‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 147 sur 251 · Racine, t. VII, édit. de La Harpe, 1807, p · texte numérisé non relu

Racine, t. VII, édit. de La Harpe, 1807, p

il y a les arguments qui appartiennent au sujet même du débat, les arguments pour le théâtre dans la lettre de Racine, les arguments contre dans Nicole.

En homme habile et qui devine tout Tart de la polémique, dès qu'il s'en mêle, Racine attaque l'austérité de Port-Royal bien plus qu'il ne défend le relâchement du théâtre, et même il ne commence point par justifier le théâtre, mais la poésie en général. « Nous connaissons, dit-il aux docteurs de Port-Royal, l'austérité, de votre morale; nous ne trouvons point étrange que vous damniez les poètes, vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. Eh I messieurs, contentez-vous de donner les rangs dans Fautre monde; ne réglez point les récompenses de celui-ci. Vous l'avez quitté il y a longtemps. Laissez-le juge des choses qui lui appartiennent. Plaignez-le, si vous voulez, d'aimer des bagatelles et d'estimer ceux qui les font; mais ne leur enviez point de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé. » Deux amis de Port-Royal, Dubois, le traducteur des Lettres de saint Augustin^ et Barbier d'Aucourt, répondirent à Racine, et celui-ci, se piquant au jeu, fit une seconde lettre plus vive et plus mordante encore que la première, où, prenant les Provinciales pour des scènes de comédie (et il avait bien raison de les prendre ainsi): «Dites-moi, messieurs, qu'est-ce qui se passe dans les comédies? On y joue un valet fourbe, un bourgeois avare, un marquis extravagant, et tout ce qu'il y a dans le monde de plus digne de risée.

J'avoue que le provincial a mieux choisi ses personnages; il les a cherchés dans les couvents et dans la Sorbonne; il introduit sur la scène tantôt des jacobins, tantôt des docteurs et toujours des jésuites. Connbien de rôles leur fait-il jouer ? Tantôt il amène un jésuite bonhomme, tantôt un jésuite méchant, et toujours un jésuite ridicule. Le monde en a ri pendant quelque temps, et le plus austère janséniste aurait cru trahir la vérité que de n'en pas rire. » Cette seconde lettre faite, Racine, avant de l'imprimer, alla la lire à Boileau. Celui-ci écouta de grand sang-froid, loua extrêmement le tour et l'esprit de Touvrage et finit en disant : « Cela est fort joliment écrit ; mais vous ne songez pas que vous écrivez contre les plus honnêtes gens du monde. » « Cette parole^ dit Louis Racine, fit aussitôt rentrer mon père, en lui-même, et comme c'était l'homme du monde le plus éloigné de toute ingratitude et le plus pénétré des devoirs de Thonnête homme, les obligations qu'il avait à ces messieurs lui revinrent toutes à l'esprit: il supprima sa seconde lettre et sa préface et retira le plus qu'il put des exemplaires de la première lettre... Si jamais faute a pu être réparée par un repentir sincère, ç'a été certainement celle-là. J'ai été témoin du regret qu'il en a eu toute sa vie; il n'en parlait qu'avec une humilité et une confusion capables seules de Teffacer. » Le monument du repentir de Racine est son admirable Histoire de Port-Royal, mais je n'ai pu résister au plaisir de citer cette anecdote, qui honore Boileau et Racine, et qui fait que nous pouvons avoir avec eux le plaisir exquis pour l'âme d'estimer ce que nous admirons.

Les deux lettres de Racine, que nous n'avons eu quelque sorte que malgré lui et contre le vœu de son repentir, ne font guère pour justifier les spectacles. La question est bien mieux traitée dans une lettre de Boileau en 1707. Il y avait eu entre Boileau, Massillon et M. de Montchesnay \ une conversation sur les bons ou les mauvais effets du théâtre. Massillon, fidèle à la tradition de l'Église, proscrivait absolument la comédie^; M. de Montchesnay était de l'avis de Massillon, Boileau défendait le théâtre, mais d'abord il commençait par distinguer soigneusement la comédie des comédiens. « Du reste, vous avancez une maxime qui n'est pas, ce me semble, soutenable, disait-il à ses interlocuteurs (car sa lettre n'est évidemment que le résumé de sa conversation) ; c'est à savoir, qu'une chose qui peut produire quelquefois de mauvais effets dans des esprits vicieux, quoique non vicieuse d'elle-même , doit être absolument défendue, quoiqu'elle puisse d'ailleurs servir au délassement et à l'instruction des

Page 1