Emile, livre iv
oreille aux conseils de la prudence. Aime la règle et pratique-la de cœur et de bouche. Défie-toi de la ruse des femmes perdues. Les lèvres de la courtisane distillent le miel, et sa parole est plus douce et plus brillante que l'huile; mais attends un peu, bientôt vient Tamertume de f absinthe... Ne la suis pas, ses pieds vont à la mort et ses pas descendent vers l'enfer. Elle ne marche pas vers la vie et vers le jour. Sa marche est tortueuse et obscure. Mon fils, écoutemoi; mon fils, ferme l'oreille à sa voix; ne mets point le pied sur le seuil de sa maison, ne livre point ton honneur aux étrangers, ne donne pas ta jeunesse en proie aux méchants. Ne des alienis honorem tuum et annos tuos crudeli. » Quel verset 1 disais-je aux jeunes gens qui m'écoutaient ; l'honneur ! et nonseulement rhonneur tel qu'on l'entend dans le monde honnête, mais l'honneur de la jeunesse, plus pur et plus délicat qu'aucun autre, et qui ressemble à rinnocence! ne jamais faire une action ou basse ou malhonnête pour avoir un plaisir 1 ne jamais souiller ni son nom ni sa signature d'un mensonge! l'honneur qu'il faut que la jeunesse garde intact à la vieillesse, dont c'est la plus belle couronne I et à côté de votre honneur, qu'il ne faut pas livrer aux étrangers, les années de votre jeunesse, qu'il ne faut pas non plus donner en proie aux méchants, car c'est votre patrimoine, et votre âge mûr ne récoltera que ce qu'aura semé votre jeunesse. Défendez donc, défendez votre nom et votre temps , ces deux grands dépôts qui vous sont confiés et dont l'avenir vous demandera compte. Mais comment me défendre, comment me sauver? dites-vous. Écoutez la parole
(le salut : « Buvez de Teau de voire citerne et n'allez pas aux puits étrangers, )> c'est-à-dire ne quittez pas votre famille, non son st\jour, mais son esprit; aimez la vie domestique, et une fois marié avec la femme que vous avez choisie pour votre compagne, qu'elle vous soit toujours chère et sacrée, que son amour soit votre joie et votre honneur î Lœtare cum mvliere adolescentiœ tuœ. Lorsque Salomon a opposé l'amour conjugal à l'amour libertin, rassuré par ce contraste, il ne craint plus de peindre la courtisane, ses amours et ses dangers. Ce n'est plus en vérité le poëte ou le prophète qui va parler; c'est un vieillard, un père peut-être, le soir appuyé sur sa fenêtre, songeant à sa vie qui s'écoule et regardant les jeunes gens qui passent, de fenestrâ enim domûs meœ per cancellos prospexi. Et moi-même à ce moment, pourquoi ne le dirais-je pas? m'appuyant sur ma chaire et regardant ces générations de jeunes gens qui se succèdent chaque année sur les bancs et dont les visages toujours frais m'apprennent comme les feuilles de chaque printemps que j'ai une année de plus, moimême je continuais la lecture, ne sachant plus, pour ainsi dire, si c'était moi ou la Bible qui parlait, tant j'étais dans les sentiments du livre et tant j'y sentais mon auditoire.
Qu'on me pardonne de m'être laissé aller à ces souvenirs du commentaire que je faisais de Jean- Jacques Rousseau à l'aide de la Bible. Il y a dans ces peintures des livres saints tant de vérité et tant de poésie en même temps, elles sont si bien d'un poëte et d'un moraliste, que, persuadé comme je le suis que la principale mission du professeur est d'ensei-
gner à la fois ce qui est bon pour l'esprit et ce qui est bon pour le cœur, je ne pouvais pas résister au plaisir de lire soit dans Rousseau, soit dans la Bible, ce qui s'adressait si bien par Téloquence et par la poésie à Tâme et au cœur des jeunes gens, et leur donnait T avertissement le plus approprié à leur âge sous la forme la plus appropriée à leur imagina-tion.
Du soin des mœurs, Rousseau passe à l'entrée dans le monde et à l'entrée dans les affaires ou au choix d'un état. Rousseau se plaint du peu de rapport qu'il y a ordinairement entre Féducation des jeunes gens et l'état qu'on choisit pour eux. « Quand je vois, dit-il, que dans l'âge de la plus grande activité, Ton borne les jeunes gens à dés études purement spéculatives, et qu'après, sans la moindre expérience, ils sont tout d'un coup jetés dans le monde et dans les affaires, je trotive qu'on ne choque pas moins la raison que la nature, et je ne suis plus surpris que si peu de gens sachent se conduire. Par quel bizarre tour d'esprit nous apprend-on tant de choses inutiles, tandis que Part d'agir est compté pour rien? On prétend nous former pour la société, et l'on nous instruit comme si chacun de nous devait passer sa vie à penser seul dans sa cellule ou à traiter des sujets en Fair avec des indifférents^. » Je reconnais volontiers avec Rousseau que Fart d'agir est le plus important; mais comment peut-on Fenseigner, puisqu'il ne s'apprend qu'en agissant, et que c'est le propre de Faction, quand elle est effi-