Conf essîons j lïY
2. « Quelques jours avant votre départ, j'ai reçu une lettre de Rousseau, pour justifier la répugnance qu'il marquait à vous suivre. Elle est le comble de la folie et de la méchanceté. C'est
.lEAN-JACyUES ROUSSEAU.
et décidée aussi à rompre avec lui après tant de mauvais procédés, lui répondit : « Puisque vous vouliez quitter l'Hermitage et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs, et je n'ai plus rien à vous dire sur les vôtres. » Le congé était clair et dur, plus dur même qu'il n'appartient à madame d'Épinay. Rousseau quitta immédiatement l'Hermitage, et alla s'établir à Montmorency, dans une petite maison qu'il garda pendant un an, jusqu'en 1759, où il alla s'établir chez M. le duc de Luxembourg, au château de Montmorency.
La rupture était faite avec Grimm et madame d'Épinay; restait Diderot, Diderot que Rousseau accusait depuis longtemps d'être un tyran, et qu'il soupçonnait déjà d'être un ennemi. Dans les derniers jours que passa Rousseau à l'Hermitage, Diderot l'y vint voir. Cette visite de Diderot était, si je ne me trompe, une sorte d'enquête que celui-ci venait faire. 11 voulait savoir à quoi s'en tenir sur les griefs de Rousseau contre madame d'Épinay ; il voulait aussi s^expliquer pourquoi Saint-Lambert se plaignait de l'impertinence de Rousseau. Diderot avait intérêt à éclaircir ce dernier point. Rousseau en elfet, vers la fm de sa passion pour madame d'Houdetot, avait dit un jour à Diderot que Saint-Lambert avait tort de se plaindre de lui, attendu que sa passion pour ma-
pourquoi je n'ai pas voulu vous la faire lire au moment de notre séparation. Je lui ai répondu comme il le méritait et comme vous auriez toujours dû faire. » (Lettre de Grimm à madame d'Épi-* nay. Mémoires de madame d'Epinay ^ année 1757*
dame d'Houdetot avait toujours été honnête et pure, et qu'il ne lui avait même jamais avoué ses sentiments. Diderot, s échauffant là^dessus, conseilla à Rousseau d'écrire à Saint-Lambert, de lui avouer sa passion pour madame d'Houdetot et de lui promettre d'étouffer son amour, tout pur qu'il était. Rousseau jura qu'il écrirait la lettre, et il l'écrivit. A quelque temps de là, Diderot rencontre Saint-Lambert chez le baron d'Holbach; on parle de Rousseau. Saint- Lambert laisse échapper quelques mots de mépris. Diderot s'étonne, et prenant Saint-Lambert à part : « N'avez-vous donc pas reçu, lui dit-il, une lettre de Rousseau? — De quelle lettre me parlez-vous? lui répond Saint-Lambert. Je n'en ai reçu qu'une, à laquelle on ne répond qu'avec des coups de bâton. » Et Saint-Lambert apprend à Diderot que la lettre de Rousseau, au lieu d'être un aveu et une excuse à la fois héroïque et sentimentale, comme l'avait conseillé Diderot, n'est qu'un long sermon sur la liaison entre Saint -Lambert et madame d'Houdetot, Diderot furieux écrit à Rousseau ; point de réponse. Alors il vient à l'Hermitage chercher cet éclaircissement que Rousseau ne voulait pas lui donner.
Ici encore, comme toujours, deux récits.
« Diderot est allé hier à l'Hermitage afin de s^expliquer avec Rousseau, dit Grimm dans une lettre à madame d'Épinay. Le soir, à soo retour, il m'écrivit la lettre dont je vous envoie copie, car elle est belle et mérite d'être conservée. Ce matin, il est venu me voir, et m'a conté le détail desa visite. Rousseau était seul au fond de son jardin; Du plus loin qu'il aperçut Diderot, il lui cria d'une voix
de tonnerre, et le visage allumé : « Que venez-vous faire ici? — Je viens savoir, lui répondit le pliilosoplie, si vous êtes fou ou méchant. — Il y a quinze ans^ reprit Jiousseau, que vous me connaissez; vous savez que je ne suis pas méchant, et je vais vous prouver que je ne suis pas fou : suivez-moi. » Il le mène aussitôt dans son cabinet, ouvre une cassette remplie de papiers, en tire une vingtaine de lettres, qu'il eut cependant l'air de trier sur les autres papiers: « Tenez, dit-il, voilà des lettres de la comtesse, prenez au hasard, et lisez ma justification. « La première sur laquelle Diderot tombe, il y lit très-clairement les reproches les plus amers que lui fait la comtesse d'abuser de sa confiance, pour l'alarmer sur ses liaisons avec le marquis, tandis qu'il ne rougit pas d'employer les pièges, la ruse et les sophismes les plus adroits pour la séduire, a Ah! certes, vous êtes fou, s'écria Diderot, de vous être exposé à me laisser lire ceci; lisez donc vous-même; cela est clair. » Rousseau pâlit, balbutia, puis entra dans une fureur inconcevable, fit une sortie contre le zèle indiscret des amis, et ne convint jamais qu'il eût tort. Connaissez-vous rien de comparable à cette folie?.... Aujourd'hui Rousseau fait un crime à Diderot de s'être expliqué avec le marquis, et l'accuse hautement d'avoir révélé son secret; ce qui est encore bien gauche, car il le force aie divulguer pour éviter dépasser pour un traître. Voilà cet homme qui faisait un code de l'amitié, il y a à lui pardonner toute la journée ; et il ne passe rien aux autres. »
Voyons maintenant cette lettre de Diderot dont parle Grimm.^^Elle confirme le récit de Grimm, mais elle montre aussi la singulière exagération de paroles que Diderot mettait partout.
(( Cet homme est un forcené. Je l'ai vu, je lui ai reproché, avec toute la force que donnent Thonnêteté et une sorte d'intérêt qui reste au fond du cœur d'un ami qui lui est dévoué depuis longtemps, l'énormité de sa con-
diiite; les pleurs versés aux pieds de madame d'Épinay, dans le moment même où il la chargeait près de moi des accusations les plus graves cette odieuse apologie qu'il vous a envoyée, et où il n'y a pas une seule des raisons qu'il avait à dire que sais-je encore? Je ne suis point content de ses réponses; je n'ai pas eu le courage de le lui témoigner, j'ai mieux aimé lui laisser la misérable consolation de croire qu'il m'a trompé. Qu'il vive! Ji a mis dans sa défense un emportement froid qui m'a affligé. J'ai peur qu'il ne soit endurci. Adieu, mon ami ; je vous embrasse bien tendrement. Je me jette dans vos bras comme un homme effrayé; je tâche en vain de faire de la poésie» mais cet homme me revient tout à travers mon travail; il me trouble, et je suis comme si j'avais à côté de moi un damné. Il est damné, cela est sûr. Adieu, mon ami!... Grimm, voilà l'effet que je ferais sur vous, si je devenais jamais un méchant : en vérité, j'aimerais mieux être mort. 11 n'y a peut-être pas le sens commun dans tout ce que je vous écris, mais je vous avoue que je n'ai jamais éprouvé un trouble d'àme si terrible que celui que j'ai. Oh! mon ami, quel spectacle que celui d'un homme méchant et bourrelé ! Brûlez, déchirez ce papier, qu'il ne retombe plus sous vos yeux; que je ne revoie plus cet homme-là; il me ferait croire aux diables et à l'enfer. Si je suis jamais forcé de retourner chez lui, je suis sûr que je frémirai tout le long du chemin. J'avais la fièvre en revenant. Je suis fâché de ne lui avoir pas laissé voir r horreur qu'il m'inspirait, et je ne me réconcilie avec moi qu'en pensant que vous, avec toute votre fermeté, vous ne l'auriez pas pu à ma place : je ne sais pas s'il ne m'aurait pas tué. On entendait ses cris jusqu'au bout du jardin, et je le voyais! Adieu, mon ami, j'irai demain vous voir; j'irai chercher un homme de bien, auprès duquel je m'asseye, qui me rassure, et qui chasse de mon âme je ne sais quoi d'infernal qui la tourmente et qui
1. Ces mots viennent confirmer encore le récit de l'explication entre Rousseau et madame d'Épinay, dont Housseau ne dit pas un mot dans les Confessions,
JRAN-JACQUF.S BOUSSEAU.
s'y est attache. Les poëtes ont bien fait de mettre nn intervalle immense entre le ciel et les enfers. Vai vérih';, la main me tremble. »
Dirai-je l'elfet que me t'ait celte lettre? Elle nie laisse froid. Diderot a beau s'y échaulfer et s'y agiter; plus il se remue, moins il m'émeut. Singuli(**re indignation, après tout, que celle de Diderot t Quand il est avec Rousseau, il est calme; il ne lui témoigne rien; il consent môme à paraître dupe. Ce n est (jue dans son cabinet qu'il s'emporte et qu'il tressaille. N'est-ce pas là le comédien qui ne prend la passion que lorsqu'il entre en scène? Encore un coup, je n'accuse pas Diderot d'hypocrisie. Avec Rousseau il était tranquille et raisonnable, parce que c'était l'homme qui était enjeu; mais aussitôt qu'il est rentré chez lui et qu'il a écrit, l'écrivain s'est mis de la partie; alors, grâce à son imagination, la visite de l'Hermitage s'est changée en scène de drame et de roman. Rousseau n'a plus été l'homme moitié malade et moitié méchant que nous connaissons; il est devenu un forcené, un damné! Ç'ont été les fureurs d'Oreste, des cris affreux, que sais-je? il aurait tué Diderot ! Je m'étonne même que Diderot ne se soit pas cru tué. Cependant rassurons-nous : Diderot n'a pas laissé voir l'horreur que lui inspirait ce méchant et ce bourrelé; il a attendu, pour ressentir toute cette horreur et pour l'exprimer, qu'il fût rentré chez lui et qu'il fût, comme le disait Rousseau dans la lettre à Grimm, les pieds au feu et bien chaudement enveloppé dans sa robe de chambre fourrée. Sommesnous sûrs au moins qu'il ne reverra pas Rousseau? Oui, puisqu'il ne veut pas même revoir la lettre où
il raconte qu'il a vu cet homme-là : à plus forte raison ne voudra-t-il pas voir l'homme lui-même ! Non, Diderot ne répond de rien; il pourra revoir Rousseau, il pourra être forcé de retourner chez lui. Mais alors, grand Dieu ! qu arriver a-t-il ? Ce qui arrivera ! c'est que Diderot frémira tout le long du chemin. J'entends : il frémira avant, il frémira après, il sera calme pendant. Le drame ici, vraiment, touche à la comédie.
Rousseau, qui avait reçu son congé de Grimm et de madame d'Épinay, et dont Forgueil avait souffert, crut pouvoir reprendre sa revanche avec Diderot et rompre avec lui le premier ; il voulut même donner à cette rupture une grande publicité. Il venait de publier la Lettre sur les Spectacles; il écrivit dans la préface : « J'avais un aristarque sévère et judicieux ; je ne l'ai plus, je n'en veux plus : mais je le regretterai sans cesse, et il manque encore bien plus à mon cœur qu'à mes écrits. » Et il ajouta en note ce passage de l'Ecclésiaste : (c Si vous avez tiré l'épée contre votre ami^ n'en désespérez pas, car il y a un moyen de revenir vers votre ami ; si vous l'avez attristé par vos paroles, ne craignez rien, il est possible encore de vous réconcilier avec lui ; mais pour l'outrage, le reproche injurieux, la révélation du secret et la plaie faite à son cœur en trahison, point de grâce à ses yeux : il s'éloignera sans retour. » Ainsi il accusait Diderot d'avoir révélé le secret de cette passion pour madame d'Houdetot que tout le monde connaissait, et qu'il avait lui-même avouée à Saint-Lambert. Diderot ne répondit pas ; mais, comme il le dit lui-même dans une lettre : (( Nos amis communs ont jugé entre lui et moi ; je
JF.AN-JACOUES ROUSSKAU.
les ai tous conservés, el il ne lui en reste aucun ^ » Moins inquiet et moins défiant, Rousseau aurait-il pu rester lié longtemps encore avec Grimm, avec Diderot, avec la société philosophique du temps? La chose était difficile, Rousseau ayant les opinions et les sentiments qu'il avait. Son génie l'éloignait de l'école philosophique, et son caractère l'écartait du monde. En 1757, Rousseau écrivait à madame d'Épinay, encore son amie: «Croyez-moi, ma bonne amie, Diderot est maintenant un homme du monde. Il fut un temps où nous étions tous deux pauvres et ignorés, et nous étions amis. J'en puis dire autant de Grimm ; mais ils sont devenus tous deux des gens importants... J'ai continué d'être ce que j'étais, et nous ne nous convenons plus. » Non, Rousseau n'avait pas continué d'être ce qu'il était, non plus que Grimm et Diderot : ils avaient grandi, ce qui est le plus dangereux écueil des amitiés ; car à mesure que les hommes s'élèvent, leurs sentiments et leurs idées, en se développant, risquent de se heurter. Entre gens obscurs et ignorés, dans le cercle de la vie privée les occasions de rencontre et de choc sont bien moins fréquentes que dans la vie publique ; les froissements aussi sont moins sensibles. Or ne nous y trompons pas ; les philosophes du dixhuitième siècle, par l'ascendant qu'ils commençaient à avoir dans le monde, avaient, pour ainsi dire, déjà les avantages et les inconvénients de la vie publique; ils étaient les orateurs, non de la tribune politique, qui n'existait pas, mais de cette tribune philoso-
I, Mémoires (le madame (VÉpinny, nnnm 1 7 57.
pliique et sociale qui était partout où il y avait un salon. D'arnis privés, les philosophes du dix-huitième siècle devenaient donc peu à peu des amis politiques, avec toutes les chances de zizanie et de désunion qu'a l'amitié politique. Combien n'avons-nous pas vu d'amis désunis par la politique à mesure qu'ils s élevaient? Effet de l'ambition et de la jalousie î dira-t-on; non, en vérité : effet seulement de la diversité inévitable des idées et des sentiments développée et manifestée par la puissance des événements. Personne ne résiste à sa vocation, quand la vocation est aidée par les circonstances ; personne ne continue d'être ce qu'il était, et Rousseau, en 1758, n'était certes plus ce qu'il était avant le Discours sur les arts et le Discours sur V inégalité des conditions humaines. Sa vocation contre l'école philosophique, qui en 1749 était déjà le penchant de son esprit, était devenue une sorte d'ascendant et de nécessité en 1758.
En comparant Tamitié entre Rousseau, Grimm et Diderot avec l'amitié politique, je crois avoir fait comprendre pourquoi elle n'a pas duré, pourquoi la rupture a eu tant d'éclat, et je crois en même temps m'être ménagé une excuse d'avoir raconté avec tant de détails ces brouilleries, qui paraissent peu importantes à n'en considérer que le sujet, mais qui, par leurs effets, sont pour ainsi dire les événements politiques de l'histoire littéraire du dix-huitième siècle.
FrN DU TOME PREMTER.