‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 218 sur 251 · Emile., Hvre v · texte numérisé non relu

Emile., Hvre v

(lisait : « Il rin i'uiiL pas n(;,qlij{or les talents ou les agréments, puisque les l'eniines sont destinées à plaire; mais il i'aut bien plus penser à se donner un mérite solide qu'à s'occuper de choses frivoles. Rien n'est plus court que le règne de la beauté; rien n'est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n'ont su qu'être belles... Les grâces sans mérite ne plaisent pas longtemps , et le mérite sans grâces peut se faire estimer sans toucher. Il faut donc que les femmes aient un mérite aimable, et qu'elles joignent les grâces aux vertus ^ »

Voilà la femme du monde, non pas du monde frivole ou voluptueux que Rousseau semble avoir en vue, mais du monde à la fois élégant et honnête, où les bonnes qualités de la femme ne sont pas moins de mise que ses grâces ou ses talents. Je ne suis pas de ceux qui croient que le ménage n'a pas besoin de grâces et d'agréments : c'est un superflu très-nécessaire, et j'ajoute très-naturel entre personnes qui s'aiment; mais le ménage a besoin aussi des vertus de la femme. Le ménage n'est pas une fête perpétuelle : il est de la vie humaine, par conséquent il a ses malheurs et ses chagrins. Comment la femme, dans ces jours de tristesse, consolera-t-elle son mari? Est-ce par ses talents ou par ses vertus, et surtout par les vertus qui sont propres à la femme, la douceur affectueuse, la résignation sans indiff'érence, l'intelligence des plaies de l'âme et de leurs remèdes? La danse et la musique ne sont pas de tous les jours

1. Avis d'une mère à safilk, p.ir madame la marquise de Lambert, p. 23 et 24.

et surtout de tous les moments de l'âme, l'homme ne demande pas toujours à la femme de lui plaire : il lui demande souvent aussi de le soutenir et de le calmer; cette assistance, c'est à l'âme de la femme, à ses bonnes qualités qu'il la demande, et non à ses talents. Chagrins et plaisirs, consolations et jouissances, que de choses dans le ménage qui viennent de l'âme et qui ne dépendent que d'elle! Les premiers sourires d'un enfant, ses premiers bégaiements, ses premiers pas sous l'œil enchanté de la mère, valent pour un père de famille toutes les musiques et toutes les danses du monde. Le ménage n'est ni le salon ni le sérail, et dans les singulières paroles que j'ai citées, Rousseau en vérité ne semble avoir songé qu'à la femme du monde ou du sérail. D'où vient à Rousseau cet oubli soudain de la douceur du ménage, lui qui en a si bien vanté le charme et la dignité? d'où cela lui vient-il, sinon de ce principe qu'il met en tête de ses préceptes sur l'éducation de la femme : que la femme est faite pour plaire? Ne nous y trompons pas, si la femme n'a que cette vocation frivole et misérable, le sérail et le salon ont raison contre le ménage; mais alors aussi, en recommandant aux femmes de plaire, Rousseau devait leur recommander de ne pas vieillir.

Je viens de montrer jusqu'où un faux principe pouvait conduire Rousseau ; mais on sait comment l'auteur ^ Emile sait habilement se sauver du paradoxe par l'inconséquence. Le paradoxe chez lui n'est qu'une enseigne faite pour attirer le public blasé et curieux. Une fois le public attiré, Rousseau se hâte de revenir à la raison, en tâchant d'y conduire avec

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lui son public. Je trouve ici une application curieuse de ce procède. Voulant prendre la femme dans Tétat de nature et ne lui reconnaissant d'autre vocation que celle de plaire, il a bientôt vu où le conduirait son principe et quelle femme il aurait. Aussi, pour échapper à cette fatale conséquence, il a donné à la femme, môme dans Tétat de nature, la pudeur, en tâchant, il est vrai, de faire delà pudeur un instinct physique plutôt qu'une bonne qualité morale. Seulement, comme il importe peu aux bons sentiments de savoir à quel titre ils entrent dans l'âme humaine, et qu'une fois entrés, ils font leur effet salutaire, Rousseau, à l'aide de cette bonne qualité morale qu'il avait introduite comme par contrebande dans sa femme naturelle, Rousseau a pu reconstruire peu à peu la femme; il avait une base. Il trouvait encore un autre avantage à donner la pudeur à la femme, l'avantage de contredire la plupart des philosophes de son siècle, qui traitaient la pudeur de convention et d'habitude sociale. «Je vois, dit-il, où tendent les maximes de la philosophie moderne en tournant en dérision la pudeur du sexe et sa fausseté prétendue, et je vois que l'effet de cette philosophie serait d'ôter aux femmes de notre siècle le peu d'honneur qui leur est resté. »

Si la femme a la pudeur, nous pouvons être tranquilles, elle restera femme, et elle visera à être une honnête femme, non pas à être un honnête homme, ce qui est la plus insupportable et la plus odieuse prétention dans une femme. « Dans le mépris des vertus de son sexe, Ninon de Lenclos, dit Rousseau, avait conservé, dit-on, celles du nôtre. On vante sa

francluse, sa droiture, la sûreté de son commerce, sa fidélité dans l'amitié; enfin, pour achever le tableau de sa gloire, on dit qu'elle s'était faite homme. A la bonne heure; mais, avec toute sa haute réputation, je n'aurais pas plus voulu de cet homme-là pour mon ami que pour ma maîtresse. » Et Rousseau ajoute en note : a Je sais que les femmes qui ont ouvertement pris leur parti sur un certain point prétendent bien se faire valoir de cette franchise, et jurent qu'à cela près il n'y a rien d'estimable qu'on ne trouve en elles; mais je sais bien aussi qu'elles n'ont jamais persuadé cela qu'à des sots. Le plus grand frein de leur sexe ôté, que reste-t il qui les retienne? Et de quel honneur feront-elles cas après avoir renoncé à celui qui leur est propre? Ayant mis une fois leurs passions à Taise, elles n'ont plus aucun intérêt d'y résister; nec fœmina, amissd pudicitiâ, alia abnuerit. Jamais auteur connut-il mieux le cœur humain dans les deux sexes que celui qui a dit cela ^? » Voyez comme ici nous retrouvons Rousseau et ce bon sens admirable qu'il montrait, comme tous les grands écrivains, aussitôt qu'il avait rompu avec le paradoxe. Oui, c'est un des mystères les plus curieux et les plus sacrés du cœur humain que ce soit toujours le plus délicat de nos scrupules qui soit le plus puissant à protéger et à garder tous les autres. Qu'est-ce que la pudeur chez les femmes et l'honneur chez les hommes? Quel est cet instinct de l'âme (car, n'en déplaise à Rousseau, il faut mettre la pudeur dans l'âme), à la fois si timide et si fort, qu'un rien effarouche et que rien ne

t. Emile, livre v.

peut vaincre, qui fait la rougeur de la jeune fille et qui fait aussi le courage des vierges martyres? Quel est ce sentiment dans l'âme de l'homme qui s'appelle l'honneur et qui veille avec inquiétude sur nos actions, sur nos paroles, sur celles qu'on nous adresse, sur les regards mêmes qu'on tourne vers nous ? Quel est ce sentiment si vulnérable et si invincible? Quelle est enfin la mystérieuse alliance de ces deux sentiments, la pudeur dans la femme et l'honneur dans l'homme, puisqu'il n'y a pas de femme qui veuille d'un homme sans honneur, ni d'homme qui veuille d'une femme sans pudeur, et puisque même, par une confiance où le raisonnement n'entre pour rien, l'homme confie son honneur à la pudeur de la femme et l'en fait gardienne, avec cette singulière obligation, que si la gardienne trahit le dépôt, elle a le crime, mais que l'homme a la honte, et que dans le code de l'honneur la honte est presque pire que le crime? Pourquoi en même temps ces vertus délicates et ombrageuses sont-elles, dans l'homme et dans la femme, le plus fort rempart de toutes les autres? Pourquoi Dieu a-t-il voulu que nos devoirs, ceux que la raison justifie et que la loi prescrit, soient sous la surveillance et la protection de deux scrupules si vifs et si soudains, qu'ils semblent avoir la promptitude irrésistible de l'instinct? Le devoir ne se suffit-il pas à luimême? Oui, dans les âmes d'élite, où la conscience est toujours éveillée; mais dans les âmes ordinaires, il faut en face des passions des sentinelles toujours vigilantes, toujours armées, aussi prêtes à la résistance (|ue les passions sont prêtes à l'attaque. La loi, la raison, le devoir, sont une excellente garnison qui

a besoin d'être avertie. C'est la pudeur et l'honneur qui sont charges de donner l'alarme, et c'est pour cela que Dieu leur a donné l'ouïe, la vue et le toucher si sensibles, non pour le dehors seulement, mais pour le dedans. Estimons donc ces vertus délicates et tenons-les pour les plus sûres. De même que nous faisons cas de la sensibilité, parce qu'elle nous t'ait sentir le bien et le mal dans le monde physique et nous avertit de chercher l'un et de fuir l'autre, de même, et à plus forte raison, devons-nous faire cas de ces qualités délicates (fui, dans le monde moral, nous avertissent, avant la raison, du bien et du mal, et nous font rechercher l'un et éviter l'autre. Gardons-nous de l'indifférence dans les sentiments et du cynisme dans les paroles, de tout ce qui émousse cette sensibilité morale dont les deux plus beaux attributs sont la pudeur et l'honneur. La femme qui reste chaste et honnête est toujours capable de toutes les vertus de son sexe, et il a suffi à Rousseau de conserver la pudeur à la femme pour lui rendre, à l'aide de cette seule qualité, sa véritable vocation. Cette seule idée juste a compensé tous ses paradoxes, de même que, dans la femme qu'il refaisait, cette seule vertu a compensé et rétabli toutes les autres.

Nous avons vu comment Rousseau traite de l'éducation de la femme en général. Voyons maintenant comment il peint Sophie et la met en scène. Ici nous touchons au roman qui est contenu dans V Emile.

Ce n'est point à Paris ni dans une grande ville qu'Emile doit trouver Sophie, c'est à la campagne : non que Sophie soit une bergère d idylle ou une paysanne, elle m'a bien l'air d'êlre une fille de châ-

ieau, comme Émile est aussi un jeune gentilhomme; mais elle a été, comme Emile, élevée à la campagne, loin de Paris. Les amours d'Émile et de Sophie doivent être, tels que Rousseau les conçoit et les annonce, des amours ingénus et qui se rapprochent de la pastorale, saut'la condition despersonnages.il n'en est rien malheureusement, et ces amours, encadrés plus ou moins à propos dans un traité d'éducation, sont, d'une part, guindés comme des exemples, et d'autre part ils manquent de pureté et de délicatesse, ce qui est le défaut d^ tous les amours de llousseau, soit dans ses romans, soit dans ses Confessions^, Emile et Sophie ne s'aiment pas pour leur propre compte, si je puis ainsi dire; ils s'aiment pour servir d'exemples et de leçons; ils ne vivent pas, ils enseignent à vivre. A chaque scène, il me semble les entendre dire aux spectateurs qu'ils ont et qu'ils savent avoir, non pas : voilà comme nous nous aimons, mais : voilà comme on doit aimer. Cette perpétuelle admonestation ôte à l'amour d'Émile et de Sophie une grande partie de son charme. Comme les scènes qu'invente Rousseau doivent toujours avoir un sens instructif, elles ont aussi quelque chose de gauche; la préparation s'y fait sentir. Ainsi, comme Rousseau

1. « Avec le tempérament d'une Italienne et la sensibilité d'une Anglaise, Sophie a pour contenir son cœur et ses sens la fierté d'une Espagnole. » Tous ces mots me répugnent. L'anti- (|uité est plus chaste, mCune quand elle dit : .

In inc tota mens Venus Cyprum di seruit.

SA VIE PT SES OUyRAGES.

fait apprendre à Émile le métier de menuisier, Sophie vient avec sa mère voir Émile travaillant dans l'atelier. « Émile les voit, jette ses outils et s'élance avec un cvi de joie. Après s'être livré à ses premiers transports, il les fait asseoir et reprend son travail; mais Sophie ne peut rester assise : elle se lève avec vivacité, parcourt l'atelier, examine les outils, touche le poli des planches, ramasse des copeaux par terre, regarde à nos mains et dit qu'elle aime ce métier, parce qu'il est propre. La folâtre essaye raême d'imiter Émile; de sa blanche et débile main, elle pousse un rabot sur la planche : le rabot glisse et ne mord point. Je crois voir l'Amour dans les airs rire et battre des ailes; je crois l'entendre pousser des cris d'allégresse et dire : Hercule est vengé ^! )>

Est-ce là une scène d'atelier ou d'opéra? Vous jouez, Sophie, en prenant ce lourd rabot, qui n'est pas fait pour votre main; mais Émile joue aussi en le prenant. Seulement son jeu est plus grave que le vôtre, sans être plus sérieux, car il est menuisier, non point par nécessité, mais par système d'éducation . Que le précepteur ne s'adresse point à Sophie d'un ton emphatique , qu'il ne lui dise point : « Femme, honore ton chef 1 c'est lui qui travaille pour toi, qui te gagne ton pain, qui te nourrit : voilà l'homme ^ n Non ! ce n'est point là l'homme , c'est l'acteur; non , ce n'est point là Touvrier travaillant pour sa femme et ses enfants et qui par là sanctifie sa sueur. Ce n'est point non plus laiémme entrant dans l'atelier et en-

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