L'ÉDUCATION DE LA FEMME DANS L'EMILE
Le corps, l'esprit et l'âme de Pélève de Rousseau sont formés : il est homme; il faut maintenant lui trouver une compagne. Ici vient Sophie, et Rousseau, qui fait plutôt un ouvrage d'éducation qu'un roman, ayant à parler de Sophie ou de la femme, ne manque pas cette occasion de traiter de l'éducation de la femme, comme il a traité de l'éducation de l'homme. Nous devons examiner rapidement quelles sont ses idées sur ce sujet, si souvent traité avant lui et après lui.
Je ne veux pas ici comparer les idées de Rousseau avec celles des différents auteurs qui ont écrit sur l'éducation des filles : ce serait le sujet d'un livre; mais je profiterai de la publication que M. Lavallée a faite des lettres de Madame de Maintenon sur l'éducation pour comparer rapidement les principes de Rousseau sur l'éducation des femmes avec ceux de Madame de Maintenon. Il n'y a pas
assurément dans le monde deux esprits plus différents que Jean-Jacques Rousseau et madame de Maintenon: Tun semble la chimère même ou plutôt le paradoxe, Tautre est la raison même. Cependant ils tiennent Tun à l'autre plus qu'on ne pourrait le croire, car il y a dans madame de Maintenon, en dopit du préjugé public à son égard, un goût de la perfection, et par conséciuent du progrès et de l'innovation, qui touche à la chimère, du côté où la chimère touche à Tidéal. C'est une grande erreur de se représenter madame de Maintenon comme un esprit ferme jusqu'à être étroit, méthodi(|ue jusqu'à être routinier, qui n'eut jamais ni ardeur, ni enthousiasme, ni engouement, et qui méprisait ou craignait toutes les nouveautés. Madame de Maintenon était un esprit ardent, désireux du bien, croyant à l'empire de la raison ^; mais cette ardeur de zèle et ces élans vers le bien étaient réglés à la fois par le bon sens, qui était le propre de son génie., et par la défiance de soimême qu'inspire le christianisme.
La fondation de Saint-Cyr ne fut pas seulement une grande et magnifique charité inspirée à Louis XIV par madame de Maintenon. Ce fut plus : ce fut une grande innovation. Saint-Cyr, en effet, n'est pas un couvent, c'est un grand établissement consacré à l'éducation laïque des demoiselles nobles, c'est une sécularisation hardie et intelligente de l'éducation
1. « Vous savez, dit-eUe dans un de ses Entretiens^ que j'aime mieux persuader que soumettre, et qu'on me reproche que ma folie est de vouloir faire entendre raison à tout le monde. » {t^ntreiiens, édition Lavallée, p. 111,)
des femmes. En fondant Saint-Cyr, madame de Maintenon voulait élever non des religieuses, mais des mères de famille, des femmes destinées à vivre dans le monde; elle avait seulement le projet de les y faire vivre avec plus d'esprit , plus d'instruction et plus de vertu en même temps que n'en comporte le monde. Une fois donc que madame de Maintenon n'a plus à nos yeux cet air sec et dur que la tradition lui a prêté , une fois qu'elle est un peu novatrice , nous pouvons, sans inconvénient et sans inconvenance, comparer ses idées sur l'éducation des tilles avec celles de Rousseau.
Madame de Maintenon aussi bien n'est pas le seul novateur de son temps en ce qui touche l'éducation des tilles. En 1681, c'est-à-dire cinq ans avant la fondation de Saint-Cyr, Fénelon, dans son traité De ï éducation des Filles ^, montrait combien il est important de bien élever les filles. Ne sont-ce pas, dit-il, les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui par conséquent décident de ce qui touche le plus à tout le genre humain? Il faut donc, dans l'intérêt des familles et dans l'intérêt de l'État, « qui n'est que l'assemblage de toutes les familles, » que les femmes soient bien élevées. Suffit-il pour bien élever une fille de la mettre au couvent? Les bons couvents assurément valent mieux que les familles
1. Le traité de V éducation des Filles fut composé en 1681; mais il ne fut publié qu'en 1687, un an après la fondation de Saint-Cyr^ quand cette fondation venait de mettre en lumière l'importance de l'éducation des filles.
licencieuses ou frivoles, mais l'éducation qu'une bonne mère donne à sa fille en la gardant auprès d'elle vaut mieux que l'éducation des meilleurs couvents. «J'estime fort l'éducation des bons couvents, dit Fénelon; mais je compte encore plus sur celle d'une bonne mère, quand elle est libre de s'y appliquer... Si un couvent n'est pas régulier, dit-il encore, les filles y verront la vanité en honneur, ce qui est le plus subtil de tous les poisons pour une jeune personne ; elles y entendront parler du monde comme d'une espèce d'enchantement, et rien ne fait une plus pernicieuse impression que cette image trompeuse du siècle qu'on regarde de loin avec admiration, et qui en exagère les plaisirs sans en montrer au contraire les mécomptes et les amertumes.... Si au contraire un couvent est dans la ferveur et dans la régularité de son institut, une jeune fille de condition y croit dans une profonde ignorance du siècle. C'est sans doute une heureuse ignorance, si elle doit durer toujours; mais si cette fille sort de ce couvent et passe à un certain âge dans la maison paternelle où le monde aborde, rien n'est plus à craindre que cette surprise et ce grand ébranlement d'une imagination vive.... Elle sort du couvent comme une personne qu'on aurait nourrie dans les ténèbres d'une profonde caverne et qu'on ferait passer tout d'un coup au grand jour. Rien n'est plus éblouissant que ce passage imprévu et que cet éclat auquel on n'a jamais été accoutumé. Il vaut beaucoup mieux qu'une fille s'habitue peu à peu au monde auprès d'une mère pieuse et discrète, qui ne lui en montre que ce qu'il lui convient d'en voir, qui lui en découvre les dé-
fauts dans les occasions, et qui lui donne Fexemple de n'en user qu'avec modération pour le seul besoin ^ ))
Cette idée, qu il est nécessaire d'élever les filles pour la famille et non pour le couvent, est l'idée qui a présidé à la fondation de Saint- Cyr. Madame de Maintenon et Louis XIV surtout, a qui ne voulait pas souffrir de nouveaux établissements, » c'est-à-dire la fondation de nouveaux couvents ^ , évitèrent avec grand soin dans les commencements tout ce qui pouvait donner à Saint-Cyr l'air et le caractère d'un couvent. Ainsi point de vœux absolus, « de peur qu'une communauté engagée par des vœux solennels et complètement séquestrée du monde ne donnât aux demoiselles des manières et une éducation religieuses. » Le père de La Chaise était du même avis. « Des jeunes filles, disait-il, seront mieux élevées par des personnes tenant au monde. L'objet de la fondation n'est pas de multiplier les couvents , qui se multiplient assez d'eux-mêmes, mais de donner à l'État des femmes bien élevées. Il y a assez de bonnes religieuses et pas assez de bonnes mères de famille. L'éducation perfectionnée à Saint-Cyr produira de grandes vertus, et les grandes vertus, au lieu d'être enfermées dans les cloîtres, devraient servir à sanctifier le monde. » La préface d'Fsther , qui semble n'avoir trait qu'à l'instruction littéraire qu'on voulait donner aux jeunes filles de Saint-Cyr, montre aussi quel était le but où