‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 5 sur 18 · LA LETTRE A D*ALEMBERT SUR LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LA LETTRE A D*ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

plus, le plaisir de la comédie. Rousseau a évidemment pensé à tout cela, tandis qu'il écrivait sa Lettre à d'Alemberl ; mais ce n'est pas, je crois, cet ensemble de considérations, ce n'est pas, comme on l'a dit, le dessein arrêté de « poursuivre sa croisade contre la civilisation » qui l'a déterminé à écrire cette Lettre. Saint-Marc Girardin veut que Rousseau n'ait fait, en l'écrivant, « que suivre la pensée qui avait inspiré ses autres ouvrages », et il alfirme que « le dépit et la jalousie contre Voltaire n'y furent pour rien. » Sans être aussi catégoriques que Saint-Marc Girardin, les modernes critiques sont trop enclins, selon moi, à nous représenter Rousseau comme conduit, par la seule logique, de ses deux Discours à sa Lettre sur les Spectacles ; et ils prêtent ainsi au développement de sa pensée et de ses œuvres plus de systématisation prémiditée qu'il n'y en eut en réalité. Assurément, des deux Discours à la Lettre sur les Spectacles, Rousseau n'a pas changé, et il est naturel qu'on retrouve dans la Lettre certaines idées des Discours. Mais ce n'est pas, je crois, pour être conséquent avec lui-même, et parce qu'il était bon logicien, que Rousseau a écrit la Lettre à d'Alembert. 11 ne faut pas oublier que jusqu'ici les ouvrages de Rousseau, bien loin d'être le fruit naturel de la méditation solitaire, ont été provoqués par des faits extérieurs, tels que des sujets mis au concours par une Académie. Il en va de même, je crois, pour la Lettre à d'Alembert : Rousseau n'eût peut-être pas songé à écrire un livre contre les spectacles, s'il n'eût pas espéré, par ce livre, barrer le chemin à Voltaire, qui était en train de faire la conquête de Genève.

Mais enfin pourquoi tient-il tant à lui disputer cette conquête, et depuis quand donc Genève est-elle si cliere à son cœur? depuis quatre ans exactement, c'est-à- dire depuis son dernier séjour, qui dura quatre mois, dans sa ville natale. Ce séjour, c'est, avec l'établissement de Voltaire aux portes de Genève, le second fait, et comme la seconde raison déterminante de la Lettre à d'Alembert ; et d'ailleurs, on va le voir, ces deux rai- Sons, pour ainsi dire, se conditionnent l'une l'autre : en ternies plus clairs, si l'installation de Voltaire aux Délices est, en 1758.

insiippoiiable à Rousseau, cest surtout parce que Rousseau a fait, quatre ans plus tôt, un séjour en Suisse, sur l'importance duquel on ne saurait trop insister. Quand, en effet, il est retourné à Genève en 1754, Rousseau n'a pas seulement retrouvé son pays, i7 s est retrouvé tui-méme, le Suisse et le Genevois de jadis, celui qui écoutait, et se rappelle maintenant — il va en parler dans sa Lettre à cC Alembert — , les leçons de patriolisme de son père : «Jean-Jacques, me disait-il, aime Ion pays. . . » ; et ainsi, avant même d'en revendiquer le titre, il a senti renaître en lui tous les fiers sentiments démocratiques du « citoyen de Genève». Il avait fait, sans doute, avant 1754, d'Annecy et de Chambéry, plusieurs voyages et de rapides séjours à Genève ; mais, s'il n'avait jamais pu voir « les murs de cette heureuse ville sans attendrissement », c'étaient là des émotions fugitives, qui s'évanouissaient à mesure que disparaissaient à l'horizon les murs de cette ville, où il n'était alors qu'un passant inconnu.

Au contraire, en 1754, il est connu de tous, et «tous les états » fêtent à l'envi l'auteur célèbre, qui est l'honneur de la cité. « Les principales liaisons qu'il fait alors à Genève », il les énumère dans ses Confessions (II, 8), et nous y lisons les noms de ptisteurs tels que Vernes et Moultou et de patriotes et démocrates, tels que De Luc et Marcet, c'est à-dire de partisans, les uns, des vieilles mœurs calvinistes, les autres, des vieilles libertés genevoises. Voilà quels sont désormais ses amis (et nous les retrouverons plus tard); c'est dans leur société qu'il sent se rallumer, (( son zèle patriotique » ; il exalte dans sa pensée cette Genève qu'il voit d'ailleurs plus belle et plus austère qu'elle n'est à cette heure : c'est cette Genève-là dont il faut à tout prix défendre l'antique et saine rudesse à la fois contre l'envahissement du luxe et les empiétements de l'aristocratie ; or c'est cette Genève -là qui finira par sombrer, si on laisse dans ses murs un Voltaire implanter son théâtre et promener ses baladins !

Ce n'est donc pas seulement fhomme qui craint de n'être plus prophète dans son pays, c'est aussi le patriote, qui a écrit la Lettre à d Alemhzrt: la jalousie seule ne l'eût pas rendu si

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éloquent ; et surloiit elle n'eût pas fait passer dans son œuvre « cette douceur dame qu'on y respira, dit- il, et qui n'élait point jouée. » Son patriotisme ne l'était pas non plus, et la meilleure preuve en est, ce me semble, le cas que font encore, de tout ce qui touche Genève dans la Lettre à d'Alembert, ceux qui en sont les meilleurs juges, les Genevois d'aujourd'hui : « Notre prédilection, dit l'un d'eux, va, parmi tous ses ouvrages, à la Lettre à d'Alen\bert, parce que celui-là nous parait le plus genevois (1). »

Ce qui est purement genevois, dans cette Lettre, à savoir : que croient exactement les pasteurs, et le théâtre est-il bon pour Genève? nous le négligerons pour ne nous occuper que de ce qui est d'un intérêt universel : le théâtre est-il bon en soi? Je voudrais montrer que la Lettre à d'Alemberl, malgré les justes critiques qu'on en a faites de tout temps, reste une œuvre intéressante et même suggestive, et qu'elle mérite mieux que la mention dédaigneuse et sommaire par laquelle on la désigne couramment dans les histoires littéraires : « le paradoxe de Rousseau sur le théâtre (2). » Déjà Grimm avait porté sur elle ce verdict qu'on a reproduit depuis, comme s'il était sans appel: « tout cela est très beau et très faux. » Or Grimm a deux fois tort : non seulement on peut lui rappeler ce qu'avait dit, et ce qu'avait eu raison de dire, au siècle précédent, son grand prédécesseur en critique : « rien n'est beau que le vrai » ; mais je crois encore qu'un esprit non prévenu reconnaîtra aisément que tout n'est pas faux dans la Lettre à d'Alembert. Je voudrais, non certes l'analyser après tant d'autres, mais marquer ce qui, d'une part, en fit l'originalité au dix-huitième siècle, et ce qui en fait, je crois, même aujourd'hui, l'intérêt et le mérite.

Quand Babouc sortit du temple où l'on avait religieusement dormi en écoutant (( un mage qui parlait dans une machine élevée », il entra au théâtre où l'on écoutait dans un profond silence : « l'amour de la vertu et les dangers des passions y

(1) B. Bouvier : J.-J. Rousseau, 1912, p. 193.

(2) Par exemple : « On est fixé depuis longtemps sur ce qu'il faut penser des paradoxes de Rousseau (sur la Comédie). Marmontel, mieux que personne, avait sur le moment (dans son Apologie du théâtre, dont je parlerai plus loin), démoli cet écliafaudage de sophismes ». (Lencl : Un homme de lettres an xviu^ siècle, Marmontel, \d02, p. Ifil).

étaient exprimés par des traits si vifs et si touchants, que Babouc versa des larmes. Il ne douta pas que ces héros et ces héroïnes, qu'il venait d'entendre, ne fussent les prédicateurs de l'empire. » Ainsi, ce n'est pas seulement de Diderot, mais de Voltaire et même de tous les philosophes du dix-huitième siècle qui ont fait des pièces de théâtre, qu'on peut dire, suivant le mot amusant de Faguet, qu'ils ont prétendu remplacer la chaire chrétienne par le trou du soutïleur. Cependant cette chaire chrétienne était toujours debout, et ceux qui l'occupaient continuaient, comme l'avaient fait au siècle passé les Bourdaloue et les Bossuet, et comme le voulait d'ailleurs leur saint ministère, de tonner contre la comédie et les comédiens. Que va faire Rousseau? Se bornerat-il, tout compte fait, à rééditer, comme on l'a dit, et à affaiblir en les délayant, les anathèmes des prédicateurs et des écrivains ecclésiastiques contre le théâtre? Non pas. C'est au nom des vérités de la foi, c'est en citant les Pères et les Conciles, que ces écrivains condamnent le tliéâtre : ce n'est pas parce qu'il est contraire à la religion, c'est uniquement parce que, à tort ou à raison, peu importe pour le moment, il le trouve contraire à la morale, que Rousseau blâme le théâtre. Le débat désormais n'a plus lieu entre les écrivains sacrés et les auteurs dramatiques, mais entre ceux-ci et un simple moraliste ; ce débat s'est, comme on dit, sécularisé, et cela seul donne à l'écrit de Rousseau une portée que n'avaient pas les écrits ecclésiastiques. Par exemple, aux anatlièmes lancés par les évêques contre le théâtre, les auteurs dramatiques pouvaient toujours répondre, avec l'auteur de la Préface de Tartuffe : « Si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie doit en être. » Or il ne s'agit plus, avec Rousseau, de ce qui peut au théâtre offenser Dieu, mais simplement de ce qui blesse la morale. Je conviens d'ailleurs que Rousseau, sur certains points, se rencontre avec les orateurs sacrés ; mais cela était inévitable, puisqu'on ne fait pas son salut en dehors de la morale; et je conviens encore que Rousseau a emprunté à ces mêmes écrivains, et notamment à Bossuet, certains arguments, qu'il présente d'ailleurs à sa manière ; mais.;

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encore une fois, il ne parle pas en chrétien ; il prétend parler simplement en honnête homme, et en homme qui se sépare aussi bien du clergé que des philosophes. Ici encore, comme sur d'autres questions plus imporlantes, telles que la religion même, il « fait bande à part )). C'est, ce me semble, ce qu'on n'a pas assez dit, et c'est pourtant ce que devait suggérer au lecteur cette phrase de la Lettre à dAlemhert : « Tout est problème encore sur les effets du théâtre, parce que les disputes qu'il occasionne ne partageant que les gens d'église et les gens du monde, chacun ne l'envisage que par ses préjugés. »

Quand Voltaire entendit parler d'un ouvrage qu'aurait écrit Rousseau contre le théâtre, il écrivit à Thieriot (17 septembre 1758) : u Qu'est-ce qu'un livre de Jean-Jacques contre la comédie? Jean-Jacques est-il devenu Père de l'Eglise? » C'est que Voltaire ne croyait pas qu'il fût possible de condamner le théâtre autrement qu'au nom de la religion. Tout de même Jules Lemaître, rappelant que Pascal, Bossuet et Bourdaloue avaient, avant Rousseau, réprouvé le pouvoir corrupteur de la comédie, ajoute que tous ces docteurs et orateurs chrétiens parlaient ce au nom d'un dogme. Mais, lui, Rousseau, au nom de quoi condamne-t-il les trop douces impressions qu'on peut recevoir du théâtre?» — Il les condamne au nom de la conscience morale, quand il croit que ces « impressions « peuvent blesser la conscience; et, pour avoir ce droit-là, il n'est pas besoin d'être un « docteur chrétien », puisqu'il suffit d'être un honnête homme. Qu'il ait eu tort de condamner les auteurs qu'il prend à partie ; c'est une tout autre question, que j'aborderai tout à l'heure, mais je tenais à établir nettement la position que Rousseau a prise, et avait le droit de prendre, entre l'église, d'une part, les gens du monde et les philosophes de son temps, de l'autre, parce qu'en prenant celte position, et qu'il l'ait d'ailleurs bien ou mal défendue, il faisait déjà œuvre originale dans sa Lettre à dAlemhert.

Dieu me garde de vouloir discuter ici l'éternelle question des rapports du théâtre et de la morale! Je voudrais seulement dégager ce qu'a dit d'intéressant et de curieux, sur cette question, l'auteur de la Lettre sur les Spectacles. Le théâtre, pour

employer les termes de Rousseau, « est-il bon, esl-il mauvais en soi? » — Il est mauvais, c'est ce que prétend Rousseau; mais, qu'on y fasse attention, pour le prouver, il faut d'abord qu'il réfute les partisans de la morale au théâtre : or, dans sa réfutation, il devance et il approvisionne de fort bons arguments tous ceux qui, sans aller jusqu'où il va (le théâtre est mauvais en soi), ne croient, pas plus que lui, que le théâtre soit, comme l'affirmaient Voltaire et les philosophes, ni puisse même devenir, comme le proclamait Diderot, moralisateur (1).

Au sujet de la tragédie, Rousseau s'amuse à railler sa prétention fameuse « de purger les passions » : est-ce en les excitant? ou bien serait-ce parce que la peinture des passions, et des souffrances qui les accompagnent, suffit pour nous les faire éviter ? Consultez donc votre cœur à la lin d'une tragédie : le trouble et l'attendrissement que vous sentez en vous-même, et qui se prolonge après la pièce, annoncent-ils une disposition bien prochaine à surmonter vos passions? La tragédie, ditesvous, mène à la pitié par la terreur; soit! mais voyons ce que vaut cette pitié sans cesse invoquée. Valérius Atticus, accusé calomnieusement par l'ordre de Messaline, qui voulait le faire périr, se défendit devant l'empereur d'une manière qui touclia extrêmement ce prince, et même, au dire de Tacite, arracha des larmes à Messaline elle-même. Elle entra dans une chambre voisine pour se remettre après avoir, tout eh pleurant, averti Vitellius à l'oreille de ne pas laisser échapper l'accusé : « Je ne vois pas au spectacle une de ces pleureuses de loges, si fières de leurs larmes, que je ne songe à celles de Messaline pour ce pauvre Valérius Atticus. »

Pour ce qui est de la comédie, « le plaisir même du comique étant fondé sur un vice du cœur humain », la malignité^ n'est-il pas plaisant que ceux qui reprochent à Rousseau ses paradoxes

(1) Emile Deschaiiel (Le Théâtre de Voltaire, 1886, p. 364), écrit ceci : (( Rousseau, avec toute l'éloquence qu'il déploie au service (!) de celte thèse du théâtre éducateur, contribue, sans le vouloir (!!) à mettre en évidence mieux que personne le principe contraire : que le théâtre est une chose et que la morale en est une autre, et qu'on a tort de vouloir les unir. » Oui, Rousseau a mis en évidence ce principe : seulement ce n'a pas été sans le faire exprès.

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soulieiinent eux-mêmes celui-ci : c'est en caressant un vice du cœur humain qu'on mène les hommes à la vertu. Mais Rousseau n'insiste pas sur (( la nature » de la Comédie, et préfère étudier certains auteurs comiques : ils nous occuperont tout à l'heure.

Au fond, son principe est le suivant : le théâtre n'a pas le pouvoir, qu'on lui attribue, de changer les sentiments ni les mœurs ; car il ne peut que suivre, sauf à les embellir, les uns et les autres ; « un auteur, qui voudrait heurter le goût général, composerait bientôt pour lui seul », ce qui me parait incontestable (1). Prenez une pièce francliement immorale ; je défie bien l'auteur de s'en excuser autrement que par ceci : ma pièce reproduit les mœurs du temps, elle est au goût du jour, et c'est bien pour cela qu'on l'applaudit. Dans toute cette partie de sa discussion (le théâtre n'est pas moral par essence), il me semble que nous sommes aujourd'hui de l'avis de Rousseau et il est évident que Rousseau est ici parfaitement sincère. S'il s'en était tenu là ! S'il s'était contenté de dire : ni moral, ni immoral en soi y le t'iéâtre peut être l'un ou l'autre selon les auteurs et aussi selon les époques ; en parlant ainsi, il aurait exprimé ce que pense tout esprit sensé et ce qu'il pensait très certainement, lui qui écrivait, dans cette même Lettre à d'Alembert : « Il y a partout mélange de bien et de mal. On abuse de tout : axiome trivial, sur lequel on ne doit ni tout rejeter, ni tout admettre. » Le malheur, c'est qu'il s'était obligé à «tout rejeter» du théâtre, puisqu'il fallait empêcher à tout prix que Genève, c'est-à-dire Voltaire, eût son théâtre ; et, sans barguigner, il pourfend les uns après les autres, d'abord les auteurs de tragédies, puis les auteurs de comédies, comédien supérieur lui-même, car il se pénètre si bien de son

(1) Voici, à la fois, la preuve et l'illustration de ce qu'avance Rousseau : « Dans le Cid espagnol, Diègue raconte que, voyant son ennemi étendu sans vie, il a porté la main à sa blessure et a lavé (à la lettre) avec le sang la place du soufflet sur sa joue ; et il arrive la joue encore teinte de ce sang. C'est sauvage. Mais ne voyez-vous pas comme chaque peuple apporte aux représentations de la scène un degré de dureté ou de susceptibilité qui répond à son genre de tournoi national et qui peut se mesurer au caractère de ses jeux favoris ? » (Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis, VII, 274), c'est la thèse même que développe longuement Rousseau.

rôle que par moment, il finit, j'en jurerais, par croire aux extravagances qu'il déclame ; il se laisse ravir à ses belles et harmonieuses périodes ; la passion fait le reste et il prend au sérieux ses plus absurdes exagérations.

Celui qui parle de Rousseau navigue perpétuellement entre deux écueils : d'un côté, il risque d'être dupe d'un trop habile orateur ; mais, d'un autre côté, il peut le soupçonner à tort de n'être pas droit, toutes les fois qu'il paraît trop adroit, ou qu'il est emphatique et outré. C'est ce qui est arrivé pour la Lettre à dAlembei't, où l'outrance manifeste de la thèse, qu'il soutient parfois comme une gageure, a fait méconnaître la part de vérité et même de sincérité que renferment ses prétendus «paradoxes» sur les comédies qu'il critique. Voici, par exemple, le Légataire universel: qu'y voyons-nous ?« dans l'appartement d'un oncle qu'on vient de voir expirer, dit Rousseau, son neveu, l'honnête homme de la pièce, s'occupe, avec son digne cortège, de soins que les lois paient de la corde. Les tours les plus punissables y sont rassemblés comme à plaisir avec un enjouement qui tait passer tout cela pour des gentillesses. » Et le bon Laharpe de s'écrier, d'accord, ne l'oublions pas, avec les idées régnantes, que combat Rousseau : « Voilà une leçon bien frappante des dangers qui peuvent assiéger la vieillesse infirme d'un célibataire. Mariez-vous donc avant de vieillir, c'est bien la leçon que nous donne le moraliste, lequel, en l'occurrence, s'appelle Regnard. Le malheur est que, suivant Sainte-Beuve, « cette leçon se perd dans le rire; on oublie de la tirer. Je le crois bien 1 mais, et c'est là le point, oublie-t on aussi de réfléchir? « La folie de la forme emporte le fond », dira-t-on, d'accord avec Sainte-Beuve: l'emporte-t-elle tout à fait? et sans nier l'efficacité du rire pour « faire passer », comme on dit, les pires équivoques et en atténuer le venin, ne peut-on, après avoir ri tout son saoûl, comme au Légataire, penser tout de même à ce qui vous a fait rire et être quelque peu honteux d'avoir tant ri? «Il faut, disait Joubert, que la Comédie nous fasse rire décemment. » Jules Lemaître écrit : <( Il n'y a que Jean-Jacques pour prendre au tragique l'immoralité du Légataire. » Il a tort certes de prendre au tragi-

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que une chose qui est comique, et qui l'est en perfection. Mais d'avoir noté le premier et regretté les vilenies qui foi)t tout le sujet du Légataire, cesl de quoi il convient, je crois, de louer Rousseau ; et si, comme il est possible, et comme le dit encore Lemaître, « cela est tout genevois et tout protestant », il n'y a alors qu'à féliciter Genève et le protestantisme d'avoir donné à Rousseau la délicatesse de sens moral qui lui a dicté sa juste critique du Légataire. Rousseau dit encore, à propos de la même pièce : « pour savoir mettre un fripon sur la scène, il faut un auteur bien honnête homme. » Cet honnête homme, il est certes dans Molière, mais le sent-on assez dans certaines de ses comédies ? et j'arrive aux pages les plus souvent citées, et les plus décriées, de la Lettre à d'Alembert .

Rousseau, voulant faire la critique de la Comédie française, va droit à Molière, et il faut reconnaître que cela ne manque pas de crânerie. Voici d'abord ÏAvare : « c'est, dit Rousseau, un grand vice d'être avare et de prêter à usure ; mais n'en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultants reproches, et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre, d un air goguenard, qu'il n'a que faire de ses dons?» — Mais, réplique Saint-Marc Girardin, il n'y a rien au contraire de plus moral que cette scène, et la preuve, c'est que j'en pourrais faire un beau sermon : a Si je voulais, dans un sermon, dépeindre l'avarice et la rendre odieuse ; si je disais que cette passion fait tout oublier : l'honneur, l'amitié, la famille ; que l'avare préfère son or à ses enfants ; que ceux-ci, réduits, par l'avarice de leur père, aux plus grandes nécessités, s'habituent bientôt à ne plus le respecter et que cette révolte des enfants est le cliâtiment de l'avarice du père ; si je disais cela dans un sermon, qui s'en étonnerait? qui s'aviserait de prétendre, qu'en parlant ainsi, j'encoucourage les enfants à oublier le respect qu'ils doivent à leurs parents? Eh bien ! Molière, dans la scène de ÏAvare, qu'accuse Rousseau, n'a pas fait autre chose que mettre en action le sermon que j'imagine. »

L'auteur du Cours de Littérature dramatique a tort de dire qu'il

« imagine » ce sermon ; car emprunter n'est pas imaginer, et Saint-Marc Girardin emprunte le sien à Marmontel, qu'il a oublié de citer, ce Supposons, dit Marmontel dans son Apologie du théâtreyque, dans un sermon, l'orateur dît àl'avare... Jedemande à M. Rousseau si cette leçon serait scandaleuse. Eli bien ! la comédie de Molière n'est autre chose que cette morale e/î aclion.y) En action, le mot se trouve dans les deux auteurs et ils ne sentent pas que ce mot renverse toute leur argumentation. Dans un sermon, on ne voit pas un fils en face de son père, on ne l'entend pas lui parler et se moquer de lui, et c'est cette « action » précisément, c'est ce spectable qui est pénible. La leçon que fait le sermonnaire à Tavare, nous la trouvons méritée ; elle nous choque un peu, faite par un fils à son père, parce que, si avare qu'il soit, un père est toujours père, en présence de son fils.

Et voici maintenant un mari : Dandin a fait « une sottise », c'est lui qui le reconnaît. 11 a voulu, lui bourgeois campagnard, épouser une « demoiselle» ; il mérite donc d'être puni, mais non pas, n'étant que vaniteux, par le deshonneur. On nous dit (1) : « l'adultère, dans George Dandin, n'est qu'une menace ; il est peut-être un projet, il n'est pas un fait ; » pas encore, mais il le sera demain : vous n'avez qu'à écouter Clitandre roucouler avec Angélique. A coup sûr, il n'a pas avec elle, comme on disait du temps de Molière, « les derniers engagements » ; il n'a donc que les avant-derniers, et l'on sait la distance des uns aux autres I le parterre rit donc... de ce qui va échoir à George Dandin. Il me semble dès lors que la critique de Rousseau n'est pas si fausse: «quel est le plus criminel, d'un paysan assez fou pour épouser une demoiselle, ou d'une femme qui cherche à déshonorer son époux ? Que penser d'une pièce où le parterre applaudit à l'infidélité (disons seulement : ne s'indigne pas de l'infidélité), au mensonge, à l'impudence de celle-ci, et rit de la bêtise du manant puni ? »

Je n'oublie pas le moins du monde, — mais on l'a tant démontré ! — que Rousseau se fourvoie çà et là dans sa critique de

(1) E. Rigal; Molière, II, 139;

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Molière ; que parfois il a l'air, ou fait semblant, de ne pas comprendre. Ce que je voulais seulement monlrer, parce qu'on l'a trop méconnu, c'est que, comme moraliste, il a porté sur la comédie, et sur Molière lui-même, certains jugements qui ne manquent pas de justesse, ni peut-être de profondeur. Ainsi il exagère sans doute, mais, qu'on veuille bien y réflécliir, il n'a pas tout à fait tort, quand il avance que Molière, « pour mulliplier ses plaisanteries, trouble tout l'ordre de la société, renverse les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée, tourne en dérision les respectacles droits des pères sur leurs enfants et des maris sur leurs femmes. » C'est exagéré tant qu'on voudra : ce n'est pas complètement faux. A-t-il tort encore quand il voudrait que, toutes les fois que Molière fait rire, « les honnêtes gens ne rougissent pas d'avoir ri. » Ce qui m'incline à croire que, dans ces deux passages, malgré son parti pris, Rousseau a vu juste, c'est que je retrouve, sous une forme plus mesurée, les deux mêmes critiques chez un des plus intelligents admirateurs de Molière : « de quel droit, dit M. Rigal, voudrait-on prendre au sérieux ce qu'il y a maintenant d'utile et de généreusement révolutionnaire dans les œuvres de Molière, si l'on ne prenait pas au sérieux ce qu'il y a de nuisible et d'anarchique ? Or Molière a travaillé à libérer la famille, mais il a travaillé aussi à la détruire... Ce qui me gâte souvent Molière, c'est le rire mauvais, le rire de scandale que j'entends retentir dans le parterre. Certaines plaisanteries portent trop, certaines théories sont trop approuvées ; les manquements aux mœurs trouvent trop de complaisants et de complices... Et qu'on ne me dise pas que j'abuse contre Molière de celte attitude des spectateurs. Les rires qui me choquent, Molière les a entendus quand il jouait ; il les a pressentis quand il écrivait... Deviner ce qui était de nature à plaire au public a été son plus extraordinaire talent. Dès lors ne doit- on pas le rendre responsable des moyens qu'il a employés pour plaire (1) ? » Ce sont « ces moyens de plaire » que Rousseau a prétendu juger : et il a eu tort sans doute de trop généraliser

(1) E. Rigal : Molière, I, 181.

et (l'outrer ses critiques ; pourtant si l'on admet que, même à la comédie, et même quand il s'agit de Molière, la morale ne perd pas ses droits, alors, comme moraliste, Rousseau avait parfaitement raison de reprocher à Molière les scènes qu'il a visées dans sa Lettre à dAlembert, car Molière lui-même, pour les excuser, n'aurait pas trouvé autre chose que le mot fameux de Rousseau : « Il fallait bien faire rire le parterre ! » Ce mot nous mène au Misanthrope.

Que le lecteur se rassure : je ne réfuterai pas, étant déjà bachelier, « le paradoxe de Rousseau sur le Misanthrope. » Et je ne prétends pas non plus démontrer que Rousseau a dit la vérité, qui la dira jamais tout entière? sur Alceste, ce caractère si vivant, et par là si complexe. Mais deux choses me paraissent intéressantes, même après tout ce qu'on a écrit sur ce sujet si rebattu : c'est d'abord de chercher comment Rousseau s'est peint lui-même, avec ses préoccupations actuelles, dans le jugement qu'il a porté sur la pièce de Molière ; et ensuite, puisqu'on a tant insisté sur ce qu'avait d'erroné ce jugement, c'est de montrer qu'il n'est peut être pas aussi faux qu'on le prétend d'ordinaire.

Et d'abord, quand Rousseau écrivit sa Lettre à d'Alembert, il venait de quitter l'Hermitage, après s'être brouillé avec Grimm, Diderot et M'^'^ d'Epinay. (/est après les scènes les plus violentes qu'il avait rompu avec ses meilleurs amis. Mais il se ressaisit très vite et bientôt il fut tout à la joie de vivre enfin à sa guise et de se sentir à l'abri des critiques et des conseils dont il pensait pouvoir se passer désormais. Ce sentiment de l'indépendance reconquise lui a fait rédiger son nouvel ouvrage avec un tel plaisir que son style s'en est ressenti: ce style s'est détendu, il est moins amer et moins violent que dans son précédent ouvrage, le Discours sur Vinégalité. Rousseau s'en rendait très bien compte, car il a écrit dans ses Confessions, à propos de sa Lettre à d'Alembert : « C'est ici, car la Julie n'était pas à moitié faite, le premier de mes écrits où j'aie trouvé des charmes dans le travail. » Disons aussi, ce que ne dit pas Rousseau, que la Lettre à d'Alembert se ressent du voisinage de

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Julie : c'était la même plume qui peignait les grâces de Julie et traçait certaines pages attendries de la Lettre à dAlembert.

Ainsi Rousseau s'est afïranchi d'amitiés devenues gênantes ; mais il ne s'est pas, en écrivant, alïranchi de lui-même, je veux dire de sa manie de parler de lui et de ses aventures personnelles dans les écrits qui, par leur sujet, semblent être les plus étrangers à sa personne. C'est ce qu'il a fait tout naturellement dans Pouvrage qui nous occupe : « plein de tout ce qui venait de m'arriver, dit-il dans les Confessions, encore ému de tant de violents mouvements, mon cœur mêlait le sentiment de ses peines aux idées que la méditation de mon sujet m'avait fait naître; mon travail se sentit de ce mélange. Sans m'en apercevoir, j'y décrivis ma situation actuelle : j'y peignis Grimm, M'"^ d'Epinay, M'"^ d'Houdetot, Saint-Lambert, moi-même. » Il s'est peint surtout lui-même/mais il est curieux de relever aussi ce qui, d'une part, dans sa critique du Misanthropey a été écrit volontairement à l'adresse de ses anciens amis ; et ce qui, d'autre part, à mesure que les vers de Molière lui revenaient à l'esprit, devait, je crois, évoquer à ses yeux les torts, tantôt des uns, tantôt des autres ; car tous les torts étaient, comme on pense, du côté de ses amis. Alceste, dit-il, doit prévoir le mal que lui fera sa franchise : « qu'une femme fausse le trahisse (et la femme fausse ici n'est pas Gélimène, mais M™*d'Epinay), que d'indignes amis le déshonorent. » — Alceste et ses amis sont ici oubliés, mais non pas Grimm, sa bête noire, ni Diderot qui a trahi le secret de son amour pour Sophie ; et justement, quand il parle de Diderot et de sa trahison dans les Confessions, il s'écrie : o et toi aussi, Diderot, indigne ami! » — Rousseau continue : tout cela, « il doit le soufïrir sans murmurer », mais non sans flétrir publiquement les coupables, car dans le monde des lettres on devinait aisément quelles personnes étaient visées pai- Rousseau. On s'est troiupé, ce me semble, quand, sur la foi du passage cité plus haut, on a cru voir Saint Lambert parmi « les faibles amis qui abandonnent » l'auteur; car Rousseau envoya sa Lettre sur tes Spectacles i\ Saint-Lamberl, qu'il considérait encore comme son ami et dont il venait de recevoir, « au nom de M'"^ d'Houdetot et

au sien, un billet plein de la plus tendre amitié. » Pour M"'^ d'Houdelot, l'identification est facile. « Hélas, s'écrie l'auteur des Confessions parlant de sa Lettre à d'Alembert, on y sent trop que l'amour, cet amour fatal dont je m'efforçais de guérir, n'était pas encore sorti de mon cœur. » C'est, je crois, à M"""^ d'Houdetot qu'il pensait dans la Lettre à d'Alembert quand il opposait aux fades propos et à la froide galanterie dont on poursuit les femmes, ((cette passion terril^le, son trouble, ses égarements, ses palpitations, ses transports, ses brûlantes expressions. C'est ainsi, moins la sensualité du langage qui trahit le dix huitième siècle, mais c'est bien avec ces expressions brûlantes qu'Alceste, en cœur vraiment épris, parlait à Célimène de ce qu'il appelait, lui aussi, (( son attachement terrible » :

Morbleu î faut-il que je vous aime.

Mon amour ne se peut concevoir, et jamais Personne n'a, Ma(3ame, aimé comme je fais.

Mais c'est Grimm surtout, l'infâme Grimm, qui obsède Rousseau. Il a absolument besoin de quelqu'un pour décharger sa colère et alors, se tournant vers Philinte, // le prend pour Grimm et lui reproche son abominable égoïsme. Philinte n'est-il pas, en effet, « de ces gens si modérés qui trouvent toujours que tout va bien ; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres. » Mais où donc Philinte, chez qui nous ne soupçonnions pas une âme si noire, a-t-il tenu ces méchants propos? dans le salon de M"^^ d'Epinay, apparemment, un jour qu'Alccsle, je veux dire Rousseau, s'élait échauffé sur les misères du peuple, de façon à s'attirer quelque froide plaisanterie de Grimm, qui avait mis les rieurs de son côté :

Les rieurs sont pour vous, Madame,

avait pu dire avec amertume en se tournant vers M"»*^ d'Epinay, Rousseau, qui savait son Misanthrope, et qui n'aimait pas la plaisanterie, surtout quand il déclamait»

Si Rousseau abhorre Philinte parce qu'il l'a pris pour Grimm,

LA LETTRE A d'aLEMBERT SUR LES SPECTACLES

il met aux nues Alceste, parce que dans Alceste il a vu Rousseau. Il s'est flatté, à coup sur, car il n'a pas la noblesse d'àme de l'honiine aux rubans verts ; mais il lui ressemble cependant par plus d'un trait. Passionné et ce atrabilaire n comme lui, il adore comme lui la contradiction :

Eh ! ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ! A la commune voix veut-on qu'il se réduise ?

« Lorsque parut le programme de l'Académie de Dijon, écrit Diderot (Œuvres, III, 18) Rousseau vint me consulter sur le parti qu'il prendrait : le parti que vous prendrez, luidis-je, c'est cslui que personne ne prendra. »

Et ses vrais sentiments sont combattus par lui Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'aulrui.

Malheur à ceux qui embrasseront avec trop de zèle les idéesde VÉmile : ils seront, par l'auteur de VEmile, rabroués d'importance.

Que d'autres vers du Misanthrope s'appliquent à Rousseau ou à ses amis encombrants de la veille !

Ah! morbleu ! mêlez-vous, Monsieur, de vos affaires.

et « Monsieur» s'appelait naguère Diderot, l'importun conseiller, (( l'intervenant » Diderot !

Eh quoi ! vous iriez dire à la vieille Emilie...

que de dures vérités, même ofîensantes, Rousseau s'était permis d écrire à M"^^ d'Epinay... pour lui prouver son amitié !

Au fond Rousseau est, comme Alceste, un orgueilleux. Le mot d'Alceste : « Je veux qu'on me distingue » pourrait lui servir de devise, et rien ne saurait mieux convenir à son caractère que ce propos d'Eliante sur Alceste :

Dans ses façons d'agir il est fort singulier.

Ainsi Rousseau avait, quoi qu'on ait dit, bien des raisons de se reconnaître dans Alceste, et cest justement pour cela qu'il ne pardonne pas à Molière d'avoir rendu Alceste ridicule. Qu'il

n'ait pas toujours bien compris ce qui prête à rire dans Alceste, je l'accorde et ne prendrai pas la peine de le démontrer après tant d'autres. Sur deux points seulement, et assez importants, j'appellerai l'attention du lecteur. Quand Rousseau applaudit Alceste parce qu'il s'insurge contre les bienséances et « les communs usages », contre ce que nous appelons , d'un mot, la politesse, ses applaudissements sont sincères ; il partage vraiment « le courroux > d' Alceste contre a les mœurs du temps » et la preuve de sa sincérité, la voici : Rousseau n'a jamais bien compris la politesse française, laquelle surprend toujours un peu les étrangers par ce qu'ils y croient voir de conjplaisance excessive et de flatterie à l'adresse du prochain. Rousseau, on le sait, n'avait pas l'usage du monde et il était incapable de l'acquérir, étant venu trop tard à Paris; et comme il avait, en outre, dans le caractère cette « raideur » que Philinte reproche à Alceste, il était plus frappé qu'on ne l'était autour de lui, il était choqué par ce qu'il y a toujours et forcément de mensonger dans les plus simples formules de politesse. Un parfait homme du monde n'était pas pour lui très différent d'un parfait hypocrite ; et c'est, je crois, assez ingénument que, dans sa réponse au roi de Pologne, qui avait réfuté son premier Discours, il écrivait : « Mon adversaire, plutôt que de passer condamnation sur le mal que je pense de votre vaine et fausse politesse, aime mieux excuser Vhypocrisie. » Ainsi, c'est contre l'hypocrisie et contre le mensonge qu'Alceste se met en courroux, et l'on vient nous dire que ce n'est pas de sa franchise, mais de ses emportements déplacés, que Molière a voulu nous faire rire ! Mais (ainsi raisonnait Rousseau), on a toujours raison de s'emporter, et « d'éclater », contre le vice, et quand Alceste flétrit tous les commerces honteux de semblants d'amitié, il parle simplement en honnête homme ; Alceste, dit Rousseau « est un homme de bien qui déleste (avec raison) les moeurs (corrompues) de son siècle. » Et ici je cite textuellement la phrase qu'on a tant reprochée à Rousseau : « Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans celle pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que

La lettre a d'alembert sur les spectacles

l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. »

Je ne dirai certes pas à mon tour que Molière est inexcusable de nous avoir fait rire d'Alceste, car je ferais rire moi-même à mes dépens ; je dirai pourtant que je ne vois pas, dans ces paroles de Rousseau, l'énormité et le non sens qu'y relèvent avec indignation la plupart des critiques. Oui ou non, Alcesle est-il honnête homme ? — il l'est autant qu'on peut l'être. Oui ou non, cet honnête homme est-il ridicule? il l'est, et Molière a voulu qu'il le fût. Mais ici interviennent les distinctions connues ; elles ont toutes été faites par les contemporains de Rousseau qui réfutèrent sa Lettre sur les Spectacles : par d'Alembert, par Marmontel, par Lessing et par La Harpe. C'est dans ces auteurs qu'on trouvera toute la substance des réfutations classiques du « paradoxe de Rousseau ». Je n'en retiendrai, pour le discuter brièvement, que ce qui va au fond même de la question.

Molière a-t-il ridiculisé la vertu ? Reprenant la thèse de Rousseau, dans les termes mêmes où il l'a posée, Marmontel interpelle ainsi Rousseau : « Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une, qu'Alceste est un homme passionné, violent, insociable ; l'autre, que, dans sa vertu, Molière n'a repris que ïexcès. » Et La Harpe répétera : « le ridicule porte, non sur ce qu'Alceste est droit, sincère, homme de bien, mais sur des travers réels qui tiennent à Vexcès de ses bonnes qualités. » A quoi je réponds : la vertu peut-elle être excessive, et, dans ce cas, ne l'appelle-t-on pas charité, dévoûment, héroïsme? mais tenons nous en à la seule vertu qui est en cause ici : la franchise mérite-t-elle vraiment son nom, si elle ne paraît pas excessive aux lâches ou simplement aux gens timorés? qu'on veuille bien y réfléchir : nous ne songeons pas le moins du monde à louer un homme de sa franchise, s'il ne dit que des vérités qui ne coûtent rien à dire ou, suivant l'expression courante, s'il ne dit pas aux gens leurs vérités ; mais, dans ce dernier cas, il ressemble fort à Alcesté qui irait dire à Dorylas qu'il assomme le monde par ses vantardises. Etre franc ne signifie pas seulement dire ce qui est, mais le dire quand il y a quelque danger à le dire. Vous ne serez

pas vertueux, c'esl à-dire ici vous ne serez pas franc ou, si l'on aime mieux, personne ne songera à parler de votre franchise, parce que vous aurez appelé un chat un chat ; mais on en parlera si vous osez dire à Rollet qu'il est un fripon.

Voici maintenant une autre distinction, celle-ci présentée pour la première fois par Lessing : « Nous pouvons rire à propos d'un homme sans pour cela rire de lui. Toutes les chicanes de Rousseau ne proviennent que de ce qu'il n'a pas suffisamment réfléchi à cette distinction. » J'ai beau y réfléchir moi-même, je ne réussis pas à y voir ce qu'y voit un critique contemporain, auteur d'une édition critique de la Lettre à d Alembert : une observation très juste qui suffit à elle seule pour renverser toute la thèse de Rousseau. » M. X. dit devant vous une sottise : Vous pouffez. M. X. se fâche. — Pardon, je ne ris pas de vous, je ris à propos de vous. » Pensez-vous que M. X. se contente de votre « distinction » ?

Paul Janet, dans une étude intéressante sur la Philosophie de Molière, dit ceci : « Alceste est risible, mais pourquoi l'est-il ? voilà la question. Par exemple, vous me demandez si vous avez fait un bon sonnet. Est-ce ma faute s'il est mauvais? vous ai-je demandé de me le lire ? Si j'ai exagéré en disant qu'on est pendable après l'avoir fait, n'en êtes-vous pas cause en me fatiguant de cette lecture? Le tort ne vient donc pas de moi, mais du milieu dans lequel je suis obligé de vivre, des habitudes du monde. C'est le monde, au fond, qui a tort, ce n'est pas Alceste. » — « Tant mieux, morbleu ! » ce serait écrié Rousseau, s'il avait pu lire Janet, c'est tout ce que je demande. Et Janet conclut : « Alceste, c'est la grandeur d'âme enveloppée de toutes parts dans le réseau de ce qu'on appelle les convenances, la mode, les habitudes reçues, en un mot, ce réseau de la vie mondaine, où viennent s'embarrasser, s'user , s'effacer tous les caractères, se glacer à la longue toutes les clialeurs de l'âme, s'émousser tous les courages et toutes les vertus. » — « Allons, ferme, poussez ! » aurait répliqué Alceste — Rousseau, vous refaites mon premier et mon second Discours contre les déplorables vices de la société.

LA LETTRE A d'aLEMBERT SUR LES SPECTACLES

Et voici une ((distinction» nouvelle, ce sera la dernière: Alceste, dit encore Janel, est quelquefois plaisant et risible ; il n'est pas ridicule. Lorsque nous rions de lui, c'est un rire sympathique et généreux qui n'a rien d'iiumiliant pour lui (il s'en fâche pourlant) ; si d'autres personnages, comme Célimène et les marquis, croient avoir le droit de le persifler, ce n'est pas avec notre connivence (mais alors Molière aurait manqué son but !) ou, du moins, si nous rions avec eux, ce n'est pas avec les mêmes sentiments qu'eux. » Je le crois, et je crois même que nous rions moins qu'eux, mais c'est simplement parce que nous ne sommes pas leurs contemporains : pour toute espèce de raisons, historiques et sociales, le code des bienséances n'est plus si impérieux, ni si précis, que du temps de Molière, et nous jugeons avec bien plus d'indulgence, si même nous le remarquons, tel manquement aux lois de la politesse qui eût offusqué les hôtes du salon de Célimène ; en sorte qu'ayant désappris en piirlie les règles de la. bonne société, nous nous rapprochons de Rousseau, qui ne les avait jamais apprises et que, comme lui dans certains cas tout au moins, nous nous étonnons que la conduite d'Alceste prête si fort à rire, qu'elle soit même seulement ce risible», comme le veut Janet ; encore que je ne voie pas, comme lui, une sensible différence entre le risible et le ridicule, le risible étant, d'après Littré, « ce qui est digne de nos moqueries. »

Mais, encore une fois, et pour en finir avec ce qui est la vraie question : de quoi rions-nous? La Harpe conclut ainsi la discussion contre Rousseau : ce donc le ridicule d'Alceste ne porte que sur ce qui est outré, déplacé, répréliensible. Rien ne fait mieux voir à la fois et la force de la vertu et celle du talent de Molière, puisqu'en faisant rire des défauts réels, il fait toujours respecter la vertu et ne permet pas que le ridicule aille jusqu'à elle. » — Est-ce bien sûr? Quand un homme vertueux nous paraît ridicule, même pour des travers qui n'ont aucun rapport avec la verlu, est-ce que la vertu de cet homme n'en est pas un peu offusquée à nos yeux et notre estime pour lui n'en est-elle pas légèrement diminuée ? Mais si les travers qui nous font rire

sont inséparables et, pour ainsi dire, dérivent de sa vertu même, est-ce qu'alors le rire, qui s'attaque aux travers, n'atteint pas, — aussi peu qu'on voudra, mais c'est encore trop, — la vertu elle-même, qui pourtant ne devrait jamais exciter en nous qu'un seul sentiment : le respect? M. Bergson a écrit dans son étude sur Le rire : « Nous rions d'Alceste. On dira que ce n'est pas l'honnêteté d'Alceste, qui est comique, mais la forme particulière que l'honnêteté prend chez lui et, en somme, un certain travers qui nous la gâte. Je le veux bien, mais il n'en est pas moins vrai que ce travers d'Alceste, dont nous rions, rend son honnêteté risible, et c'est là le point important. »

Molière pouvait-il faire autrement ? « Molière, dit Faguet, s'est toujours moqué des honnêtes gens, et avec raison, puisqu'il était auteur comique. » Toujours est excessif, puisque Molière nous fait rire aussi d'Harpagon et de Tartuffe, dont l'honnêteté laisse à désirer; mais si l'on met le plus souvent à la place de toujours, l'assertion est vraie et Rousseau s'en fût contenté, et réjoui. « Les honnêtes gens et leurs travers, dit Faguet, voilà la matière de la comédie ». Nous allons donc à la comédie pour nous moquer des honnêtes gens et Rousseau n'a donc pas tort de prétendre que « le plaisir du comique est fondé sur un vice du cœur humain. »

Rousseau a encore vu très juste lorsque, à propos du A/zsanthropey il a dit de Molière : « Ayant à plaire au public, il a consulté le goût le plus général de ceux qui le composent : sur ce goût, il s'est formé un modèle, et, sur ce modèle, un tableau des défauts contraires, dans lequel il a pris ses caractères comiques et dont il a distribué les divers traits dans ses pièces. Il n'a donc point prétendu former un honnête homme, mais un homme du monde ; par conséquent, il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules (1). » Tout cela est parfaitement vrai et l'on

(1) « La comédie, dit encore le moraliste Joubert, ne corrige que les travers et les manières o et il ajoute, comme a fait Rousseau : « elle les corrige aux dépens des mœurs. » C'est en historien des mœurs que M. Lavisse parle ainsi de la morale « très modeste de Molière : on ne trouve point, dans tout son théâtre, un devoir qui commande un renoncement à soi, même un effort qui coûte. . . » Histoire de France, VII, 114.

LA LETTRE A d'aLEMBERT SUR LES SPECTACLES

saisit en même temps ici la raison profonde qui devait pousser comme fatalement Rousseau à combattre l'auteur du Misanthrope, La morale de Molière est essentiellement mondaine ; il est le défenseur de la vie sociale, de la civilisation, de la société polie. Le « mondain » Voltaire l'appellera très justement(( le législateur des bienséances du monde », et Cliamfort dira, à propos des rôles de raisonneurs, tels que Gléante et Philinte, que « la réunion de ces rôles formerait un cours de morale à l'usage de la société. » Or, les bienséances, la civilisation et la société même, on sait que Rousseau a déclaré la guerre à ces institutions funestes.

Que Rousseau donc, et c'est par là que je veux terminer, s'attaquât à l'homme qui avait mis au service de ces institutions son rare génie et son incomparable adresse à ridiculiser les originaux, c'est évidemment ce que l'original Jean-Jacques avait de mieux à faire ; car, remarquons-le, si Molière et Philinte avaient raison de se moquer de l'insociable Alcesle, alors Grimm et tous les Encyclopédistes n'avaient pas tort de déclarer l'émule d'Alceste parfaitement ridicule et c'est Rousseau qui leur répond, par la bouche d'Alceste :

Par la sambleu ! Messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis.

Je suis très loin, je le sais, d'avoir dit tout ce qu'on peut dire sur la Lettre à d'Alembert. Mais j'aurais voulu ne pas redire, au moins dans les mêmes termes, ce qui en a été dit tant de fois : j'ai donc essayé de renouveler (comme je l'ai pu), ce sujet rebattu. Une remarque encore sur un simple détail où l'on a, ce me semble, fait tort à Rousseau ; c'est à propos de Bérénice. « Jean- Jacques, dit Sainte-Beuve (Por^/az/i- littéraires, L) n'a pas craint de soutenir que Titus serait plus intéressant, s'il sacrifiait l'empire à l'amour et s'il allait vivre avec Bérénice dans queb|ue coin du monde après avoir pris congé des Romains : une chaumière et son cœur I Geoffroy remarque avec raison que Titus serait sifflé s'il agissait ainsi au théâtre. »

Est-ce bien sûr ? D'ailleurs, Rousseau ne dit pas : Titus serait plus intéressant s'il épousait Bérénice. S'il eût cédé, il

convient qu'on Tetit « moins estimé ». Mais il dit : on souhaite qu'il cède ; et pourquoi ? parce qu'on ne s'intéresse plus qu'à l'amour de Bérénice, qu'on la souhaite donc heureuse, même aux dépens de Titus et de sa gloire; Titus épousant Bérénice serait moins estimable sans doule, mais c'est là un point très secondaire pour le spectateur qui souhaite au fond du cœur que V amour triomphe du devoir. N'est-ce point ce souhait déçu qui faisait dire à M'^e Bossuet écrivant à Bussy-Rabutin (5 août 1671) : « Tenez, Monsieur, voilà la Bérénice de Racine que je vous ai promise. Je vous défie, tout révolté que vous puissiez être contre l'amour, de la lire sans émotion, et, quelque entêté que vous soyez de la gloire, de ne vouloir pas un mal enragé à Titus de la préférer à une si aimable maîtresse. » Rousseau, s'il l'eût connue, eût certainement cité celte lettre, qui justifiait son ironique conclusion ; « Ne voilà -t-il pas une tragédie qui a bien rempli son objet, et qui a bien appris aux spectateurs à surmonter les faiblesses de l'amour ? »

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