‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 142 sur 251 · ROUSSEAU ET LE THEATRE · texte numérisé non relu

ROUSSEAU ET LE THEATRE

lors, dit-il, l'indignatiori de la vertu m'avait tenu lieu d'Apollon ; la tendresse et la douceur d'âme m'en tinrent lieu cette fois. Les injustices dont je n'avais été que spectateur m'avaient irrité : celles dont j'étais devenu l'objet m'attristèrent, et cette tristesse sans fiel n'était que celle d'un cœur trop aimant, trop tendre, qui, trompé par ceux avait crus de sa trempe, était forcé de se retirer au dedans de lui... A tout cela, se mêlait un certain attendrissement sur moi-même, qui me sentais mourant et qui croyais faire au public mes derniers adieux. Voilà les secrètes causes du ton singulier qui règne dans cet ouvrage, et qui contraste si prodigieusement avec celui du précédent ^ »

La Lettre sur les spectacles n'a pas, selon moi, le ton mélancolique et doux que Rousseau croit y avoir mis. Si le style est plus souple et plus facile que celui du discours sur l'Inégalité des conditions^ s'il est moins tendu et moins raide, s'il a enfin les grandes qualités de l'auteur, sans en avoir les défauts^ cela tient à ce que Rousseau alors avait déjà composé la moitié de la Nouvelle Béloïse, et qu'il avait acquis plus d'aisance et plus de liberté qu'au commencement de sa carrière ; mais Rousseau, toujours dupe de son imagination, croyait que, s'il écrivait plus facilement, cela tenait à l'état de son âme et à la liberté qu'il avait recouvrée par sa rupture avec ses amis : nouveau et curieux témoignage de ce penchant à je ne sais quelle indépendance sauvage qui fait le fond du caractère de Rousseau*

I • Le discours sur ^Inégalité des conditionsé

Quant à nous, sans chercher à retrouver dans la Lettre sur les spectacles les mystères que Rousseau croit y avoir mis, sans y chercher Grimm, madame d'Épinay, madame d'Houdetot, Saint-Lambert et Rousseau lui-même, quoiqu'il prétende y avoir représenté tous ces personnages, abordons ce nouvel écrit de Rousseau et examinons la question qu'il y débat : les spectacles sont-ils bons ou mauvais? servent-ils à corriger les mœurs ou à les corrompre ?

Disons d'abord à quelle occasion Rousseau fit sa Lettre contre les spectacles. Il n'y avait point de théâtre à Genève. En 1714^ le Conseil d'État y avait autorisé des marionnettes ; mais bientôt le Consistoire fit interdire les marionnettes, parce que des acteurs s'étaient peu à peu mêlés ou substitués aux marionnettes et jouaient des pièces de Molière. En 1738, Genève ayant été agitée par des troubles qui allèrent jusqu'à la guerre civile , la France, Zurich et Berne intervinrent et envoyèrent des médiateurs. Ces médiateurs, surtout le comte de Lautrec, médiateur français, demandèrent qu'il fût permis à une troupe de comédiens de donner quelques représentations. En vain le Consistoire s'y opposa ; ses plaintes ne furent pas écoutées. Cependant ces représentations théâtrales ne durèrent guère, et nous trouvons dans les extraits des registres du Conseil d'État de Genève

que le 16 décembre 1738 c( le Consistoire remontra que la comédie causait une perte de temps considérable, surtout aux étudiants et aux apprentis, qu'elle enracinait dans les cœurs Tesprit de mondanité, nourrissait l'amour du luxe et le goût de la parure, détournait des assemblées religieuses et causait une dépense considérable, puisque les comédiens avaient retiré Tannée dernière neuf ou dix mille livres, qu en un mot il serait a désirer qu'on l'interdît à perpétuité. On résolut après cela, disent les registres, de ne point prolonger au directeur la permission qui lui avait été accordée pour trente-deux représentations. » Cet extrait des registres du Conseil d'État nous montre comment la comédie essayait de s'introduire à Genève, et comment les vieilles mœurs genevoises et le consistoire, gardien naturel de ces vieilles mœurs, résistaient à cette introduction.

En 1755, Voltaire s'était établi à Ferney. Il y avait bâti un théâtre dans son château, il y faisait jouer et il y jouait lui-même ses tragédies. Les Genevois qu'il invitait venaient assister à ces représentations, et le goût du théâtre se répandait peu à peu dans Genève. Voltaire aurait voulu que Genève eût un théâtre public, afin sans doute d'avoir le plaisir d'y faire jouer ses pièces devant un vrai parterre et non plus, comme chez lui, devant un parterre de salon. D'Alembert , dans l'article Genève de l'Encyclopédie, conseilla aux Genevois d'avoir un théâtre. Rousseau lut cet article, et fit sa Lettre sur les spec^ tacles^ par dépit, dit-on, et par jalousie contre Voltaire et contre les philosophes : non I Rousseau

ne fit en cela que suivre la pensée qui l'avait déjà inspiré dans ses autres ouvrages. La Lettre sur les spectacles fait partie de la croisade que Rousseau entreprit contre la civilisation du dix -huitième siècle ou plutôt contre la civilisation moderne. 11 proscrit le théâtre comme il proscrit les arts, la littérature et même le commerce et l'industrie*. Rousseau a peur d'une bonne moitié au moins des mouvements du cœur et de l'esprit humain. Il supprime une partie de l'homme afin de gouverner l'autre plus aisément. Il n'y a pas, disons-le hardiment, il n'y a pas un des reproches faits à l'ascétisme chrétien qui ne s'applique justement à la morale et à la politique de Rousseau. J'ajoute qu'au moins l'ascétisme chrétien, en fermant à l'homme la carrière du côté du monde^ lui en ouvre une immense du côté du ciel.

Je sais bien qu'il faut ici tenir compte de l'observation que fait Rousseau, quand il se défend du reproche d'être ennemi des lettres et des arts : il écrit, dit-il, pour les petits États et non pour les grands, pour les petites républiques et non pour les empires. « Dans une grande ville, pleine de gens intrigants, désœuvrés, sans religion, sans principes, dont l'imagination, dépravée par l'oisiveté, la fainéantise, par l'amour du plaisir et par de grands besoins, n'engendre que des monstres et n'inspire que des forfaits ; dans une grande ville où les mœurs et rhonneur ne. sont rien, parce que chacun, déro-

1. Voyez ce que j'ai cité de son discours sur FÉconomîe politique,

bant aisément sa conduite aux yeux du public, ne se montre que par son crédit et n'est estimé que par ses richesses; la police ne saurait trop multiplier les plaisirs permis, ni trop s'appliquer à les rendre agréables, pour ôter aux particuliers la tentation d'en chercher de plus dangereux;... mais, dans les petites villes, dans les lieux moins peuplés, où les particuliers, toujours sous les yeux du public^ sont censeurs nés les uns des autres, et où la police a sur tous une inspection facile, [il faut suivre des maximes toutes contraires^. »

Quel que soit le soin qu'ait Rousseau de restreindre lui-même la portée de ses réflexions et d'en modérer Tapplication pour en excuser la rigueur, cependant il condamne absolument le théâtre. Il ne dit pas en effet, prenez-y bien garde, que les spectacles sont un bien partout, excepté pour les petits États ; il dit au contraire que les spectacles sont un mal partout, excepté pour les grands États, et cela parce que les grands États sont eux-mêmes un mal, parce que dans les grandes villes civilisées et corrompues il faut des amusements pour empêcher les crimes, il faut une pâture réglée aux mauvaises passions, de peur qu'elles ne deviennent furieuses. Nfhis devons donc traiter la question générale des bons et des mauvais effets du théâtre, puisque c'est cette question générale que Rousseau traite dans sa lettre à d'Alembert.

1, Lettre à M, (VAlembert ^ p. 139, 6clilion Fume.

Cette question est depuis longtemps controversée, et il est curieux de jeter un coup d'œil rapide sur l'histoire de ce débat, ne fût-ce que pour se convaincre du petit nombre d'arguments qui sont à la disposition de l'esprit humain pour défrayer les discussions de ce monde. L'homme ici-bas joue toujours la même pièce avec des gestes différents.

Depuis Platon, qui, n'osant pas attaquer ouvertement la mythologie, se mit à attaquer Homère, les philosophes de l'antiquité sont peu favorables au théâtre. Gicéron, dans les TusculaneSy se moque de la prétention que la comédie avait déjà de son temps d'être une école de mœurs et d'enseigner l'art de réprimer les passions. La comédie, en effet, par cette prétention maladroite, a souvent donné prise sur elle. Gomme elle sentait bien qu'elle pouvait quelquefois passer pour frivole et licencieuse, elle a voulu déconcerter les accusateurs par sa hardiesse, et elle a déclaré qu'elle était l'institutrice des mœurs. G'est là-dessus que Gicéron la reprend : « 0 Tadmirable réformatrice des mœurs que la poésie, qui met au nombre des dieux Tamour, Fauteur des vices et de la licence ! Je parle ici de la poésie comique, qui n'existerait pas sans ces vices qu'aiment les hommes

et qui font le sujet principal des comédies^ » Sénèque prétend qu'il n'y a rien de si pernicieux que le théâtre : « C'est là que le plaisir introduit aisément le vice dans l'âme des hommes ; on en sort toujours plus cupide, plus ambitieux, plus porté au luxe et au plaisir^. » Le père Lebrun, qui dans son Discours sur la comédie cite ce passage de Sénèque contre le théâtre, aurait dû remarquer qu'il s'agit surtout dans cette lettre des jeux du cirque et des combats de gladiateurs. Il y a plus, Sénèque ne conseille pas seulement à Lucilius de fuir les spectacles, il lui conseille d'éviter le monde : « Tu me demandes ce que tu dois surtout éviter; évite le monde. Quant à moi, j'avoue ma faiblesse ; jamais je n'y vais sans

revenir moins bon Les sociétés nombreuses

sont mauvaises ^ » Sénèque parle ici du monde comme en pourrait parler un docteur de l'Église. En effet, si nous voulons fuir ce qui excite les passions, il faut fuir le monde aussi bien que le théâtre : Tun ne vaut pas mieux que l'autre pour le chrétien ou pour le philosophe.

Le père Lebrun, dans son Discours sur la comédie^ est tellement empressé de recueillir des témoignages contre le théâtre, qu'il en prend même dans Ovide, et j'avoue qu'il serait piquant de voir l'auteur de VArt d'aimer témoigner contre la comédie et contre la licence des mœurs. Ce témoignage aurait

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