‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 198 sur 251 · II · texte numérisé non relu

II

JEAN-JACyUES ROUSSEAU.

propre à les faire germer, à Tabri des trop grandes pluies et du trop grand soleil? » Voilà où est la faveur que Dieu a faite à Uobinson. Cependant ces pensées ne suffisent pas pour accomplir la conversion de Robinson : ce sont des émotions pieuses plutôt que des résolutions. Ce qui ramène Robinson k la religion, c'est la Bible, comme il sied à un véritable protestant, la Bible qu'il trouve en cherchant du tabac dans un cotfre de matelot, la Bible qu'il ouvre machinalement, et où il rencontre ces paroles : « Invoque-moi au jour de ton affliction, je te délivrerai et tu me glorifieras. » Voilà le livre qui vient peupler sa solitude. Depuis ce jour, il n'a plus seulement ses pensées pour s'entretenir : il a la parole sainte, il cause avec Dieu, il le prie, il le bénit des biens qu'il lui a donnés, et le travail moral qui lui fait retrouver Dieu et la religion dans son île déserte n'est pas moins bien décrit que le travail industrieux qui lui fait retrouver les arts nécessaires à la vie. Il y a donc deux éducations dans Robinson Crusoé : une éducation naturelle comme le veut Rousseau, et une éducation morale. Rousseau a eu soin de ne pas dire un mot de cette éducation morale, parce que, dans son système, l'enfant doit rester le plus longtemps possible dans le monde physique, même quand il s'agit de l'instruction : mais il est si difficile de dérober le monde moral à la connaissance de Fenfant, que dans le livre même de prédilection de Rousseau, dans Robinson Crusoé^ le monde moral a la grande part, et que si Emile le lit, il entendra parler de Dieu avant l'heure marquée par le précepteur.

Nous avons vu comment Rousseau veut instruire Emile; il veut que l'instruction lui vienne par les choses plutôt que par les livres, afin de retarder autant que possible l'éducation morale. Il faut bien pourtant se décider à commencer enfin cette éducation. Il y a quatre grandes influences qui font le caractère moral de l'homme : ses mœurs, le monde qu'il fréquente, la profession qu'il entreprend, la religion qu'il suit. Reprenons rapidement ces quatre points.

J'ai dit, en commençant Texamen de VÉmile^ ce qui faisait que j'aimais cet ouvrage de Rousseau, malgré ses défauts, et je lui ai trouvé deux mérites principaux: l'idée qu'il y a une éducation pour chaque âge de la vie, et l'idée que l'homme ne peut point se passer de Dieu et de religion. Il y a dans Y Emile un troisième mérite qui est grand : c'est le respect qu'il a pour les bonnes mœurs, c'est l'éloge et la prédication qu'il n'hésite pas à faire de la chasteté et de l'innocence, et cela au milieu du dix-huitième siècle, en face des romans de Grébillon le fils : non que réloge des bonnes mœurs dans un traité d'éducation soit une nouveauté et une invention, tous les traités d'éducation chrétienne recommandent la chasteté et préconisent l'innocence; mais il semblait que la chasteté était la vertu des cloîtres, et qu'elle ne pouvait pas être prêchée aux mondains. Le mérite de

il2 JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

Rousseau, c'est d'avoir rompu avec cette fausse honte et d'avoir hardiment vanté les avantages de la chasteté dans un traité d'éducation fait pour le monde et non pour le couvent. J'ai quelque plaisir à rendre ce témoignage à Rousseau, car je n'ai pas hésité à commenter devant mes étudiants de la Sorbonne Fapologie que Rousseau fait de Tinnocence des mœurs. Je ne dis pas que je n'aie pas pris pour cela quelques précautions oratoires : l'auditoire n'était guère approprié à la leçon; mais j'ai commencé par dire avec Horace que je haïssais et repoussais loin de moi le profane vulgaire ; puis, pour que l'auditoire ne se prît pas lui-même pour le profane vulgaire, j'ai dit quels étaient mes profanes, que j'ai cherchés d'abord loin de la Sorbonne et du quartier latin , parmi les roués et les libertins du grand monde, parmi les viveurs de l'Opéra, tous gens dont on peut fort commodément se moquer en Sorbonne, parce qu'ils n'y viennent pas. De ces profanes de la Chaussée-d'Antin et du quartier Saint-George, j'ai passé à des profanes plus voisins, aux mauvaises mœurs de Testaminet et de la tabagie, aux coureurs de bals masqués, aux étudiants qui n'étudient pas et qui consument en sottises grossières l'argent de leurs pauvres et honorables familles; et sur ce point encore, trouvant l'assentiment de mon auditoire, quoique mes blâmes déjà passassent plus près de lui, sans avoir, grâce à Dieu, à s'y arrêter, j'ai lu sans hésiter cette belle page de Rousseau: «J'ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à la débauche, étaient inhumains et cruels ; la fougue du tempérament les ren-

dait impatients, vindicatifs, furieux; leur imagination, pleine d'un seul objet, se refusait à tout le reste; ils ne connaissaient ni pitié ni miséricorde; ils auraient sacrifié père, mère et l'univers entier, au moindre de leurs plaisirs. Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses; son cœur compatissant s'émeut sur les peines de ses semblables; il tressaillit d'aise quand il revoit son camarade; ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux savent verser des larmes d'attendrissement; il est sensible à la honte de déplaire, au regret d'avoir offensé. Si l'ardeur d'un sang qui s'enflamme le rend vif, emporté, colère, on voit le moment d'après toute la bonté de son cœur dans l'effusion de son repentir; il pleure, il gémit sur la blessure qu'il a faite, il voudrait au prix de son sang racheter celui qu'il a versé; tout son emportement s'éteint, toute sa fierté s'humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même? Au fort de sa fureur une excuse, un mot le désarme ; il pardonne les torts d'autrui d'aussi bon cœur qu'il répare les siens. L'adolescence n'est l'âge ni de la vengeance ni de la haine; elle est celui de la commisération, de la générosité. Oui, je le soutiens, et je ne crains point d'être démenti par l'expérience, un enfant qui n*est pas mal né, et qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. On ne nous a jamais rien dit de semblable; je le crois bien; vos philosophes, élevés dans toute la corrup-

tion des collèges, n'ont garde de savoir cela ^ » Mes jeunes gens, à cette lecture, applaudissaient, ou, ce qui vaut mieux, il y avait dans l'auditoire ce léger frémissement qui dénote les consciences honnêtes qui se sentent averties ou redressées. La bonne et salutaire vérité des paroles de Rousseau pénétrait dans tous les cœurs comme un reproche ou un encouragement, et je sentais que je n'avais plus à craindre de prendre çà et là dans les docteurs chrétiens et même dans la Bible les conseils qui s'y rencontrent partout sur Finnocence des mœurs. Ce que j'aime en effet à montrer par le rapprochement des moralistes divers, soit ceux qui procèdent du christianisme, soit ceux qui procèdent de la sagesse philosophique, c'est que s'il y a des moralistes différents, il n'y a qu'une morale. Sur la nécessité de la pudeur et de l'innocence dans l'adolescence et dans la jeunesse, saint Bernard parle comme Rousseau, et Salomon, dans le livre des Proverbes, parle avec plus de force que personne. « Il y a, dit saint Bernard, une fleur d'innocence qui sied surtout à la jeunesse, non que la pudeur ne convienne aussi aux autres âges ; mais elle a, si je puis ainsi parler, plus de grâce et de charme dans la jeunesse. Qu'y a-t-il de plus beau et de meilleur qu'un jeune homme chaste et pur? )) La sagesse inspirée a un langage plus persuasif encore et en même temps plus hardi quand elle veut détourner les jeunes gens de la débauche. Il y a dans ses paroles l'accent du père et du poëte, et c'est ce qui en fait la beauté : « Mon fds, prête ton

Page 1