Lettres sur V Education
fera aimer et respecter. Prêchez sincèrement , ma chère fille, cette dévotion pratiquée selon l'état où Dieu nous a appelés ^. »
Que deviennent, après ces conseils de sagesse, les reproches de bigoterie que le préjugé fait à madame deMaintenon? Personne n*a mieux su et n'a mieux dit ce que l'esprit du monde doit emprunter à l'esprit de la religion, et ce que Tesprit de la religion peut recevoir de l'esprit du monde : elle veut que les femmes soient des chrétiennes; mais elle veut aussi que ces chrétiennes soient des épouses, des mères et des ménagères qui remplissent scrupuleusement tous les devoirs de leur état, sans mollesse et sans indolence, sans petitesse et sans fausse pruderie. En même temps qu'elle élève les filles pour la famille, elle veut aussi les élever pour la bonne compagnie , car le goût de la bonne compagnie et de la conversation aimable et sérieuse, qui en fait le charme, était un des traits particuliers du caractère de madame de Maintenon. Elle voulait même faire de Saint-Gyr une sorte de séminaire de la bonne compagnie, pensant que les jeunes filles nobles qui en auraient pris le goût dans leur éducation le porteraient et le répandraient ensuite partout où elles iraient. De là les soins infinis qu'elle donne à leur éducation; elle veut qu'elles aient l'esprit poli et non raffiné, instruit et non savant; elle veut même aussi, Dieu me pardonne, qu'elles aient une belle taille et de bonnes manières. Elle se fâche tout rouge quand elle s'aperçoit que la taille d'une demoiselle se gâte, et cela
1, Lettres sur VEducalion^ p. 311,
faute de lui donner le corset qu'il lui faut. Elle écrit à madame de Berval, maîtresse générale, « qu'il faut donner des corps aussi souvent qu'il en est besoin pour conserver la taille. Songez, dit-elle, au tort que vous faites à une tille qui devient bossue par votre faute, et par là hors d'état de trouver ni mari, ni couvent, ni dame qui veuille s'en charger ! N'épargnez rien pour leur âme, pour leur santé et pour leur taille. Nourrissez-les durement, accoutumez-les à toutes sortes de fatigues : elles sont pauvres, et apparemment elles le seront toujours ; élevez-les donc dans l'état où il a plu à Dieu de les mettre, mais n'oubliez rien pour sauver leur âme, pour fortifier leur santé et pour conserver leur taille^. );
Ces paroles, qui pour nous ont presque l'air d'une plaisanterie, ne sont que l'expression vive et familière du goût que madame dé Maintenon avait pour les allures et la contenance de la bonne compagnie. Prenant pareil soin de l'extérieur , elle se gardait bien de négliger l'intérieur. Si la bonne compagnie n'aime pas les bossues, elle aime encore moins les sottes, et les défauts de Pesprit la choquent plus que les défauts du corps; elle peut s'accoutumer aux uns, elle ne peut pas supporter les autres, car ils la détruisent. Que faire donc pour donner aux filles de Saint-Gyr cet esprit à la fois aimable et sérieux qui est le propre de la bonne compagnie ? « Il faut, dit admirablement madame de Maintenon, réjouir leur éducation et diversifier leur instruction. » Quelle excellente pédagogie dans ces deux mots! Les édu-
1, Lettres sur V Education^ ip, 198.
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cations tristes et mornes n'ont point de prise sur l'àme; les instructions monotones n'ont point de prise sur l'esprit. 11 faut de la gaîté et de l'entrain dans le gouvernement de la jeunesse, afin que la jeunesse, se sentant égayée dans le cercle de la règle, ne soit point tentée de chercher la joie hors du devoir. 11 faut aussi de la variété et de la liberté dans l'esprit pour instruire la jeunesse, alin que, la variété des leçons répondant à la diversité des vocations, chaque élève puisse trouver dans renseignement du maître ce qui convient à son esprit, et qu'aucune intelligence ne reste stérile.
Nous retrouvons dans Jean-Jacques Rousseau beaucoup des maximes de Fénelon et de madame de Maintenon, et quiconque ne ferait attention qu'aux ressemblances entre le cinquième livre de VÈmile et le TraifÀ de Fénelon ou les Lettres de madame de Maintenon serait tenté de croire à une conformité de principes bien plus grande que celle qui existe au fond. Voyons d'abord ces ressemblances, nous viendrons ensuite aux différences, et nous en expliquerons la cause et la portée.
Gomme Fénelon et madame de Maintenon, Rousseau veut que Sophie se « soit appliquée à tous les détails du ménage. Elle entend la cuisine et l'office, elle sait le prix des denrées, elle en connaît les qualités, elle sait fort bien tenir les comptes, elle sert de maître d'hôtel à sa mère. Faite pour être un jour elle-même mère de famille, en gouvernant la maison paterpelle elle apprend à gouverner la sienne ; elle peut suppléer aux fonctions des domestiques et le fait toujours volontiers. On ne sait jamais bien
commander que ce qu'on sait exécuter soi-même. C'est la raison de sa mère pour Foccuper ainsi ^. » Ainsi réconomie domestique et ses détails familiers ne déplaisent pas plus à Rousseau qu'à madame de Maintenon, et il n'attache pas moins d'importance qu'elle à voir les filles apprendre les soins du ménage. Il veut aussi qu'elles sachent travailler. « Ce que Sophie sait le mieux, et qu'on lui a fait apprendre avec le plus de soin, ce sont les travaux de son sexe, même ceux dont on ne s'avise point, comme de tailler et coudre ses robes. Il n'y a pas un ouvrage à l'aiguille qu'elle ne sache faire et qu'elle ne fasse avec plaisir; mais le travail qu'elle préfère à tout autre est la dentelle, parce qu'il n'y en a pas un qui donne une attitude plus agréable et où les doigts s'exercent avec plus de grâce et de légèreté^. » Ainsi Sophie aime, parmi les travaux de Faiguille, ceux qui lui seyent le mieux, et Rousseau ne blâme pas cette coquetterie. Les motifs de madame de Maintenon sont fort différents, quand elle veut qu'on enseigne aux filles le goût de l'ouvrage. « Comptez, dit-elle aux dames de Saint-Gyr, que c'est procurer un trésor aux filles que de leur donner le goût de l'ouvrage, car, sans avoir égard à la qualité de pauvres demoiselles qui les mettra peut-être dans la nécessité de travailler pour subsister, je dis que, généralement parlant, rien n'est plus nécessaire aux personnes de notre sexe que d'aimer le travail : il calme les passions, il occupe l'esprit et ne laisse pas