‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 217 sur 251 · Fénelon j Lettre à une (lame sur TEducatiQU · texte numérisé non relu

Fénelon j Lettre à une (lame sur TEducatiQU

rhomme. Si riionime doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité moins directe : son mérite est dans sa puissance; il plaît par cela seul qu'il est ibrt. Ce n'est pas ici la loi de l'amour, j'en conviens, mais c'est celle de la nature, antérieures l'amour même'.»

Que veulent dire ces étranges paroles qui nous font sortir de la société pour nous transporter dans cet état de nature où Rousseau veut toujours trouver le type véritable de l'homme, et où il ne trouve jamais que son image dégradée ou incomplète? Quelle est cette histoire naturelle substituée à l'histoire morale? Ici riiomme s'appelle le mâle, et la femme la femelle, ici la nature, comme le dit Rousseau, précède Tamour ou l'opprime; mais quelle est donc cette nature antérieure à l'amour ? Est-ce que l'amour n'est pas dans la nature même de Thomme? Est-ce que Dieu ne Ta pas fait aimant comme il l'a fait fort? Est-ce qu'il ne lui a pas donné les sens de l'âme et non pas seulement ceux du corps? Est-ce qu'il n'a pas voulu qu'il aimât et qu'il fût aimé, c'est-à-dire qu'il choisit et qu'il fût choisi? Il ya dans l'homme l'être brutal et l'être moral, mais l'un n'a pas précédé l'autre, et l'être moral doit dominer l'être brutal. Quand c'est le contraire, je ne reconnais plus l'homme : c'est la violence du sauvage dégradé, la frénésie du libertin, ou l'emportement du soldat un jour d'assaut: ce n'est plus l'homme.

Je sais bien que Rousseau, pour relever la femme telle qu'il la prend dans cette histoire naturelle qu'il invente, lui donne la pudeur dont il fait une qualité

t. Emile, livre v. — Sophie^ ou la Femme,

naturelle. « Dieu, dit-il, a donné la raison à l'homme pour gouverner ses passions; il a donné à la femme la pudeur pour contenir ses désirs. » Je consens à ce que la pudeur soit naturelle à la femme, mais elle est naturelle à la portion morale de son être. La pudeur est une qualité de l'âme, ce n'est pas seulement un instinct, et précisément parce que la pudeur n'est pas un instinct, mais une qualité morale, elle peut d'une part se perdre, comme peuvent se perdre toutes nos bonnes qualités; d'une autre part, elle peut s'augmenter et se perfectionner par les aspirations d'une conscience ou d'une loi plus délicate, comme a fait la pudeur chrétienne. Je sais bien que Rousseau n'étudie la pudeur physique que pour arriver à la pudeur morale; mais quel horrible chemin il a fait, et de plus inutile! car comment distinguer la pudeur physique de la pudeur morale? Comment dire ce qui est de l'une et ce qui est de l'autre , puisque, la pudeur étant la qualité essentielle de Tâme des femmes, il est naturel que l'âme imprime au corps les mouvements de la pudeur qu'elle ressent? La pudeur du corps est le signe et Yeiïei de la pudeur de l'âme; c'est pour cela qu'elle est belle et gracieuse.

Rousseau fait aussi un instinct naturel du charme que la femme exerce sur Thomme, au lieu d'en faire une des qualités de son âme et de la nôtre, a C'est, dit-il, une troisième conséquence de la constitution des sexes que le plus fort soit le maître en apparence, et dépende en etfet du plus faible. » Et comme le philosophe craint avec raison que cette force qui cède l'empire à la faiblesse ne dénote clairement que

nous sommes sortis ici, (juoi qu'il en dise, de Tliistoirenaturelle pour entrer dans l'histoire morale, c'està-dire dans l'étude des rapports délicatset charmants que l'àme de la femme a avec l'âme de Thomme, Rousseau se haie d'ajouter que si le fort dépend en effet du plus faible, « ce n'est point par un frivole usage de galanterie, ni par une orgueilleuse générosité de protecteur, mais par une invariable loi de la nature.» Il explique alors, en termes dont je ne puis répéter que les meilleurs, que l'homme, dans sa victoire, a besoin de douter « si c'est la faiblesse qui cède à la force ou si c'est la volonté qui se rend. » Or, je le demande, à quoi tient ce doute qui est si doux à l'homme, sinon à la nature même de son âme ? Ce doute-là ne fait rien du tout au corps, tant partout la nature morale reparaît dans l'homme et dans la femme ! Aussi je ne comprends pas bien comment Rousseau fait si grand ti, dans cet endroit, des frivoles usages de la galanterie^ puisqu'il explique en même temps comment l'homme, même dans l'histoire naturelle, aime mieux solliciter que se battre et obtenir que vaincre. C'est là de la galanterie, celle des forêts peut-être, mais qui, sauf les formes et le costume, ressemble trait pour trait à la galan(.erie des salons.

En prenant la femme dans ce prétendu état de nature qu'il a supposé, Rousseau lui a ôté l'égalité qu'elle peut avoir en face de l'homme. C'est par l'âme, en effet, que la femme est l'égale de l'homme ; par le corps, elle lui est inférieure, puisqu'elle est moins forte; et c'est là, pour le dire en passant, ce qui rend l'état de nature tout à fait chimérique et tristement chimérique : il ne connaît dans i'homrae

SA yiE ET SES OUVRAGES.

que l'être brutal; il oublie l'être moral. Or, encore un coup, la nature de Fliomme étant double, n'en prendre que la moitié, c'esi la défigurer étrangement. De plus ici, c'est nier l'égalité de la femme, qui ne se soutient devant l'homme que par les prises qu'elle a sur son âme. Gela est si vrai que le plus ou moins de dignité de la femme dans la société dépend du plus ou moins de culture de Thomnie» Chez les sauvages, la femme est esclave ; dans les classes grossières, elle est maltraitée ; dans les classes élevées, elle est honorée. Rousseau, qui a pris la femme dans l'état de nature, et par conséquent dans un état d'infériorité, essaye de lui rendre son rang en lui attribuant je ne sais combien de facultés physiques qu'il transforme peu à peu en qualités morales, la pudeur comme frein contre elle-mêmej le charme et la grâce comme garantie et comme ascendant envers l'homme ; mais Tetfort et l'embarras du paradoxe se sentent dans cette reconstruction qu'il fait de la femme, après avoir commencé par la détruire en supprimant dans rhomme la nature morale.

Fénelon et madame de Maintenon sont bien plus à leur aise pour conserver à la femme son égalité en face de l'homme : ils commencent en effet par ne pas la lui ôter ; ils ne font point d'histoire naturelle, ils prennent la femme avec sa nature morale, en face de la nature morale de l'homme^ et ce qu'ils ajoutent des idées chrétiennes à ces idées d'égalité morale ne fait qu'ajouter encore à l'égalité de la femme, car les femmes sont nos sœurs en Jésus-Christ, qui les a, comme nous, rachetées de son sang et destinées à la vie éternelle. L'égalité de la femme a toujours été

une vériléde Tordre moral; dans le christianisme, cette vérité est de plus un droit consacré par Thistoire de l'Église. Les femmes n'ont pas eu moins de martyres que les hommes, et le ciel n'a pas moins de saints que de saintes, parce que la société des bienheureux est la plus parfaite expression de la société humaine.

Chose singulière, et qui n'est pas cependant tout à fait inattendue pour le moraliste : en partant de l'histoire naturelle et de ce que j'appelle la brutalité, Rousseau arrive à la frivolité de la femme du monde, tandis que Fénelon et madame de Maintenon, en prenant la femme selon la véritable nature humaine, et en y ajoutant la loi chrétienne, arrivent à la gravité douce et pure de la mère de famille. Comment se fait, chez Rousseau, la métamorphose de la femme naturelle en la femme du monde? Rousseau ne trouve dans la femme naturelle qu'une seule chose, le don de plaire. La femme est faite pour plaire à l'homme ; voilà, selon Rousseau, sa véritable vocation, et les conséquences qu'il fait sortir de cette vocation unique sont curieuses à signaler, moins encore pourleurs effets qu'à cause de leur principe et de leur influence. Expliquons notre pensée par une citation. « La première et la plus importante qualité d'une femme, dit Rousseau, est la douceur : faite pour obéir à un être aussi imparfait que l'homme, souvent si plein de vices, et toujours si plein de défauts, elle doit apprendre de bonne heure à souffrir, même Finjustice, et à supporter les torts d'un mari

sans se plaindre L'aigreur et Topiniâtreté des

femmes ne font jamais qu'augmenter leurs maux et

les mauvais procédés des maris. Ils sentent que ce n'est pas avec ces armes-là qu'elles doivent les vaincre. Le ciel ne les fit point insinuantes et persuasives pour devenir acariâtres; il ne les lit point faibles pour être impérieuses; il ne leur donna point une voix si douce pour dire des injures; il ne leur fit point des traits si délicats pour les défigurer par la colère ^ » A Dieu ne plaise que je critique de pareils préceptes ! Ils sont excellents, et la loi chrétienne elle-même n'en donnerait pas d'autres, mais elle les donnerait autrement. D'où vient en effet que Rousseau exhorte les femmes à la douceur et les dissuade de l'aigreur et de la querelle ? C'est que dç cette manière elles rnanqueni à leur vocation naturelle, qui est de plaire, et voilà pourquoi Rousseau leur rappelle en termes si galants tous les moyens qu'elles ont de plaire, cette parole insinuante, cette douce voix et ces traits gracieux et délicats. Oui, la femme doit plaire, qui en doute? Mais ce don de plaire qu'elle tient de la nature n'est pas^ quoi qu'en dise Rousseau, sa seule et véritable vocation. Dans l'état de nature et à Constantinople, dans le sérail, il est possible que la vocation de la femme soit seulement déplaire; mais cette vocation même fait son esclavage. Le don de plaire à l'homme est un des moyens que Dieu a donnés à la femme pour remplir sa vocation ; ce n'est pas sa vocation même : la chose est fort différente. La vocation de la femme, à prendre la véritable nature humaine et lajloi de Dieu^ est d'être la compagne de l'homme dans la

1 , Emile, livre v.

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bonne et dans la mauvaise fortune, de l'aider à supporter les maux attachés à la vie humaine et d'être la mère de ses enfants. En tout cela, elle doit plaire; ce don est un des moyens de Tunion de l'homme et de la femme; il n'en est point le principe et la cause, qui est plus haut. Il n'est pas bon que l'homme soit seul; voilà pourquoi Dieu lui a donné une compagne qui lui plaît, parce que Dieu met volontiers le beau dans le bon, et la grâce près de la vertu, quand il veut créer quelque chose de grand et de durable.

Rousseau, qui prescrit la douceur aux femmes afin qu'elles plaisent toujours, ne leur défend pas d'être un peu coquettes, et cela encore afin de plaire. J'ai même tort de dire qu'il ne défend pas la coquetterie, il la recommande. « Une sorte de coquetterie est permise aux filles à marier. » Et ailleurs : «Je soutiens qu'en tenant la coquetterie dans ses limites, on la rend modeste et vraie, on en fait une loi de l'honnêteté'. » Moraliste ordinairement sévère et même un peu bourru, voilà Rousseau devenu bien indulgent. Ne vous en étonnez pas, il faut que la femme plaise; c'est là sa vocation, c'est là le principe unique du rang qu'elle tient dans ce monde. Qu'elle se garde bien surtout, voulant plaire, de prendre trop au sérieux.ses devoirs de mère de famille et de ménagère ou ses devoirs de chrétienne! « A force d'outrer tous les devoirs, dit Rousseau, le christianisme les rend impraticables et vains; à force d'interdire aux femmes le chant, la danse et tous les amusements du monde, il les rend maussades, grondeuses, insup-

1, Emiley Uvre v.

portables dans leurs maisons... On a tant fait pour empêcher les femmes d'être aimables, qu'on a rendu les maris inditférents. Cela ne devrait pas être, j'entends fort bien; mais, moi, je dis que cela devait être, puisqu'entin les chrétiens sont hommes. Pour moi, je voudrais qu'une jeune Anglaise cultivât avec autant de soin les talents agréables pour plaire au mari qu'elle aura, qu'une jeune Albanaise les cultive pour le harem d'Ispahan^ » Quelle étrange boutade, qui aboutit pour conclusion à la femme du sérail ou h la femme du monde, en laissant de côté la mère de famille ! Mais regardez au fond de cette boutade. Il y a là encore Tidée que la femme n'est faite que pour plaire à l'homme, et qu'elle n'a pas d'autre raison d'être ici-bas: raison insolente et fausse. Cette obligation de plaire aux homraes dont Rousseau fait le fondement de la condition des femmes, comment ne voit-il pas qu'elles peuvent l'accomplir de diverses manières, et que la manière qu'il indique est la plus frivole et la plus trompeuse? On dirait, à l'entendre, que la femme ne peut plaire à son mari que par sa beauté ou par ses talents, par son chant ou par sa danse. Elle peut plaire aussi par là, mais je la plains si elle ne plaît que par là. Je ne veux point opposer ici à Rousseau les préceptes des docteurs chrétiens, il les tient pour suspects quand il s'agit de l'art de plaire: je lui oppose les conseils d'une femme du monde, de madame de Lambert, qui enseignait à sa fdle, non pas la sagesse chrétienne, mais l'art de se conduire dans le monde, et qui lui

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