Virgile, Enéide^ ch. ix
SA YIR ET SES OUVRAr.KS.
l'homme emprunte au ciel la force de remplir les obligations de la terre ^
Ce qui sauvera Julie, si elle vit, ce n'est pas seulementladévotion, c'est surtout la cause de sa dévotion, c'est-à-dire le sentiment qu'elle a de sa faiblesse et son humilité. Le sentiment de notre faiblesse, quand il n'est pas accompagné de la confiance en Dieu, tourne ^ aisément au désespoir. Avec la confiance en Dieu, il devient humilité, et alors il est une cause de force. L'humilité fortifie les âmes, parce que l'humilité, par l'idée qu'elle nous donne de Dieu et des hommes, nous abaisse devant la vraie grandeur, et nous relève devant la fausse. Elle nous donne la juste mesure des êtres en commençant par nous-mêmes. La pieuse humilité de Julie me répond donc de la force qu'elle aura pour résister à la passion, et Rousseau eût pu, en la faisant tout à fait dévote, la laisser vivre; mais quel dénoûment, pour un roman du dix-huitième siècle, que la dévotion î Je sais déjà beaucoup de gré à Rousseau d'avoir montré que, si Julie vit, il faut qu'elle vive dévote. 11 n'a pas osé en faire une religieuse, ce qui n'était plus de mise ; mais il en a fait une convertie, ce qui était une grande hardiesse pour le temps, et ce qui était ainsi le commencement de la réaction religieuse que Jean-Jacques Rousseau a eu le mérite de commencer contre l'incrédulité systématique, quoiqu'il ait eu le tort de vouloir arrêter cette réaction à je ne sais quel déisme chrétien, si je puis associer ces deux mots Fun à Tautre. Julie, au
1 . « Fiat mihi possibile per gratiam quod mihi impossibile videtur per naturani. » Imitation^ liv. III, chap. ix.
moment de sa mort, était en train d'aller plus loin que le déisme chrétien de Rousseau, puisqu'elle confessait hautement déjc'i la principale vertu du christianisme et la plus oubliée au dix-huitième siècle, l'humilité. Le témoignage de Julie contre Torgueil humain et son impuissance, même dans les âmes honnêtes, pour opérer le retour à la vertu et pour en donner le calme et la joie, est la répudiation la plus hardie et la plus décisive que Rousseau ait faite des doctrines de son siècle. Il a donné à Julie les deux sentiments que le dix-huitième siècle a le plus combattus, et que le dix-rneuvième siècle a encore le moins repris, malgré ses bonnes intentions, je veux dire le scrupule et l'humilité. Nous sommes chrétiens de nos jours, parce que nous avons le parti pris de l'être; mais nous le sommes autant qu'on peut l'être sans le scrupule et Thumilité, deux vertus chrétiennes que nous semblons avoir plus de peine à reprendre que la foi elle-même, car nous soumettons plus aisément notre raison que notre cœur. Julie soumet à la fois sa raison et son cœur: sa raison, et c'est par là qu'elle contredit M. de Yolmar, Saint- Preux et le dix-huitième siècle; son cœur, et c'est en le rendant scrupuleux et humble qu'elle ressemble aux héroïnes de l'amour au dix-septième siècle, à la princesse de Glèves dans le roman, à madame de La Vallière dans l'histoire.
Rousseau a mis une grande différence entre le repentir de Julie et le repentir de Saint-Preux, et cette différence n'est pas, il s'en faut de beaucoup, une supériorité de Saint-Preux sur Julie, et de l'homme sur la femme; c'est au contraire la continuation de
cette supériorité de la femme sur l'homme, qui est le caractère des héroïnes de Rousseau. Le repentir de Saint-Preux, dirigé par M. de Volmar, vient de Torgueil, tourne à l'orgueil et aboutit à la faiblesse. Voyez la scène des rochers de Meillerie. Le repentir de Julie, loin de lui couvrir sa faute, lui en laisse comprendre l'ascendant dangereux; il vient de l'humihté, tourne à la dévotion, et produit la force. Je lisais dernièrement dans saint Chrysostome cette belle et profonde pensée sur l'humilité : a Voulezvous savoir quel bien c'est que l'humilité? imaginez deux chars: dans l'un la justice avec l'orgueil, dans l'autre le péché avec l'humilité. Vous verrez le char du péché dépasser le char de la justice, non par sa propre force, mais par celle que lui donne l'humilité, et vous verrez l'autre char rester en arrière, non pas par l'infirmité de la justice, mais par le poids et la lourdeur de l'orgueil. De même, en effet, que l'humilité dans son essor s'élève jusqu'au ciel en dépit du poids du péché, de même l'orgueil, par sa lourdeur, tire et entraine en bas la justice, qui perd son élan naturel vers le cieP. » Ce char du péché qu'allège l'humilité et qu'elle emporte vers le ciel, c'est le char où est Julie; l'autre est celui de Saint- Preux, qui a bien l'orgueil, mais qui n'a pas la justice, de sorte que la chute est plus lourde et plus infaillible encore.