‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 188 sur 251 · II · texte numérisé non relu

II

JliAN-JACQUES UOUSSEAU.

ment les enfants, disent les mères ; il ne faut pas résister inutilement au despote, disent les flatteurs. Oui, mais il faut encore bien moins leur complaire inutilement, et comme il y aura toujours un moment où il faudra dire non, autant vaut le dire plus tôt que plus tard. L'enfant veut un gâteau, vous le donnez; il en veut deux, trois, quatre, vous refusez, et il pleure; il n'aurait pas pleuré davantage au premier gâteau refusé. Voilà Thistoire des tyrans- au maillot. Prenez celle des empereurs romains, elle est la même. Rassasiés de tout, ils veulent l'impossible, car il n'y a plus que l'impossible qu'ils aient à désirer : l'impossible dans le luxe, l'impossible dans la volupté, l'impossible dans la cruauté; mais qu'ils arrivent vite à l'impuissance des arts, à l'impuissance des sens, à l'impuissance des bourreaux, à l'impuissance même de la servitude romaine, quoiqu'il semble que là l'impossible ne soit pas une chimère, et que la servilité puisse aller aussi loin que la tyrannie! Elle s'arrête pourtant, et ce jour-là le despote meurt égorgé et insulté. II eût vécu et il eût régné, s'il avait pu dès les premiers moments rencontrer un refus.

Et ne dites pas, pour vous excuser de trop servir les enfants, qu'il faut bien deviner et prévenir leur volonté, puisqu'ils ne peuvent pas l'expliquer par la parole. Êtes-vous donc de ceux qui croient que les enfants ne parlent pas quand ils n'ont point encore Tusage de la parole? Ils ont un langage plus expressif que le nôtre : c'est le langage d'action. L'action était tout dans l'éloquence antique, disait Démosthène. Or cette action si chère à l'éloquence antique et qui se compose surtout de l'accent et du geste.

Toilà le langage des enfants. Ils y excellent, et nous devrions le rapprendre à leur école. « Cette langue n'est pas articulée, dit fort bien Rousseau, mais elle est accentuée, sonore, intelligible. L'usage des nôtres nous Ta fait négliger au point de l'oublier tout à fait... Les nourrices sont nos maîtres dans cette langue; elles entendent tout ce que disent leurs nourrissons; elles leur répondent, elles ont avec eux des dialogues très-bien suivis, et quoiqu'elles prononcent des mots, ces mots sont parfaitement inutiles; ce n'est point le sens du mot qu'ils entendent, mais l'accent dont il est accompagné ^ Au langage de la voix se joint celui du geste, non moins énergique. Ce geste n'est pas dans les faibles mains des enfants, il est sur leurs visages. Il est étonnant . combien ces physionomies mal formées ont déjà d'expression : leurs traits changent d'un instant à l'autre avec une inconcevable rapidité. Vous y voyez le sourh^e, le désir, l'effroi, naître et passer comme autant d'éclairs;

1. Je me souviens d'avoir lu dans les Lettres édifiantes qu'en Amérique les missionnaires s^aperçurent au bout de quelque temps que les sauvages qu'ils avaient instruits des vérités de la religion et qu'ils interrogeaient, pour mieux fixer ces vérités dans leur esprit, répondaient non pas à la question que les pères leur faisaient, mais selon l'accent de la question, si bien que si on leur demandait : « Y a-t-il un Dieu? « avec l'accent négatif, ils disaient aussitôt « non! » De même, si on disait : « L'homme peut-il être Dieu? » avec l'accent affirmatif, ils répondaient « oui. » Ces pauvres sauvages, n'entendant pas bien leur langue, mal parlée par les missionnaires, entendaient l'accent et non la parole. Nous avons en effet un autre accent pour dire oui que pour dire non, et cet accent est si sensible, que nous pourrions nous passer du mot. Le son de voix suffirait.

.lEAN-.TACOUES KOUSSEAIT.

à cliaquo lois vous croyez voir un autre vir>age ^ » l^uisque les enfants ont un langage fort intelligible pour exprimer leurs pensées dans tout ce (|ui leur est nécessaire, ne vous pressez pas d'interpréter l'enfant, ne lui prêtez pas vos pensées et vos sentiments, ne lui suggérez point ce qui n'est pas de son âge, ne hâtez pas son développement; laissez faire la nature, et laissez-lui sa marche et ses procédés, n'y substituez pas les vôtres. Dans le bas âge, la meilleure éducation, selon Rousseau, est celle qui élève le moins, celle qui contrarie le moins la nature.

Rousseau a raison quand il veut que les enfants restent enfants; mais qu'est-ce que les enfants? Que sont-ils capables de comprendre ? Quel est leur monde? Y a-t-il pour eux un monde moral, ou n'y a-t-il que le monde physique? Grande question que Rousseau tranche sans hésiter en renfermant les enfants dans le monde physique et en leur interdisant le monde moral jusqu'à un certain âge. « Tant que l'enfant, dit-il, n'est frappé que des choses sensibles, faites que toutes ses idées s'arrêtent aux sensations, faites que de toutes parts il n'aperçoive autour de lui que le monde physique; sans quoi, soyez sûr qu'il ne vous écoutera point du tout, ou qu'il se fera du monde moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques, que vous n'effacerez de la vie ^. »

Nous retrouvons ici encore la prédilection que Rousseau a pour l'éducation naturelle et la peur qu'il a du développement des facultés intellectuelles de

t. Emile^ livre i, 2. Emile, livre ii.

riiomme. Il veut retarder l'instant où l'enfant se mettra à réfléchir, parce que Thomme qui réfléchit est un animal qui se déprave: il veut donc que Tenfant reste le plus longtemps possible dans le monde physique, où il n'y a que des sensations, et qu'il n'entre que fort tard dans le monde moral, c'est-àdire dans le monde des réflexions. Est-ce possible? Voilà ma première objection.

L'enfant est entouré par le monde moral comme par le monde physique, et il ne peut pas plus rester étranger à l'un qu'à l'autre. Étant homme et destiné à vivre dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique, l'enfant acquiert peu à peu la connaissance de ces deux mondes, et si en commençant il vit plus dans l'un que dans l'autre, il voit cependant le monde moral s'ouvrir peu à peu pour lui. Rousseau craint qu'il n'y entre par la mauvaise porte, c'est-à-dire par la porte des préjugés et des conventions sociales. 11 faut tâcher assurément qu'il n'y entre pas par cette mauvaise porte, mais par la bonne, et ce doit être là l'œuvre de l'éducation. Cependant vouloir lui fermer tout à fait ce monde qu'il voit partout, vouloir le confiner dans le monde physique, des deux connaissances qu'il doit acquérir progressivement, lui interdire la plus importante, l'empêcher de marcher de peur qu'il ne tombe, et lui ôter le libre développement de son âme, après avoir plaidé si énergiquement pour qu'il ait le libre développement de ses membres, c'est une étrange prétention; c'est de plus une impossibilité, et je n'en veux d'autre preuve que les précautions que Rousseau est obligé de prendre pour cacher à son élève ce monde

moral que la nature veut lui révéler peu à peu, mais que le philosophe ne veut lui révéler qu'à l'heure qu'il a marquée.

Voici par exemple un homme qui se met en colère devant Emile; la colère est une passion, les passions appartiennent au monde moral. Or Emile doit ignorer tout cela. Que faire? Un pédagogue vulgaire, et qui n'aurait point pour maxime de dérober le monde moral à la connaissance de son élève, profiterait peut-être de cette occasion pour dire à Emile que la colère est un péché capital que Dieu condamne, et qu'il faut bien prendre garde de tomber dans la même faute que cet homme. Une passion, un péché, une faute, Dieu, toutes choses qu'Emile doit ignorer encore profondément! Mais pourtant sa curiosité s'est éveillée : si vous n'y prenez garde, il va chercher ce qu'avait cet homme; il va réfléchir, il va entrer dans le monde [moral. Que faire dans ce cas? (( Eh I nous dit Rousseau, point de beaux discours, rien du tout, pas un seul mot. Laissez venir l'enfant. Étonné du spectacle, il ne manquera pas de vous questionner. La réponse est simple : elle se tire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé, des yeux étincelants, un geste menaçant, il entend des cris, tous signes que le corps n'est pas dans son assiette. Dites-lui posément, sans affectation, sans mystère : Ce pauvre homme est malade, il est dans un accès de fièvre^ » Bon! voilà l'enfant préservé pour cette fois de la connaissance du bien et du mal moral et ramené par un'

1, Émilcy livre ii.

stratagème salutaire à la connaissance du uial physique; mais prenez garde : dans cette comédie que vous jouez autour de l'enfant, il faut que tout le monde sache bien son rôle; qu'il y ait un seul acteur maladroit ou distrait, tout est perdu. Rousseau le reconnaît : « Un éclat de rire indiscret peut gâter le travail de six mois et faire un tort irréparable pour toute la vie... Je me représente mon petit Émile, au fort d'une rixe entre deux voisines, s'avançant vers la plus furieuse, et lui disant d'un ton de commisération : Ma bonne, vous êtes malade; j'en suis bien fâché! A coup sûr cette saillie ne restera pas sans effet sur les spectateurs ni peut-être sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le louer, je l'emmène degré ou de force avant qu'il puisse apercevoir cet effet, ou du moins avant qu'il y pense, et je me hâte de le distraire sur d'autres objets qui le lui fassent bien vite oublier. » Quels soins, quelles précautions pour reni placer la vérité! Et notez que si Tenfant s'aperçoit un seul instant qu'on Ta trompé, tout est perdu, ou bien, ce qui est pis encore, l'enfant, sans le dire et même sans s'en rendre un compte exact, prend un rôle dans la comédie qu'on joue autour de lui; il consent à être trompé, parce que l'appareil compliqué qu'on emploie pour le tromper l'amuse et flatte sa vanité. Je dirais volontiers qu'il se fait prince encore de ce côté, c'est-à-dire qu'il se prête de bonne grâce aux efforts qu'on fait pour le mettre en scène.

Les précautions que prend Rousseau pour faire croire à son élève que la colère est la lièvre me font souvenir d'une petite histoire que me contait, il y a

plusieurs années, un médecin de mes amis. Il avait été appelé pour donner des soins à un jeune prince. C'était au mois de janvier. Il trouve l'enfant qui avait devant lui une grande corbeille de dragées qu'il remuait à pleines mains. Ne pensant qu'au mal que l'enfant pouvait se faire en mangeant ces dragées, le médecin lui demanda ce qu'il faisait là. « Je joue avec des haricots, répond Tenfant. — Ah I très-bien!» dit le médecin, songeant tout bas qu'il était fort heureux que Tenfant n'eût pas été curieux de mettre dans sa bouche un de ces haricots, car alors tout était îperdu : il entrait dans le monde moral par la gourmandise. A quoi cela tenait-il? A un mouvement de curiosité de Fenfant, au sourire d'un domestique, à Tavertissement d'un petit camarade. Quel attirail pour faire vivre ainsi les enfants dans la fiction! quelles machines ! quelle mise en scène perpétuelle ! Dans l'éducation, comme ailleurs, j'admire toujours combien il faut de mensonges pour étouffer la vérité, et combien il faut peu de vérité pour détruire beaucoup de mensonges.

On vient de voir s'il est possible de cacher le monde moral aux enfants. Voyons maintenant s'il est bon de le faire. Ici^ au lieu de discuter contre Rousseau, j'aime mieux lui opposer un ouvrage fort justement estimé de madame Necker-Saussure intitulé \ Education progressive. Rousseau croit qu'il faut retarder le plus possible l'entrée de l'enfant dans le monde moxal; madame Necker-Saussure croit au contraire qu'il faut l'y faire entrer de bonne heure et dès que la nature elle-même l'y amène, car la question n'est pas de savoir, comme le pense Rous-

seau, si Tenfant peut entrer dans le monde moral avant un .'certain âge, la question est de savoir s'il y entrera avec nous ou sans nous, avec un guide ou sans guide, selon une règle ou au hasard. Quoi que nous fassions ou quoi que nous ne fassions pas, le monde moral est tellement le milieu nécessaire de riiomme, que Tenfant s'y trouvera placé presque sans le savoir. Il vaut donc mieux l'y introduire nousmêmes. Tel estlesystèmedemadameNecker-Saussure dans son Education progressive, système fort opposé, comme on le voit, à celui de Rousseau; mais cette opposition même se rattache à des différences fondamentales de doctrine entre Rousseau et madame Necker.

Rousseau croit que l'homme est bon primitivement et que la société seule Ta gâté ; madame Necker croit, selon la religion chrétienne, que l'homme est né disposé au mal, et que la nature humaine, pervertie par le péché originel, a besoin d'être redressée par la règle religieuse et morale. De là suit que Rousseau croit que la meilleure éducation est celle qui, ne faisant rien ou presque rien et laissant l'homme se développer lui-même, le laisse le plus près possible de la nature, c'est-à-dire du bien primitif. Point d'instruction religieuse, point d'instruction morale, sinon le plus tard possible. Quand l'enfant aura quinze ans, quand il sera près d'entrer dans la société,' alors vous lui parlerez de la religion et de la morale. Encore vous ne lui en parlerez à cet âge que parce que, si vous ne lui en parliez pas, d'autres lui en parleraient. Madame Necker- Saussure au contraire, croyant à la corruptibilité originelle de la nature humaine, pense que l'éducation morale et

religieuse ne peut pas commencer trop tôt. Elle attaque sans hésiter le système d'éducation négative de Rousseau, dont le premier inconvénient à ses yeux comme aux miens est d'être impossible. Vous avez beau faire en effet, Tenfant ne restera pas isolé ; il ne vivra pas dans une Thébaïde sans aucun commerce avec les hommes. Rousseau fait vivre son Emile dans un milieu imaginaire ou dans je ne sais quel château solitaire où le maître est seul avec l'enfant, où le précepteur conduit et dirige tout, où les domestiques même parlent et se taisent comme il veut. A ce compte et pour maîtriser ainsi la force des choses, il faut être grand seigneur ou deux ou trois fois millionnaire. Emile est donc une exception qui ne peut pas faire loi. Prenons les enfants du monde ordinaire; ils ont des camarades, ils ont des parents; cf3S parents ont des domestiques, et tout ce monde-là parle aux enfants et les instruit au bien ou au mal, même sans le vouloir. L'isolement moral des enfants est donc une chimère. De plus, les enfants, outre les suggestions inévitables du dehors, ont des penchants naturels, et ces penchants sont souvent mauvais. Les laisserez- vous se développer librement? ne chercherez-vous pas à les réprimer? L'âme de l'enfant n'est pas aussi indifférente et aussi inactive que veut le croire Rousseau ; elle n'attend pas un certain âge pour vivre et pour agir. Le corps grandit, l'âme aussi, et Dieu n'a pas doué la nature morale de l'homme de moins de vitalité et de moins de sève que la nature physique. L'homme croît dans tous les sens. Ne devancez pas Tordre de la nature : le précepte est excellent; mais suivez cet ordre, avancez

quand elle avance, agissez quand elle agit. L'éducation et la nature doivent marcher du même pas. 11 ne faut pas que l'éducation en soit encore aux commencements quand la nature en est déjà au progrès. Trop de retard est aussi mauvais que trop de hâte. Quand le maître va trop lentement, de même que lorsqu'il va trop vite, l'élève finit par aller tout seul.

La meilleure preuve que la nature ne veut pas que l'enfant reste étranger au monde moral, c'est qu'il y a chez l'enfant dès ses premières années des sentiments qui l'introduisent dans le monde moral, par exemple la sympathie, que madame Necker- Saussure cite avec raison comme un des sentiments qui ont le plus de part dans l'éducation des enfants. La sympathie est un instinct qui, chez les enfants comme chez les hommes, tient à la fois du moral et du physique, et je dirais volontiers que, selon les divers degrés de l'éducation, la sympathie tient plus du physique que du moral, ou du moral que du physique : mais chez tous les hommes elle garde de sa double nature. Chez les enfants, elle est toute-puissante, et il est visible que ce sentiment est un des moyens que la nature emploie pour l'éducation des enfants. L'enfant a besoin de^ s'accorder avec nous; il est triste quand nous sommes tristes, gai quand nous sommes de bonne humeur. Ce n'est pas seulement chez l'enfant la faculté de l'imitation qui fait qu'il se règle ainsi sur nous. Il nous imite^ il est vrai, mais il nous ressent, si je puis ainsi parler, encore plus qu'il ne nous imite. Si la mère pleure, l'enfant pleure aussi. Est-ce un simple besoin d'imitation? Non, il ressent le chagrin de sa mère sans en savoir

la cause. Madame Necker-Saussure croit, et je crois avec elle, que l'enfant a des affections avant d'avoir des idées, et que le cœur s'éveille dans l'homme avant Tintelligence. S'il en est ainsi, que penser d'une éducation qui négligerait dans l'enfant tout ce qui est sentiment pour s'attacher uniquement à ce qui est sensation, qui des deux parts de l'homme oublierait systématiquement la meilleure, et qui laisserait volontairement en friche ce coin de terre promise que nous avons tous en nous pour ne cultiver qu'un sol médiocre et grossier? Je reviendrai plus tard, dites-vous, vers ce coin de TÉden. ~ Oui! mais l'Éden alors sera peut-être couvert de ronces, et cette terre vigoureuse, laissée à sa fécondité naturelle, aura pris la mauvaise végétation pour la bonne; vous aurez à extirper l'ivraie avant de pouvoir semer le froment.

La sensibilité des enfants, et je dirais volontiers l'aimable docilité de leur cœur, est une grande prise que nous avons sur eux; il ne faut pas la négliger, il ne faut pas non plus en abuser, car cette sensibilité a sa portée : elle n'est que celle d'un enfant, et par conséquent courte et limitée. Nous nous trompons souvent sur ce point. Ayant reconnu que les enfants ont de la sympathie et qu'ils ressentent ce que nous ressentons, nous en concluons à tort qu'ils ont toute la sensibilité d'un homme, et qu'on peut se servir de cette sensibilité comme d'un ressort dans l'éducation; mais en nous servant trop du ressort, nous le forçons. Que de parents qui, lorsque l'enfant a mal fait, lui disent d'un air affligé : Vous me faites de la peine, mon enfant 1 Et comme la pre.

raière fois le moyen a réussi parce que l'enfant a vu que sa mère en lui parlant avait Tair sérieux et triste, et qu'il a ressenti rémotion qu'il croyait voir à sa mère, les parents triomphent et disent qu'avec les enfants bien nés (et quels parents n'ont pas des enfants bien nés?) il suffit de s'adresser à la sensibilité pour empêcher ou corriger le mal. Qu'ils y prennent garde ; quand ils disent à Tenfant, chaque fois qu'il fait une faute : Vous m'affligez, Fenfant s'aperçoit que cette affliction est une manière de le gronder, et que ses parents prennent cet air grave et triste quand ils le veulent/Alors sa sympathie s'arrête, il ne ressent plus un chagrin dont on veut lui faire un châtiment. Il aurait pleuré si vous l'aviez grondé, parce qu'alors ce lui aurait été un chagrin d'être grondé. Il ne pleure plus de votre tristesse, qui lui semble préméditée, ou, ce qu'il y a de pis, de même que vous prenez un air affligé, il prendra aussi un air triste et se tirera d'affaire avec quelques larmes. Dans le premier cas, sa sensibilité s'est émoussée à force d'être excitée, et ce sera désormais une prise de moins que vous aurez sur lui ; dans le second, sa sensibilité se sera tournée en affectation et en simagrées, ce qui est une des maladies que prend le plus aisément la sensibilité.

Ce ne sont pas là les seuls inconvénients de la sensibilité prise comme moyen d'éducation morale. La sensibilité et la sympathie sont de leur nature des facultés capricieuses et mobiles; elles dépendent du temps, du moment, de l'individu, de je ne sais combien de circonstances. Pourquoi étais-je sensible n. 13

hier à telle ou telle émotion? Pourquoi ne le suis-je plus aujourd'hui? Pourquoi ai-je de la sympathie pour les douleurs et pour les joies de Paul et point pour celles de Pierre? Je ne sais. La sensibilité, à cause de la mobilité même de sa nature, ne peut point être une base solide pour la morale : elle est trop vacillante et trop personnelle. La morale doit toujours garder son caractère de règle et de loi; elle blâme ou elle approuve les actions, selon qu'elles sont mauvaises ou bonnes, et non pas selon qu'elles font peine ou plaisir, tandis que le propre de la sensibilité est de juger les choses selon qu'elles plaisent ou qu'elles déplaisent. Quand le père ou la mère dit à Penfant : Ne faites point cela, parce que c'est mal, ou bien parce que je ne le veux pas, j'entends et j'approuve ce langage. Dans le premier cas, ils parlent au nom de la morale, et dans le second, au nom de leur autorité, deux choses que l'enfant n'a point à discuter, et dont le père et la mère n'auront à lui rendre compte que plus tard. Quand au contraire ils disent à l'enfant, à propos de ce qu'il fait ou de ce qu'il dit : Vous me faites de la peine ou vous me faites du plaisir, Penfant, qui s'aperçoit bien vite qu'il y a d'autres choses que ses actions, bonnes ou mauvaises, qui font plaisir ou peine à ses parents, n'attribue plus aux paroles du père et de la mère l'autorité toute particulière qu'elles doivent avoir; il ne s'habitue pas à l'idée d'une règle inflexible comme est la loi morale, ou d'un pouvoir sacré comme est le pouvoir domestique; il s'habitue à croire qu'il n'y a dans le monde moral que des émotions de joie ou de peine, et non des précej^tes et

des devoirs. Les enfants élevés à l'aide de la sensibilité n'ont point l'idée du devoir.

Il ne faut donc pas trop user de la sensibilité; il ne faut pas non plus la négliger. Il faut la cultiver comme les autres facultés morales de Fenfant, sans lui donner ni trop de soins, ni pas assez, et en suivant la marche de la nature elle-même. Il y a d'ailleurs, et c'est une juste et touchante observation de madame Necker-Saussure, il y a dans les événements ordinaires de la vie de quoi développer suffisamment la sensibilité de l'enfant. Les coups que la mort et la fortune frappent dans la famille, voilà d'inévitables occasions qui excitent la sensibilité de l'enfant sans la forcer. Voilà les moments où il ressent les chagrins du père et de la mère, où il tâche de les consoler par ses caresses, parce qu'il comprend que ses parents souffrent véritablement, et que, sans savoir la cause de leurs souffrances, il en voit et il en sent l'effet. Même dans ces tristes occasions, ne cherchez pas à trop vous consoler en partageant votre douleur avec vos enfants; épargnez-leur encore l'apprentissage de la douleur humaine; laissez-leur la douleur enfantine. C'est par leur douce et gracieuse présence qu'ils doivent vous consoler; ce n'est point par leurs larmes. Surtout contentez-vous de ces inévitables initiations à la douleur que Dieu ménage aux enfants de toutes les familles, aux enfants des rois comme à ceux des pauvres, et n'allez pas, pour exciter la sensibilité des enfants, inventer des épreuves morales. Ne cherchez point à développer plus vite et plus fort que ne le veut la nature ou la sensibilité l'activité ou la moralité de l'enfant pa

des scènes inventées à plaisir. Le dix-huitième siècle aimait fort ces petits drames d'éducation (|ui se jouent autour de l'enfant, où tout le monde prend un rôle, le jardinier, le valet de chambre, le précepteur, et où l'enfant en a un lui-même sans le savoir (et Dieu veuille qu'il ne le sache jamais 1). Il y a de ces scènes dans VEmile^ il y en a encore plus dans Adèle et Théodore^ de madame de Genlis, qui les défend comme utiles dans l'éducation. « Vous ne sauriez croire, dit la mère d'Adèle et de Théodore, écrivant à une de ses amies, vous ne sauriez croire combien cette manière de donner des leçons est amusante; au lieu de ces froids sermons, si ennuyeux à répéter et à entendre, et qui fatiguent également les instituteurs et les élèves, nous avons le plaisir d'inventer de jolis plans que nous mettons en action, et de faire jouer les principaux acteurs, sans qu'ils aient la peine d'apprendre leurs rôles. Et je vous assure que ces petites comédies, qui durent souvent dix ou douze jours, ont pour nous un intérêt et nous procurent un plaisir dont vous ne pouvez vous faire une idée K » Je ne sais pas si ces scènes amusent les parents qui les jouent, mais elles risquent d'énerver les enfants, s'ils les prennent pour vraies, et de fausser pour longtemps leur jugement, s'ils s'aperçoivent que ce sont de petites comédies.

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Cette maxime est de mise dans Féducation encore plus que dans la littérature, et si je cherchais à dé-

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