‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 189 sur 251 · Adèle et Théodore, t. II, p · texte numérisé non relu

Adèle et Théodore, t. II, p

terminer quel est l'avantage particulier de la vérité dans Féducation, je dirais qu'elle calme et qu'elle affermit les esprits parce qu'elle est simple, tandis que la fiction et le drame les agitent, parce que la fiction et le drame sont compliqués de leur nature.

Rien n'est si bon aux enfants que le calme et la simplicité. « Un habile médecin allemand était frappé, en arrivant en France, dit madame Necker, de voir à quel point on y cherchait à exciter la vivacité des enfants. Il m'a paru, dit-il, que les mères jouaient trop avec leurs enfants dans la première époque de leur vie, et qu'elles excitaient trop tôt leur vivacité. En Allemagne, on entend souvent les mères recommander à leurs enfants de se tenir tranquilles. . . Je crois en effet, continue madame Necker, que bien souvent nous agitons trop les enfants. Il ne faut pas les laisser s'ennuyer, je l'accorde : l'ennui est une léthargie de l'âme; mais ce qui ramène sans cesse une telle maladie, c'est l'excès des distractions que nous croyons devoir donner aux nouveau-nés \ » L'excès de la distraction pour les enfants nouveaunés, l'excès de l'amusement pour les enfants et pour les jeunes gens introduit de fausses idées dans l'esprit de rhomme, et c'est là le principal reproche que je fais à la méthode qu'ont les parents de trop amuser les enfants. Ils commencent par s'en amuser beaucoup eux-mêmes, quand les enfants sont tout petits; ils finissent par se plaindre que les enfants,

1. Education progressive de madame Necker-Saussure, t. V^, p. 1 7 5-1 77,

à mesure qu'ils grandissent, ne soient plus amusables qu'à grands frais. Le mal va plus loin que cette plainte. La vie humaine est un cercle de devoirs et de travaux, non de plaisirs. Or qu'arrive-t-il quand vous habituez l'homme de si bonne heure à tant s'amuser? Vous lui faites une enfance qui est le contrepied de la vie, et qui par conséquent n'en est pas l'apprentissage; vous l'accoutumez à demander h la vie plus qu'elle ne peut lui donner, et vous lui préparez les plus cruels désappointements. Les enfants ont une qualité charmante, c'est leur sérénité, et leur sérénité tient à ce qu'ils n'ont que des impressions et des distractions mesurées à leur force, tant qu'ils sont laissés à eux-mêmes. Les hommes à leur tour ont une qualité admirable, c'est leur patience, et la patience de l'homme tient à l'expérience qu'il fait chaque jour de la vie ; il sait ce qu'elle donne et ce qu'elle refuse. Quand vous donnez à l'enfant l'habitude de la distraction, je veux dire de la distraction qui lui vient de l'empressement des autres et non de son activité enfantine, vous ôtez à l'enfant sa sérénité, que vous remplacez fort mal par la joie turbulente et affairée que vous lui procurez. L'enfant qui n'a pas eu de sérénité risque fort d'être un homme qui n'aura pas de patience, et cela par la même raison. Il demandera à la vie les amusements qu'on a donnés à son enfance, et comme il ne les trouvera pas, comme il rencontrera les devoirs et les travaux au lieu des plaisirs, il s'impatientera contre la condition humaine ou plutôt contre la société, qui ne l'amusera pas assez. Les enfants amusés sont en général des jeunes gens tristes et mécontents.

L'art de réducation de Fenfance est donc d'étudier attentivement quelle est la nature de Tenfant, de ne rien lui refuser de ce qui est à sa portée naturelle, soit dans le monde moral, soit dans Je monde physique, mais de ne point ajouter à la portée de ses mains, de ses idées et de ses affections par un empressement indiscret. Ne supprimez rien de ce qu'il y a dans l'enfant, n'y ajoutez rien, n'y substituez rien. Point d'inertie et d'inaction, sous prétexte d'aider à l'éducation naturelle; point de développement systématique et prématuré, sous prétexte d'avancer l'éducation morale de l'enfant.

Pourquoi madame Necker-Saussure a-t-elle mieux compris l'enfant que ne Ta fait Rousseau ? C'est qu'elle a vu qu'il y avait dans l'enfant deux choses : une création et une ébauche, quelque chose d'achevé et quelque chose de commencé, une perfection qui en prépare une autre, un enfant et un homme. Dieu, qui a composé la vie humaine de plusieurs pièces, a voulu, il est vrai, que toutes ces pièces se rapportassent Tune à l'autre; mais il a voulu aussi que chacune de ces pièces fût complète en soi, si bien que chaque âge de la vie a ce qu'il lui faut pour le but de sa saison et ce qu'il lui faut aussi pour amener la saison prochaine. Admirable combinaison de buts et de moyens qui se manifeste à tous les degrés de la création î Tout est but et tout est moyen; tout est absolu et tout est relatif. Prenez l'homme, et considérez-le en lui-même : c'est une création complète^ une œuvre qui a en elle son but et ses moyens ; il est, par son âme immortelle, une persomie indépendante, soit dans le temps, soit dans l'éternité. Pre-

nez riiumanité; rhomme n'est plus que l'élément d'un grand tout, et l'humanité elle-même n'est dans le monde qu'une des parties de la création. Les générations s enfantent et se préparent les unes les autres, et quand je considère cette loi de la continuité humaine, je me prends à croire que mon père n'a existé que pour que j'existasse, et que je n'existe moi-même que pour que mon fils existe à son tour. Que suis-je donc? Un germe sorti d'autres germes, et d'où sortiront à leur tour d'autres germes. Suis-je pour eux? suis-je pour moi? Je suis pour eux et je suis pour moi; je suis en même temps un tout et une partie, un monde et Télément d'un monde.

Ce qu'est l'homme à l'égard des générations humaines, chaque âge l'est à l'égard de la vie tout entière. Chaque âge est un tout organisé pour vivre, et qui a en soi ce qu'il lui faut pour atteindre son but. Cela est visible et admirable dans l'enfant. L'enfant est une créature ignorante; mais cette créature a en elle tout ce qu'il faut pour s'instruire, et ses organes sont si bien disposés pour cet effet, que nous ne retrouvons pas après l'enfance la délicatesse et la vivacité d'organes que nous avions alors. Nous apprenons moins vite dans la jeunesse et dans l'âge mûr que dans l'enfance, parce que nous avons moins besoin d'apprendre. L'enfant est une créature faible et dépendante; mais cette créature a ce qu'il faut pour obtenir le secours qui lui est nécessaire. Elle a le don d'inspirer la pitié et l'alfection; tout enfin dans Fenfance est disposé pour faire vivre l'enfant et pour le faire croître. De ce côté, rien ne manque à l'enfant; il est complet. Essayez de concevoir l'enfant

autrement que l'a fait la nature : tantôt vous lui donnerez moins qu'il n'a, ce que fait Rousseau, qui lui refuse la nature morale; tantôt vous lui donnerez plus qu'il n'a, en le traitant comme s'il avait une intelligence déjà mûre et une raison déjà formée. Vous en faites enfin, ou bien un animal gracieux et vif, ou bien un homme, trop ou trop peu. L'enfant au contraire est un être parfait comme enfant, et il a au plus haut degré toutes les facultés et toutes les grâces qui conviennent à son âge.

Nous voyons bien toutes les facultés de l'enfant, nous avons même l'idée de sa perfection; mais cette perfection nous trompe, ou plutôt elle nous cause une illusion singulière. Comme nous sommes toujours disposés à voir l'homme dans l'enfant, nous jugeons de l'un sur Pautre, et nous croyons que ces qualités merveilleuses que nous découvrons dans Tenfant, cette délicatesse d'organes, cette grâce de mouvements, cette singulière facilité à apprendre, que tout cela se conservera dans l'homme en s'accroissant chaque jour davantage, et de là l'habitude que les parents ont de se promettre un brillant avenir pour leurs enfants. Quels hommes ce seront, se disent-ils, étant de si gracieux enfants ! Grande erreur, que n'expliquent pas seulement les préjugés de l'amour paternel et maternel! Les parents se trompent moins qu'on ne le croit quand ils trouvent que leurs enfants sont vifs, aimables, ingénieux, intelligents. Ils sont tout cela en effet, mais ils le sont comme enfants. Le tort est de croire qu'ils le seront comme hommes, et de conclure de l'enfance à la jeunesse ou à l'âge mûr. Si l'homme devait toujours grandir,

il finirait par toucher au ciel. Il er) est de la taille de

son esprit comme de celle de son corps; elle s'arrête quand elle a atteint sa stature. Il ^a'andit; donc il grandira toujours! fort sotte manière déraisonner, dont tout le monde se moquerait s'il s'agissait du corps de l'homme, et que tout le monde adopte plus ou moins, quand il s'agit de l'esprit. L'enfant arrive vite à la perfection de son âge et s'y arrête; c'est nous qui, dans nos prédilections paternelles, prenons cette perfection de l'enfant pour un progrès qui doit continuer. Il n'en est rien. S'il y avait autant d'hommes distingués qu'il y a d'enfants ingénieux, le monde n'y suffirait pas. Dieu y a mis ordre, si je puis ainsi parler ; il a donné à l'enfant d'arriver promptement à tout ce qu'il doit être comme enfant. Alors commence à se faire le jeune homme, mais déjà la marche est moins rapide et les progrès sont moins grands, et cependant, quoique le jeune homme retarde déjà sur l'enfant, qu'est-ce que ce retard sur celui qui se fait de la jeunesse à Tâge mûr? Nous serions encore trop heureux si la maturité donnait dans tous les hommes tout ce que promet la jeunesse. Que de désappointements encore! Combien d'hommes s'arrêtent à vingt-cinq ans et restent toujours des jeunes gens qui promettent, de même que beaucoup de jeunes gens sont déjà restés et resteront toujours des enfants de belle espérance! Que d'étapes dans la vie humaine, et qu'il y a peu d'hommes qui les font toutes! Il n'y a de grands hommes que ceux qui grandissent toujours, qui ajoutent les progrès de la jeunesse à ceux de l'enfance, les progrès de Tâge mûr à ceux de la jeunesse, et qui, comme des chênes

vigoureux, ne se couronnent que dans leur extrême vieillesse. Mais aussi combien parmi les hommes il y a peu de ces sèves vivaces à qui chaque année donne une nouvelle feuille et chaque âge une nouvelle force !

J'ai aimé à comparer l'éducation que Rousseau veut donner à Emile enfant avec l'éducation que madame Necker-Saussure veut donner au petit enfant, et à signaler la supériorité de Fune sur Tautre. Cette supériorité, selon moi, tient à ce que madame Necker voit l'enfant tel qu'il est, tout entier, avec sa double nature morale et physique, et croit que l'éducation doit s'appliquer également dès les premiers moments à ces deux natures de l'homme, tandis que Rousseau, accommodant Tenfant à son système, croit que les deux natures de l'homme sont séparées, qu'il faut retarder le développement de l'une et aider au développement de l'autre. De cette façon, son élève dans le commencement n'est que la moitié de l'homme, c'est-à-dire l'homme animal, et Rousseau attend que la seconde moitié de l'homme, l'homme moral, soit près d'éclore pour s'en occuper. « Grande erreur, dit avec raison madame Necker- Saussure, de croire que la nature procède dans cet ordre systématique! Avec elle, on ne saisit de commencement nulle part; on ne la surprend point à créer, et toujours il semble qu'elle développe ^.

Nous en avons fini avec l'enfant comme le conçoit Rousseau, c'est-à-dire avec l'homme animal ; voyons

Page 1