‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 58 sur 251 · Esprit du père Casteî, p · texte numérisé non relu

Esprit du père Casteî, p

2. Le père Castel, devançant les hardis aphorismes des ingénieurs de nos jours, croit même que « les ruisseaux n'existent que pour servir d'ébauches et comme de semences des canaux que nous pouvons former en les recueillant, en les perfectionnant, et que les torrents laissent aussi des ébauches et des semences de grands chemins qu'il ne tient non plus qu'à notre art de perfactionner et de mulliplier. » Page 181.

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JEAN-JACOUES ROUSSEAU.

Je me suis arrêté un instant sur le père Castel, parce quil y a entre ses idées et celles de Jean-Jacques Rousseau quelques traits de ressemblance et de différence qu'il m'a paru curieux de signaler, d'autant plus que le père Caslel est aujourd'hui fort inconnu. Les autres personnes avec lesquelles Rousseau est alors en correspondance sont plus célèbres que le père Castel: c'est l'abbé Raynal, d'Holbach, Saurin, l'abbé Prévost, Boulanger, etc.; voilà pour la littérature. Pour le monde, Rousseau voit, surtout à ce moment, la société de madame d'Épinay. Il est mêlé à toutes les aventures, à tous les amusements, comme aussi à tous les chagrins de cette société. C'est ici, par exemple, que vient se placer une lettre de Rousseau sur la mort de la belle-sœur de madame d'Épinay, madame de Jully, et si je parle de cette lettre, c'est qu'elle montre un coin des mœurs du dix-huitième siècle.

Madame de Jully était une jeune femme belle, élé- | gante, gracieuse, spirituelle, et qui vivait dans les | plaisirs du monde ; tout à coup elle tombe malade delà petite vérole et elle meurt. Rien de si triste et de si simple, hélas! que cette aventure, et la société du dix-huitième siècle ne se serait pas occupée de la mort de madame de Jully plus que le monde ne fait j de tant de jeunes et belles femmes qui fleurissent un | instant et qui tombent, si M. de Jully n'avait témoi- j gné de la mort de sa femme une douleur excessive | et surtout inattendue. Il ne paraissait guère en effet ; beaucoup aimer sa femme quand elle vivait; madame de Jully, de son côté, n'aimait guère son mari. Cependant, une fois sa femme morte, M. de Jully fut

inconsolable, et c'est là ce qui fit causer à perte de vue le monde à la fois frivole et lettré où vivaient madame d'Épinay et Rousseau. Qu'était-ce que la douleur de M. de Jully? Était-ce un caprice? était-ce un jeu ? Pour un philosophe et pour un romancier, il y avait de quoi méditer et il y avait de quoi s'attendrir sur cette douleur. Rousseau pourtant, dans la lettre qu'il écrit à M. de Francueil, beau-frère de M. de Jully, prend le petit côté de cette aventure; non-seulement il n'est pas ému de la douleur de M. de Jully, il s'en moque ou en fait un sujet de réflexions littéraires. « Il ne s'est pas contenté, dit-il en parlant de M. de Jully, de faire placer partout le portrait de sa femme, il vient de bâtir un cabinet qu'il a fait décorer d'un superbe mausolée de marbre avec le buste de madame de Jully et une inscription en vers latins qui sont, ma foi, très-pathétiques et très-beaux. Savezvous, monsieur, qu'un habile artiste, en pareil cas, serait peut-être désolé que sa femme revînt? » Que dirons-nous à notre tour de cette manière d'entendre finesse à la douleur de M. de Jully? Pourquoi, après tout, tant s'étonner de cette douleur et tant la commenter? Deux personnes vivaient de la vie insouciante du monde, sans trop s'inquiéter l'une de l'autre, quoique mariées, quand tout à coup la mort est venue qui a jeté ses pensées graves et sérieuses à travers la frivolité de cette vie mondaine. En voyant périr tout à coup sa jeune et belle femme, M. de Jully a senti peut-être qu'il l'aimait au fond du cœur, ou plutôt ce cœur blasé et engourdi est devenu sensible à l'aide de cette piqûre que nous font les choses irréparables. Que de gens ne comprennent et ne sentent

que ce qu'ils perdent! Ils ne savent pas jouir, ils ne savent que regretter. Les âmes du monde surtout en sont souvent là; la mollesse de la vie ôte aux sentiments la force et le ressort; la rude rencontre de la mort les leur rend. Tel était M. de Jully, insouciant et indifférent envers sa femme vivante, inconsolable envers sa femme morte.

L'histoire de madame de Jully m'intéressant, j'ai voulu savoir qui aimait cette jeune femme, tant aimée de son mari après sa mort. Gela me l'a un peu gâtée, je le confesse ; mais cela, en même temps, m'a ouvert une échappée nouvelle sur la société du dixhuitième siècle. Madame de Jully aimait Jélyotte, et Jélyotte était un acteur de l'opéra, dont Marmontel fait grand éloge dans ses Mémoires^ non pas seulement comme chanteur, mais comme homme du monde; il dit même de lui ce mot remarquable : «Si l'on me demande quel est l'homme le plus complètement heureux que j'aie vu en ma vie, je répondrai : c'est Jélyotte ^ ! » Un homme heureux f chose rare et digne d'être considérée un instant! Marmontel nous dit ce qui, selon lui, faisait de Jélyotte un homme heureux: acteur, c'était l'idole du public; dans le monde, il était accueilli et désiré; partout simple, doux et modeste, il n'était jamais déplacé. » Il avait beaucoup de crédit dans les bureaux et près des ministres; il s'en servait pour obliger ses amis. Enfin, ({ homme à bonnes fortunes autant et plus qu'il n'aurait voulu l'être, il était renommé pour sa discrétion. )) Voilà^ selon Marmontel, l'homme heureux

1, Mémoires, livre IV.

clans le dix-huitième siècle. Chaque siècle aussi bien et chaque classe de la société a son type de rilomme heureux; ce qui fait, pour le dire en passant, qu'il y a du bonheur pour chaque temps et pour tout le monde. Et cependant^ comme il n'y a pas de tableau qui n'ait son ombre, j'ai trouvé l'ombre au tableau du bonheur de Jélyotte : c'est le passage suivant des Mémoires de madame d'Épinay : « Une chose m'étonne, et je n'y entends rien. Jélyotte, fameux chanteur de l'Opéra, s'est installé chez madame de Jully pendant l'hiver dernier. Il a un ton, une aisance à laquelle je ne me fais point. Je sais qu'il y a nombre de bonnes maisons où il est reçu; mais cela m'est toujours nouveau, et, quand il perd vingt louis au brelan, je ne puis m'empêcher d'être étonné qu'on les prenne. Il est réellement d'une société très-agréable : il cause bien, il a de grands airs sans être fat ; il a seulement un ton au-dessus de son état. Je suis même persuadée qu'il parviendrait à le faire oublier, s'il n'était pas forcé de l'afficher trois fois la semaine ^ » Est-ce être tout à fait heureux que d'être exposé à de pareilles réflexions de la part d'une femme du monde et d'une femme d'esprit? Grave question, que je laisse à débattre entre madame d'Épinay et Marmontel. Je dirai seulement que, quant à moi, je sais gré à madame d'Épinay de son observation; cela prouve qu'on est toujours prude par quelque endroit.

1. Mémoires de Madame d'Épinay, t. P^, p. 290. Édition Charpentier, 1863.

A prendre le monde dans lequel il vivait alors, Rousseau n'avait rien d'un misanthrope. A prendre les ouvrages de ce moment de sa vie, il continuait le rôle qu'il avait pris dans son premier discours de censeur delà civilisation. Il concourait pour les académies, il travaillait pour l'Encyclopédie; mais partout il frondait les arts et les lettres, sous prétexte de ramener les hommes à la simplicité et à la vertu. L'académie de Corse avait proposé cette question : « Quelle est la vertu la plus nécessaire aux héros, et quels sont les héros à qui cette vertu a manqué ? )) Cette question, qui ressemble un peu à une énigme, inspira à Rousseau un mauvais discours qui n'est curieux pour nous que parce qu'il continue son plan d'attaque contre la littérature. Ainsi le signe caractéristique de l'héroïsme, selon Rousseau, c'est l'action, et je suis de son avis; mais il part de là pour attaquer Socrate et Platon : Socrate, « parce qu'il vit et déplora les malheurs de sa patrie , et qu'il laissa à Thrasybule la gloire de les finir; Platon, parce qu'il était éloquent à la cour de Denis, et que ce fut Tiraoléon qui délivra Syracuse du joug de la tyrannie.)) Que veut dire Rousseau? Que les généraux qui se fâchent sont plus redoutables que les philosophes qui

se résignent? assurément ! Une autre idée de Rousseau dans ses discours, idée chère à tous les pouvoirs révolutionnaires et qui a fait école, c'est que le meilleur moyen d'arriver à la liberté, c'est de passer par la dictature, a C'est souvent la force à la main qu'un héros se met en état de recevoir les bénédictions des hommes, qu'il contraint d'abord à porter le joug des lois pour les soumettre enfin à l'autorité de la raison. »

Concourir pour les académies, c'est prendre tout à fait le rôle de littérateur. Rousseau le prenait encore mieux en composant des ouvrages pour ceux qui voulaient être auteurs et qui ne s'en trouvaient pas le talent. C'est ainsi qu'il fit une oraison funèbre du duc d'Orléans pour l'abbé Darcy. Cet abbé, qui voulait être prédicateur, croyait sans doute que, quand on ne fait pas soi-même ses discours, il faut qu'ils soient bons : ainsi, voulant faire un panégyrique de saint Louis, il s'était une fois adressé à Voltaire, et, voulant maintenant faire une oraison funèbre du duc d'Orléans, il s'adressait à Rousseau. Malheureusement, Voltaire et Rousseau, quand ils composaient pour Tabbé Darcy, travaillaient comme pour lui et non comme pour eux-mêmes. Aussi Toraison funèbre du duc d'Orléans est fort mauvaise. Le héros pourtant avait quelques titres aux louanges de Rousseau. Fils du régent et premier prince du sang, le duc d'Orléans avait quitté la cour et s'était retiré à Sainte-Geneviève, où il acheva sa vie dans l'étude et dans les bonnes œuvres. Cela avait de quoi toucher Rousseau, et l'homme qui regrettait de n'avoir pas été graveur et de n'avoir pas vécu obscur

devait comprendre celui qui n'avait pas voulu être prince et qui avait mieux aimé vivre dans un cloître que dans un palais.

L'ouvrage le plus important de Rousseau à cette époque est le Discours sur V économie politique^ t'ait pour l'Encyclopédie, et qui, moins paradoxal dans sa forme et dans sa conclusion que le Discours sur les sciences et les arts qui Tavait précédé, et le Discours sur Vinégalité des conditions humaines qui le suivit, n'en est pas moins curieux à étudier, parce qu'aucun autre ouvrage de Rousseau ne montre mieux le fond de ses opinions et à quels souvenirs il empruntait sa politique.

Rousseau n'a rien des publicistes modernes : il n'est ni de l'école de Grotius ni de l'école de Montesquieu; il ne tient aucun compte de l'histoire, de la coutume, de l'état des mœurs et de l'âge des sociétés : il est de l'école des anciens^ il est tout spéculatif ; mais ces spéculations ont toutes la morale pour principe. La morale, en effet, fait le fond de la politique ancienne. Le législateur moderne cherche à déterminer quels sont les droits des citoyens et comment ils peuvent exercer ces droits; le législateur ancien (je parle du législateur spéculatif) règle avec une autorité souveraine la conduite des citoyens de son État : il dit ce que feront les guerriers et les magistrats, comment ils seront élevés, comment ils seront nourris, comment ils seront vêtus. Quant aux autres habitants de la ville, quant aux commerçants et aux artisans, il n'en est pas question. Dans les publicistes antiques, TÉtat est une sorte de couvent politique, où il y a des esclaves pour faire le ménage.

Les membres de la communauté s'occupent du gouvernement sans être distraits par aucun soin subalterne. Voilà récole à laquelle appartient Rousseau. Il ne connaît et ne comprend que les petites républiques des anciens ou les petites républiques de la Suisse. La république de Platon ne comprend que huit à dix mille citoyens : les anciens, pour les grands États, ne concevaient que la monarchie; la république était pour eux le gouvernement de l'élite et du petit nombre.

Il y a, selon Rousseau, trois règles fondamentales dans l'économie publique, trois conditions d'un gouvernement légitime. La première , c'est que la loi soit l'expression de la volonté générale : partout oîi la loi est l'expression de la volonté particulière d'un seul homme ou de quelques hommes, il y a tyrannie; partout où la loi est l'expression de la volonté générale, il y a liberté et dignité. Mais quoi? si la loi, quoique étant l'expression de la volonté générale, n'est pas juste! Selon Rousseau, et nous retrouvons ici le publiciste si cher à l'école démocratique, la loi est toujours juste, parce qu'elle est la loi \ Mais, de plus, la volonté générale sera toujours juste, parce que les citoyens seront élevés de manière k toujours aimer la justice et à la préférer à leurs intérêts particuliers. Ici Rousseau insiste sur le soin que le législateur doit donner à l'éducation des citoyens : c'est par l'éducation, c'est en formant les citoyens à la venu que ceux-ci seront disposés à toujours rapporter leurs volontés particulières h la

1 . « Comms si tout ce qu'ordonne la loi pouvait ne pas être légitime... »

volonté générale, ce qui est la seconde règle de l'économie publique et la seconde condition d'un gouvernement légitime.

La troisième règle de l'économie publique est de pourvoir aux besoins publics. Ici nous nous rapprochons du sens que nous attribuons de nos jours au mot d'économie politique; mais nous nous en éloignerons fort pour le fond des maximes. C'était par la morale que le législateur pourvoyait au gouvernement des personnes : ce sera par la morale aussi qu'il pourvoira à V administration des biens, et de même qu'il inspirait la justice à la volonté générale et la vertu aux volontés particulières à l'aide de l'éducation, de même il règle l'administration des biens dans son État en inspirant ou en imposant aux propriétaires le désintéressement, la simplicité et le goût de la pauvreté. Au lieu d'un système d'économie politique qui traite de la production et de la ré partition de la richesse, il fait un système de morale qui nous apprend à nous passer de la fortune et même à la craindre comme un danger.

Venons aux exemples, afin de montrer combien l'économie politique de Jean-Jacques est contraire à l'économie politique de nos jours. Je suppose, par exemple, qu'il plût au gouvernement de décréter qu'à moins de trente mille livres de rente, personne n'a le droit de porter un habit de drap fin ou de manger de la venaison. Quelles réclamations de toutes parts! réclamations de la part de ceux qui achètent, réclamations plus vives encore de la part de ceux qui vendento Eh quoi ! ne puis-je pas dépenser mon argent comme bon me semble ? Si j'aime mieux être bien

vêtu que bien nourri, ou si j'aime mieux être bien vêtu que bien logé, de quel droit l'État vient-il se mêler de ma toilette ou de ma nourriture? Je paye mes contributions; que veut-on déplus? Pourquoi, diraient d'autre part les marchands de drap, les tailleurs et les vendeurs de comestibles, pourquoi ne pas nous laisser gagner honnêtement notre vie en faisant notre commerce? Pourquoi nous empêcher d'avoir des pratiques? Nous payons notre patente ; l'État doit être content, et il n'a pas le droit de se mêler de nos affaires. Ces plaintes-là nous paraîtraient fort justes. Selon Jean-Jacques Rousseau cependant, l'État doit se mêler du vêtement et de la nourriture des citoyens, et veiller à ce que les uns ne soient pas trop élégants et les autres trop gourmands. «Former des hommes, dit Jean-Jacques, c'était là le grand art des gouvernements anciens, dans ce temps reculé où les philosophes donnaient des lois aux peuples et n'employaient leur autorité qu'à les rendre sages et heureux. De là tant de lois somptuaires, tant de règlements sur les mœurs, tant de maximes publiques, admises ou rejetées avec le plus grand

soin Mais nos gouvernements modernes, qui

croient avoir tout fait quand ils ont tiré de l'argent, n'imaginent pas qu'il soit nécessaire ou possible d'aller jusque-là. )> A Dieu ne plaise que je prenne la boutade de Jean- Jacques pour une juste définition des gouvernements modernes! Ils font autre chose que de tirer de l'argent des contribuables ; ils le dépensent, ce qui est la mesure sur laquelle il faut les juger ; car dépenser bien ou dépenser mal l'argent <iu public, c'est là toute la différence entre les bon-

nés et les mauvaises adminislratioris, entre les bons et les mauvais gouvernements. Je veux dire seulement que les gouveriîements modernes ne se croient pas chargés du soin des mœurs de la société; ils n'entrent pas dans le détail de la conduite des citoyens, et ils ne répriment les péchés capitaux que lorsque ces péchés deviennent des crimes. Cette réserve des gouvernements tient, selon moi, à ce que, dans les temps modernes, c'est l'Église qui veille au maintien des mœurs, et qu'elle a pour exercer cette surveillance des moyens et des ressources que TÉtat ne peut point avoir. Quelle police, si habile et si minutieuse qu'elle soit, vaudra jamais celle que fait le prêtre dans le confessionnal, où il attend, non les rapports de l'espionnage, mais les aveux du remords et du repentir? L'Église étant chargée du soin de la conscience, c'est-à-dire du soin de l'ordre intérieur, TÉtat n'a plus que le soin de l'ordre extérieur. Et voyez combien est juste le partage que TÉglise et l'État se sont fait du gouvernement de Thomme ! L'Église a la force qui persuade, elle règne sur riiomme du dedans; l'État a la force qui contraint, il règne sur l'homme du dehors. Essayez de changer les attributions, essayez de donner le soin des mœurs àrÉtat,c'estune tyrannieinsupportable;car,pourme rendre meilleur, l'État, qui ne sait que contraindre, emploiera la force, et les mauvais sentiments seront punis comme de mauvaises actions. Essayez, au contraire, de donner le soin del'ordre extérieur à FÉglise; comme elle n'a que la force qui persuade, elle emploiera en vain cette persuasion auprès des coupables endurcis, et les plus scélérats seront les plus impunis.

Rousseau qui n'a jamais rien voulu comprendre à la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, et qui a toujours soumis TÉglise à l'État, le pouvoir qui veille sur les pensées au pouvoir qui veille sur les actions, Rousseau n'hésite pas à charger l'État du soin des mœurs des citoyens. Il fait des lois pour les préserver du vice, il a des moyens pour les empêcher de faillir, et comme, dans ses idées, le grand mal, c'est l'inégalité des conditions et des fortunes, il cherche comment il faut s'y prendre pour que les uns ne deviennent pas riches et les autres ne deviennent pas pauvres, a C'est, dit-il, une des plus importantes afiaires du gouvernement de prévenir Textrême inégalité des fortunes, non en enlevant les trésors à leurs possesseurs, mais en ôtant à tous les moyens d'en accumuler, ni en bâtissant des hôpitaux pour les pauvres, mais en garantissant les citoyens de le devenir. »

Les gouvernements modernes ne semblent pas avoir cru que l'inégalité des fortunes fût un mal., car ils ne font rien pour la prévenir; l'Église elle-même ne prêche point contre l'acquisition honnête de la fortune, surtout si la fortune s'honore par l'aumône. l'Église et l'État des temps modernes semblent penser qu'il ne faut pas gêner l'activité humaine, que si les laborieux s'enrichissent et si les paresseux s'appauvrissent, la justice ne peut qu'approuver cette distribution du bien et du mal que l'homme se fait lui-même. L'Église et l'État ont pu croire aussi qu'à vouloir déranger par la loi cet ordre naturel des choses, il faudrait charger l'homme de trop d'entraves et garrotter la société sous prétexte

de la régler. Voyez, en elfet^ à quelles conditions Rousseau veut prévenir Tinégalité des fortunes : il les énumère en phrases pompeuses, que je traduirai Tune après l'autre en langage vulgaire, afin qu on comprenne mieux quel est le genre de société que veut fonder Rousseau.

« Les hommes inégalement distribués sur le territoire et entassés dans un lieu, tandis que les autres se dépeuplent, » — cela s'appelle les villes et surtout les villes capitales. — « Les arts d'agrément et de pure industrie favorisés aux dépens des métiers utiles et pénibles, » — cela s'appelle les fabriques de drap, de soie, de coton, de meubles, de bronze, d'argenterie; cela s'appelle l'exposition de l'industrie à Londres, à Paris, à Berlin. — «L'agriculture sacrifiée au commerce, » — le commerce, cela s'appelle le roulage, les canaux, les chemins de fer, la marine; cela s'appelle dans l'histoire Tyr, Athènes, Venise, Amsterdam, Bordeaux, Rouen, New- York. — (( Telles sont, conclut Rousseau, les causes les plus sensibles de l'opulence et de la misère. )> — J'entends : voulez-vous n'avoir ni pauvres, ni riches, ni opulence, ni misère? supprimez les grandes villes, les manufactures, l'industrie, le commerce, les canaux, la marine! Faites que chacun cultive son champ, mais faites aussi que chacun le conserve, qu'il n'y ait pas un laboureur ivrogne ou paresseux pour le vendre et un laboureur économe et intelligent pour l'acheter, car, sans cela, voilà un pauvre et un riche qui commencent; la société est perdue. Rousseau remédie, il est vrai, à ce désordre possible en immobilisant les biens dans les mêmes familles.

SA VIE p:t ses outrages.

<( Il faut, dit-il, que, de père en fils et de proche en proche^ les biens de la famille en sortent et s'aliènent le moins qu'il est possible. C'est l'intérêt des enfants; c'est aussi l'intérêt de l'État. Rien n'est plus funeste aux mœurs et à la république que les changements continuels d'état et de fortune entre les citoyens, changements qui sont la preuve et la source de mille désordres, qui bouleversent et confondent tout, et par lesquels ceux qui sont élevés pour une chose se trouvant destinés pour une autre, ni ceux qui montent, ni ceux qui descendent, ne peuvent prendre les maximes ni les lumières convenables à leur nouvel état, et beaucoup moins en remplir les devoirs. » Que dites-vous de ce langage, et conceve2;.-vous, après Tavoir entendu, que Jean- Jacques Rousseau soit le docteur de prédilection de l'école révolutionnaire? Lorsque, sous la restauration, on proposait un projet de loi sur le droit d'aînesse, n'était-ce pas pour immobiliser une portion du patrimoine au sein de la famille et pour empêcher que les héritages ne s'évaporassent à force de se diviser? N'était-ce pas pour prévenir ces brusques changements de fortune qui paraissent funestes à Jean- Jacques Rousseau, et ce perpétuel va-et-vient des familles, tantôt montant et tantôt descendant? La stabilité dans les familles produit la stabilité dans l'État. Le droit d'aînesse, les majorats, les substitutions, ces institutions, favorables à l'aristocratie et contraires à la démocratie, procèdent toutes des principes que soutient Jean-Jacques Rousseau. La démocratie s'est-elle donc trompée en prenant Rousseau pour son docteur et pour son prophète ?

Est-ce un aristocrate méconnu? Non; l'école révolutionnaire ne s*est point méprise : Jean-Jacques Rousseau n'est point toujours révolutionnaire par les doctrines, et il y a morne beaucoup des doctrines de Jean -Jacques Rousseau qu'on peut retourner contre Fesprit révolutionnaire; mais ce qu'il y a d'essentiellement révolutionnaire dans Jean-Jacques Rousseau, ce sont les sentiments. Or, c'est là le point capital. L'homme est bien plus révolutionnaire par ses sentiments que par ses doctrines, et le cœur pousse à la révolte bien plus que l'esprit, qui ne sert que d'instrument. Ayez les meilleures doctrines du monde, ayez les maximes même de l'Évangile, sien même temps vous avez dans l'âme les passions révolutionnaires par excellence, je veux dire l'orgueil et l'envie, vous êtes, en dépit de la bénignité de vos doctrines, un révolutionnaire de la pire espèce. J'ai connu des athées qui étaient honnêtes gens : c'est que chez eux le cœur n'était pas athée; ils aimaient la justice sans y croire, et cela valait mieux pour eux que d'y croire sans l'aimer. J'ai connu aussi des spiritualistes ou des dévots qui étaient d'assez méchantes gens : c'est que chez eux l'âme était impie, la pensée seule ou la parole était pieuse. Les directeurs chrétiens ont bien raison de dire que le jour où les mauvaises passions n'auront plus intérêt aux mauvaises doctrines, ce jour-là les mauvaises doctrines seront vaincues. Otezen effet Torgueilet l'envie du cœur de l'homme, que restera-t-il à l'esprit révolutionnaire? Rien ou presque rien : des maximes creuses, des sentences obscures, des principes qui se tournent et se retournent en tous sens. Depuis

quatre ans^, nous avons beaucoup entendu parler du socialisme, et nous avons été bien près de voir ses œuvres. Comme dojctrine, le socialisme est chose pitoyable : il n'y a rien de si vague et de si confus. Qu est-ce donc qui a fait la force du socialisme, et qu'est-ce qui en fait le danger? Ce sont les mauvais sentiments du cœur humaine Le socialisme ne fait des prosélytes qu'après avoir fait des complices, et il ne pervertit les esprits qu'après avoir d'abord corrompu les âmes. Avec ses contradictions infinies, le socialisme est une vraie tour de Babel, c'est-à-dire une impossibilité; mais c'est la tour de Babel ayant pour garnison les sept péchés mortels : c'est là ce qui fait sa puissance.

Jean-Jacques Rousseau, dans son Traité d'économie politique^ ne veut ni grandes villes, ni fabriques, ni routes, ni écoles, et il semble vouloir un droit d'aînesse, des majorats,- des substitutions, ou tout au moins des lois qui immobilisent les patrimoines dans les familles. Quoi de moins révolutionnaire et de moins démocratique que tout cela? Maislemême homme, dans le même ouvrage, prêche contre le riche et le dénonce à la haine du pauvre; le même homaie écrit ces paroles : « Tous les avantages de la société ne sont-ils pas pour les puissants et les riches? tous les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls? toutes les grâces, toutes les

exemptions ne leur sont-elles pas réservées? Que

le tableau du pauvre est différent ! Plus l'humanité lui doit, plus la société lui refuse... S'il y a des cor-

1. Écrit en 1 852. Réimprime en 1 87 4 avec le même à-propos.

vées à faire, une milice à tirer, c'est à lui qu'on donne la préférence. 11 porte toujours, outre sa charge, celle dont son voisin plus riche a le crédit de se faire exempter. Au moindre accident qui lui arrive, chacun s'éloigne de lui. Si sa pauvre charrette verse, loin d'être aidé par personne, je le tiens heureux s'il évite en passant les avanies des gens lestes d'un jeune duc; en un mot, toute assistance gratuite le fuit au besoin, précisément parce qu'il n'a pas de quoi la payer; mais je le tiens pour un homme perdu, s'il a le malheur d'avoir l'âme honnête, une fille aimable et un puissant voisin. » Quelles doctrines, si sages, ou même si aristocratiques qu'elles soient, pourraient compenser de pareils sentiments? Ayez tous les principes que vous voudrez, si vous parlez de cette manière, si vous faites ce terrible appel à l'envie humaine, vous êtes un révolutionnaire.

J'ai examiné les écrits de Rousseau de 1750 à 1754, entre le Discours sur les arts et les sciences et le Discours sur V inégalité des conditions humaines. Ces écrits ne sont curieux que parce qu'ils témoignent de la suite et de la persistance des pensées de Rousseau. J'arrive maintenant à l'événement le plus important de sa vie littéraire à cette époque, à la première représentation du Devin du Village et à

la publication de la Lettre sur la musique française.

Rousseau avait pris, pendant son séjour à Venise, le goût de la musique italienne. Il avait fait un premier opéra intitulé les Muses galantes, qui n'avait point réussi; il lit un nouvel essai, et le Devin du Village eut un grand succès. Le récit que Rousseau fait de la première représentation de son opéra à Fontainebleau, devant le roi, est un des plus piquants récits de ses Confessions. L'ivresse du triomphe, l'orgueil satisfait, l'embarras de sa contenance à la cour et l'effort qu'il fait pour y garder l'allure d'un austère républicain, tout cela se mêlant et se confondant, tout cela à demi avoué et à demi justifié fait une véritable scène de comédie. « J'étais ce jourlà dans le même équipage négligé qui m'était ordinaire; grande barbe et perruque assez mal peignée. Prenant ce défaut de décence pour un acte de courage, j'entrai de cette façon dans la même salle où devaient arriver, peu de temps après, le roi, la reine,

la famille royale et toute la cour Quand on eut

allumé, me voyant dans cet équipage au milieu de gens tous excessivement parés, je commençai d'être mal à mon aise ; je me demandai si j'étais à ma place, si j'y étais mis convenablement; et, après quelques minutes d'inquiétude, je me répondis. Oui, avec une intrépidité qui venait peut-être plus de l'impossibilité de m'en dédire que de la force de mes raisons... Je suis mis à mon ordinaire, ni mieux ni pis ; si je recommence à m'asservir à l'opinion dans quelque chose, m'y voilà bientôt asservi derechef en tout. Mon extérieur est simple et négligé, mais non crasseux ni malpropre; la barbe ne Test point en elle-

JFA^WACQUES ROUSSEAU.

même, puisque c'est la nature qui nous la donne, et que, selon les temps et les modes, elle est quelquefois un ornement Après ce petit soliloque, je me

raffermis si bien que j'aurais été intrépide, si j'eusse eu besoin de l'être. Mais, soit effet de la présence du maître, soit naturelle disposition des cœurs, je n'aperçus rien que d'obligeant et d'honnête dans la curiosité dont j'étais l'objet... J'étais armé contre leur raillerie; mais leur air caressant, auquel je ne m'étais pas attendu, me subjugua si bien, que je tremblais comme un entant quand on commença. J'eus bientôt de quoi me rassurer .. Dès la première scène, qui véritablement est d'une naïveté touchante, j'entendis s'élever dans les loges un murmure de surprise et d'applaudissement jusqu'alors inouï dans ce genre de pièces. La fermentation croissante alla bientôt au point d'être sensible dans toute rassemblée, et, pour parler à la Montesquieu, d'augmenter son effet par son effet même. A la scène des deux petites bonnes gens, cet effet fut à son comble... J'entendais autour de moi un chuchotement de femmes qui me semblaient belles comme des anges, et qui s'entredisaient à demi-voix : Cela est charmant; cela est ravissant; il n'y a pas un son là qui ne parle au cœur. Le plaisir de donner de l'émotion à tant d'aimables personnes m'émut moi-même jusqu'aux larmes ^ » Je ne puis pas lire ce récit du succès du Devin du Village sans me remettre en mémoire les vicissitudes de la mode ! Cet opéra du Devin du Village^ qui enthousiasma la ville et la cour en

1, Confessions^ livre VIII.

1752, jeFai vu, en i823, honni comme une œuvre qui représentait la routine de la vieille école française '.

On me dit (car en pareille matière mon ignorance musicale m'empêche d'avoir une opinion), on me dit que c'est surtout dans la musique qu'ont lieu ces vicissitudes de la mode. Elles y sont peut-être plus éclatantes qu'ailleurs, quoiqu'à vrai dire je les trouve un peu partout. Si je voulais les expliquer autrement que par l'inconstance naturelle du cœur humain, si j'en voulais chercher la cause dans la nature même des différents arls, j'en viendrais volontiers à la généalogie qu'Hegel donne des arts dans son esthétique. Il établit un parallèle ingénieux entre le développement de nos sens et le développement des qualités de la matière, et c'est de la rencontre de ces deux développements que naissent les arts et l'ordre dans lequel ils paraissent dans l'histoire de l'humanité. Le premier de nos sens qui se développe, celui qui est pour ainsi dire répandu sur tout notre corps et qui s'exerce presque malgré nous, c'est le tact, et la première aussi des qualités de la matière, celle que nous touchons et que nous apercevons partout, c'est la forme. Aussi, le premier des arts qui se développe dans le monde, c'est l'architecture et la sculpture, c'est à-dire la forme avec la proportion, soit en grand comme dans les édifices, soit en petit, comme dans l'homme. Après le tact, la vue est le premier sens qui se développe dans l'homme, et la couleur, la première des qualités qui

1. En 1823, pendant une représentation du Devin du village, une perruque fut jetée sur le théâtre.

se développe dans la matière. De là la peinture, qui est l'art de la forme augmentée de la couleur. Celui de nos sens enfin qui se développe le plus lentement, c'est l'ouïe, et celle des qualités aussi de la matière qui se développe la dernière, qui ne vient pas nous frapper du premier coup par un choc ou une résistance comme la forme, par un objet ou un contraste comme la couleur, qui est invisible et impalpable, qui a quelque chose de délicat et de mystérieux, c'est le son. De là la musique, qui est aussi le dernier des arts à se développer dans l'histoire de la civilisation et qui brille souvent quand tous les autres s'éteignent, la musique, c'est-à-dire le son ramené à la mesure. Ce qu'il y a de délicat dans le son, qui est le principe de la musique, fait-il que l'art de la musique est plus mobile que les autres et que la mode en règle plus souverainement les vicissitudes? Les règles y sont-elles plus diftlciles à fixer que dans les autres arts, parce que, ces règles ne pouvant se trouver que dans le rapport mystérieux qui existe entre le son et l'émotion de l'âme, ce rapport est impossible à établir d'une manière certaine, puisqu'il y a des sons fort divers qui excitent la même émotion ? Je ne sais et laisse aux plus habiles à traiter ces questions délicates qui touchent à la nature même de la musique. Je reviens au succès du Devin du Village et à la querelle qui s'éleva alors entre les partisans de la musique italienne et les partisans de la musique française.

Rousseau prit vivement parti dans cette querelle. Quelque temps avant le succès du Devin du Village^ il était arrivé à Paris des bouffons italiens qu'on fit

SA YIE ET SES 0I3YRAGES.

jouer sur le théâtre de l'Opéra, a Sans prévoir, dit Rousseau, l'effet qu'ils y allaient faire.... la comparaison des deux musiques entendues le même jour sur le même théâtre déboucha les oreilles françaises.» Il se forma aussitôt deux partis, Tun pour les bouffons et qui s'appelait le coin de la reine, parce qu'il se rassemblait, à l'Opéra, sous la loge de la reine; Tautre pour l'ancien opéra français et qui s'appelait le coin du roi, parce qu'il se rassemblait sous la loge du roi. Ce fut Grimm qui engagea la guerre contre la musique française. Il attaqua, dans une lettre sur l'opéra d'Omphale cette « façon de pousser avec effort des sons hors de son gosier et de les fracasser sur les dents par un mouvement de menton convulsif que les Français appellent chanter^ et que partout ailleurs en Europe on appelle crier, » Grimm mêlait des traits de satire philosophique à ses attaques contre la musique française, si bien que peu à peu c'était le parti de TEncyclopédie qui se faisait le champion de la musique italienne. « En fait de goût, disait Grimm, la cour donne à la nation des modes, et les philosophes des lois. » Fallait-il en conclure que les philosophes étaient les meilleurs connaisseurs en musique? Je ne sais; mais ces sentiments philosophiques mêlés à la controvérse musicale indiquent l'esprit du temps. Le Petit Prophète de Bœhmischbrod^ autre brochure de Grimm dans cette querelle, est encore un recueil de railleries contre l'opéra français mises en style et en versets bibliques. Le ton de plaisanterie du Petit Prophète témoi-

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