‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 101 sur 251 · Sixième partie, lettre vnie · texte numérisé non relu

Sixième partie, lettre vnie

dans l'ordre qui satisfait la passion. Si ses enfants, son père et son mari qu'elle aime, et dont elle est aimée, ne suffisent pas au cœur de Julie, c'est qu'elle aime encore Saint-Preux; elle le sent, quoiqu'elle ne veuille pas se l'avouer. Comment résister à cet amour? Comment le vaincre? Comment avoir la force d'aimer la vertu? Elle a demandé cette force à la sagesse de M. de Volmar, qui croit avoir cette force, et qui croit même pouvoir la donner. Julie pourtant ne s'y trompe pas. Elle sent bien que la sagesse de M. de Volmar a la force suffisante à ceux qui n'ont point à lutter, la force qui est bonne aux âmes sans passion; mais où vient la passion, cette force-là est impuissante. Où donc trouver la vraie force, celle qui fait lutter et vaincre? Dans la religion; allons plus loin, et servons-nous du mot de Rousseau : dans la dévotion. Oui, Julie devient dévote pour être forte, pieuse pour être honnête ; elle I demande à Dieu la force qu'elle ne trouve ni en elle ni autour d'elle. Écoutons-la un instant ellemême : «J'aimai la vertu dès mon enfance, et je cultivai ma raison dans tous les temps. Avec du sentiment et des lumières, j'ai voulu me gouverner, et je me suis mal conduite. Avant de m'ôter le guide que j'ai choisi, donnez-m en quelque autre sur lequel je puisse compter. Mon bon ami! toujours de l'orgueil, quoi qu'on fasse; c'est lui qui vous élève, et c'est lui qui m'humilie. Je crois valoir autant qu'une autre, et mille autres ont vécu plus sagement que moi. Elles avaient donc des ressources que je n'avais pas. Pourquoi, me sentant bien née, ai je eu besoin de cacher ma vie? Pourquoi haïssais-je le mal (jue j'ai

fait malgré moi? Je ne connaissais que ma force; elle n'a pu me suffire. Toute la résistance qu'on peut tirer de soi, je crois l'avoir faite, et toutefois j'ai succombé; comment font celles qui résistent? Elles ont un meilleur appui'.»

Quelles admirables paroles! Quel bon sens à la fois éloquent et touchant I Gomment voulez-vous que je n*aime pas madame de Vol mar? Rousseau semble ravoir faite pour contredire et pour démentir toutes les erreurs de Julie d'Étanges. La seconde partie de la Nouvelle Béloïse réfute la première, et la réfute même plus que l'auteur ne semble l'avoir voulu. Je sais bien que Rousseau, dans sa préface, dit qu'il a voulu commencer par la passion pour finir par la morale, et qu'il a allumé et attisé le feu avant de faire jouer les pompes. Je ne m'étonne donc pas de voir madame de Volmar revenir à la vertu qu'avait oubliée Julie d'Étanges. C'est là le plan de la leçon, seulement la leçon va plus loin que ne le veut le professeur, car le professeur a semblé croire qu'il pourrait montrer dans madame de Volmar le triomphe de la morale sur la passion; mais Julie a bien vite compris que la morale humaine ne suffisait pas pour triompher de la passion, et elle appelle la piété au secours de la vertu, Dieu au secours de l'homme. Ainsi les deux erreurs fondamentales du roman et peut-être de Rousseau, la glorification de la sensibilité et la glorification de la morale humaine, sont tour à tour condamnées et répudiées par Julie. Avec une âme sensible, elle a failli ; avec uneâmehon-

1, Tome IV, lettre viu*^.

note, elle ne peut pas se relever, si cette âme honiiôte ne devient pas pieuse, si la dévotion ne vient pas au secours de la vertu. La sensibilité dont Julie et Saint-Preux, en véritables héros du dixhuitième siècle, se faisaient un mérite et un honneur, cet amour qu'ils érigeaient en vertu, ne les a pas seulement égarés dans la première partie du roman, où l'auteur a voulu très évidemment rendre ses héros à la fois coupables et aimables. La sensibilité et l'amour allaient encore peut-être les égarer dans la seconde partie du roman, où Pauteur a voulu les montrer honnêtes et aimables, si Julie ne mourait pas par un accident qui tire Fauteur d'embarras. La sensibilité est donc condamnée dans la seconde partie, non pas seulement par le repentir qu'en a Julie, mais par les troubles et les dangers mêmes qu'elle lui cause. Rousseau moraliste voulait régler, corriger la sensibilité, montrer qu'on pouvait avoir fait une faute d'amour dans sa jeunesse et n'en pas moins devenir une très-honnête femme. Rousseau romancier est allé plus loin, puisqu'il a montré que la sensibilité s'assujettit malaisément aux règles du devoir, et qu'il est difficile de trouver le bonheur dans l'honnêteté, quand on Fa cherché et qu'on a cru le trouver dans la sensibilité. Le cœur, n'ayant plus sa pâture passionnée, murmure et se plaint. Ne vous fiez donc pas à la sensibilité de votre âme; prenez-la pour un danger et non pour un mérite ; ne caressez pas le jeune lion que nous portons tous en nous-mêmes, et surtout, si vous voulez qu'il reste toujours apprivoisé et doux, ne lui faites pas goûter le sang. S'il y goûte, il ne voudra plus d'autre

nourriture. La passion est aussi la nourriture qu'il faut refuser au cœur humain, sous peine de ne pouvoir plus lui en faire goûter une autre.

La défiance de la passion, parce que la passion même dont on se repentest plus forte que le repentir, voilà la première vérité qu'enseigne Julie de Volmar. La seconde vérité qu'enseigne Julie de Volmar et qui est encore une maxime de défiance dé Thomme envers lui-même, c'est que l'âme humaine ne peut pas prendre en elle-même la force d'aimer assez la vertu pour la pratiquer. En vain M. de Volmar et Saint- Preux, le mari et l'amant, disent à Julie : Fiez-vous à votre âme, qui est grande et forte ; fiez-vous à votre goût de l'honnêteté et de la vertu ; n'ayez pas de doutes injurieux sur vous-même; Julie, en dépit de ces beaux conseils, se sent faible quand elle cherche sa force en elle-même. Aussi est-ce à Dieu qu'elle a recours : elle abjure tout orgueil humain et demande à la piété de lui rendre le devoir aimable et doux, ou plut<3t de le lui rendre praticable avec plaisir, car elle aime le devoir, mais la pratique lui en est pénible, et c'est cette peine et ce malaise dans le devoir qu'elle demande à Dieu de lui ôter. Elle a bien raison : il ne faut commencer à croire un peu en notre vertu que lorsque le devoir nous devient aimable. Quand l'âme trouve du plaisir dans le devoir, alors elle est vraiment honnête, et alors aussi elle peut être confiante. Dieu n'a pas séparé absolument le plaisir du devoir, mais il n'a pas mis le plaisir dans les commencements du devoir. Il faut creuser un peu dans le devoir pour y trouver le plaisir. Il faut briser la coque pour goûter l'amande.

JEAN-JACOTJFS nOTTSSEAr.

Nos (lovoirs nous (levierment pou ;i pou aimahlcs, ;i condilioïury persovorer. Cella continunta flalcnsnit^ dit admirablemeni V Imitation; ]2l collule devient douce à la continuer. On peut dire du devoir ce que 17mz7ryY/ow ditde lasolitude. Le devoir s'adoucit et s'embellit par la pratique; mais cette pratirfue persévérante, Dieu seul peut nous en donner la force. Demander cette force à Torgueil, à la sagesse humaine, au repentir moral (je ne dis pas à la pénitence chrétienne), c'est demander la stabilité au vent et la durée au temps. Ne nous étonnons donc pas de voir Julie, se sentant faible avec sa raison, demander à Dieu de la rendre forte et devenir dévote. Il y a là une admirable intelligence de la nature humaine. Quand l'homme ne demande qu'à lui-même la force de pratiquer le devoir, il la demande à qui aura la peine et le chagrin du devoir, à celui qui par conséquent n'est guère disposé à prendre ce souci et cet ennui. Où est en effet la récompense du devoir? En lui-même, ditesvous, ô stoïciens! Non, il faut un autre sentiment qui vienne soutenir le devoir, l'encourager, le récompenser.

... Quae digna, viri, pro laudibus istis Praemia posse rear solvi? pulcherrima primum Dî moresque dabunt vestri^

Ainsi, même dans la doctrine païenne, ce sont les dieux qui récompensent et qui encouragent Taccomplissement du devoir; la satisfaction de la conscience ne vient qu'au second rang : tant il est naturel que

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