‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 49 sur 251 · Livre Ic^^ ch. xxiv · texte numérisé non relu

Livre Ic^^ ch. xxiv

meilleur acheminement à la vertu est une douce et béate ignorance? non. Cela veut dire seulement que la science a ses inconvénients, qu'une nation n'a pas besoin tout entière de faire sa rliétoriciue, et que, si elle la fait, elle n'en sera pas pour cela plus forte ou plus belliqueuse, ni même plus honnête ou plus sage. Cela veut dire encore qu'après avoir tenu longtemps les sciences et les lettres en haute estime, il y a des moments où les peuples se mettent volontiers à en médire, et qu'après avoir accordé peutêtre trop d'ascendant aux lettrés, à l'orateur, à l'avocat, au philosophe, on se prend à détester leur influence. Hier on parlait trop, aujourd'hui on veut que tout le monde se taise. « Si j'aborde en France, disait Napoléon à Kléber en quittant TÉgypte, le règne du bavardage est fini. )> Ces reproches faits de tout temps aux sciences et aux lettres sont la préface que je voulais mettre au discours de Jean-Jacques Rousseau, afin d'en juger impartialement.

A-t-il dit contre les lettres autre chose que ce que nous venons d'entendre dire ? a-t-il même dit tout cela? dans quel temps enfin Ta-t-il dit? Voilà maintenant ce que nous devons examiner.

Il y a dans le discours de Jean-Jacques Rousseau une intention générale et une intention particulière. L'intention générale est de montrer que le progrès

des sciences et des arts ne contribue pas ordinairement à la pureté des mœurs; Tintention particulière est d'attaquer les philosophes du temps et de se faire un rôle à part. Recherchons d'abord les marques de cette intention particulière, qui a beaucoup influé sur l'intention générale.

Quand Rousseau fit son discours, il était disposé, sans le savoir, à rompre en visière avec les philosophes du temps, qui lui déplaisaient également à cause de leurs doctrines et à cause de leurs succès. Il était encore obscur, et ils étaient célèbres ; il y avait en lui du campagnard et du pauvre, de l'homme gauche et gêné, tandis que les brillants littérateurs du jour, déjà façonnés aux beaux usages du monde, déjà accrédités et même un peu tyrans, avaient partout le ton haut et l'allure aisée. Il y avait enfin en lui un fond naturel de spiritualisme qui lui rendait odieux le penchant chaque jour plus visible de la philosophie vers le matérialisme et vers l'incrédulité. C'est à ces causes diverses qu'il faut rapporter les traits de satire contemporaine qui sont répandus dans le discours de Jean-Jacques. Les vices des sociétés civilisées qu'il énumère avec le plus de| complaisance sont les vices et les défauts du monde et des salons. « Les soupçons , les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison, dit-il, se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle ' . )) Il est facile de voir ici dans chaque mot les

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