‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 249 sur 251 · Lettre 189e · texte numérisé non relu

Lettre 189e

3. L'Église et Empire romain au quatrième siècle, par M. A. de Broglie, t. p. 287.

4. Fénelon, Lettres spirituelles^ lettre 63^, édition de M. S. de Sacy.

JEAN-JACUUES ROUSSEAU.

Que Rousseau se rassure donc : il n'y a rien d'antisocial dans le christianisme, et l'Évangile n'est pas fait pour détruire VÉtat. Il y a plus : la religion chrétienne aide au salut de l'État ici-bas, en préchant aux individus les voies du salut céleste. Personne en effet ne peut avoir la vertu qui mène au ciel sans que cette vertu, qui réside dans Taccomplissement des devoirs imposés à l'homme, ne serve en même temps au bonheur et à la gloire de TÉtat. Imaginez un État où tout le monde vivrait selon les lois de l'Évangile, c'est-à-dire où chacun ferait son devoir sur la terre: comment cet État ne serait-il pas heureux et puissant ? Mais à quoi tiendrait-il que dans cet État chacun remplirait si bien ses devoirs? Cela tiendrait évidemment à ce que l'homme croirait à quelque chose de supérieur à l'État, c'està-dire à Dieu, à une loi distincte de la loi politique, c'est-à-dire à la loi religieuse; cela tiendrait à la séparation de ce que nous devons à Dieu et de ce que nous devons à César ; cela tiendrait enfin à ce que le christianisme ne livre pas l'homme tout entier à l'État et qu'il en réserve la meilleure partie, c'està-dire les facultés religieuses de l'âme, le besoin et le droit que l'homme a de croire librement au Dieu de sa conscience. Or, prenons-y bien garde, c'est avec cette partie de l'âme humaine que le christianisme élève et affermit tout le reste de notre être, c'est par là même qu'il viviQe et qu'il sauve l'État ; c'est par là que le chrétien soutient le citoyen. Pour remplir vos devoirs envers l'Etat, prenez, dit la loi chrétienne, prenez votre force dans la foi que vous avez en Dieu, Des deux moyens, quel est le plus efficace ?

En s'appropriant Thomme tout entier, l'État en anéantit la plus grande et la meilleure partie. Nous ne valons pas en effet ici-bas par notre titre seulement de citoyens; nous valons par notre titre de mari, de père, de fils, d'ami ; nous valons par notre foi en Dieu ; nous valons enfin par nos affections humaines et par nos espérances célestes : c'est là notre force, notre joie; ce sont là nos devoirs et nos droits. Que fait l'État de tout cela? Il le détruit, et il espère qu'avec des âmes ainsi mutilées et desséchées nous serons de meilleurs citoyens ! On me répond que l'État n'anéantit aucune de nos affections ni aucun de nos droits; il veut seulement que nous mettions tout en commun. Mettre en commun ces affections qui ne vivent que dans le moi de chacun de nous, aimer sa famille dans l'État et après l'État adorer son Dieu dans l'État et sous la loi de l'État, ou détruire ces douces et saintes affections, c'est pour moi la même chose. La société moderne est fondée tout entière sur cette réserve que l'individu fait de ses affections et de ses droits particuliers en s'associant avec d'autres individus pour composer un État. Loin de donner tout à l'État, il réserve tout ce qu'il ne donne pas par un consentement et une loi particulière. Dans la société antique, l'homme était avant tout citoyen; dans la société moderne, l'homme est d'abord père de famille, adorateur de Dieu, propriétaire même; il est citoyen ensuite. L'État n'a que ce que la famille et l'Église lui laissent.

(( Les anciens, dit Benjamin Constant dans son excellent ouvrage de VEsp^nt de conquête et d usurpation^ les anciens trouvaient plus de jouissances dans

leur existence publique et ils en trouvaient moins dans leur existence privée. En conséquence, lorsqu'ils sacriliaient la liberté individuelle à la liberté politique, ils sacrifiaient moins pour obtenir plus. Presque toutes les jouissances des modernes sont dans leur existence privée: l'immense majorité, toujours exclue du pouvoir, n'attache nécessairement qu'un intérêt très-passager à son existence publique. En imitant les anciens, les modernes sacrifieraient donc plus pour obtenir moins. »

Où est la cause de la prépondérance de l'individu sur rÉtat dans la société moderne? La cause ou plutôt la faute, dit Rousseau, en est au christianisme, qui a rompu l'unité de TÉtat en donnant à l'hojnme une autre patrie que celle qu'il a sur la terre, en lui enseignant qu'il a un autre maître que César. La cause ou plutôt le mérite, disons-nous, en est au christianisme, qui a établi l'indépendance de l'âme humaine en mettant la liberté dans Tindividu, au lieu de la mettre dans le citoyen. « J'étais libre, dit le citoyen, car j'étais, souverain. » Oui, vous étiez souverain dans vos petites républiques de dix mille âmes ; mais partout ailleurs vous étiez esclave. Et comme il n'y avait de républiques qu'en Grèce et en Italie, comme partout ailleurs c'étaient de grands empires, composés de millions d'esclaves sous un seul maître, il s'ensuit évidemment que dans le monde antique lui-même, dans ce monde qu'on nous représente comme celui de la liberté, l'esclavage avait la majorité, et qu'il y avait des millions d'individus esclaves pour quelques citoyens souverains. En mettant la liberté dans l'individu au lieu

de la mettre dans le citoyen, le christianisme a donc profité au grand nombre. Dans la société moderne, où les grands États sont aussi beaucoup plus nombreux que les petites républiques, c'est aussi à l'individu qu'il faut donner la liberté et non au citoyen, car de cette manière seulement vous servirez la cause du grand nombre. Dans la société moderne, établir l'idée de la souveraineté absolue de l'État, ce n'est * pas donner cette souveraineté aux citoyens et à tout le monde, c'est infailliblement la donner à quelqu'un sur tout le monde. Aussi tous les raisonnements de Rousseau sur la souveraineté du peuple et sur la souveraineté de TÉtat aboutissent très-facilement au despotisme.

Il est temps de résumer et de conclure cette discussion. Nous avons mis en présence la doctrine de la souvcTaineté illimitée de l'État, qui est la doctrine du Contrat social, et la doctrine de l'indépendance de l'individu, qui est la doctrine chrétienne. Non point que, selon l'Évangile, l'individu soit indépendant de toute loi , et de tout droit : il est soumis aux lois éternelles de la justice; mais ces lois-là n'ont point de représentant absolu et perpétuel sur la terre, pas plus le peuple souverain que le roi sacré à Reims. Et même c'est parce qu'elles n'ont aucun

représentant absolu et perpétuel ici-bas, que Dieu les a gravées dans la conscience de l'homme. Il les a mises là, ne voulant pas les mettre ailleurs et sachant bien que c'est encore là qu'elles se conservaient le mieux et s'altéraient le moins.

J'entends d'ici les docteurs de la souveraineté de l'État : Niez- vous donc, me disent-ils, la souveraineté du peuple ? — Oui ! — Et la souveraineté du droit divin ? — Oui ! — Vous niez donc toute souveraineté ici-bas ? — Assurément ; je nie qu'il y ait ici-bas une souveraineté quelconque absolue et illimitée, ce qui veut dire tout simplement, prenez-y garde, que je nie qu'il y ait personne qui soit Dieu ici-bas. Je nie la doctrine de la souveraineté à cause de son principe et à cause de ses effets : à cause de son principe, la souveraineté suppose la perfection, car il serait absurde de croire qu'il y ait le pouvoir de tout faire là où il n'y aurait pas en même temps le pouvoir et le devoir de tout bien faire. Or où est donc la perfection sur la terre? où est la justice absolue ? où est la bonté parfaite ? Elle n'est pas dans l'homme: comment serait-elle dans les hommes réunis ? Comment le tout pourrait-il avoir ce que n'ont point les parties de ce tout ? [1 n'y a donc point de souveraineté ici-bas, puisqu'il n'y a point ici-bas de droit absolu et parfait. Le cœur de l'homme n'en est point capable, et la société par conséquent n*en est point capable non plus. Dieu seul est souverain, parce que Dieu seul est parfait, et voilà pourquoi nous demandons dans la divine prière que le règne de Dieu arrive, parce que c'est en Dieu seul qu'est la souveraineté légitime.

Je répudie la doctrine de la souveraineté illimitée sur la terre à cause de ses effets, car aussitôt qu'elle est établie quelque part sur la terre, elle devient l'objet de toutes les ambitions: ambitions sacerdotales, ambitions princières, ambitions démocratiques, et enfin, pour écraser les autres, ambitions militaires. Les souverains tombent, mais la souveraineté ne tombe pas; chacun s'empresse de la sauver de ses chutes, afin de l'avoir à son tour. Le peuple nie la souveraineté de droit divin, et les rois de droit divin nient la souveraineté du peuple, mais, peuple ou rois, tout le monde croit qu'il doit y avoir quelque part la souveraineté sur la terre, idée fatale qui perpétue la tyrannie à travers le changement des tyrans î Que de fictions singulières ! que de sophismes étranges pour expliquer l'existence de cette souveraineté illimitée ! Tantôt c'est Dieu qui passe dans un homme, et un couronnement se change en sacrement ou en apothéose; tantôt c'est le peuple lui-même qui passe dans un homme ou dans quelques hommes : c'est la nation qui se fait individu, ou Comité de salut public, ou gouvernement provisoire, ou qui même se fait ville, car je me souviens d'avoir lu, dans le Bulletin de la République publié au mois d'avril 1848 par le ministère de l'intérieur, ces phrases caractéristiques : « Paris se regarde avec raison comme le mandataire de toute la population du territoire national Si les influences sociales pervertissent le jugement ou trahissent le vœu des masses dispersées et trompées par Féloignement, le peuple de Paris se croii et se déclare solidaire des intérêts de toute la na-

tion*. » Celui qui écrivait ces phrases comprenait bien la souveraineté du peuple, qui n'existe qu'à la condition d'être usurpée et exercée par quelqu'un.

Quand quelqu'ua ou quelques-uns se sont ainsi emparés de la souveraineté illimitée qu'on fait résider dans le peuple, et qu'ils s'en déclarent les représentants, n'attendez plus ni modération ni justice. Le fanatisme dispense de tout scrupule les partis qui parlent au nom du peuple. Ils sont le peuple: qui donc oserait s'opposer à la volonté du peuple, et surtout à la volonté du souverain? De là cette maxime si chère aux docteurs de 93 : Ja volonté du peuple est le droit et la justice elle-même. Cette volonté, qui la discernera et la déclarera? Hélas! celui qui l'imposera par la force et par la terreur, tantôt Robespierre et tantôt Tallien, tantôt la Convention et tantôt, comme en 4 848, la ville de Paris se déclarant la mandataire de la France, ou plutôt le Bulletin de la République se déclarant le mandataire de Paris et de la France I Misérable mirage en effet que ce prétendu exercice de la souveraineté du peuple ! On parle du peuple et de la nation, les mots sont gros et pompeux; vous approchez: derrière le peuple et la nation, il n'y a qu'un homme ou deux, et souvent même il n'y a qu'une écritoire insolente.

En vain, Rousseau, effrayé du pouvoir qu'il confère à l'État ou à ceux qui se sont déclarés les représentants de l'État, essaye de restreindre la souveraineté qu'il a créée. Ses restrictions sont impuissantes.

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