‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 248 sur 251 · Esprit des lois, liv. xxiv, chap. 6. n · texte numérisé non relu

Esprit des lois, liv. xxiv, chap. 6. n

se croise pas les bras devant les événements; il agit, parce que Dieu lui prescrit l'action, puisqu'il lui impose le travail et le devoir. Il supporte ses peines, il soulage celles des autres ; il a la résignation pour lui-même, et la charité pour son prochain. Tout cela fait un bon citoyen, un homme utile à ses concitoyens, et non un indifférent.

Quand même tous les citoyens de votre État chrétien seraient bons ei vertueux, dit Rousseau, il suffit d'un seul ambitieux , d'un Catilina ou d'un Gromw^ell, pour tout perdre. « Geîui-là très-certainement aura bon marché de ses pieux compatriotes. La charité chrétienne ne permet pas aisément de penser mal de son prochain. Dès qu'il aura trouvé, par quelque ruse , l'art de leur en imposer et de s'emparer d'une partie de l'autorité publique, voilà un homme constitué en dignité ; Dieu veut qu'on lui obéisse... On se ferait conscience de chasser Tusurpateur ; il faudrait troubler le repos public, user de violence, verser du sang; tout cela s'accorde mal avec la douceur du. chrétien. Et après tout qu'importe qu'on soit libre ou serf dans cette vallée de misères? L'essentiel est d'aller en paradis, et la résignation n'est qu'un moyen de plus pour cela. » L'hypothèse est singulière : un seul méchant au milieu d'un peuple d'hommes vertueux, et réussissant parce qu'il est le seul et unique méchant de son peuple, car s'il y a deux méchants ou deux violents, l'hypothèse croule! S'il y a un César, en effet, il peut y avoir un Brutus, ou même, s'il y a un Catilina , il peut y avoir un Cicéron. L'hypothèse ne sert au raisonnement de Rousseau que si son mé-

chant est seul et tout à fait seul ; c'est par là qu'il se fait tyran. Mais, à suivre cette bizarre hypothèse, voilà, si je ne me trompe, un tyran bien embarrassé, car enfin à quoi emploiera-t°il son pouvoir? A avoir beaucoup de plaisirs et beaucoup de richesses ? Alors il lui faudra des instruments qui servent à ses plaisirs et à ses usurpations; il lui faudra des corrupteurs et des corrompus. Où les trouvera-t-il ? Dans tous ces vrais chrétiens qui l'entourent? Alors ils ne le seront plus, et gare au tyran le jour où il aura mécontenté, ou outragé, ou dépouillé ses dupes d'hier, ses esclaves d'aujourd'hui, ses meurtriers de demain ! Poussez jusqu'au bout l'hypothèse de Rousseau, elle vous présente ou un tableau à la fois édifiant et comique : Caligula forcé de faire le bien et d'être vertueux, parce qu'il ne peut pas imposer le vice à ses sujets, ou un spectacle tragique et consolant, Héliogabale tué par les ministres mêmes de ses plaisirs.

Les chrétiens, continue Rousseau, ne peuvent pas être de bons soldats. « Ils savent plutôt mourir que vaincre; qu'ils soient vainqueurs ou vaincus, qu'importe? La Providence ne sait-elle pas mieux qu'eux ce qu'il leur faut ? » Rousseau est-il le premier qui ait refusé aux chrétiens le mérite d'être de bons soldats ? NoU;, ces reproches sont aussi vieux que le christianisme. Les païens du temps de saint Augus- . tin disaient aussi que l'Évangile était contraire au courage militaire et condamnait la guerre. « Vous ne devez jamais rendre le mal pour le mal, disaient les païens aux chrétiens. Quand vous êtes frappés sur une joue, vous devez tendre l'autre ; quand on vous

prend votre tunique, vous devez donner votre manteau. Gomment avec ces maximes avoir des soldats courageux, et comment faire la guerre^ ?» A ces arguments, qui sont exactement les mêmes que ceux de Rousseau, que répondait saint Augustin? Il y a, disait-il, des guerres justes et des guerres injustes. Si l'Évangile condamne les guerres injustes, où est le mal? Et si l'Évangile veut que les guerres, même celles qui sont justes, soient faites dans un esprit de douceur et d'humanité, selon ce que nous appelons de nos jours les lois de la civilisation, où est le mal encore ? Or, pour être faites dans cet esprit d'humanité , ne faut-il pas qu'elles soient faites par des chrétiens plutôt que par des barbares ^ ? Il faut donc des soldats chrétiens. « Si l'Évangile condamnait toutes les guerres, il dirait aux soldats de jeter leurs armes et de se dispenser du service militaire. Il leur dit au contraire : Ne frappez personne, ne faites tort à personne; contentez- vous de votre paie. » Puis, défendant hardiment la guerre, une fois qu'il l'a réglée selon l'esprit du christianisme : « Que reprochez-vous à la guerre? dit saint Augustin. Le goût du mal, la cruauté de la vengeance, un esprit implacable et altéré de sang, l'ardeur de la révolte, la passion de domiiler, voilà ce qu'il faut blâmer dans la guerre, voilà les passions qu'il faut interdire à la guerre ; mais quand la guerre se fait pour punir ces passions elles-mêmes, quand elle se fait par les

t. Lcltros de saint Augustin. Voyez la 138^ à Marcellin. 2. « Misericorditcr cnirn, si fieri possct, etiam bclla gererentur a bonis. » Ibid.

bons contre les méchants, la guerre est dans l'ordre des choses humaines ^ » « Chacun ici-bas a sa mission : le prêtre prie pour nous contre les ennemis invisibles, et le soldat combat pour nous contre les barbares^. y> Telle est partout la doctrine de rÉglise. Le christianisme n'est pas venu détruire les devoirs de la vie civile; il est venu leur donner une sanction plus haute, et un des articles du concile d'Arles, sous Constantin, exclut de la communion les soldats qui quittent leurs armes même pendant la paix^. Non-seulement l'Église veut que les chrétiens soient soldats quand il le faut, elle ne veut même pas que les soldats chrétiens prennent des airs de prêtres et de moines ; elle sait que chaque profession a son allure. C'est l'intérieur surtout de l'homme de guerre que la loi chrétienne doit régler; elle lui laisse à l'extérieur la liberté qu'il doit avoir. « Il faut, écrit Fénelon à un officier qui revenait à la religion, mais qui y revenait par une tristesse austère, il faut vous résoudre à mener une vie plus active que la vôtre. Vous devez voir les gens de votre condition ; il faut être gai, libre, affable ; rien de timide ni de sauvage. Demandez à Dieu qu'il vous ôte votre air timide et trop composé... Ne prenez point la piété par un certain sérieux triste, austère, contraignant^. »

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