Emile, livre ii
moyen d'exercer le corps sans le remuer. Comme c'est la pensée qu'il s'agit de développer par l'instruction, c'est elle qui doit agir. C'est la peine et le travail qui instruisent, et l'homme profite toujours moins de ce qu'il apprend que de la manière dont il l'apprend. Le travail a deux effets dont l'un est bien plus grand que l'autre : il crée une œuvre, mais il crée surtout un ouvrier, et c'est là sa plus grande efficacité. Gardons-nous donc bien de supprimer la peine dans l'étude; nous en supprimerions la plus grande utilité. « Boileau se vantait, dit Rousseau, d'avoir appris à Racine à rimer difficilement. Parmi tant d'admirables méthodes pour abréger Tétude des sciences, nous aurions grand besoin que quelqu'un nous en donnât une pour les apprendre avec efforts»
Faire du travail un jeu ou du jeu faire un travail, c'est du même coup défigurer le travail et le jeu : le travail alors devient frivolité, ou le jeu devient ennui; mais c'est surtout troubler l'ordre établi par la loi divine et ôter au travail le caractère grave et sacré que Dieu lui a donné. Le travail est pour l'homme un châtiment, mais un de ces châtiments médicinaux dont parle saint Augustin dans la Cité de Dieu^ c'est-à-dire un châtiment qui corrige et qui purifie ceux qu'il frappe. Le travail est même un tel bien, quoiqu'il soit un châtiment, que saint Augustin croit qu'Adam dans le paradis terrestre, avant sa faute et sa punition, a travaillé par plaisir et par goût. Il reste dans le travail, tout pénible qu'il est