‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 235 sur 251 · Boissy d'An glas, t. II, p. 83, etc · texte numérisé non relu

Boissy d'An glas, t. II, p. 83, etc

;{34 JEAN-;iACQUES TlOUf^SEAU.

autres courent les rues, et j'en fais fi. La sagesse humaine, en elfet, n'est pas si courte qu'elle en a Tair; elle prévoit et prédit beaucoup. Ce qui la trompe et ce qui la rend inutile, c'est l'ignorance des moments. En 1787, Maleslierbes avait cette connaissance des moments, et c'est là ce qui fait une prophétie de ses paroles.

Je ne veux pas quitter l'histoire de cette prophétie sans raconter une anecdote. Au Temple, enl7î)3, c'est-à-dire six ans après, Louis XVI repassant dans sa pensée les événements de son règne, le souvenir de ce mémoire de M. de Malesherbes lui revint à Tesprit, et comme le noble vieillard s'était fait déjà son avocat, et venait tous les matins conférer avec lui, il lui parla de ce mémoire et lui témoigna le désir de le relire. M. de Malesherbes, qui prévoyait les regrets que cette lecture allait causer au roi, s'efforça de le détourner de cette idée. Louis XVI insista ; M. de Malesherbes apporta ce mémoire au roi, qui le lut, et quand le lendemain M. de Malesherbes revint au Temple, le roi le contempla pendant quelque temps avec attendrissement sans lui rien dire, ferma la porte du cabinet où il le recevait, et se jeta dans ses bras en le mouillant de ses larmes.

C'est au Temple, et comme avocat de Louis XVi à la Convention, que Malesherbes est vraiment grand et héroïque. Quelle lettre pour demander à défendre le roi 1 quelle simplicité dans le dévouement ! « J'ignore si la Convention, écrit-il au président de l'assemblée, donnera un conseil à Louis XVI pour le défendre, et si elle lui en laissera le choix. Dans ce cas-là, je désire (jue Louis XVI sache que s'il me

choisit pour cette fonction ^ je suis prêt à l'accepter. Je ne vous demande point de faire part à la Convention de mon offre, car je suis éloigné de me croire un personnage assez important pour qu'elle s'occupe de moi; mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître dans le temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde : je lui dois le même service, lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. » Malesherbcs aimait Louis XVI ; il l'aimait , parce qu'il l'avait trouvé bon et ami du peuple sur le trône. Aussi , même avant qu'il l'eût revu au Temple, il suivait avec une douloureuse anxiété le progrès fatal de ces malheurs qu'il avait prévus. En i791 et jusqu'au 10 août 1792, il allait exactement tous les dimanches au lever du roi. « C'est pendant la semaine, disait-il à Bertrand de Molleville, qui, dans ses Mémoires, raconte une conversation qtfil eut avec Malesherbes quelques jours avant le 10 août, c'est pendant la semaine une consolation pour moi d'avoir vu ce digne prince en bonne santé. Je ne m^approclie pas assez pour qu'il me parle, il me suffit de l'avoir vu, et je crois qu'il est lui-même satisfait de me voir. »

Ce que j'admire dans M. de Malesherbes, ce n'est pas tant encore son dévouement que le témoignage que ce dévouement rend à la vie de M. de Malesherbes et la grandeur qu'il donne à son caractère. Je m'explique : pour être autre chose qu'un philosophe et qu'un philanthrope, pour être même, à parler comme certaines personnes , autre chose qu'une dupe des sentiments et des principes de 1789, M. de Malesherbes avait besoin de son dévouement

du Temple et de la mort qui a consacré ce dévouement. Je sais bien qu'on a dit que^ dans les derniers temps de sa vie, Maleslierbes avait désavoué et abjuré les principes qu'il avait aimés et professés toute sa vie. C'est là une erreur ou une invention de l'esprit de parti. M. de Maleslierbes, comme tous les honnêtes gens, a aimé 89 et a détesté 93 : on a pris la colère qu'il avait contre les excès pour le repentir des principes; c'est tout ditférent. On a pris même son dévouement au roi, en 1793, pour une expiation de sa conduite et de ses idées en 1787. C'est tout le contraire. Dans M. de Malesherbes, 1793 continue et explique 1787, au lieu de le désavouer. L'homme qui aurait voulu que le roi se fît réformateur s'indignait de le voir martyr. Il s'était dévoué au peuple, parce que le peuple était innocent et malheureux, et il se dévouait au roi, parce que le roi aussi était innocent et malheureux. En 87 comme en 93, il combattait pour la justice. Quand le premier président de la cour des aides défendait le colporteur Monnerat, prisonnier et victime à Bicêtre des dépits de quelques commis de la ferme générale, les courtisans des fermiers généraux disaient sans doute : Que nous veut ce philosophe avec son colporteur? Il cherche la popularité! — Non, il cherche la justice ! — Et quand Malesherbes défendait Louis XVI, les courtisans du peuple disaient aussi : Que nous veut cet homme avec son roi? II cherche l'estime des émigrés ! — Non, il cherche la justice ! Ah! s'il n'avait pas défendu le colporteur, je lui saurais peutêtre moins de gré de défendre le roi. Il pourrait n'être qu'un serviteur lidèle et persévérant de la

royauté, cela serait beau encore, mais cela serait moins beau qu'un dévouement qui est toujours enr sens contraire de la fortune, et qui s'attache non à un homme, mais à un principe, non à une cause, mais à la justice. Et de même, s'il n'avait pas défendu le roi, je pourrais croire qu'en défendant le colporteur, Malesherbes cherchait la popularité, ou bien encore que c'était un philosophe qui servait son parti. L'avocat du roi témoigne de la sincérité de l'avocat du colporteur, et l'avocat du colporteur témoigne de la liberté d'esprit et de la fermeté de conscience de l'avocat du roi. A Bicêtre comme au Temple, la justice était également outragée, et c'est là ce qui soulevait la conscience de Malesherbes ^ Non que je veuille dire que Malesherbes n'ait été au Temple que par amour de la justice, il y a été par amour du roi. Ne faisons pas de ce bon et grand homme une statue de justice et d'équité impassible. Il aimait le roi, il aimait le martyr qu'il pleurait et défendait. La bonté et la tendresse ne manquaient pas à cette âme courageuse et à cet esprit élevé. Il aimait sa famille, ses enfaats, ses amis, son roi. Il n'avait rien du magistrat guindé, rien du philosophe gourmé ; il était simple, gai, dispos, ouvert, presque gaillard ; et un de ceux qui, dans leur jeunesse, ont vu M. de Malesherbes, me disait qu'il se souvenait d'avoir dansé une ronde avec lui à la campagne, dans une fête de famille. Il n'y avait donc en lui rien qui sentit l'apprêt et le cérémonial. Il pen-

1 . « Variata suiit tempora, non fides. » (Saint Augustin, sur le psaume 50.)

JKAN-JACQUES ROUSSKAU.

sait que la dignité n'est point dans la raideur, et loin que cette bonhomie de M. de Maleslierbes me gâte sa noble figure, elle Tachève et la complète. J'aime ([uele martyr ait été gai et d'humeur douce et i'acile, qu'il soit pour ainsi dire un d'entre nous, et qu'il se soit élevé jusqu'au dévouement par l'essor naturel de ses bons sentiments, sans qu'il y ait rien dans sa vertu qui décourage l'humanité à force de la surpasser ; j'aime surtout que cet homme aimable et gai ait su devenir un martyr, montrant par là que sa gaieté n'était ni de la légèreté ni de l'insouciance, de même que j'aime aussi que le philosophe libéral et l'ami de Rousseau ait défendu le roi, montrant par là à tout le monde qu'il n'y avait dans son amour de la liberté ni fanatisme philosophique ni calcul ambitieux ou vaniteux.

A ces qualités de M. de Malesherbes^ il en manque une dernière : quoique puissant, quoique populaire, il était modeste ; il fut nommé à l'unanimité membre de l'Académie française pour y représenter une gloire nouvelle des lettres en France, l'éloquence politique, que les événements semblaient rendre à la France dans les remontrances des parlements, qu'on prenait pour des harangues dignes, disait-on, de Démosthènes et de Cicéron. Personne ne s'y trompait moins que M. de Malesherbes; il écrivait le 22 novembre 1790 à M. Boissy d'Anglas une lettre noble et judicieuse, où il appréciait avec une admirable modestie les éloges qu'il avait reçus sur son éloquence politique. « Dans le temps, dit-il, que la magistrature était l'idole de la nation, on m'a donné, ainsi ((u'à plusieurs de mes confrères, des éloges dont

je n'ai jamais été engoué, parce que je les trouvais exagérés. On exaltait nos talents, on m'a couronné moi-même de la palme académique, au retour de notre exil, avec une sorte d'acclamation. J'ai toujours pensé et toujours dit que nos talents, qui brillaient beaucoup sur notre théâtre, où nous étions les seuls, se trouveraient très-inférieurs à bien d'autres, quand nous aurions pour concurrents tous les citoyens qui seraient admis comme nous à plaider la cause du peuple. On exaltait le courage avec lequel nous nous exposions à des actes de despotisme.... A présent je dirai que ceux dont le devoir est de dire hautement la vérité avaient besoin de beaucoup moins de courage pour braver les lettres de cachet qu'il n'en faut aujourd'hui pour s'exposer aux assassinats et aux incendies. Je déclare donc que je renonce sans regrets aux éloges excessifs dont on nous a comblés. Je me restreins à ce que je crois qui m'est dû. Si j'ai quelques droits à l'estime publique, c'est pour avoir été le défenseur des droits du peuple dans un temps où ce rôle ne conduisait pas, comme à présent, à devenir une des puissances de l'État; c'est pour avoir combattu le plus fortement que je l'ai pu le despotisme ministériel, lorsque, par ma position, je pouvais aspirer aux faveurs du roi promises par les ministres ^ »

On voit que dans cette lettre la modestie de Maleslierbes est accompagnée d'une juste fierté. Tout en lui est tempéré' ainsi et relevé admirablement, la modestie par la fierté, la gaieté par la fermeté, l'a-

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