‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 212 sur 251 · Lettres aur VEducation^ p · texte numérisé non relu

Lettres aur VEducation^ p

seules, et qu'une maison, une fois arrangée, n'ait plus besoin que d'être remontée tous les quinze jours ou tous les mois, comme une bonne horloge. Dans une maison, si bien organisée qu'elle soit, les ressorts étant des hommes, il y a sans cesse à corriger et à remettre en ordre. Les machines humaines ne peuvent jamais être laissées à elles-mêmes. Si donc vous voulez être bien servi, prenez la peine de bien commander. Agissez beaucoup, comme il convient à une maîtresse de ménage, c'est-à-dire agissez en surveillant et en ordonnant. Madame de Maintenon recommande sans cesse à ses tilles le courage ; elle appelle ainsi l'activité domestique. Elle ne veut pas de femmes indolentes et délicates. Que faire de cela dans la famille? Et de même qu'elle recommande le courage, c'est-à-dire l'activité domestique, elle gourmande la lâcheté. « J'appelle lâcheté, ma chère fille, écrit-elle à une maîtresse de classe, cette recherche continuelle des commodités qui ferait établir des machines qui apportassent toutes les choses dont on a besoin, sans étendre le bras pour les aller prendre, cette frayeur des moindres incommodités comme du vent, du froid, de la fumée, de la poussière, des puanteurs, qui fait faire des plaintes et des grimaces comme si tout était perdu;... cette indifférence que ce qu'on a fait soit bien fait, cette peur d'être grondée qui est la seule chose qui occupe;... ces portes et ces fenêtres mal fermées pour ne pas s'en donner la peine;... cette impossibilité de s'acquitter d'une commission exactement, parce qu'on s'en remet sur la première personne qu'on trouve, sans se soucier jamais du fait;... cette impatience de ne pouvoir

jamais attendre en paix J'étais en bon train, ma

chère fille ; mais je n'ai pu continuer ma lettre. Adieu, je vous donne le bonsoir ^ »

J'ai copié cette lettre parce qu'elle est pleine du goût du ménage et tout à fait conforme aux maximes de Fénelon sur l'économie domestique. Notez-le bien, Tordre et la vigilance*que madame de Maintenon veut inspirer à ses filles n'est pas Tordre minutieux du couvent, c'est Tordre qui convient au ménage et à la vie de famille. Il est curieux de voir avec quel soin madame de Maintenon préserve ses filles de toutes les petitesses d'esprit qui sont fréquentes dans les couvents. Elle ne veut ni fausse modestie ni pruderie ridicule. Elle a de ce côté une liberté d'esprit et une fermeté de bon sens vraiment admirables. « On m'a dit, écrit-elle à madame du Tourp, maîtresse générale des classes en 1694, qu'une des petites fut scandalisée au parloir de ce que son père avait parlé de sa culotte; c'est un mot en usage. Quelles finesses y entendent-elles? Est-ce l'arrangement des lettres qui fait un mot immodeste? Aurontelles de la peine à entendre les mots de curé, de cupidité, de curieux, etc.? Cela est pitoyable. D'autres ne disent qu'à l'oreille qu'une femme est grosse. Veulent-elles être plus modestes que Notre Seigneur, qui parle de grossesse, d'enfantement, etc.? Une petite demoiselle s'arrêta avec moi quand je voulus lui faire dire combien il y a de sacrements, ne voulant pas nommer le mariage : elle se mit à rire, et me dit qu'on ne le nommait point dans le couvent dont

1, Lettres sur VEducalion^ p. 103.

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elle sortait. Quoi ! un sacrement institué par Jésus- Christ, qu il a honoré de sa présence, dont ses apôtres détaillent les obligations, et qu'il faut apprendre à nos filles, ne pourra pas être nommé! Voilà ce qui tourne en ridicule l'éducation des couvents t II y a bien plus d'immodestie à toutes ces façons-là qu'il n'y en a à parler de ce qui est innocent et dont tous les livres de piété sont remplis. Quand elles auront passé par le mariage, elles verront qu'il n'y a pas de quoi rire. Il faut les accoutumer à en parler très-sérieusement, et même tristement, car je crois que c'est l'état où on éprouve le plus de tribulations, même dans les meilleurs \ »

Ce que madame de Maintenon veut surtout qu'on apprenne aux filles, c'est donc ce qu'on appellerait, dans le jargon de nos jours, le sérieux de la vie, et elle a raison, car c'est là en vérité la maîtresse science. Sa maxime favorite est: « Il faut rendre les femmes capables de soutenir tout le bien et tout le mal qu'il plaira à Dieu de leur envoyer. » Point de petites pratiques de dévotion, point de piété mesquine, a Quand une fille instruite dira et pratiquera de perdre vêpres pour tenir compagnie à son mari malade, tout le monde l'approuvera. Quand elles auront pour principe qu'il faut honorer son père et sa mère, quelque mauvais qu'ils soient, on ne se moquera point; quand une fille dira qu'une femme fait mieux de bien élever ses enfants et d'instruire ses domestiques que de passer la matinée à l'église, on s'accommodera très-bien de cette religion ; elle la

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