‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 129 sur 251 · démoiYes da madame d^Epinay^ année lt · texte numérisé non relu

démoiYes da madame d^Epinay^ année lt

(( Me connaissez-vous des arnis V » disait Rousseau à madame d'Épinay. Pouvez-vous avoir des amis ? Telle élait la seule réponse que madame d'Épinay avait h faire h Rousseau. Ce n'est pas que les maximes que Rousseau prétend établir en amitié soient fausses et injustes, çardons-nous de le croire. Les amis ne doivent être ni tyranniques, ni injurieux, ni vains, ni durs, ni insouciants : ils doivent supporter les défauts de leurs amis malades. Rousseau a raison; ce sont là vraiment les devoirs de l'amitié. Qu'est-ce donc que je reproche à Rousseau ? Une seule chose, mais capitale, et qui rend Tamitié impossible : il érige en droits pour lui-même les devoirs qu'il impose à ses amis. Oui, je dois supporter la mauvaise humeur de mon ami malade, mais il n'a pas le droit d'avoir de la mauvaise humeur contre moi. Oui, quand mon ami a tort et qu'il se fâche, je dois être doux et indulgent avec lui, je dois le ménager; mais il n'a pas le droit d'avoir toujours tort et de toujours se fâcher contre moi. Oui, je ne dois pas être fier et vain des services que je rends à mon ami, mais il n'a pas le droit d'être particulièrement ingrat envers moi. L'homme a plus de devoirs qu'il n'a de droits, et tous les devoirs que j'ai envers mon prochain ne sont pas des droits que mon prochain a sur moi. C'est même, si nous y prenons garde, cet excédant des devoirs sur les droits qui| maintient ici-bas la société morale. Nous voulons' souvent détruire cet ordre établi de Dieu, changer en droits pour tous les devoirs du prochain envers nous. Ainsi l'aumône est le devoir du riche: nous en faisons le droit du pauvre. Je dois aimer mon pro-

cliaiïi comme moi-même; mais le prochain a-t-il le droit de me dire: Aime-moi ! A cela, je suis tente de répondre : Sois aimable I L'accomplissement des devoirs est une vertu; mais le prochain n'a pas le droit d'exiger que j'aie de la vertu à son profit, sans quoi la vertu des uns serait le péché des autres, ce qui n'est pas dans Tordre moral ; car de cette manière, si par vertu je nourris mon prochain, mon prochain deviendra paresseux; si je suis humble, mon prochain deviendra orgueilleux; de telle sorte que le plus sûr moyen de rendre la société impossible, c'est de créer autant de droits dans ce monde qu'il y a de devoirs. Chacun alors en effet ne pensera plus qu'aux droits qu'il a, oubliant les devoirs, et ces devoirs exigés deviendront insupportables. Telle est l'erreur du code d'amitié que fait Rousseau. Il s'arroge comme droits tous les devoirs qu'il impose à ses amis, et parce que ses amis doivent être doux, indulgents, affectueux, tolérants avec lui, il croit avoir le droit d'être capricieux, fantasque, déliant et grondeur avec eux.

Le petit code d'amitié que Rousseau rédigeait à son profit m'a fait relire le De Amicitia de Gicéron. Je ne veux pas faire ici une comparaison entre le traité de Gicéron et la lettre de Rousseau. Je citerai seulement ce passage qui me semble fort bien s'appliquer aux deux caractères de Rousseau et de Diderot, et qui explique comment la durée de leur amitié était impossible : ce Un ami, dit Gicéron, ne doit pas aimer à accuser son ami ou à Tentendre accuser... La bonne amitié ne doit pas seulement repousser les accusations contre nos amis, elle ne doit pas

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cti'c soupçonneuse; elle nu doit pas croire aisément ([u'un ami a manqué envers nous de foi et de tendresse ^ » Voilà pour Rousseau; voici maintenant pour Diderot : « Il faut aussi en amitié une '^rdnda douceur de façons et de paroles; jamais de hauteur ni de dureté. L'amitié doit toujours avoir une familiarité aimable et douce ; rien de tendu ni de sévère ; il faut qu'elle* soit facile et avenante. » C'est cette douceur et cette facilité qui manquaient à Diderot. Il ne manquait pas au fond de bonté, il manquait de bonhomie. Le funeste penchant qu'il avait à mettre en scènes de théâtre et de roman tous les incidents de la vie ordinaire gâtait ses bonnes qualités. 11 était tracassier afin d'être dramatique.

Cependant, grâce à Tintervention de madame d'Épinay, la querelle de Rousseau et de Diderot s'était apaisée. Rousseau était allé à Paris voir Diderot ; Diderot était venu à l'Hermitage. « Vous aviez bien raison de vouloir que je visse Diderot, écrit Rousseau à madame d'Épinay, il a passé hier la journée ici. Il y a longtemps que je n'en ai passé d'aussi délicieuse. Il n'y a point de dépit qui tienne contre la présence d'un ami. » Mais il n'y a pas de réconciliation non plus qui ne laisse de trace, et bientôt survînt une nouvelle querelle qui fut une rupture. Cette fois la rupture ne fut pas seulement avec Diderot, elle fut avec tous les anciens amis de Rousseau, avec madame d'Épinay, avec Grimm, avec Diderot, avec tout le parti philosophique.

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