‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 139 sur 251 · Correspondance^ année · texte numérisé non relu

Correspondance^ année

312 JEAN-JACOUES ROUSSEAU.

n'avait pas cette intrépidité de mauvais aloi. H y a (les pauvres de bon sens qui ne prennent des rie lies (|ue le plaisir de la conversation, qui causent avec les grands, mais qui ne vivent pas avec eux ; Rousseau n'avait pas cette habile retenue ; il se donnait tout entier du premier coup, quitte a se retirer brusquement tout entier au premier caprice. 11 acceptait tout le premier jour : services, bienfaits, caresses, il était prodigue à recevoir, si j'ose ainsi parl'^r; mais dès le lendemain il commençait à faire ses comptes, et tâchait de s'acquitter par le mécontentement. Il recouvrait l'indépendance par l'ingratitude; alors il sentait sa pauvreté et ses inconvénients, mais c'était pour s'en faire des griefs; alors il parlait avec une emphase injurieuse de ses souliers qu'il nettoyait lui-même au milieu de vingt domestiques qui le servaient. Il y avait en lui toutes les sortes de pauvres : le pauvre timide et embarrassé, le pauvre envieux et ingrat, enfin le pauvre gourmé et déclamateur, ce qui est un genre de pauvre tout récent, et qui procède beaucoup de Rousseau. Ce sont tous ces pauvres, le bon et le mauvais, le vrai et le faux, que je retrouve dans cette lettre à Grimm, qui est à la fois un chef-d'œuvre d'éloquence et d'ingratitude.

Cette lettre était faite évidemment pour le public, et elle pouvait lui faire illusion; mais, jugée par les amis de Rousseau et de madame d'Épinay, par ceux qui avaient vu tout ce que madame d'Épinay avait mis de bonté et de délicatesse dans sa conduite envers Rousseau, par ceux qui avaient même souvent averti madame d'Épinay (ju'elle gâtait Rousseau, comme on gâte un enfant, et qu'elle s'en repentirait,

jugée par la société du temps, cette lettre devait Tindigner et l'indigna. Que veut en effet Rousseau, se disaient Grimm et Diderot, à parler si fastueusement de sa pauvreté et de ses inconvénients? Sommesnous des riches par hasard? Ne travaillons-nous pas pour vivre, comme il fait lui-même ? Nous n'en vivons pas moins dans le monde, et nous y vivons de bonne grâce, sans mendicité et sans envie. Que ne fait-il comme nous? Nous avons parmi les riches et les grands des amis qui nous obligent, sans que nous nous hâtions d'être ingrats envers eux, pour prouver que nous ne sommes pas leurs valets. Voilà ce que devaient se dire Grimm et Diderot, Grimm surtout, indigné de voir madame d'Épinay si mal récompensée de ses bienfaits. Il écrivit donc à Rousseau une lettre violente, et dans cette déclaration de rupture Rousseau ne vit qu'un dernier témoignage du complot tramé depuis longtemps contre lui.

Il n'avait pourtant pas encore quitté l'Hermitage, et même il désirait tellement y rester pendant l'hiver de 1757 à 4758, qu'il écrivit de nouveau à ce sujet à madame d'Épinay, alors à Genève, lui disant : a J'ai voulu quitter l'Hermitage et je le devais; mais on prétend qu'il faut que j'y reste jusqu'au printemps; et, puisque mes amis le veulent, j'y resterai jusqu'au printemps, si vous y consentez ^ » Madame d'Épinay, informée par Grimm de sa rupture avec Rousseau^

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