ROUSSEAU A MONTMORENCY
Je reprends Thistoire de Rousseau au moment où il vient de quitter l'Hermitage et où il s'établit à Montmorency, dans une petite maison bâtie au milieu d'un grand jardin appelé Montlouis. Cette maison appartenait à M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé. C'est là qu'il habita de 1758 à 1762, tout en faisant de temps en temps quelques séjours au petit château de Montmorency. Il se trouvait heureux; il avait, dit-il, secoué le joug de ses tyrans, c'est-à-dire de ses amis Grimm et Diderot; il menait une vie égale et paisible. « Privé du charme des attachements trop vifs, j'étais libre aussi du poids de leurs chaînes... J'étais résolu de m'en tenir désormais aux liaisons de simple bienveillance, qui, sans gêner la liberté, font l'agrément de la vie, et dont une mise d'égalité fait le fondement, n A voir comment Rousseau vante cette vie égale et paisible, nous pouvons être sûrs, nous qui le connaissons, qu'il va
bientôt la quitter pour reprendre le joug des protecteurs. Ses patrons, cette fois, ne seront plus les philosophes, mais les grands seigneurs. Sa rupture éclatante avec les philosophes Tavait désigné à l'attention et aux égards des grands seigneurs qui ne s étaient pas enrôlés sous les drapeaux du parti philosophique, et bientôt Rousseau se trouva jeté dans un nouveau tourbillon par l'amitié de M. le duc et de madame la duchesse de Luxembourg. Quand le duc et la duchesse venaient à leur château de Montmorency, ils ne manquaient pas de lui envoyer « un valet de chambre pour le complimenter et l'inviter à souper chez eux toutes les fois que cela lui ferait plaisir. » Rousseau n'acceptait point ces invitations, quoiqu'elles le flattassent. «Cela, dit-il, me rappelait madame de Beuzenval m'en voyant dîner à l'office. Les temps étaient changés, mais j'étais demeuré le même. Je ne voulais point qu'on m'envoyât dîner à Toffice, et je me souciais peu de la table des grands. :» Il n'alla même pas faire une visite de remerciement, (( quoique je comprisse assez, dit-il encore, que c'était ce qu'on cherchait, et que tout cet empressement était plutôt une affaire de curiosité que de bienveillance. »
Enfin, curiosité ou bienveillance, M. le duc de Luxembourg vint le premier voir Rousseau à Montlouis. Il était accompagné de cinq ou six personnes, et Rousseau ne manque pas de remarquer qu'il « avait eu peine à le recevoir, lui et sa suite, dans son unique chambre, au milieu de ses assiettes sales et de ses pots cassés. )) Cette visite rompit la glace. Rousseau craignait excessivement madame de Luxembourg; il savait qu'elle était aimable, mais elle passait pour