‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 208 sur 251 · II · texte numérisé non relu

II

206 JEAN-JACQUKS BOUSSEAU.

la conscience ou de la force? Je ne déteste pas le gendarme, je l'estime même fort; mais enfin il représente la force dans la société. Je n'admire pas toujours le prêtre, je puis même le blâmer parfois; mais enfin il représente la conscience dans la société. Il n'y a des églises et des prêtres que parce que l'homme a autre chose qu'un corps, parce qu'il a des idées morales. Il n'y a une force publique et des gendarmes que parce que les idées morales ne suffisent pas à maintenir Tordre dans la société. Cette distinction entre la conscience et la force, entre la peur du péché et la peur du châtiment, est vieille comme le monde. Quand Démosthènesgourmandait l'indolence des Athéniens, il leur disait aussi qu'il y avait dans ce monde deux nécessités , celle des hommes libres et celle des esclaves : la nécessité des hommes libres, c'est la nécessité de l'honneur, du courage, de l'amour de la patrie. <c Obéissez à cette noble et sainte nécessité, disait l'orateur, sans quoi vous obéirez à la nécessité des esclaves, c'est-à-dire à celle des coups et des mauvais traitements ; car Philippe vous battra et vous dépouillera comme des esclaves si vous ne vous défendez pas comme des hommes libres, n Ces deux nécessités, celle d'obéir à la conscience et à l'honneur et celle d'obéir à la force, seront toujours dans le monde. Laquelle devons-nous choisir ? Prendrons-nous pour règle le scrupule ou le châtiment? Toute la question est là: d'un côté la conscience ou le prêtre, de l'autre la force ou le gendarme.

Deux cités se partagent le monde et ont chacune leurs formes de gouvernement, la cité de Dieu et la

cité des hommes, la cité de l'âme et la cité du corps, la cilé qui se gouverne par le scrupule et celle qui se gouverne par la force. Quant à moi , entre ces deux ci tus, mon choix est fait, quand même devrait dégénérer un jour celle que je choisis. J'aime mieux le gouvernement qui s'adresse à mon âme que celui qui s'adresse à mon corps; j'aime mieux celui qui veut me persuader, dût-il mal me guider, que celui qui me contraint, dût-il bien me conduire. Avec Tun je me sens homme encore, avec l'autre je ne suis qu'un animal apprivoisé.

Ai-je, en parlant ainsi, persuadé mes contradicteurs? Je n'en sais rien ; ce dont je suis sûr, c'est que ces libres et familiers entretiens n'ont pas diminué dans mon auditoire le respect de la conscience humaine, le culte de Tordre moral, le goût du spiritualisme, le penchant vers la religion, et que de cette façon j'ai commenté la profession de foi dans le sens et dans l'esprit même de Rousseau. Je n'ai point prêché la religion, cette autorité ne m'appartenait pas; j'ai montré seulement comment Rousseau s'approchait du christianisme, tantôt le voulant, tantôt ne le voulant pas, et combien il pouvait aider à nous y ramener. Je ne fais point, encore un coup, de Rousseau un apologiste de la foi chrétienne; ce serait une fraude dangereuse, car les dévots qui sur ma parole iraient y chercher de nouveaux motifs de croire y trouveraient des motifs de douter; mais je n'en fais point non plus un ennemi du christianisme : ce serait une plus grave erreur. Prise en son temps, la profession de foi du vicaire savoyard est un événement important dans l'histoire des idées; elle mar-

que la fin du mouvement qui emportait le dix-huitième siècle vers Timpiété et le commencement du retour aux idées religieuses. Prise dans son sens général et sans plus tenir compte de la date, la profession de foi, je l'avoue, donne peu à la foi chrétienne; mais ce peu a ce qu'il faut pour devenir beaucoup, si l'âme qui le reçoit se met en état de le vouloir : (( Mon fils, dit le vicaire en finissant, tenez votre âme en état de désirer toujours qu'il y ait un Dieu, et vous n*en douterez jamais. » C'est cette disposition salutaire de croire à Dieu, de souhaiter d'être chrétien et de demander à la foi Tappui nécessaire à la morale, qui inspire la profession de foi, etjenepuis mieux exprimer cette disposition qu'en citant cette phrase de saint Augustin dont Rousseau semble s'être inspiré sans la connaître, tant elle résume exactement, selon moi, les intentions du vicaire savoyard : « Restât igitur in hac mortali vitâ^ non ut homo impleat justitiam cum voluerit^ sed ut se supplici pietate convertat ad eum cujus dono eam possit implere. Que reste-t-il donc à l'homme ici-bas? Il lui reste non pas d'accomplir la justice^ même quand il le veut, mais de se tourner avec une piété humble et suppliante vers celui qui peut lui donner la force de l'accomplir ^ »

Page 1