‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 113 sur 251 · Mémoires de madame d^Epinay^ année · texte numérisé non relu

Mémoires de madame d^Epinay^ année

de la comtesse ^ » Et voilà aussi le roman de Rousseau réduit à sa juste expression. Madame d'Houdetôt, pleine de son amour pour Saint-Lambert, en parlait volontiers à tout le monde; elle en a parlé à Rousseau, qu'elle a pris pour confident. Le confident a voulu devenir un amant, et il a commencé par prêcher à madame d'Houdetot de renoncer à Saint- Lambert au nom de la vertu. Madame d'Houdetot a résisté; peu à peu le moraliste s'est changé en amoureux passionné, et même il a avoué son amour : c'est à peine si madame d'Houdetot s'en est aperçue. Ce n'est qu'à la fin qu'elle a compris que Rousseau Fail mait ; sans se fâcher, elle a lâché de le guérir de cet amour, elle n'en a même point alors parlé à Saint- Lambert par discrétion ou par insouciance. C'est une lettre anonyme qui instruisit Saint-Lambert des fréquentes visites de Rousseau à Eaubonne.

Qui avait écrit cette lettre anonyme? Madame d'Épinay, dit Rousseau dans ses Confessions^ et ici nous arrivons à la rupture de Rousseau avec madame d'Épinay et à son départ de FHermitage.

Dans le récit romanesque que Rousseau fait de son amour pour madame d'Houdetot, madame d'Épinay joue le rôle d'une rivale dédaignée et furieuse. H se représente à La Chevrette causant avec madame d'Houdetot, dans le parc, vis-à-vis l'appartement de madame d'Épinay, sous ses fenêtres, « d'où, ne cessant de nous examiner, et se croyant bravée, elle assouvissait son cœur par ses yeux de rage et d'indignation ^,

1. Mémoires de madame d*Epinay, année 1757, j 2. Confessions j livre ix*

JEAN-JACQUES KOUSSEAU.

« C'est dans un de ces moments de ra^^e que madame d'Épinay, selon Rousseau, écrivit à M. de Saint-Lambert. L'orgueil de Rousseau s'accommodait de l'idée que madame d'Épinay était prés de l'aimer et qu'elle était jalouse de l'amour qu'il avait pour madame d'Houdetot. Hélas 1 la rivale de madame d'Houdetot, celle que l'amour de Rousseau pour madame d'Houdetot rendait furieuse et désespérée, c'était Thérèse; c'était cette fille sotte, bavarde et jalouse, qu'il avait prise à la fois pour servante et pour femme, qu'il oubliait complètement pendant son amour pour madame d'Houdetot, qu'il ne croyait pas même capable d'être jalouse, et qui l'était, ce qui me semble après tout fort naturel. Rousseau prétend que madame d'Épinay pressait Thérèse de lui livrer les lettres que madame d'Houdetot écrivait à Rousseau, et c'est Thérèse au contraire qui guettait ces lettres et qui les portait à madame d'Épinay pour se plaindre de Rousseau. Ces deux femmes que Rousseau avait si malheureusement associées à son sort, Thérèse et la mère Levasseur^ plus bavarde encore et plus menteuse que sa fille Thérèse, allaient sans cesse faire leurs confidences à madame d'Épinay, qui les repoussait. « J'ai été obligée, dit madame d'Épinay, de mettre tin à leur confidence, qui devient très-scandaleuse. Elles ont trouvé une lettre; je ne sais trop ce que c'est, n'ayant voulu leur permettre d'entrer dans aucun détail; j'ai dit à Thérèse : Mon enfant, il faut jeter* au feu les lettres qu'on trouve, sans les lire, ou les rendre h (}ui elles appartiennent ^ »

1, Mémoires de madwue d'Épinaij, année 1 7 57 .

Cette morale de bonne compagnie n'était pas à l'usage de Thérèse. Elle avait la curiosité et le bavardage des petites gens; de plus, sa mère et elle s'étaient aperçues, avec la finesse que les gens d'en bas ont pour découvrir dans les gens d'en haut les défauts qui peuvent leur être profitables, que tout le monde à La Chevrette ne repoussait pas leurs confidences comme madame d'Épinay, qu'il y avait là des oisifs et des curieux qui n'étaient pas fâchés d'entendre tous ces commérages d'antichambre, dont ils faisaient des médisances de salon. Elles bavardaient donc contre Rousseau et contre madame d'Houdetot par tempérament, par dépit jaloux, etjenepuis pas en vouloir beaucoup à Thérèse de ce dépit, quoique je la déteste et la méprise fort à cause de sa conduite pendant la vie de Rousseau et après sa mort. Sa jalousie était sa moins mauvaise qualité. N'ayant de la femme que l'instinct et point les vertus, c'est par cet instinct qu'elle avait autrefois résisté à Rousseau, quand Rousseau voulait mettre ses enfants à l'hôpital, et c'est par cet instinct encore qu'elle s'irritait de l'affection que Rousseau laissait éclater pour madame d'Houdetot. Thérèse et la mère Levasseup bavardaient aussi par intérêt, pour se faire plaindre et même aussi pour se faire payer. « Ah! si madame savait! disait la vieille Levasseur à madame d'Épinay. On ne nous donne rien; nous sommes endettées d'un louis. » Madame d'Épinay donnait le louis; mais la vieille allait encore se plaindre aux autres commensaux de la Chevrette. Elle avait compris que, Rousseau étant un peu regardé par tout ce beau monde comme une bête eu-

JEAN-JACQUKS UOUSSKAU.

rieuse et extraordinaire, les détails que ses gardiennes donnaient sur ses allures amusaient ce monde à la fois dupe et moqueur. Il y avait là, pour ainsi dire, deux sociétés en présence Tune de l'autre : la société des petites gens, besoigneuse et mendiante, et la société du monde, frivole et curieuse. Dans cette rencontre, les petits, comme c'est l'ordinaire, attrapaient les grands. Puis venait Rousseau, qui, tiraillé entre ces deux sociétés, l'une qui était celle que lui faisait son talent, et l'autre qui était celle que lui faisaient ses habitudes et son caractère, allant sans cesse de bas en haut et de haut en bas, sans pouvoir jamais trouver sa vraie place et son vrai milieu, tantôt livré aux chimères de son imagination qui rélevaient, et tantôt livré aux tracasseries et aux misères de son intérieur qui rabaissaient, n'avait d'autre ressource que de jeter dans ses Confessions le vernis du roman sur les riens dont il faisait des scènes dramatiques, comme la scène du bosquet d'Eaubonne., sur les commérages de ses gouvernantes dont il faisait des complots pour les grandir : dupe à la fois de son imagination, qui transformait ses rêves en réalités, et de son orgueil, qui ne consentait pas à être la victime de caquets de cuisine. Essayez par exemple de persuader à Rousseau que la rivale de madame d'Houdetot, que l'auteur de la lettre anonyme, celle qui Fa écrite ou qui l'a dictée, c'est Thérèse : quelle chute pour son orgueil t Aussi aime-t-il mieux accuser tout le monde que Thérèse, pour ne pas réduire son roman à la proportion d'une querelle de ménage^ et de quel ménage I

C'est ici que commence, à vrai dire, la rupture de Rousseau avec madame d'Épinay. Gomme cette rupture est également racontée dans les Mémoires de madame d'Êpinay, nous pouvons encore ici comparer les deux récits et faire une sorte d'enquête. Je ne fais pas seulement cette enquête pour arriver à la vérité, je la tais surtout pour arriver à bien comprendre le caractère et j'allais presque dire la maladie de Rous^ seau, bizarre réunion d'orgueil, d'inquiétude, d'illusion et de fausseté. Quand les récits de Rousseau sont contraires à la vérité, ce n'est pas toujours qu'il mente, et ce n'est pas non plus toujours qu'il soit trompé par son imagination. II y a en lui les deux choses: il croit voir des complots qui n'existent pas, et il a des soupçons qui sont des illusions ; mais, quand ses illusions commencent à se dissiper, son orgueil les continue par une sorte de parti pris : il a commencé par être dupe, il finit par être menteur, et le maniaque se change en calomniateur effronté, le tout avec un tel mélange de maladie et de perversité, qu'il est impossible de l'absoudre tout à fait comme un insensé et de le condamner tout à fait comme un méchant.

S' étant persuadé que madame d'Épinay avait écrit la lettre anonyme, Rousseau n'allait plus à La Chevrette. Madame d'Épinay, qui ne le voyait plus depuis quelques jours, lui écrivit : « Je suis en peine de vous, mon ours; vous m'aviez promis, il y a cinq jours, que je vous verrais le lendemain; vous n'êtes pas venu et vous ne m'avez rien fait dire : vous n'êtes point accoutumé à me manquer de parole, vous n'avez sûrement pas d'affaires ; si vous aviez du cha-

25() .lEAN-JACOUES ROUSSEAU.

grin, mon amilie s'olFonserait que vous m'en l'assif;/ mystère. Vous êtes doué malade? Tirez-moi de mon inquiétude, mon bon ami ; elleest proportionnée aux. sentiments que vous rne connaissez pour vous^ » Cette lettre est allectueuse et bonne; elle est de plus fort naturelle de la part de quelqu'un qui, habitué à voir Rousseau presque tous les jours, s'étonnait de son absence. Voici la réponse de Rousseau : « Je ne puis rien vous dire encore. J'attends d'être mieux instruit et j e le serai tôt ou tard . En attendant, soyez sûre que l'innocence accusée trouvera un défenseur assez ardent pour donner quelque repentir aux calomniateurs, quels qu'ils soient. » — « Je fus si étonnée de cette lettre, dit madame d'Épinay dans ses Mémoires, elle me parut si inintelligible, que je questionnai Thérèse sur l'état de Piousseau et sur sa tête. Elle me

1. Les lettres de madame d'Épinay, telles qu'elles sont dans les Mémoires^ diffèrent de celles que Rousseau rapporte dans ses Confessions. C'est le même fonds d'idées et de sentiments, ce ne sont pas les mêmes phrases. La seule différence qu^on puisse noter, c'est que les lettres de madame d'Épinay, dans les Con^ fessîonSy ont un ton plus affectueux que celles de ses Mémoires, de telle sorte que le récit de Rousseau est encore plus favorable à madame d'Épinay que celui qu'elle fait elle-même. Je ne puis m'expliquer cette différence, qui du reste n'a aucune importance, que d'une seule manière : Madame d'Épinay faisait son récit pour Grimm, son amant, alors absent, qui l'avait souvent blâmée de l'affection inconsidérée qu'elle témoignait h Rousseau, lui prédisant qu'elle en serait dupe quelque jour. Elle affaiblissait I donc, en écrivant a Grimm, les marques d'amitié qu'elle donnait h \ Rousseau, afin d'éviter les reproches de Grimm. Le ton afTcctucux de SOS ])ill(;ts à Rousseau, tels qu'ils sont rapportés dans les Confessions, ï\\)u témoigne (jue mieux de sa bonté et de sa sincérité ; h régard de l^juss(!au. !

(lit qu'il était dans une agitation extrême. Au reçu de ma lettre, il s'était écrié : « N'est-ce pas ajouter l'ironie à l'injure que de vouloir que j'aille me consoler chez elle ? On se moque de moi ; mais, patience^ ! »

Ces lettres injurieuses et violentes qui tout à coup rompaient avec un ami ne sont pas rares dans la vie de Rousseau ; mais celle-ci était la première ; c'était aussi son premier accès de défiance maladive. Bientôt Rousseau déclare à madame d'Épinay qu'il la soupçonne d'avoir écrit la lettre anonyme à Saint- Lambert, et il termine sa lettre par des paroles qui ne sont plus du malade, mais du méchant. S'il parvient, dit-il, à découvrir que madame d^Épinay est l'auteur de la lettre anonyme, il deviendra son irréconciliable ennemi. « Vos secrets seuls seront respectés, car je ne serai jamais un homme sans foi. Je n'imagine pas que les perplexités oii je suis puissent durer bien longtemps. Je ne tarderai pas à savoir si je me suis trompé. Alors j'aurai peut-être de grands torts à réparer, et je n'aurai jamais rien fait en ma vie de si bon cœur. Mais savez-vous comment je rachèterai mes fautes durant le peu de temps qui me reste à passer près de vous? En faisant ce que nul autre ne fera que moi^ en vous disant franchement ce qu'on pense de vous dans le monde et les brèches que vous avez à réparer à votre réputation. Malgré tous les prétendus amis qui vous entourent, quand vous m'aurez vu partir, vous pourrez dire adieu à la vérité : vous ne trouverez plus personne qui vous la dise. »

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