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souvenirs que Jean-Jacques, le soir, emportait des salons et les retours qu'il y faisait sur lui-même. Cette froideur et cette réserve qu'il s'étonne de trouver dans le monde à côté de la politesse, il en a souffert, parce que, dans son inexpérience, il a pris la politesse pour l'affection, et qu'il a voulu du premier coup donner son âme aux hommes qui lui donnaient la main, ou son cœur aux dames qui lui faisaient la révérence. Puis, ayant vu qu'il s'est trompé, il s'est jeté dans les soupçons et dans les craintes; il s'y jettera chaque jour davantage, et il finira par voir partout des ennemis et des traîtres. Ici nous n'en sommes encore qu'à ses premiers désappointements, qu'il érige en griefs généraux contre la politesse et l'urbanité. « On ne profanera plus, ditil^ par des jurements le nom du maître de l'univers, mais on l'insultera par des blasphèmes, sans que nos oreilles scrupuleuses en soient offensées. » J'entrevois encore dans cette phrase le souvenir des conversations du monde philosophique. Cependant le reproche est adressé au siècle en général plutôt qu'aux gens de lettres en particulier; mais voici qui se rapporte entièrement à eux : « On ne vantera pas son propre mérite, mais on rabaissera celui d'autrui; on n'outragera point grossièrement son ennemi, mais on le calomniera avec adresse... Il y aura des vices proscrits, des vices déshonorés; mais d'autres seront décorés du nom de vertus ; il faudra les aimer ou les affecter. Vantera qui voudra la sobriété des sages du temps; je n'y vois pour moi qu'un raffinement crintempérance autant indigne de mon éloge que leur artificieuse simplicité. » Et, comme si Rous-

seau craignait qu'on ne reconnût pas ici les modèles qui ont servi à sa peinture, il ajoute en note une phrase de Montaigne sur les gens d'esprit qui se font les parasites des grands seigneurs, métier trèsmesséant à un homme d'honneur, dit Montaigne; sur quoi Rousseau conclut par ces mots : C'est le métier de tous nos beaux esprits, hors un ^

En attaquant ainsi les httérateurs du temps, Rousseau ne cédait pas seulement à l'envie naturelle que, dans la littérature comme ailleurs, le second rang a contre le premier : il prenait une attitude particulière qui ne fut pas inutile à son succès. Les philosophes avaient beaucoup d'ascendant et de crédit dans le monde : les grands seigneurs et les financiers les courtisaient; cependant ils avaient aussi leurs ennemis, et ils s'en faisaient par leur pouvoir même ou par la façon dont ils l'exerçaient. Tl y avait des salons qui se piquaient d'avoir de l'esprit et de ne pas obéir aux philosophes. Ce fut une bonne fortune pour ces oppositions ou ces rivalités de salons de trouver au sein même de la littérature un homme qui, avec une force et une audace singulières, jetait le gant aux littérateurs et à la littérature elle-même. Aussi Rousseau eut-il, dès son début, un grand parti dans le monde; il eut ses grands seigneurs comme Voltaire : il eut le prince de Conti, le duc et la duchesse de Luxembourg, madame de Bouffler3 et bien d'autres. Ce ne fut pas son discours seulement qui

1 . Quel est ce bel esprit qui était seul resté homme d'honneur selon Rousseau ? A cette époque c'était Diderot ; mais, avec les soupçons de Rousseau, l'exceplioii ne dura pas longtemps»

les lui donna, ses autres ouvrages y furent pour beaucoup ; mais son discours disposa en sa faveur la partie du monde qui n'aimait pas les philosophes. Remarquons seulement qu'à la différence de Voltaire, Rousseau n'avait rien de ce qu'il fallait pour garder les protecteurs qu'il s'était faits et pour s'en servir. Voltaire, avec ses grands seigneurs, savait être demi-client et demi-patron; il se prêtait, et ne se donnait pas. Rousseau se donnait aux grands avec une confiance étourdie qui se changeait bientôt en défiance atrabilaire.

Les traits de satire contemporaine répandus çk et là dans le discours de Jean-Jacques Rousseau ne doivent donc pas être pris seulement comme des boutades de mauvaise humeur ou de jalousie; ils ont plus de portée, fis montrent que les philosophes et la philosophie du jour viennent de rencontrer un adversaire, et que cet adversaire a son parti, adversaire dangereux à ses amis comme à ses ennemis, contradicteur de l'irréligion sans oser être chrétien, essayant de ramener son siècle vers les idées pieuses, mais le laissant dans le vague; en même temps preneur effréné de l'insurrection et de la démocratie^ et travaillant avec plus de hardiesse et d'effet que personne à la ruine de l'ancienne société ou même de tout ordre social, plus destructeur enfin que personne, parce qu'il a la prétention de tout rebâtir. Ces divers traits de la doctrine de Jean-Jacques Rousseau percent partout dans son discours contre les sciences et les arts, mais ils y sont mêlés et confondus. Le siècle ne comprit pas d'abord toute la doctrine de Jean-Jacques Rousseau, puisque Rousseau

n'en montrait encore qu'une partie, et il s'attacha surtout à ce qui piquait le plus sa malignité et sa curiosité : à la satire des littérateurs et à la censure des lettres.

Attaquer Tutilité des sciences et des arts, c'était attaquer dans ses fondements l'éducation que^ depuis trois cents ans, l'Europe donne â ses enfants, et qu'Athènes et Rome donnaient aussi à la jeunesse grecque et à la jeunesse romaine. Les exercices du corps avaient dans l'éducation antique plus de place que dans l'éducation moderne; mais l'étude des sciences et des lettres faisait le fond de l'éducation antique comme de l'éducation moderne. Les anciens avaient-ils tort? Oui, selon Rousseau, et nous avons encore plus tort que les anciens. Nous ne songeons qu'à développer l'intelligence, et nous oublions trop les exercices du corps. De là des esprits raffinés et prétentieux, des corps chétifs et par suite des âmes faibles et molles. De même qu'aux fortes épées il ne faut pas des fourreaux de soie, de même aux âmes énergiques il faut des corps robustes. Si Jean- Jacques Rousseau veut proscrire les éducations efféminées qui énervent le corps sous prétexte de rendre l'esprit plus souple et plus délicat, s'il veut établir un juste équilibre entre le développement de la force physique et la force intellectuelle, je suis tout à fait de son avis. Je me souviens qu'en Allemagne le professeur Jahn, en 1811 et en i812, disait aux jeunes étudiants de l'université qui frémissaient sous le joug des Français : « Faites de la gymnastique, et ne faites pas seulement de la théologie et de la philosophie. Fortifiez vos corps pour la guerre, si vous

voulez délivrer vos âmes; sachez manier les lourdes^ épées, et ne maniez pas seulement les livres. » Jahn avait raison, et ce sont ces jeunes étudiants endurcis et fortifiés par une gymnastique généreuse qui délivrèrent l'Allemagne. Mais Jalin, qui disait aux étudiants d'apprendre à manier le fusil et le sabre, ne leur disait pas de brûler leurs livres et leurs cahiers. Il leur conseillait de fortifier leurs corps, mais il ne leur demandait pas d'abrutir leurs âmes et d'étouffer leurs esprits. La force physique a grand tort de mépriser la force intellectuelle; elle en a grand besoin pour se soutenir et pour s'accroître. Si Jahn n'avait jfait que des Hercules brutaux et sauvages, ces grossiers batailleurs n'auraient pas été capables de l'enthousiasme libéral et patriotique qui a fait la force des Allemands en 1813. Un homme qui a un nom éminent dans les annales des Chambres législatives et qui est un observateur habile et pénétrant, M.Hippolyte Passy, me disait un jour qu'il avait remarqué que, dans la retraite de Moscou, les officiers résistaient plus longtemps et mieux que les soldats aux maux de toutes sortes qui accablaient l'armée. Ils se décourageaient moins vite, et la force morale venait chez eux en aide à la force physique. Ils avaient deux ressources au lieu d'une : ce sont ces deux ressources que l'éducation doit nous ménager. Rousseau a raison de vouloir que dans Téducation on songe au corps; il a tort de vouloir qu'on néglige l'esprit, et je reconnais bien là le génie révolutionnaire, c'est-àdire hautain et intolérant, de Jean-Jacques Rousseau. Les révolutionnaires ne savent jamais que remplacer un excès par l'excès contraire. L'éducation

était trop lettrée, ils la font toute matérielle et toute mécanique.

Rousseau blâme fort les collèges : c'est là que la ] jeunesse s'énerve et s'etîémine à apprendre «des langues qui ne sont en usage nulle part, à composer des vers qu'à peine les enfants pourront comprendre... » Et il cite le mot de Montaigne : c( J'aimerois mieux, disait Montaigne, que mon écolier eût passé le temps dans un jeu de paume; au moins le corps en seroit plus dispos. » Que veulent dire Montaigne et Rousseau? Croient-ils par hasard que le collège ne soit pas un lieu où le corps s'habitue à devenir dispos? L'éducation lettrée est un bien ou un mal : grande question ! Mais, une fois l'éducation lettrée adoptée, elle comporte, au collège mieux qu'ailleurs, ces exercices du corps qui doivent tempérer la fatigue des exercices de l'esprit. Nulle part la gymnastique, et je parle ici de la gymastique naturelle, de celle qui se trouve dans les jeux des enfants, dans la course, le saut, la balle, etc., n'a plus de part qu'au collège. L'éducation lettrée qui se donne dans l'intérieur de la famille efféminé les enfants, je le reconnais; mais ce n'est pas parce qu'elle est lettrée, c'est parce qu'elle est molle. L'éducation lettrée au contraire, telle qu'elle se donne dans les collèges, peut avoir pour l'esprit les inconvénients de la littérature; mais elle n'a pas pour le corps l'inconvénient de l'affaiblir par la mollesse : elle le rend dispos et fort, et du même coup elle donne à l'âme les qualités que l'âme prend volontiers dans la compagnie d'un corps robuste et ferme qui ne craint pas la fatigue et le danger.

Montaigne, avant Rousseau, avait blâmé le trop de science enseignée aux enfants, et le même homme qui atantprofité des Grecs et des Latins se moquait fort gaiement des petits sçavanteaux de collège. Yoyezle, dit-il, revenir de là, après quinze ou seize ans employés; il n'est rien si mal propre à mettre en besogne; tout ce que vous y reconnaissez davantage, c'est que son latin et son grec Tont rendu plus sot et présomptueux qu'il n'était parti de la maison. Il en devait rapporter l'âme pleine; il ne Fen rapporte que bouftie, et l'a seulement enflée, au lieu de la grossir. » Montaigne ici se moque des pédants et non des jeunes gens instruits. Il y a beaucoup de sots dans le monde qui le sont sans l'aide du grec et du latin, et il serait trop commode de croire que, pour éviter d'être ridicule, il suffit d'être ignorant. Montaigne a raison de critiquer les pédants : ils ne sont bons à rien; mais chaque métier a ses pédants : j'ai vu des pédants de boudoirs et de salons, car la pédanterie consiste à faire une science et un métier de ce qui devrait rester un goût et un plaisir. Les lettres aussi doivent servir à former l'esprit et à l'élever, aie rendre capable de goûter des plaisirs nobles et délicats, et non à l'embarrasser et à l'engourdir. Les pédants de tout genre, ceux du monde comme ceux du collège, sont ceux qui prennent la forme pour le fond. Blâmer l'éducation pédantesque, ce n'est pas blâmer l'éducation lettrée, c'est en blâmer un des défauts ou des ridicules.

La gymnastique ou les exercices du corps relevés du discrédit où ils étaient tombés peu à peu, grâce à la mollesse du siècle, dans l'éducation privée bien

plus que dans Téducation publique ; la pédanterie raillée et critiquée, après Montaigne, comme étant rinévitable effet de l'éducation lettrée, tandis qu'elle en est l'abus et la ruine; par conséquent une idée vraie^ c'est-à-dire le danger de taire des sybarites ou des pédants, poussée avec une exagération déclamatoire jusqu'au paradoxe, jusqu'à la manie de ne priser que les athlètes et les ignorants, et de prendre la force du corps pour un signe certain de la fermeté de l'âme, voilà le premier point que nous devons indiquer dans le discours de Jean- Jacques Rousseau. Venons au second, et essayons d'indiquer également I dans ce second point ce qu'il y a de vrai et ce qu'il y a de faux.

j La question de la liberté de la presse tient une

I grande place dans l'histoire politique de l'Europe depuis plus de soixante ans. Jean-Jacques a le mé-

! rite, dans son discours, d'avoir prévu la gravité de cette question ; mais ne croyons pas qu'il soit favorable à la liberté de la presse. L'apôtre de la démocratie excessive est l'implacable adversaire de la liberté de la presse, et je n'en suis pas étonné. Le principe fondamental des gouvernements démocra-

j tiques est l'idée qu'il y a un droit dans la fouie, qu'elle soit instruite ou qu'elle soit ignorante. Chaque homme venant dans ce monde a le droit de donner son avis et son vote sur les affaires de FÉtat, non pas à titre d'homme sage et avisé, d'homme savant et éclairé, mais à titre d'individu. Avec cette idée, peu importe que les hommes soient instruits ou ignorants, puisqu'ils n'en sont pas moins souverains. Avec cette idée, l'instruction est une sorte de super-

llu et (le luxe inutile dans un État, et souvent mênne dangereux. Or, si Tinstruction est inutile, si la littérature est un mal plutôt qu'un remède, à quoi bon la liberté de la presse, qui esi un moyen de propager la science? à quoi bon l'imprimerie, qui est un moyen de conserver la science? Ecoutons Jean-Jacques Rousseau : « A considérer les désordres alFreux que l'imprimerie a déjà causés en Europe, à juger de l'avenir par le progrès que le mal lait d'un jour I à l'autre, on peut prévoir aisément que les souverains ne tarderont pas à se donner autant de soin pour bannir cet art terrible de leurs Etats quils en ont pris pour Vy introduire. Le sultan Aclimet, cédant aux importunités de quelques prétendus gens de goût, avait consenti d'établir une imprimerie à Gonstantinople; mais à peine la presse fut-elle en train, qu'on fui contraint de la détruire et d'en jeter les instruments dans un puits. On dit que le calife Omar, consulté sur ce qu'il fallait faire de la bibliothèque d'Alexandrie, répondit en ces termes : a Si les livres de cette (( bibliothèque contiennent des choses opposées à (( l'Alcoran, ils sont mauvais, il faut les brûler; s'ils (( ne contiennent que la doctrine de l'Alcoran, « brûlez-les encore; ils sont superflus. » Nos savants ont cité ce raisonnement comme le comble de l'absurdité. Cependant supposez Grégoire le Grand à la place d'Omar, et l'Évangile à la place de l'Alcoran; la bibliothèque aurait été brûlée, et ce serait peutêtre le plus beau trait de la vie de cet illustre pontife. » Quel bizarre mélange de sagacité et de paradoxe! De sagacité politique, quand il prévoit que la liberté de la presse va devenir bientôt le souci des

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hommes d'État ; de paradoxe grossier, quand il a Tair de croire ou de dire que le seul moyen d'affran-

j chir les États des soucis que peut leur causer la liberté de la presse est de supprimer l'imprimerie et de brûler les livres. UÈrnik a été brûlé ; cela a-t-il empêché les doctrines de Jean-Jacques Rousseau de

I se répandre? Eh! dira Jean-Jacques, le mal n'est pas d'avoir brûlé V Emile; le mal est de n'avoir brûlé que VÉmile. Un seul livre suffit : l'Orient aura TAlcoran, et l'Occident l'Évangile. C'est assez! — Vous vous trompez, Jean-Jacques! c'est trop, car il suffit d'un livre et de douze hommes qui le lisent et le commentent ensemble pour convertir de proche en proche le monde entier. Ce nesont pas les livres qu'il faut supprimer, c'est l'esprit humain qu'il faut détruire, l'esprit qui réfléchit et qui raisonne, la bouche qui parle et l'oreille qui écoute. Nous touchons déjà presque à la grande maxime du discours sur l'inégalité des conditions : l'homme qui pense est un l animal dépravé. Cette maxime perce partout dans le premier discours de Jean-Jacques. Prenez en effet la prosopopée de Fabriciuset dépouillez-la de la pompe \ déclamatoire du langage. Quel est le fond de toute cette rhétorique? L'instruction est un fléau, l'intelligence est un danger, l'ignorance est la sauvegarde de la vertu. Fabricius met sur le compte de l'esprit humain tous les péchés de la civilisation romaine. Il a grand tort. L'esprit ne pèche pas seul en ce monde; le corps pèche aussi, et les péchés mortels se partagent fort également entre les deux portions de notre être. Être ignorant est le moyen assurément de ne pas aimer les arts; mais ce n'est pas le moyen de ne

pas être gourmand ou libertin. Le corps a sa corruption qui ne vaut pas mieux que celle de Tesprit ; elle est plus grossière, elle n'est pas moins dangereuse. 0 Fabricius, vous voulez chasser les philosophes et les rhéteurs grecs ; mais vous n'aurez rien fait, si vous ne chassez pas du même coup les cuisiniers de Sicile et les danseuses de l'Ioniel Que dis-je les chasser de Rome? Ce n'est rien faire encore, si Rome va avec ses légions les chercher en Grèce et en Asie. Si Rome veut garder sa pauvreté et son honnêteté, il faut que Rome garde son étroite enceinte, et s'enferme entre ses sept collines. Il faut que le Capitole soit le couvent où elle emprisonne sa vertu, et non le palais d'où elle commande à Funivers.

Jean-Jacques Rousseau avait attaqué vivement les sciences et les lettres, qui étaient l'objet de la foi, et je dirai volontiers de la superstition du dix-huitième siècle. Il fut donc attaqué à son tour de tous les côtés. Les injures et les railleries commencèrent l'attaque comme toujours, puis vinrent les raisonnements. La discussion que Jean-Jacques Rousseau soutint contre ses adversaires de toutes sortes est plus curieuse, selon moi, que son discours. Le discours appartient presque entièrement au paradoxe et à la rhétorique. Dans la discussion, il est plus sage, parce qu'il sent que c'est le moyen d'être plus fort, et ce qu'il y a de vrai dans ses réflexions sur la trop grande part que le dix-huitième siècle faisait aux sciences et aux lettres parait d'autant mieux, que Jean-Jacques a soin de le séparer de tout paradoxe. Il restreint et corrige sa thèse, afin de la mieux défendre, et il

change en une vérité de bon sens et d'expérience son paradoxe de rhéteur.

« Gardons-nous de conclure, dit-il à la fin de sa réponse au roi de Pologne Stanislas, qui, en véritable prince philosophe du dix-huitième siècle, avait cru devoir prendre fait et cause pour les sciences et les lettres, gardons-nous de conclure qu'il faille aujourd'hui brûler tout^ les bibliothèques, et détruire les universités et les académies ^ ; nous ne ferions que replonger l'Europe dans la barbarie, et les mœurs n'y gagneraient rien. Les vices nous resteraient, et nous aurions l'ignorance de plus. C'est avec douleur que je vais prononcer une grande et fatale vérité : il n'y a qu'un pas du savoir à l'ignorance, et l'alternative de Tun à l'autre est fréquente chez les nations ; mais on n'a jamais vu de peuple une fois corrompu revenir à la vertu. En vain vous prétendriez détruire les sources du mal ; en vain vous ôteriez les éléments delà vanité, de l'oisiveté et du luxe; en vain même vous ramèneriez les hommes à cette première égalité, conservatrice de l'innocence et source de toute vertu : leurs cœurs une fois gâtés le seront toujours; il n'y a plus de remède, à moins de quelque grande révolution, presque aussi à craindre que le mal qu'elle pourrait guérir, et qu'il est blâmable de désirer et impossible de prévoir. Laissons donc les sciences et les arts adoucir en quelque sorte la férocité des hommes qu'ils ont corrompus..,, Leslnmières du mêla Que disait donc aux Romains Fabricius? Hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres, brisez ces marbres, brûlez ces tableaux !

chant sont encore moins à craindre que sa brutale stupidité ^ »

J'ai voulu citer tout entier ce curieux passage; je dois faire maintenant deux observations : Tune qui touche à la méthode et ce que j'appellerai volontiers la tactique de Jean -Jacques Rousseau, l'autre qui touche au fond même de ses idées.

Voici la première.

Rousseau a mis le paradoxe au frontispice de tous ses ouvrages, pour attirer les yeux du public; il a mis le bon sens au fond de l'édilice et comme dans le sanctuaire. Mais le plus grand nombre de ses lecteurs s'arrête dans le vestibule , sans passer plus avant. Cette manière de se servir du paradoxe comme d'un appât pour la curiosité publique est visible dans le discours sur les sciences et les lettres, quand on rapproche ce discours de la controverse qu'il produisit. Dans le discours^ Jean-Jacques Rousseau excommunie sans hésiter les sciences et les lettres; dans la discussion, il leur fait grâce. Dans le discours, les sciences et les lettres sont un fléau; dans la discus* sion, Rousseau avoue qu'à les détruire^ les choses iraient encore un peu plus mal. Que conclure donc de cet aveu? Qu'il faut conserver les bibliothèques, les écoles, les académies, ne point brûler les tableaux, ne pas briser les statues, mais qu'il ne faut pas croire non plus que le soin des sciences puisse nous dispenser du soin des mœurs, qui est mille fois plus important. La science n'ôte pas la vertu, mais elle ne la donne pas non plus, et les peuples les plus savants

1, Réponse au roi de Pologne, t. XV, p. 181-182. Édition 17 90.

et les plus spirituels ne sont nécessairement ni les plus vertueux, ni les plus vicieux de tous les peuples. Voilà à quelle conclusion de bon sens aboutissait Jean-Jacques Rousseau dans la discussion. De ce côté, la leçon était bonne à donner au dix huitième siècle, qui croyait sincèrement que la science était une bonne œuvre, et que la meilleure manière d'aller dans le paradis, c'était de passer par l'Académie. II était à propos de rendre à la morale la place que lui avait prise la littérature. C'est ce que veut Rousseau; seulement, pour arriver à ce but, qui est bon, il passe par le paradoxe, afia d'attirer la foule sur ses pas. Nous verrons comment, dans chacun des ouvrages de Rousseau, le paradoxe sert toujours ainsi de tambour à la vérité et comment l'auteur s'arrange pour faire du bruit avant et afin de faire du bien.

J'arrive à la seconde observation, qui touche au fond même des idées de Rousseau.

Rousseau aurait voulu que l'homme n'arrivât pas à la science; mais puisqu'il y est arrivé, ce qui est un malheur, il ne veut pas qu'il retourne maintenant à l'ignorance, ce qui serait un autre malheur, et un malheur hideux. Sur ce point, Rousseau est bien convaincu que la pire barbarie est celle qui suit la civilisation. Il a peut-être quelque tendresse pour la barbarie qui précède la civilisation : c'est l'âge d'or des poètes; mais il sait ce que vaut la barbarie qui naît du raffinement même de la civilisation et de ses excès. La barbarie d'avant la civilisation et celle d'après sont également ignorantes; mais l'ignorance de l'une est l'innocence, celle de l'autre est la brutalité. Il y a deux créations poétiques qui me semblent per- I. 6

soimifier admirablement ces deux états si différents de l'humanité : l'une est Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, qui exprime l'innocence; l'autre est le Caliban de Shakspeare, qui exprime la brutalité. Paul et Virginie sont étrangers au monde, et ils ont la grâce et la pureté que nous attribuons aux personnages de l'âge d'or. Caliban au contraire, qui est également étranger au monde et à la civilisation, n'y touche que pour se pervertir. Voyez avec quelle effrayante rapidité il prend les vices des matelots. Ne vous y trompez pas : voilà ce que la civilisation fait de la barbarie,*quand elle y touche. La civilisation ne devient pas meilleure et plus honnête à l'aide du commerce de la barbarie ; c'est la barbarie qui devient elle-même plus méchànte et plus brutale par le commerce de la civilisation. Et qu'on ne croie pas non plus que la civilisation, pour trouver Caliban, ait besoin de l'aller chercher dans les îles désertes : Caliban est partout à côté de nous. Toutes les sociétés civilisées ont leurs sauvages, et le malheur, c'est que ceux qui sont civilisés et ceux qui sont sauvages se touchent et se rapprochent les uns des autres par leurs vices plutôt que par leurs vertus. Un de mes amis qui a vu l'Orient et qui y a vécu me disait fort gaiement, en me parlant des réformes que l'Orient tâchait de faire dans ses lois et dans ses mœurs, en prenant modèle sur la civilisation européenne : c( Oui, ce sont toujours des anthropophages; seulement ils mangent avec des fourchettes. » Ce mot, ingénieux dans son exagération, explique fort bien ce que les sauvages, je dis ceux de notre société occidentale, prennent de la civilisation. Ils en prennent le dehors

et la forme; ils en prennent aussi les vices qu'ils ajoutent aux leurs, et quand les péchés d'en haut arrivent à la portée des passions d'en bas, on dit que la civilisation se répand et s'accroît.

Nous connaissons maintenant la doctrine de Jean- Jacques Rousseau : ne point arriver à la science, mais ne pas non plus retourner à l'ignorance, doctrine qui se prête plus aux regrets qu'aux remèdes, et qui revient à cette grave question qui est un des mystères de la vie humaine : Aurait-il mieux valu pour l'homme qu'il n'y eût ni sciences ni arts dans le monde? ou, pour parler comme la Bible, pourquoi l'homme a-t-il goûté des fruits de l'arbre de la science ? ici, ne craignons pas d'indiquer une ressemblance tout extérieure entre la doctrine chrétienne ét la doctrine de Jean- Jacques Rousseau, afin d'en faire mieux ressortir la différence fondamentale.

La doctrine de Jean-Jacques Rousseau n'a, je le répète, que des regrets et point de remèdes. Il regrette la simplicité et l'ignorance primitives; mais quoi ! cette simplicité et cette ignorance primitives n'existant plus depuis le jour où l'homme, par sa faute, a quitté l'Éden, que faire maintenant? Rien, dit Rousseau, sinon maudire éloquemment la condi- \ tion humaine. Et si vous pressez le philosophe de vous donner cependant quelque règle de conduite, il ajoutera en grondant qu il faut tâcher d'être le moins méchant que l'on peut dans le plus mauvais des mondes possibles. Voilà toute la doctrine morale de Rousseau; avec son principe, il ne peut pas en avoir de plus consolante.

La Bible regrette aussi le jour où l'homme s'est

dépouillé de son innocence et de sa félicité primitives, le jour où le mal et la mort sont entrés dans le monde ; mais elle ne s'ai>réte pas à ce point fatal, et elle ne laisse pas l'homme sur cet écueil désespéré. La promesse de la rédemption accompagne Tarrêt de la condamnation. L'homme a maintenant la science du bien et du mal, c'est sa faute et son malheur; mais il aura aussi une loi qui lui enseignera à faire le bien et à fuir le mal; il aura surtout un rédempteur qui l'y aidera. C'est ainsi que dans la religion l'homme est à la fois puni et consolé, déchu par la liberté humaine et relevé par la grâce divine.

Telle est la ressemblance extérieure et la différence fondamentale de la doctrine de Rousseau et de la loi chrétienne. Selon Rousseau, l'invention delà science est la cause de la déchéance de l'homme; mais il laisse l'homme dans cette déchéance et la déplore sans la réparer. La loi chrétienne montre h la fois le mal et le remède. Elle prend l'homme au péché originel, et elle le conduit à la rédemption.

Croyant que Thomme est mauvais depuis l'invention de la science, et mauvais d'une façon irréparable, Rousseau est forcé de croire que tous les progrès de l'homme dans les sciences et dans les lettres profitent au mal plutôt qu'au bien. « Si les hommes sont méchants par leur nature, dit-il dans sa réponse à M. Bordes, il peut arriver, si l'on veut, que les sciences produiront quelque bien entre leurs mains, mais il est très-certain qu'elles y feront beaucoup plus de mal. Il ne faut point donner d'armes à des furieux. « Gardons-nous donc de développer l'esprit

de l'homme, puisque ce serait développer la méchanceté humaine: point d'écoles, point d'imprimerie, point de livres ; « car premièrement les savants ne feront jamais autant de bons livres qu'ils donnent de mauvais exemples, secondement il y aura toujours plus de mauvais livres que de bons. »

Chose curieuse à remarquer en passant : quand sont arrivés les temps prédits par Jean- Jacques Rousseau, quand la liberté de la presse est devenue un sujet de débat entre les rois et leurs sujets, il y a eu un jour en France, en 1827, où la question a été posée et discutée devant les Chambres dans les mêmes termes que du temps de Rousseau, où quelques-uns ont soutenu, comme Rousseau, qu'il fallait supprimer la liberté de faire de bons livres "pour détruire plus sûrement la liberté d'en faire de mauvais. Que répondait alors M. Royer-CoUard à ces disciples méconnus de Rousseau? «Dans la pensée intime de nos adversaires, il y a eu de l'imprévoyance^ au grand jour de la création, à laisser l'homme s'échapper libre et intelligent au milieu de l'univers : de là sont sortis le mal et l'erreur. Une plus haute sagesse vient réparer la faute de la Providence, restreindre sa libéralité imprudente, et rendre à l'humanité sagement mutilée le service de l'élever à Theureuse innocence des brutes. »

L'innocence des brutes! voilà, en effet, l'avenir A que Rousseau semble souhaiter à l'homme. « Il ne laut point, dit-il, nous faire tant de peur de la vie purement animale^ ni la considérer comme le pire état où nous puissions tomber, car il vaudrait encore mieux ressembler à une brebis qu'à un mauvais ange. »

S'il ne doit point y avoir de livres dans la république de Rousseau, parce que les livres font ordinai- I rement plus de mal que de bien, ils ne faut pas non ! plus que les sujets de Rousseau aillent chercher ailleurs les livres et l'instruction qu'ils ne trouvent pas dans leur pays. Aussi Rousseau défend à ses sujets de voyager, a Si j'étais chef de quelqu'un des peuples de la Nigritie, je déclare que je ferais élever sur la frontière du pays une potence où je ferais pendre sans rémission le premier Européen qui oserait y pénétrer et le premier citoyen qui tenterait d'en sortir. On me demandera peut-être quel mal peut faire à l'État un citoyen qui en sort pour n'y plus rentrer? Il fait du mal aux autres par le mauvais exemple qu'il donne; il en fait à lui-même par les vices qu'il va chercher. De toute manière, c'est à la loi de le prévenir, et il vaut encore mieux qu'il soit pendu que méchant. )) Assurément, il vaut mieux être pendu que méchant, puisqu'il y a un autre monde. Je propose cependant un amendement à la loi de Rousseau : c'est que cette loi sera faite et appliquée par un Dieu, afin que je sois sûr de n'être pendu que si je suis vraiment méchant.

Est-ce tout? Est-ce assez de gênes et de contraintes, assez de privations et d'entraves? non. Cette société 1 qui ne lira pas, qui n'étudiera pas, qui ne voyagera j pas, que fera-t-elle ? — Eh bien ! elle travaillera : le grand mal! — J'entends; mais à quoi tiavaillerat-elle? Aux métiers qui ont besoin des sciences ou des arts? assurément non. Que fera-t-el!e donc ? EUetra- ! vaillera de ses mains, sans se faire aider par aucun outil trop ingénieux, ou qui suppose trop de réflexion

dans l'inventeur ou dans l'ouvrier. On aura soin surtout en travaillant de ne pas le taire pour devenir riche ou pour se distinguer, car s'il va des riches dans la société de Rousseau, ou des hommes qui veuillent se faire un nom, tout est perdu. Point de loisirs qui se puissent donner à la réflexion ou à l'étude, point de supériorité qui fasse qu'un homme vaille mieux qu'un autre et s'en applaudisse. «Dans un État bien constitué, tous les citoyens sont si bien égaux, que nul ne peut être préféré aux autres comme le plus savant ni même comme le plus habile.)) Avezvous jamais vu dans nos villes manufacturières un de ces grands établissements où de la cave au grenier un machine à vapeur fait mouvoir tous les métiers? Les ouvriers sont près de ces métiers agissants, et rattachent les fils qui se cassent. Personne ne pense, personne ne réfléchit, ni l'homme ni la machine, et tout travaille avec une activité infatigable, les mains occupées, l'esprit en repos. Voilà l'image de la société de Rousseau, avec cette différence que la machine à vapeur vient de la science, et qu'à ce titre elle ne doit pas être admise dans l'atelier de Rousseau, et que de plus la machine travaille pour enrichir quelqu'un, ce qui est contraire aussi aux règles d'un état bien constitué. Travailler sans pen"^^ ser, travailler pour ne point s'enrichir et pour ne point se distinguer , travailler comme la fourmi et comme l'abeille, par instinct et non par goût et par émulation, voilà le but final de Thumanité. Quand Dieu a condamné l'homme au travail, il a donné au travail ses dédommagements, la liberté, la science, la richesse, la gloire. Rousseau condamne

riiomme au travail obligé, ignorant, et infructueux.

J*ai indiqué quelle était la ressemblance extérieure et la différence fondamentale entre le principe de la doctrine chrétienne et le principe de la doctrine de Jean-Jacques Rousseau. La différence de régimen'est pas moins grande que la différence de principesentre les deux doctrines, en dépit de quelques ressemblances apparentes.

Rousseau en effet veut que l'homme renonce aux sciences, aux arts, aux lettres, h tout ce qui développe l'esprit et le cœur de l'homme. Le chrétien aime aussi à renoncer au monde et à tout ce qui excite les passions humaines. Rousseau veut que sa

■ république s'isole et s'éloigne du commerce des hommes; il la met dans un désert ou dans une prison pour la maintenir honnête et pure. L'ascétisme chrétien a aussi ses thébaïdes; mais c'est ici que s'arrête la ressemblance et que commence une profonde et heureuse différence. La thébaïde exclut le monde, elle n'exclut pas la science. Saint Jérôme au désert traduit la Bible et correspond avec saint Augustin. La religion sait qu'elle est assez forte pour contenir et pour régler l'esprit; elle n'a pas besoin

/ de l'engourdir et de l'étouffer. Rousseau désespère de la vertu dans la science; c'est au contraire la vertu dans la science qui fait la grandeur des Pères de l'Église. Avec la foi, l'âme humaine n'a pas à craindre de devenir plus mauvaise en devenant plus savante, et, si fougueux que soit le cheval, le frein suffit à le conduire. Il n'y a que les calomniateurs de la religion chrétienne qui prétendent qu'elle est fa-

vorable à rignorance. Quand Jésus-Christ dit ces paroles : «Je vous rends gloire, ô mon Père, seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et de ce que vous les avez révélées aux simples et aux petits \ » entendez bien, dit saint Augustin, le langage du Sauveur; c'est aux simples et aux petits qu'il a révélé ses mystères, et noa pas aux sots, non stultis^ sed parmlis^ aux humbles de cœur et d'esprit, et non pas aux ignorants orgueilleux qui veulent faire de leur bêtise triomphante le niveau de Tesprit humain. Jésus-Christ a condamné les sages et les prudents qui s'enorgueillissent et non ceux qui s'humilient; il a condamné l'orgueil et non pas l'intelligence : tumorem se damnasse significavit^ non animum. Oui, Dieu réprouve l'orgueil de la science et de la sagesse, mais ce n'est point pour approuver l'orgueil de la sottise et de l'ignorance. C'est aux simples que Dieu se révèle et non aux sots. Un sot est une bête qui n'est pas simple. La bête est aimable quand elle est simple et douce, même la bête humaine, et quand elle ne force pas sa nature. Le peuple croit que les idiots sont bénis de Dieu, parce qu'ils sont doux et simples. Je suis volontiers de son avis; mais l'idiot orgueilleux ou l'idiot prémédité, l'idiot qui érige l'idiotisme en système et en théorie a beau me dire que Dieu ne se révèle pas aux savants et aux prudents, mais aux petits : je dis avec saint Augustin que Dieu se révèle encore moins à ceux qui se font une autorité de leur petitesse pour rapetisser les

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