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parce qu'elles expriment de la manière la plus vive les inconvénients attachés au despotisme, aussi à craindre par ses abus que par son principe : « Avec les lettres de cachet employées et multipliées comme elles le sont, sire^ aucun citoyen n'est assuré de ne pas voir sa liberté sacrifiée à une vengeance, car personne n'est assez grand pour être à l'abri de la haine d'un ministre ni assez petit pour n'être pas digne de celle d'un commis des fermes, n
La destruction des parlements et de la cour des aides ôta à M. de Malesherbes la tribune politique, où il faisait retentir les maximes qui lui étaient chères ; mais il reprit la parole quand Louis XVI, en montant sur le trône, rappela les parlements. Il continua à défendre les principes de justice et de liberté qu'il voulait appliquer dans l'administration. Une de ses plus belles remontrances, j'allais dire une de ses plus belles harangues politiques, est celle qui a pour titre : De la Législation de Uimpôt, et qui offre un tableau curieux de la complication et de la confusion des impôts sous Tancienne monarchie. Il y a dans Fexorde de cette remontrance un mot qu'on ne peut pas lire sans émotion : « Je viens, dit M. de Malesherbes, plaider la cause du peuplé au tribunal de son roi.» Hélas î plusieurs années après, Malesherbes vint plaider la cause du roi au tribunal du peuple, et il ne gagna pas plus l'une que l'autre. Tristes et mystérieux défis que la vertu et la sagesse engagent contre la force des choses et qu elles perdent presque toujours, sans, grâce à Dieu, se décourager jamais 1 Et rien ne prouve mieux, selon moi, que les grandes qualités de l'homme lui viennent de
.IRAN-JACOUES ROUSSEAU.
Dieu que ceiLe perpétuelle défaite de la vertu et df; la sagesse dans leur lutte ici-bas contre les événements et leur perpétuelle résistance : il y a longtemps que la vertu et la sagesse, si elles étaient purement humaines, se seraient lassées de la lutte ^
Malesherbes prévoyait la révolution et voulait que le roi la prévînt par une réforme décisive dans le gouvernement. Je lis dans un mémoire ailressé au roi en 1787, au moment où commençait entre le roi et le parlement une lutte qui finit par la révolution de 89, je lis quelques paroles vraiment prophétiques: (( La résistance opposée aujourd'hui, dit M. de Malesherbes, à l'enregistrement des édits est d'un genre absolument différent de toutes les affaires qu'on a eu à traiter avec les parlements depuis la mort de Louis XIV. Dans toutes les autres, c'était le parlement qui échauffait le public; ici, c'est le public qui échauffe le parlement... Il n'est pas question d'apaiser une crise momentanée, mais d'éteindre une étincelle qui peut produire un grand incendie. Le roi trouvera peut-être que je me sers ici de ces grandes expressions si souvent employées dans les remontrances des cours, qu'elles ne font plus aucune impression; mais je le supplie de ne point regarder les termes dont je me sers comme une exagération : je ne me mets en avant pour lui dire de tristes vérités que parce que je vois un danger imminent dans la situation des affaires, que parce que
1 . <c Undo osscl magnum porsevcrarc, nisi inter molestias, Icritaliones (;t seaiHlali (îssoI perseverandum ? » (Saint Augustin, sur le psaum(3 r>l .)
SA YIE ET SES OUVÏÏAGES.
je vois im orage qu'un jour la toute-puissance royale ne pourra calmer, el parce que des fautes de négligence ou de lenteur, qui ne seraient regardées que comme des fautes légères dans d'autres circonstances, peuvent être aujourd'hui des fautes irréparables qui répandront l'amertume sur toute la vie du roi, et précipiteront son royaume dans des troubles dont personne ne peut prévoir la fin... On dira que le danger que j'annonce ne peut pas être prochain. Celui qui l'assurerait me paraîtrait bien téméraire. Quoi qu'il en soit, ce pourrait être une consolation pour un homme de mon âge, mais non pour le roi^ ))
Qu'est-ce que la prophétie en politique, si ces paroles n'en sont pas une? En politique, malheureusement, la difficulté n'est pas d'avoir des prophètes, c'est d'y croire à temps, pas plus tôt qu'il ne faut, ce qui serait appliquer le remède avant le mal, pas plus tard, ce qui serait l'appliquer après. Tout se prévoit et tout se prédit. Je ne connais pas un grand événement qui n'ait eu mille et un prophètes. La révolution de 1848 et le coup d'État du 2 décembre 1 851 avaient été souvent prédits. Rien n'est donc si ordinaire en ce monde que les prophètes et les prophéties. Le mérite est la coïncidence de la prophétie et de l'événement, c'est-à-dire l'à-propos. Tout est là. Je ne veux pas tomber dans la banalité, mais je dirais volontiers qu'il n'y a de prophéties que celles qui s'accomplissent à courte échéance : ce sont celles-là seulement qu'il eût fallu croire ; les