Page
tiens qu'on y ressent n'ont pas par elles-mêmes un objet déterminé, mais elles en font naître le besoin ; elles ne donnent pas précisément de l'amour, mais elles préparent à en sentir; elles ne choisissent pas la personne qu'on doit aimer, mais elles nous forcent à faire ce choix. »
Il y a beaucoup de finesse et de mérite dans cette peinture de l'état de Fâme après le plaisir du théâtre, et j'ajouterais volontiers après la lecture des romans; mais, avant Rousseau, Bossuet avait peint cet état de l'âme avec une pénétration de pensée et une force d'expression admirables. « Le spectacle de la lutte des passions humaines n'a d'autre effet, dit-il, que de remuer en nous un certain fonds de joie sensuelle et je ne sais quelle disposition inquiète et vague aux plaisirs des sens, qui ne tend à rien et qui tend à tout, et qui est la source secrète des plus grands péchés. »
« Je sais bien, continue Rousseau, que le théâtre a la prétention de purger les passions ; mais j'ai bien de la peine à concevoir cette règle. » Il est tout naturel que Rousseau ne comprenne pas cette règle, qui ne s'applique pas à la morale, mais à l'art. L'art ne prétend point purger les passions pour les rendre vertueuses, mais pour les rendre belles ; il vise à la beauté, non à la vertu. Chercherons-nous maintenant quel est le rapport qui lie la beauté à la vertu, le beau au bon, et comment dans l'art dramatique, tel que Pentendaient les anciens, les caractères, s'ils sont formés d'après les règles de l'art, doivent tous avoir une certaine bonté et une certaine beauté? C'est là une question d'art qui s'écarte en apparence
de la question de morale que traite Rousseau. J'en dirai cependant un mot, parce que, selon moi, cette purification des caractères et des passions dramatiques et TeHet qu'ils produisent sur les spectateurs est la meilleure justification du théâtre et même de la littérature en général.
Corneille, dans son premier discours : Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique, cherchant ce que veut dire Aristote quand il exige que dans la tragédie les mœurs du héros soient bonnes, cite un passage de la Poétique ainsi conçu : « La poésie est une imitation de gens meilleurs qu'ils n'ont été; et comme les peintres font souvent des portraits flattés, qui sont plus beaux que Toriginal, et conservent toutefois la ressemblance, ainsi les poètes représentant des hommes colères ou fainéants (nous dirions aujourd'hui débonnaires), doivent tirer une haute idée de ces qualités qu'ils leur attribuent, en sorte qu'il s'y trouve un bel exemplaire d'équité ou de dureté; et c'est ainsi qu'Homère a fait Achille bon. Ce dernier mot est à remarquer, continue Corneille, pour faire voir qu'Homère a donné aux emportements de la colère d* Achille cette bonté nécessaire aux mœurs, que je fais consister en cette élévation de leur caractère, et
dont Robortel parle ainsi* : Unumquodque genus per se supremos quosdam habet décor is gradus et absolutissilïiam recipit formam^ non tamen degenerans a sua natura et effigie pristina, » Ces paroles du vieux commentateur italien cité par Corneille sont excellentes ; mais Corneille les a traduites et expliquées d*un mot, quand il parle de cette élévation qui est propre à chaque qualité humaine, et qu'il faut que le poëte découvre et exprime. De même que chaque visage humain, si laid qu il soit au preriiier coup d'œil, a son expression qui tait sa beauté, quemdam decoris gradum, et que les grands peintres seuls savent découvrir cette expression et la représenter de manière à faire un portrait qui soit en même temps ressemblant et beau, quoique le modèle soit laid, même aussi les poètes épiques et dramatiques doivent chercher dans la qualité principale des héros qu'ils mettent en scène ce que cette qualité a de grand et d'élevé. C'est ainsi que les mœurs seront bonnes, comme le veut Aristote. Chaque qualité de l'âme humaine est entre un vice et une vertu. Si vous la poussez du côté du vice, vous faites de l'homme un démon ou une bête brute; si vous la poussez du côté de la vertu, vous faites de l'homme un héros ou un ange. Cherchons un exemple de cette transformation d'un défaut en vertu qui est une des plus admirables ressources de la nature humaine, et qui doit être aussi un des arts de la poésie. Je prends dans Thistoire de France le roi le plus malheureux à la fois et le
1. Robortello, commentateur italien de la Poétique d'Arîstole au seizième siècle.
plus honnête, Louis XVI : le fond de son caractère est
assurément ladébonnaireté ; voyez comme en face du péril inévitable cette débonnaireté devient une admirable patience, et en face de Péchafaud un sublime dévouement. Quelle débonnaireté, j'allais dire qiïelle faiblesse dans le roil quelle grandeur dans le martyr I Voilà comment la naturehumaine agrandie et fortifiée par la religion se transforme et se transfigure, faisant de sa faiblesse une force et de son défaut une vertu. Ce que la nature humaine fait dans l'histoire pour l'honneur de l'humanité, c'est à la poésie de le faire dans ses créations pour l'honneur aussi et pour l'enseignement de l'humanité.
La grandeur et l'élévation des caractères, voilà donc, selon Corneille, le point principal-dans toutes les créations dramatiques. Cette recherche de la grandeur et de l'élévation ne nuit pas à la morale, et les héros qui sont grands peuvent en même temps être bons et honnêtes, car c'est ici que revient Tobservation profonde et juste de Robortel sur l'idéal qui réside au fond de chaque qualité humaine, et qu'il appartient à la poésie dé mettre en relief et en honneur. Je résume même la pensée de Robortel en cet axiome : tout ce qui est grand atteint au bon, et tout ce qui est bon atteint au grand. Oui, Achille est violent, emporté, orgueilleux, cruel dans sa colère; mais il y a dans son âme un fonds de générosité, et quand Priam suppliant vient lui demander le corps d'Hector, Achille pleure et pardonne. Oui, César est ambitieux et fier, il a poursuivi et vaincu Pompée avec joie; mais il pleure sur le cadavre de Pompée assassiné. Le grand va au bon, et, soyez -en sûrs, ■
SA YîR ET SES OUVRAGES.
celte bonté de Tâme qui se trouve à certains moments dans tous les grands hommes, dans Achille, dans Cosar, dans Alexandre, est le signe caractéristique do leur grandeur, car c'est par là qu'ils témoignent qu'ils sont hommes : sans cela, ils seraient grands comme des colosses de bronze ou de fer. La grandeur, c'est d'être grand avec toutes les émotions humaines; c'est d'être plus que l'homme, sans être autre que l'homme.
La bonté atteint aisément aussi à la grandeur. Aisément? J'ai tort. Pour atteindre à la grandeur, la bonté doit passer par la persévérance. Vous êtes bon, Vincent de Paul, puisque dès vos premières années vous venez en aide aux pauvres et aux malades ; mais vous devenez grand, ô saint Vincent de Paul, puisque vous vouez votre vie tout entière à la charité, et que votre nom en devient un touchant symbole. C'est ainsi que, par un perpétuel rapprochement qui est la loi de Dieu, le grand va au bon par la générosité, le bon va au grand par la persévérance; c'est ainsi que nos qualités humaines se confondent à mesure qu'elles s'élèvent et que le saint rencontre le héros dans l'imagination du grand poëte comme dans le sein de Dieu.
L'élévation et la grandeur des caractères, telle que l'art la demande, a-t-elle un avantage moral? qui peut le nier? Ce qu'il faut chercher dans la bonne littérature, dans celle qui est conforme aux véritables règles de l'art, c'est cette admiration salutaire que donne la vue du grand et du bon. Toute la question est là. La littérature n'est pas chargée d'instruire ou d'édifier les esprits; elle est chargée seulement de les émouvoir par la peinture de l'humanité; mais
cette peinture doit viser au beau, afin d'élever les esprits; elle doit éviter les grimaces et les convulsions, fuir le laid en un mot, alin de ne pas abaisser et de ne pas corrompre l'âme par de grossières impressions. Ne demandez pas de leçons à la littérature et au théâtre. Quand ils veulent en donner, ils manquent à leur vocation. Ne leur demandez que ce qu'ils peuvent faire, c'est-à-dire d'exercer une influence et de l'exercer en bien. Or, c'est en purgeant les passions^ selon la règle de la poétique ancienne, c'est-à-dire en leur donnant la bonté et l'élévation dont elles sont capables, chacune en son genre, que le théâtre et la littérature peuvent aider à l'éducation morale des esprits.
Quand donc Rousseau rejetait dédaigneusement cette règle comme incompréhensible, il évitait le meilleur argument dont puisse s'autoriser le théâtre devant les moralistes. Je sais bien que ses adversaires ne le lui opposaient pas, qu'ils ne parlaient que des bons enseignements du théâtre, et qu'ils prétendaient hardiment que la comédie est une école de mœurs. Rousseau réfute aisément cette prétention, mais il aurait été digne de lui d'examiner aussi ce que signifiait la vieille règle de la purgation des passions, telle qu'Aristote et Corneille la détendent, et de chercher ce que cette règle de Part antique a de conforme à la morale.
Un ancien apologiste du théâtre, Scudéry, qui, en défendant la tragédie et la comédie, croyait défendre sa cause, ne manque pas de se servir de la règle de la poétique sur la purgation des passions comme du meilleur argument en faveur du théâtre. « Aristote,
dit-il, était trop sage, trop grave, trop occupé pour s'amuser à dresser les préceptes d'un art qui ne servirait que d'un vain amusement ^. » Non-seulement Scudéry cite la règle d'Aristote pour défendre le théâtre, mais il commente cette règle de manière à montrer qu'il en comprend bien l'importance, soit pour l'art, soit pour la morale : « Les Toscans, dit Scudéry, châtiaient leurs esclaves au son du hautbois, )) afin de modérer leur colère et de laisser seulement agir la justice. La poésie doit faire la même chose en représentant les passions humaines : elle doit aussi les modérer par Fart, c'est-à-dire par cette recherche de l'idéal de chaque qualité qui est le vrai principe de l'art. Scudéry était un mauvais poëte, mais ir avait le goût des arts, et c'est par là qu'il comprenait la règle de la poétique ancienne.
Il y a trois manières de traiter les passions. On peut tâcher de les anéantir, comme fait Rousseau, qui les impute à la civilisation^ et qui à cause de cela veut détruire la civilisation et les arts de la civilisation. On peut tâcher de les régler et de les contenir par la loi chrétienne; mais que de degrés infinis dans l'application de la loi chrétienne! Nicole et Bossuet croient que le meilleur moyen de contenir les passions, c'est la fuite du monde et surtout l'interdiction du théâtre. L'école des casuistes et le père Porée sont moins sévères : ils pensent que la loi chrétienne n'exclut pas le commerce du monde ni même la fréquentation du théâtre, qu.'elle peut s'appliquer à la comédie et à la tragédie comme à tous les arts, et en