ; et ce n'est pas dans Chrysoslome qu'il l'est allé chercher). Il a même un Platon: car, en vue de sa Lettre sur les SpcciGcles,i\ a composé, avec un livre des Lois et un livre de la Républiquey un traité, d'ailleurs sans grand intérêt, sur VImitation théâtrale. Il a donc pris son temps pour fourbir ses armes avant de partir en guerre : maintenant pourquoi s'est-il décidé à guerroyer?

Pour deux raisons, je crois, dont l'une était certainement le dépit de voir Voltaire installé à Genève, ou aux portes de Genève. Que l'article de ÏEncyclopédie eût été inspiré par Voltaire qui, dès son installation aux Délices (en février 1755), avait tout fait pour attirer à ses représc'utations théâtrales les riches Genevois, Rousseau n'en doutait nullement; et il croj^ait même, à tort ce me semble, que certaines parties de l'article avaient été écrites par Voltaire. Le croyait-il vraiment? il savait trop bien que rien ne ressemblait moins à la prose agile et amusante de Voltaire que l'ennuyeuse correction du géomètre d'Alembcrt.. Mais ce qu'il savait aussi c'est qu'on allait, si l'on établissait un théâtre à Genève, représenter sans trêve, et aux applaudissements de la foule, les Zaïre, les Mahomet et les Mérope de « cet homme arrogant, opulent, d'une brillante faconde » (ainsi en parlent les Confessions), de cet homme enfin qui, du jour où il s'était fixé à Genève, était devenu « l'idole des femmes et des jeunes gens. » Dès ce jour, Rousseau avait estimé que « Genève était perdue » ; en tous cas, perdue pour lui, qui avait pourtant plus de droits que tout autre d'y tenir le premier rang : n'était-il pas, en etîet, « le citoyen de Genève » par excellence? — et voilà pourquoi « la Comédie est une école de mauvaises mœurs, «On m'accordera, du moins, après les aveux des Confessions (et nous aurions pu nous en passer), que, si Voltaire n'avait pas été

eii 1758, comme il s'appelait lui-même, « le Suisse Voltaire », Rousseau aurait moins frémi « d'indignation » à l'idée qu'un tliéâtre allait s'établir à Genève : peut-être même y aurail-il laissé jouer le Devin du village, de J.-J. Rousseau.

Il n'oublie sans doute pas, dans sa Lettre à d'Alembert, d'admirer, très sincèrement d'ailleurs, les tragédies de M. de Voltaire et, en particulier Zai/'é?, « cette pièce enchanteresse » ; mais seuls les lecteurs naïfs peuvent se méprendre sur ses sentiments à l'égard de « l'illustre auteur de Nanine », qu'il loue même au point de formuler ce souhait, fait pour le désarmer d'avance : (( s'il nous faut absolument un théâtre, que M. de Voltaire s'engage à le remplir toujours de son génie et à vivre autant que ses pièces. » Est-il façon plus aimable, et plus adroite, de cacher son jeu ?

On connaît la tlièse qui fait le fond de la Lettre sur les Spectacles: le théâtre est condamnable, parce qu'il corrompt les bonnes mœurs. Rien sans doute n'est plus facile que de montrer comment Rousseau, pour aboutir à cette llièse, n'avait qu'à développer les conséquences de ses œuvres antérieures, à savoir de ses deux Discours. Dans son premier Discours, en effet, il a attaqué la littérature, et, dans son second, la société, parce que ce sont deux choses artificielles. Or ce qu'il y a de plus artificiel, à la fois dans la littérature et la société, c'est bien le théâtre : les sentiments y sont teints, et les gens qui sont sur la scène jouent des personnages qui leur sont étrangers : nous voilà donc aussi loin que possible de l'homme de la nature, qui a seul, comme on sait, les sympathies de Rousseau.

Que Rousseau ait compris tout de suite que sa Lettre sur les Spectacles se rattaclierait aisément à ses écrits antérieurs, et qu'en conséquence elle contribuerait à donner plus de consistance à son œuvre et, par là même, un air plus sérieux au rôle de Caton le censeur qu'il affectait de jouer, tout cela n'est point douteux. Il se disait sans doute aussi, toujours plus préoccupé de frapper fort que de frapper juste, que le meilleur moyen de scandaliser le public — et d'enlever le succès —, c'était de condamner hardiment le plaisir même dont ce public raffolait le

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