LETTRE
DANS LES MÉMOIRES DE Mme d'ÉPINAY
« Sans doute vous avez des preuves incontestables de ce que vous osez m'écrire, car il ne suffît pas du soupçon pour accuser une amie de dix ans. Vous me faites pitié, Rousseau. Si je ne vous croyais pas fou ou sur le point de l'être, je vous jure que je ne me donnerais pas la peine de vous répondre, et je ne vous reverrais de ma vie.
Vous voyez bien que votre lettre ne peut pas m'offenser : elle ne saurait me convenir; elle ne m'approche seulement pas. Il ne vous faudra pas de grands efforts pour vous avouer que vous ne pensez pas un mot de toutes ces infamies. Je suis cependant bien aise de vous dire que cette extravagance ne vous réussira pas avec moi. Si vous etesd'humeiH' à chauffer de ton et à ré-
parer Tinjure que vous me faites^ vous pouvez revenir à cette condition ; mais ce n'est qu'avec elle que je vous recevrai. Gardez-vous de me parler de ma prétendue réputation. Loin de me donner par là ce que vous appelez une marque d'amitié, donnez-m'en une du respect et de Festime que vous me devez, en ne me tenant que des propos que j e puisse me permettre d'entendre. Sachez, au reste^ que peu m'importe la réputation qu'on me donne : ma conduite est bonne, et cela me suffit. Je vous délierai quand il vous plaira sur mes secrets, pour peu qu'ils vous coûtent à garder; vous savez mieux que personne que je n'en ai point qui ne me fissent honneur à divulguer. »
Ces deux lettres sont différentes. Celle des Confessions estd'une amie affligée ; celle des Mémoires est d'une bienfaitrice offensée. Quelle est la vraie? Je crois plutôt à la lettre des Confessions, à celle où madame d'Épinay se récrie si vivement contre Paccusation de Rousseau, et où elle le croit encore plus fou que méchant, plus digne de pitié que de haine, quoiqu'elle lui dise en même temps de quelle amertume il a rempli son âme : j'y retrouve plus Fémotion et l'idée du moment. Dans la lettre des Mémoires^ au contraire, Rousseau est traité plus en méchant qu'en fou, et c'est là l'idée que les amis qu'il avait quittés et insultés avaient fini par prendre de lui ; mais cette idée-là n'était pas en-
géraient vos soupçons.
Dispensez - vous seulement de vous mettre en ' peine de ma réputation.
Peu m'importe celle qu'on me donne. Ma conduite est bonne, et cela me suffit. Au surplus^ j'ignorais absolument ce qui est arrivé aux deux personnes qui me sont aussi chères qu'à vous.»
JEAN-JAr.QUES ROUSSEAU.
coro celle qui prévalait en 1757. Déjà on le croyait malade; on ne le croyait pas encore méchant. Au resle, sans chercher davantage quelle est la vraie de ces deux lettres, ne témoignent-elles pas toutes les deux de la sincérité de madame d'Epinay? Y a-t-il là rien qui sente la femme jalouse, méchante et perhde que Rousseau s'imaginait en madame d'Epinay?
Quel effet lirent sur Rousseau les lettres de madame d'Épinay? Loin d'en être touché, il prit cette bonté pour de la finesse et de l'habileté; que sais-je même ? pour l'aveu d'une conscience embarrassée. Rompit-il dès ce moment avec madame d'Épinay et quitta-t-il l'Hermitage? Non, et c'est ici que nous allons voir plus clairement que partout ailleurs ce qu'il y avait dans Tâme de Rousseau de faible et de tortueux. Comme l'orgueil s'ajoutait à toutes ces faiblesses pour les couvrir et non pour les corriger, comme sa vanité ne voulait jamais rougir, alors ses faiblesses tournaient en effronteries, ses timidités en mensonges impudents, sans perdre pourtant leuV air gauche et embarrassé. Rompre avec madame d^Épinay sur un soupçon, quoique le soupçon fût injuste, c'était une conduite folle, mais honnête et franche. Ne point soupçonner au hasard et à tort^ c'eût été une conduite sage. Rousseau ne tint aucune de ces conduites honnêtes et raisonnables. Il soupçonna, il accusa, et puis il se mit à craindre que madame d'Épinay, indignement accusée, ne lui fit une réponse qui le forçât à quitter l'Hermitage; puis madame d'Épinay lui ayant répondu avec la bonté que nous avons vue, toute blessée qu'elle était, Rousseau prétend qu'il prit sa répoïise pour une finesse. « Elle évita, dit- il,
par le tour de sa réponse, de me réduire à Textrémité de quitter aussitôt l'Hermitage ; mais il fallait ou sortir ou l'aller voir sur-le-champ; l'alternative était inévitable. Je pris le dernier parti, fort embarrassé de ma contenance dans Fexplication que je prévoyais \ » Q uelle bizarre complication de vanité et de mensonges I Eli non ! ce n'est point pour ne pas sortir de l'Hermitage, ce n'est point pour ne pas compromettre le nom de madame d'Houdetot dans l'éclat de sa rupture avec madame d'Épinay, ce n'est pas par ces raisons compliquées qu'il sent qu'il faut qu'il aille sur-le-champ voir madame d'Épinay. C'est, j'ose le dire, par une raison meilleure et plus simple. Il a compris déjà l'erreur et Finjustice de ses soupçons contre madame d'Épinay, et il va lui en demander pardon. Voilà la cause de sa visite. Oui, il fallait sortir de l'Hermitage ou avouer ses torts. Comme Rousseau alors les reconnaissait, comme il savait déjà qu'il avait bien injustement accusé madame d'Épinay, il allait à La Chevrette avouer sa faute. Voilà Rousseau dans l'histoire; mais dans ses Confessions ^ dans ce roman de son orgueil, comment avouer qu'il a fait une faute, et surtout comment avouer qu'il a demandé pardon? 11 aime mieux se calomnier à la fois lui-même et madame d'Épinay ; il calomnie madame d'Épinay en expliquant sa bonté par l'habileté d'une femme rompue au monde, et il se calomnie lui-même par les airs de fausse politique qu'il se donne.
J'avais besoin de faire ces réflexions avant d'arriver à cette explication tant redoutée par Rousseau.