‹ Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses œuvresChapitre 11 sur 11 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La réparalioii.

Paris se relevait à peine de la perte de Voltaire qu'un second deuil suqDrenait le monde des lettres. J.-J. Rousseau, installé depuis peu à Ermenonville, petit village près de Senlis, venait d'y mourir subitement le 2 Juillet 1778, vers 11 heures du matin. Il avait accepté dans le château, qui fut habité par Gabrielle d'Estrées, un modeste appartement ; il devait, en revanche, donner des leçons de musique à Mlle de Girardin, la fille de son ami et bienfaiteur, lorsque la mort le surprit loin de ce grand Paris qu'il avait voulu fuir. La nouvelle de la mort de cet homme extraordinau^e se répandit rapidement, et comme toujours en pareil cas, elle fut accompagnée de commentaii'es. Les bruits les plus divers ne tardèrent pas à se propager, l'humeur sombre du défunt, son invincible répugnance du monde, son caractère bizarre se prêtèrent à accréditer le bruit d'un suicide.

Est-il permis d'admettre que l'auteur des lettres sur V Immortalité de l'ûme, la Consciencej le Duel et le Suicide ait pu céder au désespoir. — Thérèse, dont le témoignage n'est pas suspect, a soutenu la mort naturelle, d"autre part, l'historien de Rousseau, Musset Pathay, et Mme de Staël disent qu'il y a eu suicide, malgré le témoignage du sculpteur Houdon. — La supposition du suicide nous paraît non seulement dénuée d'apparence, mais encore de fondement.

J.-J. Rousseau. 9

On accourut de Paris, à la nouvelle de la mort du philosophe g-enevois, et le 4 Juillet au soir on déposait son cercueil dans sa tombe au milieu de la petite île des Peupliers sur la Nonnette.

En 1790, l'Assemljlée constituante, sur une proposition de Mirabeau, votait une statue à Rousseau ainsi qu'une pension à sa veuve, et en 1794 (11 Octobre), les restes de Rousseau étaient transférés au Panthéon, à côté de ceux de tant d'hommes illustres.

En 1793, Genève éleva une colonne de bronze à la mémoire de celui qui fut persécuté pour son amour de la république.

La statue décrétée par l'Assemblée nationale n'a pas été exécutée ; un buste assez mesijuin fut placé au coin de la rue Plàtrière, qui devint de ce fait la rue Jean-Jacques Rousseau.

La compagne de Rousseau, Thérèse Levasseur, reçut la pension votée par l'Assemblée, elle se remaria, du reste, peu après la mort de son illustre mari, avec un palefrenier, et elle mourut en 1801 à Tàg-e de 80 ans.

La fête de Rousseau se célébra à Genève pendant quelques années, sauf pendant Toccupation française.

En 1815, les armées aUiées qui pénétrèrent en France, passèrent à Ermenonville, elles exemptèrent ce petit village de toute réquisition, en mémoh'e de l'illustre écrivain qui y était mort.

Genève devait une réparation éclatante à l'homme injustement persécuté, elle était faite dans les esprits, il ne restait plus qu'à la consacrer par un acte solennel. En 1828 , le Conseil représentatif ne voulut pas que l'île des Barques fut consacrée à la mémoire de Rousseau, et sa décision a été insérée au Bulletin

olÎKîiel. Les citoyens ne perdirent pas courag-e, un comité (le 1 1 membres,*) parmi lesquels on voit tig'urer le colonel fédéral Dufour, fit appel à une souscription nationale, et l'œuvre amenée à bien permit au sculpteur Pradier de couler en bronze la statue qui a été érig-ée dans l'île de Rousseau. L'inaug:uration de cette statue se fît le 24 Février 1833.

*) Déjà en 182!) un Comité s'était formé pour ériger une statue à J.-J. Kousseau. M. le pasteur Clienevière en faisait partie. Il se permit d'adresser une invitation à souscrire au curé de Grenève (Vnarini. La réponse ne se fit pas attendre. La voici :

« Je m'empresse, Monsieur, de vous adresser ma contri- <■' bution. Vous trouverez ci-joint un projet d'inscription à « placer au bas du monument. C'est la seule oblation par « laquelle je crois pouvoir, en homme d'honneur et en chré- ' tien, m'associer à une entreprise, dont votre qualité de pas- " teur et de professeur en théologie ne semblait pas vous « appeler à vous constituer le patron. »

A celui qui, brisant le premier anneau de nos chaînes, délia la jeunesse audacieuse de la crainte avilisante d'un Dieu ; qui, méprisant les traditions vulgaires, reconnut dans le

sauvage abruti le noble roi de la création ; qui, rétablissant les peuples dans leurs droits, apprit aux hommes que tous doivent commander, et que nul ne doit obéir:

qui donna un juste blâme aux romans, et qui en écrivit un, pour détruire dans le cœur de nos compagms et de nos filles, ce qu'avant lui on appelait vertu; qui, réduisant les choses à leur juste valeur, rejeta le nom de son père, et exposa les fruits de son glorieux hyménée pour se délivrer du lourd fardeau de la reconnaissance ; à l'apologiste du suicide ;

à celui qui, par ses exemples et ses écrits, introduisit l'heureuse licence de tout dire et de tout faire;

Les temps des haines et de la proscription ont passé, cet homme, qu'on a dit méchant et impie, a consacre' sa vie à condamner le mal, à re('hercher le bien et à louer cette magniûque nature qui lui a inspiré les plus belles pages de ses œuvres.

Le monument qui consacre la réparation que lui devait sa ville natale a été placé au milieu de ce lac dont il a décrit les beautés avec tant de channe, il est là, vraiment isolé, comme il aurait voulu vivre, loin du bruit des villes, au milieu de cette grande nature à laquelle il avait voué un culte d'admiration.

Les. flots bleus viennent se briser doucement -contre les murs de l'île, le veut agite les feuiUes des hauts peupliers, le clapotement des flots, le bruissement des feuilles forment cette grande mélodie de la nature à laquelle le philosophe demandait ses plus belles inspirations. Il est là sous le dôme de feuillage, la face pensive, mais tournée vers le grand lac qu'il aimait; il n'a point en main les attributs du conquérant ou les emblèmes de la science, mais son livre et cette plume magique dont la puissante éloquence a remué le monde et conquis les cœiu"s.

Le jour de la réparation est venu, cent ans ont passé sur l'injure, et la reconnaissance publique dans

à J.-J. Rousseau puisqu'il faut l'appeler par son noin\

à sa mémoire jadis outragée par une ingrate patrie,

la patrie aujourd'hui, émule des vertus de son noble

citoyen, dressa ce monument.

La lettre et l'inscription furent imprimées et répandues

par milliers dans la ville. Extrait de l'Histoire de M. Vuarin

et du rétablissement du catholicisme à Genève, par les abbés

Fleury et Martin. Genève, 2 vol. 1861 (Tome II, page 387

et 388).

une grande manifestation répare l'injustice des hommes et l'erreur du temps, cette réparation est dans tous les cœurs, chacun sent aujourd'hui la grandeur de l'injure qui fut commise à l'égard du généreux penseur, persécuté pour avoir aimé l'humanité et exilé pour avoir osé rêver l'amélioration sociale. Il est mort loin de sa ville natale, loin de ses concitoyens qu'il avait tendrement aimés, mais son génie n'est point mort avec lui, car il contribua à enfanter la société nouvelle qui lui a consacré ce monument.

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